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CHAPITRE XI

Seule, de toute la maisonnée, vieille nourrice se ressentait des cinq années qui venaient de s'écouler et elle n'était pas fâchée que son joli bébé fût maintenant une grande fillette dont mesdemoiselles Uranie et Catherine avaient toute la responsabilité.

Elle sortait peu de sa chambre où elle restait souvent de longues heures assise dans une bergère, son gros livre sur les genoux et dans les mains un tricotage que petite Alex venait vingt fois par jour lui enlever, car si les enfants ont une chose en horreur, c'est de voir l'attention de leurs auditeurs partagée, et quand M iie Alex allait passer cinq minutes vers nourrice, elle la voulait tout à elle.

Nourrice le savait et mettait son savoir en pratique ; elle écoutait la fillette jusqu'à ce qu'elle fût lasse de parler, alors seulement elle osait toucher à son tricotage et prendre la parole à son tour, et petite Alex, seule, savait combien elles étaient captivantes, les histoires que nourrice apprenait dans son gros livre, et qui, vieilles de plusieurs siècles, sortaient de ses lèvres toutes palpitantes de jeunesse et de réalité.

A vrai dire, messieurs les théologiens auraient été parfois bien étonnés des applications qu'elle tirait de ses récits, mais elles avaient du moins deux mérites : elles ne venaient que d'elle et tendaient toutes à faire de petite Alex une bonne et sage enfant.

Mais ses visites n'étaient pas les seules que reçût vieille nourrice, car M lle Catherine, fidèle à ses principes, ne laissait jamais une journée s'écouler sans venir passer un moment auprès d'elle, quelquefois même elle était accompagnée de son ami d'enfance, monsieur Alphonse, qui, au rehours du monde entier, avait encore rajeuni et ressemblait plus que jamais, malgré sa petite moustache jaune, à un florissant poupon.

Il attendait encore, le petit docteur, et rien jusqu'ici ne faisait prévoir la fin de cette attente. Jamais M ile Catherine n'avait été plus décidée à vivre et à mourir dans le célibat; n'importe, il gardait encore le ferme espoir d'être vainqueur quelque jour, et en attendant il restait l'hôte habituel et bien venu de la maison de son ami et ne faisait qu'un avec tous ses habitants pour fêter, choyer, gâter cette petite sirène qui les tenait tous en son pouvoir.

Papa, il est vrai, essayait parfois de faire la réaction, de se montrer ferme, mais il n'était pas facile d'attrister volontairement cette joyeuse petite figure, car les défauts d'Alex étaient plus que rachetés par sa bonne humeur, ses espiègleries et sa tendresse excessive pour son père, qui occupait dans son cœur cette première grande place qui rend toutes les autres secondaires et qui, si elle se trouve vide un jour, fait de ce cœur le plus affreux désert.

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