CHAPITRE XIX
très tranquille, regardant droit devant elle, avec ses jolis yeux pleins de souffrance, qui ne voyaient rien, rien qu'une chose, une chose qui lui faisait si mal que, tout à coup elle se laissa glisser aux pieds de la haie, dans un véritable paroxysme de désespoir.
Pauvre petite fille, on lui avait pris son seul bien, toute sa richesse, ce qu'elle aimait le plus au monde, son beau, son bon, son cher papa. Non, elle ne voulait rien de cette nouvelle maman, si belle et si douce ; elle voulait sa maman à elle, celle dont nourrice lui avait tant parlé, celle qui l'avait embrassée au moment de mourir, celle qui lui souriait si tendrement, chaque fois qu'elle entrait dans la chambre de son père, elle ne voulait rien avoir à faire avec l'autre, et, et dans l'intensité de son désir, petite Alex serrait ses deux mains l'une contre l'autre et suppliait sa maman de venir la prendre et de l'emmener là où elle était.
Pauvre Alex, sa vie jusqu'ici n'avait été qu'une longue joie, où chacun s'était évertué à satisfaire ses caprices et ses désirs, et voilà qu'en un moment cette vie si belle et si animée s'était changée en quelque affreux désert, où elle ne distinguait plus rien, plus rien que cette chose terrible qui torturait son cœur de jalousie, la certitude de n'être plus la seule, l'unique, la première affection de son père.
Et cette certitude, à laquelle elle n'avait jamais
ni pensé, ni rêvé, était venue fondre sur elle sans préparation, avec la rapidité de l'éclair et avait fait de la plus heureuse petite fille, une pauvre, pauvre petite créature.
Mais, heureusement pour nous tous, et heureusement pour Alex, la douleur la plus cuisante a des moments de répit ; notre pauvre corps mortel ne supporte qu'une certaine dose de souffrance, qu'une certaine dépense de force, aprèa quoi, il tombe dans un état d'affaiblissement tout voisin du calme; plus tard, quand les forces seront revenues, la douleur saura prendre sa revanche.
C'est ce qui arriva à Alex, à force de crier, de se tordre, de supplier, elle tomba dans une sorte de somnolence, ses yeux se fermèrent et elle se serait peut-être endormie, si un bruit de pas et de voix bien connues ne l'eût tout à coup tirée de sa torpeur.
— C'est toi, Alex, que fais-tu là?
La fillette détourna brusquement la tête.
— Laissez-moi.
— Tiens, je crois que tu as pleuré, s'écria Raymond d'un ton moqueur ; à présent tu res- , semblés à toutes les filles.
Pour toute réponse, Alex cacha sa figure dans ses mains et se remit à sangloter.
— Viens, Théo, laissons-la, puisqu'elle veut rester ici on n'y peut rien changer y tu sais bien qu'elle est entêtée comme une mule. Théo suivit Raymond, qui, tout en sifflant, s'était remis en