chapitre xxnr
— Mais, nourrice, comment veux-tu que je rie, quand vous dites tous des choses affreuses? s'écria Alex en relevant la tête.
— Quelles choses affreuses, mon agneau ?
— Papa dit qu'il est devenu vieux, et toi... toi, tu dis...
— Ma mie, c'est bien naturel, nous vieillissons tous, mais, qu'est-ce que ça fait, si Ton est prêt ?
Et comme le menton de M lle Alex se- remettait à trembler, nourrice jugea plus prudent de parler d'autre chose.
— Tu ne m'as encore rien dit des petits frères, qu'en penses-tu, ne sont-ils pas jolis comme des cœurs ? Et si bien élevés, rien que par leur gentille maman.
Les yeux de M lle Alex s'assombrirent.
— Oh! ne fais pas cette figure, je sais que tu penseras bientôt comme moi, tu n'es plus une enfant pour ne pas voir que ta nouvelle maman mérite d'être aimée, oui, je sais que tu l'aimeras.
Alex ne répondit pas.
— Il faudra que tu l'aides, reprit nourrice, car ses trois petits garçons lui donnent terriblement à faire, et elle est bien délicate.
— Mais elle a des domestiques, pourquoi se fatigue-t-elle?...
/ — Crois-tu, interrompit nourrice, que si tes petits frères étaient élevés par les domestiques, ils seraient aussi gentils qu'ils le sont? Non, non,
elle fait bien, une mère ne doit pas se séparer de ses enfants tant qu'elle a un peu de force pour s'en occuper; mais c'est terriblement fatigant quelquefois, et pour elle plus encore que pour d'autres parce qu'elle n'a guère de santé.
Ma mie, continua nourrice en penchant sa vieille figure vers le frais minois qui l'écoutait gravement, crois-moi, ménage-toi les regrets, aime-les tous, sois bonne pour tous, mais surtout pour elle ; et quand le besoin te prendra de l'aimer, fais-le de tout ton cœur, tu ne le regretteras jamais.
Alex n'ajouta rien, pas un mot, pas une syllabe, seulement elle continua à fixer sur nourrice deux yeux pleins d'anxiété, ses lèvres s'entr'ouvrirent comme pour parler mais aucune parole n'en sortit.
— Tout ce que je t'ai dit là, ce n'est point pour te faire du chagrin, au contraire, continua la vieille femme en passant doucement sa main ridée sur la joue veloutée mais un peu pâle de M ,le Alex. A présent, il te faut descendre, ma fille, ils doivent tous être impatients de te revoir.
Un peu plus tard, quand tout fit silence et pa-
rut dormir sous le toit de M. Délie, la porte de la chambre d'Alex s'ouvrit doucement et une forme blanche s'approcha de son lit, sur la pointe des pieds.