PASSAGE TRIOMPHAL
Des années s'écoulèrent. Je devins étudiant. Je ne passai plus guère à Bielle que quelques semaines en été, pendant les vacances. D'un semestre à l'autre, j'y retrouvais les mêmes gens figés dans la paix des habitudes, les mêmes figures lentes à vieillir: le notaire Tiercet s'amenuisait, le dos plus voûté, les épaules plus serrées, si sec qu'on croyait entendre claquer ses os, son nez en bec d'épervier rejoignant son menton pardessus ses lèvres recroquevillées sur les gencives édentées ; les poils roux de la barbe et de la chevelure du syndic Quartier, toujours soufflant, suant, s'ébrouant, pre-
naient des tons indéfinissables de chanvre filé; la calvitie de M. Massod de Bussens, en dégageant son front, le nimbait d'une majesté de penseur; le docteur Maguet continuait à soigner des oreilles de tous les pays, et son fils, qui le secondait, ne se mariait pas : ce qui froissait dans leur amourpropre les mères des meilleures familles ; le procureur Bourdon poursuivait ses meuneries, comme pour expier à force de dévotion les duretés qu'il persévérait à commettre, tandis que son fils Paul, qui travaillait avec lui, posait pour le bon vivant et le libre penseur, afin d'attirer une autre clientèle; un jeune pasteur, M. Trembloz, étonnait la ville par son éloquence : il l' étonna plus encore, vers ce temps-là, par une « histoire » qu'il eut avec Mme Massod de Bussens, qui même, à la suite de fâcheux commérages, alla passer une saison dans le Midi et, après son retour, se retira le plus possible (voir les Roches blanches). Des générations nouvelles venaient s'ébattre sur l'Esplanade, sous la garde de M110 Annette,
fidèle a son banc de pierre en croissant : fine et jolie encore, elle n'était pourtant plus la fraîche jeune fille qui conduisait son bataillon de gamins vers l'inconnu de la vie; dans ses beaux yeux bruns, la flamme de l'espérance s'était éteinte. Nous demeurions amis : un coup de casquette au passage, un gentil sourire en réponse, parfois quelques paroles échangées sous l'œil rond de la grosse horloge ou devant les arcades bernoises du Vieux-Marché.
— Avez-vous des nouvelles de Pierre, mademoiselle ?
— De temps en temps.
— Que fait-il ?
— Comment vous dire? c'est une vie si différente de la nôtre !
— Les Peaux-Rouges?...
— Non, non, le travail... Songez, il faut abattre des arbres séculaires, gagner pouce à pouce, sur la forêt, la terre qui nourrit... Ah ! c'est une dure existence, je vous en réponds, qui ne ressemble guère aux romans qu'on en fait !
— Pauvres gens !
— Ne les plaignez pas. Ils aiment cela. Ils ne voudraient plus vivre comme nous.
— Parlent-ils de revenir?... Au moins en visite ?
— Pourquoi reviendraient-ils ?... C'est si loin, cela coûte si cher ! Et grand-père est si vieux! Il ne reconnaît plus personne, à présent, grand-père. Il ne s'apercevrait même pas de leur présence.
— Mais pour vous, mademoiselle Annette ?
— Pour moi ?...
Les grands yeux bruns s'étonnèrent d'une supposition aussi saugrenue :
— Oh! moi, je ne vaux pas le voyage!
Est-ce qu'on fait le tour du monde pour revoir une pauvre vieille fille comme moi ?
Ni dans le ton, ni dans le sourire désabusé qui accompagna ces paroles, il n'y avait la moindre amertume : Mlle Annette avait pris son parti de toutes choses, et trouvait très simple de vieillir isolée, en soignant son grand-père tombé dans l'en-
fance. C'était sa destinée : elle l'acceptait sans rien demander, en âme de paix et de résignation.
Or, pendant un été que je passais à Bielle, le bruit se répandit que Pierre-Denys Nicollet, — le grand Nicollet, celui qui depuis des années s'enrichissait en Amérique, — voyageait en Europe et traverserait sa ville natale. Aussitôt, les curiosités s'éveillèrent. Pourquoi revenait-il au pays ? Que savait-on de sa fortune, de ses affaires, de ses projets, de sa personne? Des renseignements confus lui créèrent toute une biographie conjecturale.
— Il paraît que...
Cette formule commode ouvrait la barrière au flot des affirmations incertaines, qu'un tour de ville transformait en faits établis. Il « parut » ainsi que, parti contre la volonté paternelle, « sans un sou de poche », cet homme éminent avait d'abord mangé beaucoup de vache enragée; puis, fait «tous les métiers » : chemineau, portefaix, manœuvre, etc. ; puis, un beau jour, inventé
quelque chose, — un ressort, un déclanchement, une vis, enfin « quelque chose dans la mécanique»,— pris des brevets, — fondé des usines, — et ramassé des millions, oui, des millions, qui tombaient dans ses coffres comme la manne au désert, des millions comme on n'en récolte que là-bas, dans ces pays nouveaux où l'on n'a qu'à se baisser pour les prendre...
Les gens positifs, ébahis, demandaient:
— Combien en a-t-il donc ?
On répondait :
— Lui-même ne le sait pas !
Et l'imagination collective brodait sur ce
thème :
— Il paraît qu'il occupe des centaines d'ouvriers... Il paraît qu'il possède un vrai palais, à New-York, dans la cinquième Avenue...
Il paraît qu'il a des armées de nègres à son
service...
On se souvint de son enfance : il ne ressemblait point aux autres; les plus clairvoyants lui avaient toujours prédit d'illustres destinées.
— Je le disais bien à son père, moi... Combien de fois ne lui ai-je pas dit, quand il était encore valide: « Voilà un gaillard qui fera son chemin!... »
— Est-il marié ?
— On croit que non.
— Alors !
— Il n'est pas vieux... Que peut-il avoir?... Quarante ou quarante-cinq ans, guère plus... Il se mariera quand il en aura le temps...
Un peu de ce lustre rejaillit sur MUo Annette ; bien que son oncle fut encore jeune et qu'on admît en principe qu'il aurait une fois ou l'autre le temps de prendre femme, elle devint tout de même une héritière virtuelle. Comment croire qu'elle resterait maîtresse d'école jusqu'à la fin de sa vie, avec un pareil richard pour lui donner un coup de main?
— Il la dotera, c'est sûr !...
Elle, certes, n'y pensait pas, un peu gênée, pourtant, par les regards qui la suivaient dans la rue, par les saluts plus respectueux des hommes, par les mines plus amènes que lui faisaient les dames
— Eh bien! mademoiselle Annette, lui demandai-je un jour, en Farrêtant au sortir de son école. C'est vrai, tout ce qu'on raconte de votre oncle?
Un léger mouvement d'épaules, un fin sourire:
— Il ne me l'a pas dit.
— Mais alors, ces renseignements si précis... D'où viennent-ils donc?
— Des gens. Pas d'autre source. Vous savez bien comment les histoires se font.
Puis, pensive :
— Pour moi, j'ai beaucoup de peine à croire qu'il soit si riche, car...
Elle s'interrompit, hésita, rougit, finit par ajouter:
— S'il était aussi riche qu'on le dit, il aurait pensé à sa famille, à son père.
J'insinuai :
— Peut-être n'en a-t-il pas eu le temps. Elle se récria, indignée:
— Oh!...
— Songez. C'est très absorbant, de faire une fortune pareille... On n'a pas le loisir
72 MADEMOISELLE ANXETTE
de penser à autre chose, de s'abandonner à ses sentiments... L'argent, d'abord, les affaires... Les sentiments, on leur réserve un tour pour l'avenir, s'il en reste... S'il a seulement la moitié des millions qu'on lui prête, votre oncle a dû travailler comme plusieurs hommes...
Elle baissait les yeux, mordillait ses lèvres, tapotait du bout de son parasol les pavés plats, de beaux pavés neufs, qui grâce à l'initiative du syndic Quartier venaient de remplacer, dans la ville, les pierres inégales d'autrefois.
— Vous ne vous rappelez donc pas ? ditelle... Nous lui avons écrit une fois, dans un moment terrible. Il a été si dur!
— Vous lui en gardez rancune ?
— Oh! non, je ne lui en veux pas... Il me semble un étranger, voilà tout!
Un télégramme de M. Pierre-Denys avertit sa nièce de son arrivée. Elle se rendit à la gare, pour le recevoir. Quelques personnes, dont j'étais, s'y rendirent également: les unes pour saluer un ancien camarade, les
autres par simple curiosité. On vit descendre d'un coupé de première classe un petit homme trapu, au menton rasé, au profil net, à la mâchoire solide et carrée, avec un regard qui se posait sur les ohjets comme pour les prendre et s'en détournait comme s'il les emportait. Il était en complet gris, avec un col droit très raide, une cravate jaune où fulgurait un brillant, un chapeau mou, des gants brique, une double chaîne d'or étalée sur son gilet. Un nègre, qui descendit derrière lui, tenait à la main une valise en peau de truie. L'apparition du nègre fit courir un frisson d'étonnement parmi les assistants, comme si elle confirmait les racontars les plus fabuleux.
Comme le voyageur cherchait des yeux autour de lui, M110 Annette s'approcha :
' — Mon oncle ?
— Oui, c'est moi.
D'autres personnes s'avancèrent aussitôt.
Il y eut des salutations, des compliments, pendant lesquels le nègre demeurait droit comme un piquet derrière son maître, la va-
lise à la main. Déjà, le visage de M.Nicollet exprimait l'impatience. Cependant le syndic Quartier, familier, loquace, jovial, lui posa la main sur le bras, et l'invita pour le lendemain à un modeste « souper » que tenaient à lui offrir quelques notables, heureux de le revoir ou désireux de nouer connaissance avec lui.
— Je vous remercie, répondit M. Nicollet d'un ton bref; demain soir, je serai parti.
— Comment! Comment! Comment! s'écria le syndic en roulant ses gros yeux ronds... Vous revenez après tant d'années dans votre ville natale, et vous n'y restez pas vingtquatre heures ! . . . C'est impossible ! . . . C'est...
M. Nicollet tira sa montre d'un geste machinal, et l'interrompit en disant:
— Les affaires !
Le ton était aussi tranchant que le mot. Heureusement que M. Quartier, malgré son ventre énorme, avait l'esprit agile, et savait prendre un parti. Il interrogea des yeux les personnes présentes, vit leurs visages s'allon-
ger, et proposa crânement, sans s'arrêter aux difficultés :
— Eh bien ! ce soir ?
Comme une ombre d'hésitation passait dans les yeux du voyageur, il s'empressa d'ajouter :
— A moins que vous ne soyez fatigué du voyage ?
L'idée qu'on pût le croire fatigué par n'importe quoi fit hausser les épaules à M. Nicollet, qui répondit :
— J'accepte avec plaisir. Je ne suisjamais fatigué !
Là-dessus, il toucha le bord de son chapeau, fit un signe à son nègre, un autre à sa nièce, et dit :
— J'ai retenu un appartement à la Tête de Maure. J'espère que tout est en règle.
Le portier de l'hôtel, qui était en retard, arrivait en soufflant et en s'excusant. Un murmure d'admiration s'éleva derrière le groupe qui s'éloignait :
— Un rude homme, hein?...
— Qui connaît le prix du temps !
— Et qui sait ce qu'il veut !...
Au commencement de l'après-midi, la vieille Emmeline traversa la ville de toute la vitesse de ses jambes rhumatisantes.
Pourtant, voyant l'épicière sur le seuil de sa boutique, elle ne résista pas à la tentation de s'arrêter quatre secondes, pour dire en passant :
— Je vais commander la voiture au père Brindeau... Croyez-vous ça ?... Il parie d'acheter la Villa Charlotte !
En effet, depuis la mort de M. Smithson, c'est-à-dire depuis deux ou trois ans, la Villa Charlotte était en vente, gardée seulement par l'oncle Adolphe, qui entretenait les jardins, et par un portier. La nouvelle fit en un clin d'œil le tour de la ville, volant d'une boutique à l'autre, grimpant les escaliers des maisons à deux étages, bourdonnant dans les cafés. Partout, la même exclamation l'accueillait, cette bonne expression locale qui dit si bien l'étonnement, le doute, la crainte d'être dupe et le désir de croire.
— T'y possible ?. . .
Toutes les têtes y-se mirent aux fenêtres quand un bruit de roues sonnant sur le pavé signala le passage d'une voiture: la vieille Emmeline revenait, dans la meilleure calèche du père Brindeau, qui conduisait lui-même, droit sur son siège malgré ses soixantequinze ans ; et elle regardait les gens, en secouant sa tête ridée, d'un air d'étonnement qui semblait dire : « Ty possible que je sois là, moi, la pauvre servante de si pauvres gens, sur ces coussins verts, traînée parce cheval blanc, comme une princesse?...» Au moment où elle tournait dans la rue du marché, le syndic Quartier, toujours un peu farceur, lui tira un grand coup de chapeau ; ce qui la fit rougir jusqu'à la racine des cheveux, sous son bonnet de paysanne. Le murmure soulevé sur son passage ne s'était point encore apaisé, quand la calèche repassa, emportant l'oncle et la nièce, avec le nègre à côté du père Brindeau, sur le siège. Ils firent d'abord le tour de la ville : de temps en temps, M. Nicollet, pour rendre un salut, touchait le bord de son haut-de-
forme, plus luisant, mieux lustré que les plus beaux modèles exposés à la devanture de M. Rabourin ; ou bien sa main, gantée de gris, se tendait vers une maison nouvelle, vers un édifice réparé, et l'on devinait qu'il demandait des renseignements. MUe Annette répondait, expliquant en deux mots la construction de la Poste ou les réparations du château ; puis ils se taisaient ensemble, n'ayant évidemment rien à se dire. Sur le port, ils s'arrêtèrent un instant : M. Nicollet alla jusqu'au bout de l'embarcadère, et recon nut le vieux pontonnier, qui depuis un temps immémorial jetait l'amarre aux bateaux à vapeur.
— Tiens, dit-il, c'est encore lui qui fait le service ?
— Non, répondit Mlle Annette. Il est aveugle. Mais il se fait amener ici pour les arrivées.
— Drôle d'idée ! fit M. Nicollet en resragnant sa voiture.
Vers les cinq heures, ils rentrèrent de leur promenade. On vit de nouveau la vieille
Emmeline repasser dans la calèche, puis revenir avec M, Vaîîot, le régisseur chargé de vendre la Villa Charlotte : son commis avait été le chercher en courant au café de la Tête de Maure, où il laissa sa « picholette » inachevée, — avec le verre sur la bouteille, pour la réserver. On chuchotait:
— Il paraît que ça y est...
Il paraît !...
Les négociations ne durèrent guère qu'une vingtaine de minutes : M. Vallot revint, avec la figure d'un homme qui sort d'un rêve, remuant les bras et gesticulant comme pour se prouver à lui-même qu'il était bien éveillé. Comme le notaire Tiercet se trouvait sur son chemin, il lui prit le bras en disant:
— Venez avec moi finir ma « picholette », monsieur Tiercet... Je vous raconterai...
Et il répétait :
— Incroyable ! Parole d'honneur, on n'a pas idée d'une chose comme ça!...
Des curieux les suivirent, envahissant à leur suite la Tête de Maure, où M. Vallot commença par finir sa « picholette » et par en
demander une deuxième: car rien ne donne soif comme les bonnes affaires. Il y avait autour de lui, entre autres, M. Tiercet, le syndic Quartier, le chapelier Rabourin, cet animal de Paul Bourdon que je n'avais pas revu depuis le collège, et jusqu'au docteur Mathorel, qui cependant ne fréquentait guère le café. Il les regarda tous en disant:
— Vous pouvez écouter. Ça n'est pas un secret, puisque c'est fini !
— Comme ça?... En un quart d'heure?
— Vous allez voir !
Et M. Vallot, sa bonne figure bourgeonnante tout épanouie, fit son récit en tirant sa barbe :
— Voici comment ça s'est passé... J'étais là, à cette même table, en train de vider ma « picholette », quand mon commis vient me dire : Monsieur Vallot, il faut venir tout de suite : il veut acheter la Villa Charlotte. — Qui, il ? que je lui demande. — L'Américain... Et il parait qu'il faut se dépêcher. — Dépêchons-nous donc, que je dis. Et je re joins la vieille Emmeline, qui me dit : —
Monsieur Vallot, dépêchez-vous : il ne veut pas attendre!... — Je lui réponds: — La Villa Charlotte ne va pourtant pas s'en aller! — Bien sûr, mais avec lui, voyez-vous, ça va rie rac, comme si on avait toujours le feu au derrière. — Je monte dans la calèche: le père Brindeau fouettait sa bête comme pour aller éteindre un incendie...
Peut-être trouvait-on le préambule un peu long; mais M. Vallot n'entendait pas manquer un seul de ses effets, et il comptait bien raconter sans omettre un détail l'emploi de ses vingt minutes. Il vida la moitié de son verre et reprit, la moustache humide:
— J'arrive chez les Nicollet. Il y avait encore le café sur la table. Le paralytique était dans son coin: il a l'àme chevillée au corps, celui-là, à croire qu'il veut tout de bon attendre jusqu'à la fin du monde ! L'Américain fumait un cigare... un cigare!...
Le geste de M. Vallot esquissa un formidable havane :
— Et qui sentait!... Il me montre une chaise, et me dit, avant même que je sois
82 MADEMOISELLE AXNETTE
assis : Quel est le prix de la Villa Charlotte ? — Moi, je lui réponds : — Pour ce qui est du prix, monsieur, on pourra toujours s'arranger, si la « campagne » vous convient. Voulez-vous la reprendre avec le mobilier? — Oui. — Eh bien, ça peut être une affaire avantageuse : le mobilier a coûté les yeux de la tête ; M. Smithson a tout fait venir de Londres, directement; rien que les papiers, voyez-vous... — Il me coupe la parole: — Je ne vous demande pas toutes ces explications; je vous demande le prix de la villa avec son mobilier?... — Les héritiers de M. Smithson, qui ont confiance en moi, m'ont laissé de la marge ; et je sais bien que ce qu'ils veulent surtout, c'est vendre. Pourtant, quand il faut fixer un prix, comme ça de but en blanc, sans savoir les idées de l'acquéreur, on hésite un peu, n'est-ce pas? On voudrait voir venir, causer, s'entendre, enfin!... Aussi je me mets à lui expliquer qu'il n'y a pas de plus belle « campagne » sur les bords du lac jusqu'à Genève..., excepté celle du baron de Rothschild, bien entendu!... Mais voilà qu'il
fronce les sourcils, qu'il me regarde comme s'il voulait me manger, et qu'il finit par crier, d'une drôle de petite voix qui sifflait : — Je ne vous demande rien de tout cela, je vous demande le prix de la Villa Charlotte ; est-ce que vous ne comprenez pas? — Ma foi, je me décide, je lâche un gros chiffre, sans toutefois couper les ponts derrière moi, je je dis : — Je crois que les héritiers de M. Smithson la donneraient pour 500.000 francs... — Il fronce encore les sourcils : — Vous croyez, vous croyez, qu'il me dit, voyons, avez-vous qualité pour traiter, oui ou non?... Oui?... Eh bien! j'offre quatre cents cinquante... — Je tâche de marchander un peu : Avec le mobilier qui vient de Londres... — Il m'interrompt avec un sacré geste qui coupe l'air en deux : — Quatre cents cinquante ! oui ou non?... — Vous comprenez qu'avec un homme comme ça il ne faut pas barguigner... Je dis: — C'est oui! —Alors, il se tourne vers sa nièce: — Donne-moi une feuille de papier, qu'il lui dit. Il tire de sa poche une espèce de plume en caout-
chouc qui a l'encre en dedans, et il me la tend en disant: — Ecrivez la promesse de vente. — Et voilà !...
Les auditeurs se regardèrent, en cherchant l'expression de leur émerveillement. Le syndic Quartier s'écria :
— Nom de nom !...
M. Rabourin, plus énergique encore, proféra un retentissant:
— Cré mâtin!...
Paul Bourdon, avec l'air suffisant que lui donnaient les écus arrachés par son père au pauvre monde, déclara :
— Les Américains sont comme ca!...
Et M. Vallot:
— Jamais au grand jamais, vous entendez! je n'aurais cru qu'une affaire pût marcher d'un tel train !
En ce moment, le père Brindeau, le voiturier, fit son entrée. Avec sa barbe en collier, son visage bronzé par les courses, ses deux longues dents proéminentes noircies par le tabac, c'était un vieux taciturne dont on ne tirait jamais quatre mots à la file. Il
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venait sans curiosité, pour prendre sa « picholette » quotidienne, en fumant son éternelle pipe et en épelant le Courrier de Bielle. Mais on ne le laissa pas tranquille : tous les auditeurs de M. Vallot se tournèrent vers lui, et une foule de questions l'assaillirent à la fois :
— Voyons, Brindeau, demanda le syndic, vous qui Favez conduit à la Villa Charlotte, qu'est-ce qu'il a dit?
— Il est resté longtemps ? ajouta M. Tiercet.
Paul Bourdon, en même temps:
— Quelle mine faisait-il ? Qu'est-ce qui lui plaisait surtout ?
Le vieux philosophe déplia paisiblement son journal, en haussant les épaules ; et il répondit d'un ton bourru :
— Je ne sais pas. Je suis resté dans la cour, moi, avec mon cheval. Est-ce que je m'occupe des affaires qui ne me regardent pas?
Un peu déconcertés, les autres ne se tinrent pourtant pas pour battus.
— Cette visite, elle a duré longtemps ? reprit M. Rabourin.
— Quah ! pas seulement une demi-heure.
Ils échangèrent des regards émerveillés,
des exclamations; puis M. Tiercet demanda, les yeux pétillants de malice curieuse :
— A-t-il au moins vu son frère, le jardinier ?
Le père Brindeau but un coup, s'essuya les lèvres du revers de sa main, et dit :
— Le jardinier ?... Il ne s'est pas montré!... Il se cachait...
— L'Américain ne l'a pas demandé?
— Quah ! pas plus !
— Il l'a oublié, dit M. Vallot en clignant de l'œil. Si vous croyez qu'un homme comme lui a le temps de penser à sa famille !...
Et,da série des renseignements précis étant épuisée, on entra dans celle des commentaires et des conjectures.
Je n'assistai point au souper qui suivit cette scène ; mais tant de personnes m'en ont lait
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le récit détaillé, que je puis bien essayer de le rappeler après elles.
M. Nicollet causa d'abord la plus vive surprise à ses hôtes, en arrivant en habit noir et cravate blanche. La solennité de son costume souligna d'emblée le contraste plutôt pénible qui s'accentua bientôt entre la bonhomie de leurs vestons larges, de leurs gestes sans façon, de leurs ventres confortables, et ses allures sèches, comme articulées. On s'attendait à le voir familier, souriant, bon garçon, heureux de reconnaître les figures d'autrefois, de retrouver de vieilles habitudes. Au lieu de cela, il parlait à peine, posait sur les gens un regard qui les pesait, pinçait les lèvres, et faisait des boulettes avec la mie de son pain, comme un homme qui dîne seul dans un buffet de chemin de fer. M. Quartier, fin connaisseur en vins, avait préparé une gamme savante des meilleurs crus du canton ; elle commençait par un petit Villeneuve clair, léger, doux au palais, montait au Dézaley parfumé, puis à VYvorne corsé et savoureux, passait par un Cortaillod rouge,
qui valait le Bourgogne, et se terminait par un La Côte de 1834, d'une magnifique couleur dorée. M. Nicollet considéra d'un œil terne ces merveilleux échantillons de la viticulture vaudoise, et ne but que de l'eau, sans le moindre souci de la déception qu'il causait.
— Un doigt de ce La Côte, cher monsieur!... Rien que pour trinquer avec nous... On est Vaudois ou on ne l'est pas que diable !...
— Je ne fais jamais d'exception à mes habitudes.
On avait cru lui plaire en commandant des plats locaux, triomphe de la vieille cuisine du pays, dont il devait s'être régalé clans son enfance. Il y avait des feras du lac en sauce au vin blanc, un civet de lièvre à la crème, des canards aux petits oignons, un énorme saucisson de Payerne cuit dans la pâte, avec une salade au lard, un « farcement » d'épinards et, pour le dessert, un vacherin à la crème décoré de fleurs en chocolat. M. Nicollet mangea trois bouchées de poisson sans
sauce, un filet de canard, une cuillerée d'épinards. Comme un des convives insistait pur qu'il goûtât au moins du saucisson, il déclara :
— Je ne prends jamais de charcuterie.
... Traiter de charcuterie un saucisson de Payerne, qui aurait pu prévoir ça ?
— ... On perd donc l'habitude de boire et de manger, par là-bas! s'écria Rabourin.
La conversation fut navrante ; on pensait que M. Nicollet s'informerait de ses anciens camarades, des personnes qu'il avait connues autrefois, de quelques « types » légendaires dont les bons mots ou les mésaventures fournissent un thème inépuisable aux réunions de vieux amis ; il se contenta de poser des questions catégoriques sur le développement de la ville, — sur l'état des écoles, — sur les établissements de charité, — sur la bibliothèque communale : combien possédait-elle de volumes ? combien d'élèves comptait le collège classique ? combien l'hôpital recevait-il de malades chaque année? combien de pensionnaires .pouvait contenir
l'asile des jeunes filles ? quel était le chiffre d'affaires de la fabrique de poterie ? Les convives s'interrogeaient des yeux, et le syndic Quartier, embarrassé, se grattait la tète en répondant :
— On n'a pas tous ces chiffres-là dans la tête!
L'œil glacial de M. Nicollet, posé sur lui avec un inexprimable dédain, semblait dire: « Que diable peut-on avoir dans la tête, quand on n'y a pas de chiffres ? et que faitesvous de votre temps, vous, syndic, si vous ne compulsez pas toutes les statistiques qui peuvent intéresser la ville?... » Ce regard, comme celui d'un juge, gênait terriblement M. Quartier, qui n'osait ni manger à son appétit ni boire à sa soif, et se trouva plus ému qu'un écolier à son premier examen quand M. Tiercet lui fit signe qu'il était temps de prononcer son speech. Le pauvre homme frappa trop longtemps son verre de son couteau, pour réclamer un silence qui se fit tout de suite, se leva en s'essiryant le front, et commença d'une voix mal assurée, les
yeux fixés sur le vacherin à la crème. Il expliqua que Bielle était fière de reconnaître un de ses enfants qui avait fait un si beau chemin; que tout le inonde serait content de voir M. Nicollet rentrer définitivement au pays, si jamais il voulait prendre un repos bien mérité ; que son exemple était un bon exemple pour les jeunes gens de la génération nouvelle, et ainsi de suite. Mais la froideur ambiante gagnait sa parole; M. Rabourin ne manqua pas de souffler à l'oreille de M. Tiercet :
— Notre s}mdicnese couvre pas de gloire, aujourd'hui !
On l'applaudit du bout des doigts quand il eut fini. M. Nicollet avait écouté sans broncher, la tête enfoncée dans son col droit, en jouant avec son couteau. A peine M. Quartier rassis, il se leva comme poussé par un ressort, et improvisa en petites phrases nettes une réponse que le journal du surlendemain reconstitua :
» Messieurs,
» Je vous remercie de votre bon accueil.
92 MADEMOISELLE ANKETTE
Je m'en trouve très honoré. Mais je ne vois pas comment je l'ai mérité. J'ai bien fait mes affaires, voilà tout. J'ai travaillé et j'ai réussi. J'ai donc la récompense que j'ai gagnée. Je ne demande rien de plus. Je souhaite que beaucoup de vos fils fassent comme moi. Le monde est grand : il y a partout de l'activité à déployer, des efforts à tenter, de l'espace à conquérir, de l'argent à gagner. Agir et s'enrichir, voilà les véritables fonctions de l'homme. Si je suis content de quelque chose, c'est de les avoir remplies ; car je les ai remplies, messieurs, de toutes mes forces. Et je compte bien continuer aussi longtemps que je pourrai, puisqu'on ne se lasse jamais d'agir. Quand je ne pourrai plus, eh bien! je reviendrai parmi vous, parce que ce pays est beau, et parce que j'y suis né. J'espère que ce sera le plus tard possible, car je me sens encore assez jeune pour travailler et pour augmenter ma fortune. Messieurs à votre santé!... »
Et il trempa les lèvres dans son verre d'eau, pendant qu'on l'applaudissait.
MADEMOISELLE ANNETTB 93
Tous grillaient d'envie de l'interroger sur l'affaire de la Villa Charlotte ; mais, malgré l'allusion à ses projets d'avenir qu'il avait introduite dans son speech, personne n'osa : ce petit homme en cravate blanche, dont les lèvres minces ignoraient le sourire, n'était point de ceux auxquels on pose des questions ; et l'on continua de répondre tant bien que mal aux siennes :
— ... Quel est le rendement de l'usine à gaz?... Combien la vigne donne-t-elle par hectare dans les bonnes années?... dans les mauvaises?... pour une moyenne déterminée?... Quel est le prix du vin pris sous le pressoir ?... etc.
Au coup de dix heures, il se leva pour prendre congé. On s'efforça de le retenir:
— Comment? Déjà?... Mais c'est le bon moment de la soirée :
Il répondit :
— Je me couche toujours avant dix heures et demie... Toujours.
— Même en voyage? insinua M. Quartier.
— En voyage aussi. Quand les heures des express ne cadrent pas avec mes habitudes, je commande un train spécial.
Il les laissa béants sur ce dernier trait.
Après sa sortie, il y eut un moment de silence, comme si chacun analysait son impression. Puis, le syndic Quartier prit une bouteille, et se mit à remplir les verres de ses voisins en disant :
— C'est qu'il veut tout savoir, ce mâtin-là ! M. Rabourin répéta:
— C'est un rude homme !
Le notaire Tiercet, sentencieux :
— Le monde appartient aux volontés comme la sienne !
Le docteur Mathorel, qui aimait à bien vivre et s'était mortellement ennuyé pendant le repas, s'écria, en tapant du poing sur la table :
— Eh bien! moi, si vous voulez que je vous dise la vérité, je le trouve assommant!... Il n'est plus un Vaudois, et il n'est pas un Américain... J'en ai connu, des Américains, de vrais... Celui-là n'en est que la
caricature... Il a de l'argent, grand bien lui fasse... Il se commande des trains spéciaux, comme un monarque, tant mieux pour lui !... Mais si tout le monde lui ressemblait, il n'y aurait plus qu'à s'en aller dans la lune!... Boire de l'eau, ne rien manger, ne jamais rire, ne penser et ne parler qu'en chiffres... Non, là, je ne voudrais pas être ainsi pour tout l'or de la Californie !
— Ob ! vous, docteur, dit M. Rabourin, vous êtes un original!...
Le lendemain matin, de bonne heure, M. Nicollet se rendit à la Banque de la Côte, où il resta un petit quart d'heure, puis chez le notaire Tiercet. Ensuite, il alla sur l'Esplanade, jeta un coup d'œil sur le paysage, et rentra chez son père. En chemin, il rencontra quelques-uns de ses hôtes de la veille, qui hésitaient à l'arrêter : le salut qu'il leur rendit les tinta distance. Il ne fit aucune visite et repartit par l'express de midi, avec son nègre et sa valise en peau de truie. Dès le soir, toute la ville savait que son père et sa nièce habiteraient désormais la Villa Char-
lotte, qu'il leur assurait une pension considérable, qu'il donnait dix mille francs à l'Asile des jeunes filles et créait quatre lits à l'hôpital. Ce fut une explosion d'enthousiasme : voilà un homme qui agissait bien, s'il ne parlait guère ; un homme généreux, bon pour les siens, qui savait ouvrir la main ; un homme vraiment supérieur, enfin. Dans les conversations qui célébraient sa munificence, cette phrase arrivait comme un refrain : — .... Faut-il qu'il en ait, des millions et des millions !...
Quelques jours après son départ, je rencontrai Mlle Annette, en petite robe brune, avec un chapeau modeste et des gants usés, exactement pareille à ce qu'elle était savant le passage triomphal de son oncle. Je l'arrêtai pour la féliciter. Elle fixa sur moi ses beaux yeux bruns, qui se détournèrent ensuite et se mirent à errer à l'aventure, comme s'ils eussent cherché quelque chose d'introuvable dans le décor familier des vieilles maisons à deux étages.
— Enfin, lui dis-je, vous allez être tranquille et heureuse, dans cette splendide Villa Charlotte.
Elle me répondit, pensivement:
— Croyez-vous ?
— Dame!... Une « campagne » magnifique... Plus de soucis... Tout le bien-être qu'on peut souhaiter... Cela ressemble à un conte de fées... Votre grand-père a-t-il compris ?
— Comment savoir?... Mon pauvre grandpère pense bien des choses ; mais il ne peut plus du tout s'expliquer... Je l'ai averti que mon oncle Pierre-Denys arrivait, et qu'on le disait riche à millions... Et je crois bien qu'il m'a comprise... Ensuite, pendant que mon oncle m'expliquait ses projets, l'achat de la Villa Charlotte, la rente qu'il voulait nous faire, et le reste, grand-père le regardait... le regardait avec de grands yeux... lucides... qui sortaient de la tête... les yeux qu'il a quand il a l'esprit plein de choses... C'était affreux, je vous assure, ces yeux qui voulaient parler... ces yeux qui criaient dans un lan-
gage muet, incompréhensible... Moi, je suis bien sûre d'avoir deviné ce qu'ils voulaient dire...
Elle baissa la voix :
— Mais mon oncle, lui, n'essavait pas même de comprendre... On eût dit que son père ne lui semblait plus qu'un objet... plutôt gênant... Pourtant, au départ, il lui a serré la main... cette main qui ne peut plus même se soulever... en disant: « Eh bien! mon père, je compte que. vous vous plairez dans votre nouvelle maison. Vous serez en tout cas mieux qu'ici... » Alors, les yeux de grandpère ont pris une expression de désespoir indicible, et j'en ai vu tomber une grosse larme... la première depuis le malheur... Oui, je suis sûre d'avoir deviné sa pensée!...