CHAPITRE XV
M lle Alex savait lire, écrire, voire même faire une addition sans faute, et pour comble de merveille, elle ne se plaignait plus que ses leçons fussent trop longues ou ennuyeuses.
Il est vrai que trois petits individus, aux figures éveillées, aux yeux pétillants de malice, et vêtus d'immenses sarraux de toile tachés d'encre, étaient venus prendre place à ses côtés et partageaient avec elle le rare privilège d'une instruction solide et variée, comme le leur faisait souvent remarquer M lle Uranie.
Depuis quelques semaines déjà, chaque matin à huit heures, trois paires de petits pieds quittaient gaiement le presbytère et couraient sans interruption jusqu'à la grille de M. Délie, où les attendait déjà une autre paire de petits pieds ; et puis, tous ensemble, ils s'acheminaient, aussi lentement que possible, vers la salle d'étude, où les rejoignait bientôt M lle Uranie, qui, pendant deux ou trois heures, apportait à la culture de ces quatre petites cervelles les soins les plus minutieux et les plus entendus. Et quand papa revenait de son bureau, il n'avait pas assez de ses deuxoreil-
les pour écouter les récits sans nombre et sans tin que sa fillette avait à lui faire.
Et papa, cela va sans dire, était ravi de ses progrès, mais encore plus ravi de la voir si vive et si joyeuse, car M ,,e Alex ne tenait pas en place; après avoir été assise et presque tranquille durant trois longues heures, elle se dédommageait de son mieux en courant, criant, sautant, grimpant aux arbres, embrassant nourrice, étouffant papa, qui n'avait plus la moindre envie d'interdire sa porte aux jeunes hôtes du presbytère, puisqu'il leur devait tout le savoir d'Alex et, par dessus le marché une exubérance de gaité jusqu'alors inconnue.
Et, comme tous les enfants longtemps privés de compagnons de leur âge, Alex ne pouvait plus vivre sans ses amis ; aussi ne se passait-il guère d'après-midi sans que tante Catherine trouvât un
\ prétexte qui les obligeât à se rendre au presbytère.
Un jour c'était pour aider cette pauvre Rose Vidal à suspendre sa lessive ; un autre, pour revernir les meubles de son jardin ou attacher ses espaliers ou sarcler ses carreaux de légumes, car M. le pasteur et madame n'ayant pas le moyen de
. se payer un jardinier,c'était naturellement à tante
Catherine à le remplacer.
Et pendant que son amie vaquait aux occupations de son goût, la petite dame, assise devant sa
{ porte, une montagne de raccommodages devant
; elle, reprisait sans relâche les bas, les chemises,