‹ Mademoiselle AnnetteChapitre 5 sur 10 · DOUZE ANNÉES D'HISTOIRE ANONYME · texte numérisé non relu

DOUZE ANNÉES D'HISTOIRE ANONYME

Il y a des biographies compliquées de personnages illustres qui remplissent des volumes et des volumes, bien que ceux qui se chargent de les écrire demeurent incomplets. Pourtant ils sont aidés par de nombreux témoignages, par des mémoires contemporains, des correspondances, des journaux intimes, par des portraits et des caricatures, par tout le bagage que laisse après soi une existence éclatante, par les échos assourdis du bruit qu'elle a fait. Au contraire, les biographies des personnes moyennes, dont les noms s'effacent, peuvent presque toujours se résumer en peu de lignes. Leurs vies s'écoulent,

pareilles à des eaux lentes a travers des paysages monotones, pour aller se perdre dans les mille canaux de l'oubli : tels, les ruisseaux minuscules se jettent dans les rivières , qui les transmettent aux grands fleuves pour les porter à la mer. Les documents de l'état civil qui constatent la naissance, le mariage, la mort, sont les titres essentiels de ces modestes biographies; même, chacun de ces chapitres qui prennent un intérêt si vif quand il s'agit d'un conquérant, d'un souverain, d'un grand écrivain, d'un grand ministre ou d'un grand artiste, y conserve un caractère général dont de menus détails marquent à peine les traits personnels. Et puis, les documents font défaut : les lettres des inconnus, qui donc songerait à détacher les faveurs éteintes de leurs liasses ? Quand par hasard quelque œil curieux viole leur secret, — à moins qu'une piété ne soutienne son effort, — il se lasse bien vite de les déchiffrer : elles ne lui paraissent qu'un vain bavardage, un recueil fade de propos inutiles, un récit banal d'incidents évanouis.

Les aventures des uns — si l'on peut employer un tel mot pour désigner un traintrain journalier et monotone — ressemblent à celles des autres, les sentiments sont à peu près pareils, les idées mêmes diffèrent à peine; quand la mort arrive, les proches seuls s'aperçoivent qu'une humble lumière a vacillé pour se perdre dans la nuit. Telle fut, aux yeux de beaucoup, la vie de MUe Annette Nicollet. Mais le romancier n'est-il pas justement l'historien des gens sans histoire? N'a-t-il pas le droit de chercher, par delà les faits incertains, la part d'inconnu, — héroïsme, grandeur, égoïsme, douleur ou scélératesse, — que recèlent les âmes anonymes ? Ce n'est point sans raison que le langage courant appelle ses personnages, quels qu'ils soient, des « héros » — car ils le sont toujours pour lui. Souvent même, ils prennent dans son esprit plus de sens que les héros de l'histoire, et deviennent aussi « représentatifs » qu'un poète, interprète des sentiments de son temps, qu'un artiste qui en fixe l'image, qu'un ministre qui en

règle la marche. C'est parce que j'ai cette idée que je vais essayer de raconter la vie de Mlle Nicollet, à peu près comme on racon terait celle d'un personnage de marque dont on voudrait déterminer la physionomie, en m'aidant de mes souvenirs, de mes impressions, de propos et de renseignements que j'ai pu recueillir.

Le passage triomphal de son oncle d'Amérique avait naturellement changé du tout au tout la situation de sa famille et la sienne propre. Jusqu'alors, en effet. Mlle Annette était aux yeux des gens une petite maîtresse d'école sans conséquence, vouée au célibat, « très méritante », disait-on volontiers, et par ce vocable un peu terne, on reconnaissait qu'elle remplissait bien ses devoirs de famille et enseignait à merveille les éléments de toutes choses aux gamins trop petits pour l'école préparatoire. Quant à son grand-père, il n'était qu'une ruine qui pouvait achever de s'effondrer d'un instant à l'autre, un mort égaré parmi les vivants. Personne ne voyait

l'oncle Adolphe, cantonné dans les jardins de la Villa Charlotte, plus ignoré que s'il eût habité un autre continent. Tous trois paraissaient condamnés pour la vie à une étroite médiocrité, déchus de plusieurs échelons dans la hiérarchie sociale après la faillite de Juste, classés maintenant entre les prolétaires et les boutiquiers, dans les limbes où la vanité bourgeoise relègue les « bonnes familles » dont les chefs ont mal tourné. Et voici que, comme au coup de baguette d'une fée protectrice qui se serait souvenue d'eux après un long oubli, ils se trouvaient transportés dans une villa « princière », qui leur appartenait à peu près, avec des rentes assurées et la perspective d'un héritage fabuleux !

— Cela doit leur paraître un conte des Mille et une Nuits, disait-on.

Certains insinuaient :

— Si le docteur Maguet avait prévu cela! Mais il a manqué de diagnostic...

Aussi, des regards narquois suivaient-ils le docteur, impopulaire à cause de sa froi-

deur et de sa réserve, quand il passait en faisant tourner comme une aile de moulin sa canne à corbin d'ivoire, avec son chien Turc sur les talons. Justement son fils Marc, pour lequel il ne parvenait pas à trouver un assez beau parti, fit un coup de tête : bien qu'il ne fût plus un jeune homme, bien que son embonpoint, sa calvitie et l'ambition paternelle eussent dû le préserver des folies, il épousa une étrangère dont il venait de guérir les oreilles. Non pas l'étrangère à grosse dot, à belles relations qu'on lui promettait depuis si longtemps, mais une de ces rastacouères dont le fard, le kohl, la poudre, les toilettes dissimulent tant bien que mal l'âge incertain, le passé douteux, la gêne adroite , une de ces personnes exhalant comme un parfum de mauvaises mœurs, que les dames de la ville ne peuvent que regarder de travers. Le docteur s'enferma plus que jamais dans sa clinique, avec ses sourds de tous les pays. Les gens conclurent :

— Une brave fille sans prétentions aurait bien mieux valu pour son fils. Il l'avait sous

MADEMOISELLE ANNETTE i 05

la main. Voilà ce que c'est que d'être trop ambitieux i

Cependant, Mlle Annette et son grand-père s'installaient dans la villa somptueuse, aussi modestement que dans leur petit logis de la rue du Collège. Au lieu d'engager des domestiques, comme l'entretien de la propriété semblait l'exiger et selon les évidentes intentions de « l'Américain », ils s'en tinrent à la vieille Emmeline, toujours vaillante à l'ouvrage, malgré ses soixante-dix ans passés ; ils congédièrent le portier, laissant à l'oncle Adolphe tout le soin des jardins. Déplus, àl'étonnement général, Mlle Annette conserva son école, faisant à pied, chaque matin, malgré les premières rigueurs de l'hiver, les deux kilomètres qui la séparaient de ses élèves. La ville murmura : décidément, Mlle Annette poussait l'économie un peu loin... demeurait au-dessous de sa situation nouvelle... songeait peut-être à sa dot ou au pain de sa vieillesse plutôt qu'à adoucir dans l'aisance les derniers jours de son grand-père... et méconnaissait ainsi la gêné-

rosité de M. Pierre-Denys : car celui-ci le savait bien, que Fortune oblige autant que Noblesse... Ces murmures s'aggravèrent quand on apprit qu'elle n'avait versé qu'une somme insignifiante à la collecte annuelle pour l'asile des jeunes filles; et pourtant, Mrae Massod de Bussens était sortie de sa retraite pour lui présenter en personne la liste de souscription :

— ... Savez-vous ce qu'elle a dit, ma chère? Elle a dit : « Je regrette de ne pas faire davantage ; mais je ne puis pas !... » Quand on a un oncle comme le sien !

Un beau jour, une nouvelle extraordinaire courut la ville : Mlle Nicollet se mettait à rembourser les créanciers de son père, intérêt et capital ! On tenait la chose de M. Tiercet, chargé de l'opération. Elle entendait les payer tous jusqu'au dernier centime, même M. Bourdon, qui trouva moyen de fournir un compte d'apothicaire au premier bruit de l'aubaine. Le notaire racontait:

— Quand elle est venue me parler de cela

dans mon étude, je lui ai expliqué qu'elle ne devait rien à personne. Elle m'a répondu: « — Mon grand-père ne pourra pas mourir tranquille si les dettes de son fils ne sont pas payées. — Eh bien, lui ai-je dit, il faut aller lentement, par petites sommes... — Non, non, monsieur le notaire. Grand-père baisse beaucoup, ces derniers temps. Mieux vaut nous dépêcher, pour qu'il ait encore la joie de savoir que tout est en règle. Aussi j'ai dépensé le moins possible, depuis que mon oncle nous envoie de l'argent. — Mais, mademoiselle, cet argent que votre oncle vous envoie, c'est justement pour entretenir la Villa Charlotte et adoucir les derniers jours de votre grand-père... — Oui, j'y ai bien pensé, monsieur le notaire. Mais la propriété n'a pas à souffrir de nos économies : c'est mon oncle Adolphe qui s'en charge, vous pouvez venir voir ses jardins ! Quant à grand-père, il n'a besoin de rien, et rien ne peut lui être plus agréable que de savoir que son désir sera bientôt réalisé...» — Quand elle m'a eu dit tout ça, je lui ai

encore demandé : « Et vous-même, mademoiselle, n'aimeriez-vous pas mieux vivre un peu plus largement?» — Si vous aviez vu les yeux qu'elle a faits !... — « Moi ?... mais j'ai beaucoup plus qu'il ne me faut!... »

Cette fois, la ville unanime répéta la phrase classique dont le scepticisme bourgeois salue toute belle action, avec un mélange d'admiration et d'étonnement :

— Quoi qu'on puisse dire, il y a encore de braves gens, par le monde !

Comme le bien porte en soi sa récompense, l'école de Mlle Annette entra dans une ère de prospérité jusqu'alors ignorée : tous les parents voulaient qu'elle inculquât à leurs enfants les « vrais principes », ceux dont il est bon d'être imprégné pour qu'il en subsiste quelque chose plus tard, à travers les capitulations de l'exislence. Et l'on se découvrait très bas quand on rencontrait sur la route de Genève le fauteuil à roulettes du vieux Nicollet , que poussait l'oncle Adolphe ; car chacun sentait ce qu'il y avait de grand dans ce vieillard qui, du seuil de

MADEMOISELLE A.NNETTE 109

la tombe, malgré le mutisme où le figeait son mal, trouvait encore la force de recommander aux siens un acte de vertu. Le docteur Mathorel disait bien, à la vérité:

— Je ne parviens pas à comprendre qu'on tienne tant à l'opinion du prochain, quand on se croit élu de Dieu, ni qu'on attache une telle importance aux dettes terrestres, si l'on est a la veille du Jugement dernier !

Mais le docteur Mathorel poussait trop loin l'amour du paradoxe : n'avait-on pas sous les yeux l'exemple de M. Bourdon, qui continuait à s'enrichir aux dépens des pauvres gens sans cesser de penser à son salut? Et chacun ne sait-il pas qu'il faut pourtant s'arranger sur la terre, si même on ne compte vraiment que sur le paradis ? Du reste, le vieux Nicollet ne survécut guère à son changement de fortune : chargé d'ans et de peines, n'ayant plus depuis longtemps qu'une moindre part de son être attachée à la vie, il s'éteignit un soir, dans son fauteuil. Sa petite-fille lui lisait justement son livre préféré, comme elle avait persévéré à le

HO MADEMOISELLE ANXETTE

faire sans être sûre qu'il comprit encore, cette terrible Apocalypse dont il attendait d'heure en heure, depuis plus d'un demisiècle, la réalisation. Penchée sur un antique exemplaire de la Bible d'Osterwald, à dos de basane, d'où tombaient parfois des fleurs déposées jadis entre les pages par de pieuses ancêtres, elle détaillait, de sa douce voix calme, la tragique description de la chute de la Babylone mystique :

« ... Multipliez ses tourments et son affliction à proportion de son orgueil et des délices auxquelles elle s'est abandonnée ; car elle dit en son cœur : Je suis assise comme Reine, je ne suis point veuve, et je ne verrai pas de deuil.

« C'est pourquoi les plaies qui lui sont destinées, savoir: la mortalité, le deuil, et la famine, viendront en un même jour, et elle sera consumée par le feu, carie seigneur Dieu, qui la jugera, est puissant... »

Un léger hoquet l'interrompit : le vieux sectaire ne respirait plus...

... Vivrait-elle seule, avec l'oncle Adolphe,

en attendant le maître, dans la villa magnifique? C'est la question qu'on discutait en chuchottant derrière elle, le jour même de l'enterrement du grand-père. La plupart répondaient :

— C'est impossible ! Elle se mariera. Il en est encore temps !

On alla jusqu'à nommer des hommes entre deux âges, qui pouvaient lui convenir. Pour appuyer ces conjectures, on se montrait la rustique silhouette de l'oncle Adolphe, gêné dans sa redingote comme dans une camisole de force, tenant dans ses grosses mains brunes, aux doigts aplatis par les accidents, une paire de gants noirs qu'il n'avait pas réussi à enfiler ; on lui trouvait l'air d'une brute, et les plus avisés de conclure:

— Il est clair qu'une personne comme elle, fine, intelligente, ne se contentera pas de la compagnie d'un pareil ours. A présent qu'elle peut choisir...

C'est qu'on ne connaissait pas l'oncle Adolphe ; c'est qu'on ignorait que sous sa rude écorce de paysan il y avait bien réelle-

ment une façon de poète que seule sa nièce avait compris. Maître des serres, des bosquets, des plates-bandes de la Villa Charlotte, sans autre consigne que de n'y rien dépenser, l'oncle Adolphe accomplissait des prodiges. Grâce à des marchés habiles, à d'ingénieuses combinaisons avec les jardiniers des propriétés voisines, il obtenait leur aide quand il ne suffisait plus à la besogne, payait leur travail en boutures, parvenait ainsi à se procurer les concours indispensables en équilibrant son budget négatif. Ses jardins étaient son œuvre : personne, en les visitant, n'aurait supposé que cet homme simple pût créer et entretenir un tel monde, où s'épanouissait presque toute la flore de l'univers. Dans les serres, d'abord, verdoyaient les plantes des tropiques, aux palmes solennelles, aux larges feuilles dures d'où jaillissent parfois des fleurs énormes, pétales illuminés de couleurs éclatantes ou blancs calices chargés de lourds parfums ; où les mystérieuses orchidées — qu'enviait M. Massod de Bussens — étalaient leurs formes singu-

lières, leur diversité capricieuse, leurs organes vo races à demi vivants. A droite de la pelouse, qui descendait jusqu'au lac, semée de buissons d'hortensias somptueux et mélancoliques, les fameuses rocailles, dont Mlle Annette me parlait jadis, se couvraient de plantes alpestres. D'habitude, le changement d'altitude décolore leurs fleurs admirables : mais entre les mains de l'oncle Adolphe, quelles fleurs auraient dégénéré? Les rhododendrons, aussi rouges que dans les hauts pâturages, gardaient leur gaîté vaillante, les lys martagons balançaient au vent du lac la splendeur de leurs turbans violacés, les petites étoiles des asters, les pétales veloutés des sombres et belles pensées, les violettes jaunes, les anémones velues, les candides paradisies brillaient comme parmi les gazons des hautes solitudes où descend l'eau des glaciers. La façade de la maison disparaissait dans un merveilleux fouillis de roses, de chèvrefeuilles, de clématites, dont les feuillages se mêlaient de telle sorte, que la rose-thé semblait jaillir de la tige des clématites bleues,

114 MADEMOISELLE ANNEÏTE

que la Fleur-de-la-Passion, si compliquée et si pâle, bleuissait parmi des roses pourpres, que des roses roses piquaient d'odorants buissons de chèvrefeuille. Enfin, à gauche de la pelouse, vis-à-vis de la rocaille, des plates-bandes se couvraient des fleurs de nos climats, de celles qui se tournent vers le soleil aux heures mêmes où ses rayons nous réchauffent et dont les racines aiment les sucs du sol où nous vivons. Et c'étaient les préférées de l'oncle Adolphe.

Mais le brave homme s'épanouissait plus pleinement encore dans le potager, qu'un bosquet séparait du jardin. Ses légumes lui rendaient de précieux services : ils nourrissaient la maisonnée, contribuant ainsi pour leur part au règlement de la dette sacrée ; vendus au marché, ils aidaient à payer les journées indispensables des ouvriers qui le secondaient dans son énorme besogne, — utiles donc au luxe des plantes belles et coûteuses qu'il fallait entretenir pour le retour du maître. Ils étaient les humbles, les effacés, ceux qui — comme lui-même —

manquent de prestige, et dont la modeste activité facilite et embellit la vie, sans qu'aucune gloire leur en revienne. Cette utilité ne les empêche pas d'être beaux, à leur manière : ils ont leur floraison, comme les arbres fruitiers qui valent bien les plus fins arbustes, quand l'air du printemps joue avec leurs fragiles pétales roses et blancs. Les petites étoiles safran des salsifis, les soleils dorés des topinambours, les énormes capitules violets des artichauts, les cloches rampantes des citrouilles, les fleurs des pois, celles des haricots, tant d'autres n'ont-elles pas aussi leur charme un peu gauche, mais qui éveille tant de bonnes idées de vigueur, de fécondité, de bienfaisance? Quand il promenait — un clans chaque main — ses deux arrosoirs parmi ses légumes prospères, l'oncle Adolphe était l'homme dont on dit que le roi n'est pas son oncle. Même, un artiste qui aurait passé par là, n'eût pas manqué de s'arrêter au bord du chemin, pour admirer, entre les carreaux des haricots, des choux-fleurs, des carottes, la grosse tête rouge

au nez fleuri, les robustes bras bruns aux manches relevées, l'air de vigueur de cet homme en si complète harmonie avec le paysage. Arînette finit par partager sa passion. Pendant que les gens la mariaient tantôt à l'un tantôt à l'autre, elle ne songeait vraiment qu'aux plantations de son oncle Adolphe et les préférait aux hommes sérieux, entre deux âges, dont elle aurait encore pu, comme on disait, « faire l'affaire ». Maintenant, ses « mérites » étaient un dogme : parmi ceux qui les célébraient, en la plaignant un peu, aucun ne se doutait que tout était joie pour elle, dans ses chères habitudes, la promenade au bord du lac, à travers le paysage qui change sans cesse, l'instant où ses gamins frétillaient de plaisir en la voyant entrer en classe, les leçons qu'elle ne trouva jamais monotones, le retour vers ses fleurs et le commerce de l'oncle Adolphe, qui décidément n'avait du rustre que son teint basané, ses chemises en grosse toile et son parler naïf, bien vaudois, traînant les syllabes et mangeant les finales.

A suivre chaque jour le même chemin, à vivre dans le même coin du monde, on découvre peu à peu toutes sortes de nouveautés qui ont toujours été là sans qu'on les remarque : c'est ainsi qu'un autre intérêt surgit dans l'existence de M118 Annette.

Presque à côté de la Villa Charlotte, il y avait une maisonnette très ancienne, décrépite sous un rempart de vigne vierge, entourée d'un petit jardin et d'un grand pré qui descendait en vallonnant jusqu'au lac. Elle appartenait, depuis 1871, à un réfugié de la Commune, nommé Thomas Laugié : un doux philosophe, mêlé par un inexplicable hasard aux convulsions de la politique, plus taciturne que l'oncle Adolphe lui-même. Il vivait là, pauvrement, avec sa fille unique, qui avait grandi à ses côtés sans avoir d'autre maître ni d'autre compagnon, presque sans entendre d'autres voix. Ce couple, dont l'arrivée avait fait jaser, passait maintenant inaperçu: à peine, à de longs intervalles, les voyait-on traverser la ville pour quelques emplettes, le vieillard à crinière grise appuyé sur la

jeune fille délicate, blonde et jolie; et l'on ne se préoccupait plus d'eux. Or, dans ses courses quotidiennes, Mlle Annette apercevait parfois à la fenêtre, derrière des pots de géraniums, la gracieuse figure de la jeune étrangère, qui la remarquait aussi et la suivait des yeux sur la route. Peu à peu, leurs regards se rencontrèrent, elles échangèrent un signe de tête, un sourire, puis quelques paroles; Christine prit l'habitude de guetter sa voisine au passage, cachée derrière un rideau, rougissante quand elle se voyait surprise. Bientôt elle devint plus familière, comme un oiseau qui s'apprivoise, elle entr'ouvrit sa porte, s'avança jusque sur la route, où les premières paroles se croisèrent, timides, gênées comme dans un rendez-vous d'amoureux. Enfin, elle consentit à pénétrer dans l'enceinte de la Villa Charlotte, et acheva de devenir une amie, — une petite amie inquiète, craintive, très tendre, qui n'osait pas se livrer toute et ne donnait son cœur qu'en tremblant, une amie dont une crainte arrêtait les élans de confiance : la crainte de son

père, qui observait d'un œil jaloux ses moindres pas, fronçait des sourcils broussailleux quand il la voyait, de sa fenêtre, dans le jardin d'à côté, et souffrait peut-être, n'ayant qu'elle, de ne plus lui suffire.

La naissance et la formation lente de cette amitié remplirent tout un hiver ; puis un nouveau changement survint dans l'existence de M11* Annette : sa tante Emilie mourut en laissant une nichée d'orphelins aux soins d'un père malade, dont les affaires s'embarrassaient. Elle ne l'avait point revue depuis beaucoup d'années ; mais elle recevait d'Angleterre des lettres fidèles, pleines de bons souvenirs du pays et de détails circonstanciés sur ses cousins, surtout sur l'un d'entre eux, auquel elle avait servi de marraine à distance, Anthony. Très fière de ce lien, elle avait fait pour le petit les plus beaux rêves, dont aucun ne devait se réaliser : car, d'année en année, les nouvelles qu'elle recevait de son filleul la désolaient, en l'attachant à lui d'une affection plus vive. L'enfant ne se développait pas : on ne put jamais lui

apprendre à parler ; une tache rouge qu'il avait à la joue lui dévorait la moitié du visage ; bientôt, de terribles crises achevèrent de faire de lui une pauvre créature comme oubliée aux confins de l'humanité, juste assez sensible pour souffrir, juste assez consciente pour mesurer la distance où elle demeurait de ceux qu'on ne pouvait pas tout à fait appeler ses semblables.

— Mon Dieu ! s'écria MUe Annette en recevant la lettre de deuil, que va devenir Anthony?

Elle le sentait bien : une mère seule pouvait aimer un être si disgracié, qu", jamais n'inspirerait aux autres qu'horreur et dégoût. « Qui remplacerait sa mère, sinon moi ? » pensa-t-elle. Et, après avoir pris conseil de l'oncle Adolphe, qui l'approuva, elle alla chercher Anthony.

Triste voyage, triste retour! A la gare même de Bielle, le malheureux être, énervé par le chemin de fer, fut pris d'un de ses accès en descendant du train, sous les yeux du chef de gare, des employés, des voyageurs. Justement, le docteur Maguet se

trouvait là, revenant de Lausanne. Des passants l'appelèrent. Il s'approcha, examina l'enfant, crayonna une ordonnance qu'Henri le Fou courut chercher à la pharmacie. En attendant les remèdes, il interrogea :

— Qu'est-ce donc que ce garçon, mademoiselle ?

— Mon cousin, monsieur. Je l'ai ramené d'Angleterre.

— Vous le garderez avec vous?

— Sans doute. Il a perdu sa mère. Son père est atteint d'une maladie incurable. Ses frères et sœurs ont peur de lui.

Le docteur leva les bras en s'écriant : Mais c'est un sujet d'hôpital.

MUe Annette protesta vivement :

— Non, non... Il est mon filleul. Je le soio-nerai de mon mieux.

— Vous ne savez pas ce qui vous attend. Connaissez-vous sa maladie ? C'est un mal affreux, qu'on n'aime pas à nommer, sans espoir de guérison.

Tranquille, avec des larmes au coin des yeux, Mlle Annette répondit :

— Oui, je sais, c'est un mal terrible, et j'assume une lourde lâche. Mais avec l'aide de Dieu, monsieur le docteur, j'espère que je ne me découragerai pas.

Henri le Fou, tout essoufflé, rapportait des poudres. M.Maguet les prit pour les administrer lui-même, penché sur le malade dont Mlle Annette soutenait la tête écumante et crispée. Peu à peu, la crise se calma. La voiture du père Brindeau, qu'on avait mandée, emporta le triste malade. M. Maguet la suivit des yeux en poussant un gros soupir. Peut-être qu'une comparaison s'ébauchait dans son esprit: il songeait à sa bru, mal famée, dont les dépenses menaçaient l'équilibre de sa caisse, et à la mère, à l'épouse qu'eût été celle qu'il avait repoussée. C'est ainsi que la destinée accomplit ses grandes injustices: il y a des êtres dont elle suspend le devenir, d'un geste brutal, au moment décisif, et d'autres qu'elle comble de faveurs imméritées, sans que leur indignité la rebute. Dans ce vaste jeu qui mêle les existences, il y a des erreurs et des malenten-

MADEMOÏSELEE ANNETTE 123

dus, des iniquités, des compensations mystérieuses, et tout cela fait la vie...

Bielle s'occupa de son nouvel habitant.

Des gens charitables admirèrent :

— Quand on a consacré sa jeunesse à un vieillard, se vouer à un infirme, c'est beau, c'est tout à fait beau !

Quelques-uns répondaient :

— Il y faut la manie du sacrifice ! Pourtant, la charité a ses limites, on a aussi le devoir de penser à soi, quelquefois.

M. Tiercet, qui voyait toujours le côté pratique des choses, posa un jour une question à laquelle MlleAnnette n'avait pas même songé :

— Que dira M. Nicollet, quand à son retour il trouvera cet héritier ?

A quoi le syndic Quartier répondit, en éclatant de rire:

— Il dira que c'est une jolie surprise, parbleu !

La ville parlait volontiers de M. Pierre- Denys, comme s'il allait revenir d'un jour à l'autre. On l'attendait, on comptait sur lui

pour certaines entreprises qui eussent exigé de gros capitaux, pour des améliorations locales que la paresse du syndic renvoyait volontiers aux calendes grecques. C'est M. Quartier, en effet, qui avait trouvé cette formule commode :

— Quand M. Nicollet sera de retour...

En attendant, M. Pierre-Denys se manifestait rarement : à peine, à longs intervalles, quelques lettres d'affaires à la Banque de la Côte ou des réponses sommaires aux lettres circonstanciées qu'on lui adressait pour Pâques et pour Noël ; au moment de la mort de son père, dix lignes à MUe Annette pour annoncer le maintien de la pension intégrale, « afin, disait le billet, que tu puisses entretenir la villa, et vivre toi-même comme il convient ». Il y eut à cette occasion un nouveau dialogue entre elle et M. Tiercet, qui le raconta :

— Vous comprenez, expliquait-il, je crains que M. Nicollet ne soit pas très content quand il reviendra. J'ai tâché de l'insinuer à sa nièce, délicatement. «Songez donc, lui ai-je

dit, que votre oncle désire que vous ayez une existence heureuse. — Eh bien ! m'a-t-elle répondu, n'ai-je pas le droit d'être heureuse à ma manière ?... » Je lui ai dit: « Peut-être souhaiterait-il que vous le fussiez à la sienne ». Elle a de l'esprit, savez-vous ? car elle m'a répliqué en riant: « C'est qu'alors, je ne le serais pas!... — Et s'il vous fait un jour des reproches?... » Ah! si vous l'aviez vue se redresser : « Je suis trop sûre d'être dans le vrai, monsieur le notaire, pour rien craindre de tel. D'ailleurs, je vous le répète, venez voir la Villa Charlotte, vous jugerez!...» J'y suis allé. Ma foi ! si M. Pierre-Denys n'est pas content quand il reviendra, c'est qu'il est bien difficile!

De fait, l'oncle Adolphe continuait à travailler pour l'amour de l'art, et la vieille Emmeline rattrapait par ses économies les vingt-cinq francs qu'elle consentait à recevoir. Seule, la présence d'Anthony, en alourdissant un peu le budget, retarda de quelque temps l'amortissement des dettes de la faillite : d'autant plus que désormais

Mllc Annette réserva ses honoraires de maîtresse d'école pour les placer à la caisse d'épargne, au nom de son cousin.

Malgré cette charge nouvelle, le jour arriva où la réhabilitation solennelle de Juste Nicollet fut prononcée par le tribunal, dans la salle de justice du vieux château bernois. Par une de ces coïncidences comme les cruautés de la vie en préparent quelquefois, une lettre de mon ami Pierre, annonçant la mort de son père, arriva presque en même temps; en sorte que Mlle Annette se désolait:

— Mon pauvre père ! Il n'a rien su de ce qui se préparait... Je ne lui ai pas écrit. Je voulais qu'il eût la surprise tout entière... Et il n'a pas attendu: il est parti en ignorant qu'il n'y a plus de tache sur son nom, que ses enfants peuvent rentrer au pays sans que personne ait rien à leur reprocher.

La lettre de Pierre, assez longue, donnait des détails sur leur existence, là-bas, dans la province de Québec, au bord du lac Témiscamingue : seuls, n'ayant pour voisins

MADEMOISELLE AXNETTE 127

éloignés que des colons semés comme eux dans le vaste espace, ils luttaient durement, pour conquérir pied à pied leur' sol sur l'immense forêt où leur effort se perdait.

» Ali ! si nous avions un peu d'argent, disait la lettre, pour payer la main-d'œuvre qui est rare et chère, pour acheter des outils, des instruments ! Mais quand il faut tout tirer de soi-même, abattre l'un après l'autre des arbres géants qui sont là depuis des siècles, et sans avoir le nécessaire; quand il faut se contenter de deux chevaux tandis qu'on en devrait avoir quatre, ça va bien lentement. Lorsque nous sommes arrivés, nous disions: « Dans quelques années, nous serons plus heureux». Les années ont passé, nous disons encore la même chose. Le terme recule à mesure qu'on avance. Dans bien longtemps seulement, notre domaine prospérera: mon pauvre père ne l'aura pas vu: mais il y croyait, il nous disait: « Si je ne le vois pas, vous le verrez, vous... » Oui, qui sait? Nous, ou nos enfants!... »

Alors, l'argent qui venait de New- York se

mit à retraverser la mer, pour le Canada ; et les lettres de Pierre se multiplièrent, recon naissantes et joyeuses, Là-bas, de l'autre côté de FOcéan, la pauvre maîtresse d'école faisait tomber plus vite les géants séculaires, les hauts tilleuls droits comme des mâts de navire, les sapins chevelus, les épinettes à la rouge écorce, les érables nourriciers ; grâce à elle, la charrue avait plus d'ouvrage, l'herbe poussait plus drue, des ailes s'ajoutaient à l'humble maisonnette isolée dans la clairière conquise, où pâturaient des vaches plus nombreuses, entre les racines vaincues qui se consumaient lentement :

« Nous prospérons, ma bonne sœur! Nous n'étions qu'une petite tache à la lisière des bois: voici que, grâce à toi, la tache s'étend, la forêt recule... »

Des photographies, jointes aux lettres, montraient la petite maison blanche qui remplaçait la log-house en troncs d'arbres du début, le champ défriché où fumaient les derniers restes des arbres abattus, la bonne fi= gure vaillante de Pierre en costume de

chasse, les pieds sur les raquettes qui parcourent la neige. x4nthony regardait comme s'il pouvait comprendre ; l'oncle Adolphe tâchait de se rendre compte du climat ; Christine elle-même, à chacune de ses visites, s'informait des absents qu'elle croyait presque connaître.

Cette paisible existence se prolongea pendans deux ou trois années sans qu'aucun incident vînt en troubler la monotonie. Mais voici qu'un jour Jules Nicollet, le frère presque oublié, celui qui roulait à travers le monde comme une bille égarée, vint s'abattre à la Villa Charlotte : un vrai vagabond, décharné, lamentable, bien différent du brillant dandy que montrait sa photographie, avec une redingote qui n'avait plus que le fil, des bribes de tabac dans ses moustaches de vieux matou, les pommettes rouges de fièvre, secoué par une toux rauque qui semblait lui arracher par lambeaux son dernier poumon. Anthony grogna de peur à son approche ; la vieille Emmeline le reconnut tout

de suite, et courut appeler l'oncle Adolphe et Mlle Annette, comme au retour de l'enfant prodigue.

— T'y possible! Bon Dieu! t'y possible!... C'est M. Jules qui revient!

Le malheureux restait sur le seuil, la tête basse, inquiet de l'accueil qui l'attendait. Ses yeux étonnés examinèrent les riches tentures du vestibule, les dalles de marbre, les vases de prix posés sur la console, l'escalier monumental. Quand Emmeline revint de toute la vitesse de ses jambes, il lui demanda :

— Ah çà ! dites-moi... Où est-ce que je suis, ici? Chez qui ?

— Chez M. Pierre -Denys, expliqua la vieille bonne. Mais il n'est pas là : il est en Amérique, lui. C'est MUe Annette qui tient la maison, avec M. Adolphe.

— Annette ? Une fille de Juste, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Et Juste ?

— Il est mort.

L'arrivée de Mlie Annette interrompit Tin-

terrogatoire. Certes, elle ne supposait pas que loncle Jules eût fait fortune comme Pierre-Denys, et se rappelait que ses lettres, très rares, n'étaient jamais que des demandes d'argent ; pourtant, elle ne s'attendait pas à le revoir dans un appareil aussi misérable, semblable aux loqueteux qui mendient le long des routes :

— Mon pauvre oncle, s'écria-t-elle, que vous avez l'air malade ! N'ayez pas peur : on va bien vous soigner !

L'oncle Adolphe accourait à son tour, dans son tricot de laine dépenaillé et confortable; les yeux arrondis d'étonnement, il se mit à répéter:

— Ah! c'est toi!... Ah! c'est toi!... — sans trouver autre chose.

— Entrez, mon oncle, dit Annette, entrez vite. Mon Dieu! Qu'est-ce qu'on peut vous donner ?

On lui servit un bouillon chaud, qu'il avala dans la salle à manger, goulûment, sans prendre le temps d'ôter son chapeau, tandis qu'Annette préparait à la hâte la meilleure

chambre de la maison, la « chambre bleue » du premier étage, la chambre du propriétaire; et il se mit au lit en disant:

— C'est égal, je n'aurais jamais cru que je viendrais mourir dans un palais comme celui-là !

Car il se sentait bien perdu, le pauvre diable : plus d'huile dans la machine, comme il disait, plus de force dans les membres, et nuit et jour cette toux maudite qui faisait craquer ses os comme la bise quand elle secoue un arbre sec. A petites journées, en tendant la main, avec des haltes clans les hospices, il s'était acheminé vers le nid familial, sans savoir au juste s'il y retrouverait un des siens ou s'il finirait à l'hôpital, soutenu par le vague instinct qui ramène à leur lieu d'origine les vaincus, les égarés, les mourants. Et voici qu'au bout de ce dernier voyage, au ternie de son existence incohé- . rente de papillon qui s'est trop souvent brûlé les ailes, il trouvait un bon gîte, un lit chaud, Emmeline, — elle qui l'avait vu naître ! — avec des verres de vin vieux ou

de fin cognac que sa nièce allait chercher en ville « pour le fortifier », et qui lui faisaient oublier ses malheurs :

— Tu comprends... Une vieille machine comme la mienne, ça ne fonctionne plus tout seul... Il y a des ressorts cassés, des rouages rouilles... Ça ne peut marcher encore qu'à force d'huile !

Il riait, d'un rire amer qui découvrait ses dents jaunes, d'un rire qui sonnait faux et prenait un accent désespéré.

Se trouvant bien dans cette dernière halte, Jules Nicollet ne mit aucune hâte à déloger. Il baissait un peu chaque jour, c'est vrai, mais lentement, avec de bons moments où il redevenait gaillard et se croyait hors d'affaire :

— Un rhume, après tout, chacun sait ce que c'est qu'un rhume !

On eut dit qu'il se cramponnait à la vie pour en savourer la fin, parce qu'elle était bonne. Dans sa belle chambre élégante, avec un balcon d'où le regard glissait sur le jardin pour embrasser le paysage du lac et des

Alpes, si rayonnant dans le soleil d'hiver, — il s'abandonnait à la douceur de vivre, en laissant renaître les goûts d'élégance et de fantaisie que depuis longtemps il ne pouvait plus satisfaire. C'est ainsi qu'il se fit apporter deux ou trois costumes, avec des cravates assorties, « pour ressembler à son frère », disait-il avec son mauvais rire. En se levant, vers midi, il passait une bonne heure à frotter de cosmétique ses derniers cheveux, à friser sa moustache rebelle, à parfumer sa peau desséchée par la fièvre: si bien que, par les beaux jours, en le voyant dans son veston clair, bien molletonné, faire les cent pas dans le jardin où trimait l'oncle Adolphe, on l'eût pris pour le vrai maître de la maison. Dans le fait, il donnait des conseils, presque des ordres, comme si Pierre-Denys lui eût délégué ses pouvoirs : sérieusement, il parlait de transplanter des arbres, ou même d'en abattre, et mettait l'oncle Adolphe en fureur par ses observations saugrenues.

— Moi, si j'étais le maître...

Puis, le soir, sous l'abat-jour de la lampe,

il se plaisait à raconter sa vie. MUo Annette écoutait avec stupeur ces histoires où il y avait du jeu, des filles, des princes russes, des baronnes valaques, — tout le personnel bariolé des casinos, des tripots, des villes d'eaux, des capitales, — et des vaudevilles, et des commencements de tragédie, jusqu'au revolver appliqué sur la tempe :

— Le coup a raté, par malheur!

— Mon oncle !...

— Peuh!... Mieux aurait valu, car depuis... Pourtant je suis bien, là... C'est gentil, ces belles pièces, ces bons fauteuils, ce paysage... Jolie fin, pour ta roulure d'oncle !...

Les meilleurs moments du pauvre diable, c'étaient ceux que Christine Laugié, profitant d'une sieste de son père, venait passer à la Villa Charlotte. La vue de ce joli visage, candide comme la jeunesse, frais comme la fleur du pêcher, lui mettait un rayon dans le cœur. Il redressait sa taille, retenait sa toux, surveillait ses paroles, ne disait plus que "".es choses simples, gentilles, parfois poétiques : sous le vieux vagabond meurtri par

trop de fatigues, déchiré par trop d'épines, flétri, souillé, dégradé, pointait un être nouveau dont le germe étouffé n'avait jamais pu fleurir, un enfant émerveillé, presque naïf. Christine lui figurait la part de vie qu'il ignorait, une paix, une douceur dont il éprouvait à la fois auprès d'elle la joie délicieuse et le regret nostalgique ; et sa voix cassée, qui sonnait les fêlures de son âme, trouvait des mots touchants pour exprimer ce sentiment tardif et condamné, en sorte qu'Annette disait à l'oncle Adolphe : — Ce pauvre oncle Jules n'est pas aussi mauvais qu'il voudrait le faire croire », — et que la vieille Emmeline racontait des histoires « quand Monsieur Jules était petit... »

Annette, pourtant, conservait une secrète méfiance qui l'empêchait de laisser sa jeune amie en tête à tête avec son oncle. Christine, si bonne, se prêtait avec un rien de coquetterie aux prévenances attendries du moribond. Elle lui souriait, elle lui abandonnait un instant sa petite main, elle lui disait, comme à un enfant :

— Vous serez bien sage, Monsieur Nicollet... Vous prendrez votre tisane, vous supporterez votre vésicatoire... longtemps...

sans grogner... courageusement!

— Pour traîner encore un mois ou deux.

— Taisez-vous, Monsieur Nicollet. Vous guérirez. Vous n'avez qu'à vouloir. Mon père, qui a vu tant de choses, dit qu'on guérit toujours, quand on veut!

Quand elle était partie comme un papillon s'envole, Jules restait pensif, le menton dans le creux de sa main de squelette, poussant de oros soupirs ou poursuivant au fond de sa mémoire la floraison chimérique des choses qui auraient pu être.

Une autre visite, qui lui devint agréable, ce fut celle du pasteur Trembloz.

Les premiers temps, il déclarait qu'il ne croyait à rien et ne voulait pas entendre parler de « mômeries ». Mais M. Trembloz, avec ses allures graves, un peu gauches et pourtant harmonieuses, possédait le don de gagner les cœurs rebelles, ayant la pénétration compatissante des âmes qui compren-

nent toutes les douleurs, parce qu'elles en ont éprouvé beaucoup. Au commencement, Jules dit à la vieille Emmeline, qu'il se plaisait particulièrement à ébahir par ses audaces :

— Votre blanc-bec de pasteur n'a qu'à bien se tenir. Je me charge de le coller. Si les bonnes raisons ne suffisent pas, je lui en conterai de raides, qui l'auront bientôt mis en fuite.

Il raconta donc ses histoires habituelles : les princes, les baronnes, les casinos, les mauvais lieux. M. Trembloz, sans le quitter de son regard serein, le laissait parler, impassible, pour lui répondre avec une indulgence apaisée ; et c'était Jules qui s'étonnait :

— Drôle de pasteur ! grommelait-il en le voyant partir. Il n'est pas méchant, mais il m'assomme. Je compte bien qu'il ne reviendra pas.

Au contraire, M. Trembloz multiplia ses visites; et Jules, en qui cette voix grave et ces yeux purs éveillaient des hontes long-

MADEMOISELLE ANXETTE 139

temps étouffées, finit par s'ouvrir à lui dans de brusques élans de sincérité :

— ... Eli bien, non!... Dans tout ce que je raconte, il n'y a pas la moitié de vrai, pas le quart!... Non, non, cela n'est pas vrai: je n'ai jamais fait sauter la banque nulle part, je n'ai jamais été l'amant de la moindre baronne, et si j'ai approché d'un prince,... encore celui-là l'était-il si peu!... c'est pour avoir été son secrétaire pendant huitjours... La vérité ? J'ai joué dans les tripots où l'on triche. Quant à l'amour... ah! parlons-en!... Mais que voulez-vous, monsieur le Pasteur ! Le monde était grand, plein de choses, je n'ai pas su distinguer... Maintenant que la comédie est finie, je regarde derrière moi... et ma pauvre vie me parait une guenille lamentable, qui n'est plus bonne que pour les chiffonniers.

Comme il s'excitait en parlant ainsi, un accès de toux venait l'interrompre, le tordait comme une marionnette, et, la sueur au front, il reprenait, d'un pauvre petit filet de voix qu'on entendait à peine :

— Ah! ceux qui restent là où ils sont nés,... comme ma nièce... ou mon frère Adolphe,... contents de ce qu'ils ont... Voilà les sages !... les heureux !... Lui, tenez, Adolphe... avec ses fleurs..., et ses légumes... Quelle jolie vie, hein?... Des roses, des jasmins, des laitues... rien de plus !... Aussi il mourra content, sans mauvaises pensées,... comme on s'endort... Moi, pauvre gueux des grands chemins..., pourquoi diable est-ce que je n'ai pas crevé au bord d'un fossé?... Qu'estce que je suis venu chercher ici?... Pourquoi ai-je voulu revoir ces braves gens qui me cracheraient au visage s'ils connaissaient la moitié de ce que j'ai fait?... ce pays qui me rappelle que j'ai été un enfant comme les autres,... et que j'aurais pu devenir un brave homme comme eux...

Lorsqu'en réponse à de tels propos, Trembloz lui parlait de la miséricorde divine, de la foi qui peut réparer les pires erreurs, du Juste mort pour les pécheurs et qui pardonna toujours, Jules mordillait furieusement ses moustaches dures, ou tambourinait

sur ses genoux maigres avec ses doigts qui rendaient des sons de castagnettes ; son mauvais sourire cynique plissait de nouveau ses lèves amères ; il se mettait à fredonner ironiquement quelque refrain pieux de son enfance.

... De sa brebis en détresse, Il est toujours le berger...

— Ça, monsieur le Pasteur, ricanait-il, c'est une autre question... Ça serait très joli si c'était vrai, je vous l'accorde... Seulement, ça ne l'est pas, voilà le malheur!... Des histoires comme les miennes!... Les vôtres sont plus belles, je le reconnais... Mais pour la vérité!...

Quand il parlait ainsi, avec ses yeux luisants au fond de ses orbites, sa moustache hérissée, sa maigreur cadavéreuse, il avait un air tellement diabolique, queMUo Annette en pâlissait d'angoisse. Cependant M. Trembloz concluait avec confiance :

— L'heure n'est pas encore venue. Mais elle viendra. Sûrement, elle viendra !

Il en fut avec le médecin comme avec le

pasteur : Jules, qui d'abord n'en voulait pas entendre parler, avait cédé, en réclamant le docteur Maguet:

— Quand on fait tant que de s'offrir un charlatan, disait-il, il faut au moins prendre le plus charlatan de tous.

Ce jugement sommaire — « des phrases, toujours ! » disait l'oncle Adolphe en haussant les épaules — ne l'empêcha point de suivre à la lettre les prescriptions du médecin, de s'écorcher vif à force de révulsifs, d'avaler des pilules de créosote comme des bonbons. A chaque visite, il grognait:

— Ce que vous me donnez, docteur, c'est des emplâtres pour jambes de bois !... Tachez au moins que ça ne soit pas trop mauvais!

Le docteur Maguet passait pour être très autoritaire avec ses malades. Pourtant, il l'écoutait avec une bienveillance inusitée, et ses visites, d'abord espacées, ne tardèrent pas à se rapprocher; si bien que les Biellans s'en aperçurent. Chaque jour, quelque temps qu'il fît, quel que fût le nombre de ses malades ou la gravité des cas qu'il soignait,

il montait la grand'rue, en faisant tourner sa canne, suivi de son chien Turc qui gambadait autour de lui. Si quelqu'un voulait l'arrêter, il répondait d'un ton bref, en homme qui n'a pas de temps à perdre, et poursuivait son chemin. En passant sous l'horloge, il levait les yeux pour regarder l'heure, comme s'il craignait d'être en retard, tirait sa montre d'un geste machinal, redressait sa taille que les années commençaient à courber. De l'esplanade, on pouvait le voir dévaler comme un jeune homme par le raidillon, puis filer au pas accéléré sur la route de Genève : en sorte qu'il arrivait en moins d'un quart d'heure à la Villa Charlotte. Turc s'installait dans la cour, pour attendre : au commencement, il restait assis sur son derrière, comme à l'ordinaire pendant les visites de son maître, presque toujours fort courtes; mais bientôt, il s'aperçut que les stations se prolongeaient : ses réflexions ne suffisant point à l'occuper, il prit l'habitude de se coucher en rond sous la marquise pour s'endormir dès que le docteur tirait la sonnette.

Dans la maison, cependant, M. Maguet écoutait avec une inaltérable patience les bavardages de l'oncle Jules, comme si ces vains propos eussent dû l'éclairer sur la marche du mal ; ensuite, il discutait patiemment avec le malade, qui voulait toujours en savoir plus long que lui ; puis il s'informait d'Anthony, qui ne quittait jamais les jupes de Mlle Annette, le prenait sur ses genoux, tapotait sa joue rouge, disait:

— C'est un autre être qu'à son arrivée. Il parle un peu, maintenant. Ses crises s'éloignent. L'affection fait parfois des miracles. Ah ! mademoiselle, quel sacrifice vous avez fait de le garder auprès de vous ! que vous êtes bonne pour lui!

— Le sacrifice ne m'a pas coûté cher, répondait MUe Annette, et je ne m'aperçois pas que je suis bonne : je l'aime, voilà tout !

— C'est cela qui est admirable !

— Mais non. Si vous saviez comme il est affectueux, à sa manière ! Une peut se passer de moi. Il m'attend quand je rentre. Il est si content de la moindre caresse!

La durée des visites, ainsi remplies, dépassait toute proportion : aussi les commérages allaient leur train. Les malins insinuaient que le docteur Maguet, en fin matois, songeait à rattraper pour son propre compte l'héritage qu'il avait laissé passer sous le nez de son fils ; d'autres, plus bienveillants, jugeaient qu'il s'éprenait de Mlle Nicollet, tout simplement :

— Pourquoi non ? Elle n'est plus bien jeune, mais elle a beaucoup de charme; et il a une vie si triste, dans sa maison dont sa bru s'est emparée. On dit qu'elle le traite de Turc à More, et qu'il file doux comme un tonton !

Dans le fait, le docteur prenait les allures d'un homme que hante une idée fixe. Il avait toujours été soigneux de sa personne : ces soins s'exagéraient jusqu'à devenir enfantins, et l'on remarqua les cravates éclatantes qu'il rapportait de Genève ou de Lausanne. Son humeur, d'habitude régulière dans sa maussaderie hautaine, changeait brusquement, comme celle d'un amoureux de vingt ans

qui exulte ou se désole selon la marche de ses espérances. Ah ! si seulement il avait pu rajeunir de dix petites années ! Mais on a beau guérir les oreilles de tout le monde, on ne peut rien contre l'âge: il le savait bien; — et c'était le poids de ces dix années de trop qui rabattait son enthousiasme chaque fois qu'il le sentait monter en pensant à la Villa Charlotte. Par exemple, à peine y étaitil entré qu'il oubliait tous ses soucis : les dépenses de sa bru, les bruits fâcheux sur les absences périodiques qu'elle faisait, les disputes continuelles qui changeaient en enfer sa maison jusqu'alors si tranquille, les distractions de Marc qui négligeait la clinique et tombait dans la mélancolie.

Quand il avait palpé consciencieusement dans tous les sens le corps lamentable de l'oncle Jules et tapoté les joues d'Anthony, il restait là, à bavarder de la pluie et du beau temps, comme s'il n'eût pas été le médecin le plus occupé de Bielle. Puis Mlle Annette le reconduisait, et il la retenait longtemps sur le seuil, dans la cour, en répétant

ses recommandations. A travers la grille monumentale du portail, ils apercevaient le ruban gris de la route, où des piétons passent à longs intervalles ; et son vieux cœur ratatiné s'épanouissait si bien, qu'il se sentait aussi vert, aussi gai qu'au temps lointain où il portait la casquette d'étudiant. Pourtant, ce moment délicieux devait finir : le docteur sifflait Turc qui feignait de dormir et s'éveillait d'un bond, et ils reprenaient ensemble le chemin de la ville. Le maître baissait la tête, sans faire tourner sa canne, et marchait d'un pas triste, tandis que le chien, reflet fidèle de ses impressions, trottait derrière ses talons, la queue entre les jambes. Les gens avaient remarqué cette différence d'allures entre l'aller et le retour ; si bien que le clerc de M. Tiercet, qui avait du talent pour la peinture, dessina une double caricature qu'il intitula Avant et Après la visite, dont on fit des gorges chaudes pendant des semaines, du haut en bas de la grand'rue.

Un jour que la visite s'était prolongée plus

encore que de coutume, M. Maguet, au lieu d'entamer dans la cour ses conversations habituelles, resta debout devant Mlle Annelte, à mordiller ses moustaches luisantes de pommade hongroise, sans parler, sans bouger, comme s'il ne pouvait ni dire ce qu'il voulait, ni se résoudre à partir, et Mlle Annette, . debout devant lui, frissonnait dans la bise de novembre dont les ongles aigus achevaient de dépouiller les arbres. A la fin, pourtant, il se décida: sans lever les yeux, du ton d'un écolier qui s'explique dans un mauvais cas, il commença :

— Ecoutez, mademoiselle Nicollet... Il y a longtemps que je veux vous parler...

Il toussa, deux doigts sur les lèvres :

— Vous êtes une personne admirable...

Oui, oui, admirable !... Je le vois chaque jour, je le sais... Et je suis... je suis... une rude bête... de ne pas l'avoir compris plus tôt!... Car vous seriez... vous savez bien... Cela eût mieux valu pour nous tous':...

Cette allusion au passé fit rougir Mlle Nicollet, dont le cœur battait toujours un peu

quand on parlait de Marc Maguet ou quand elle le rencontrait: car elle ne s'était jamais tout à fait consolée de n'avoir pu le rendre heureux, et ce regret s'aggravait depuis qu'elle le savait dans les soucis et les chagrins. Aussi détourna-t-elle les yeux sans répondre. Le docteur continua :

— Mais à présent, mademoiselle Annette, je le comprends... Oh! oui, je le comprends... Quand je vous vois si bonne,... si dévouée pour votre oncle,... et aussi pour ce pauvre petit être que vous avez adopté... C'est une âme que vous avez créée, vous savez... en y suscitant l'affection... et tous les germes d'humanité qu'elle peut contenir... Quand je vous vois si bonne, je pense... Je vous demande pardon, mais il faut bien que je m'explique... Je pense que vous pourriez... que vous devriez avoir une famille... une vraie famille..., une famille à vous...

Il respira, et reprit, en précipitant ses paroles :

— Mon Dieu ! je sais bien que je ne suis plus jeune!... Pourtant, malgré les cheveux

qui grisonnent, le cœur est toujours là... Je ne m'en doutais pas, par exemple!... Je le croyais bien endormi, bien fini... Et voilà que vous l'avez réveillé... Quand je m'en suis aperçu, j'ai pensé que c'était de la folie... Mais qui sait, après tout?... Vous êtes si bonne!... Vous savez pardonner... Pourquoi ne seriez-vous pas bonne aussi pour moi, et généreuse?... Pourquoi ne consentiriez-vous jamais à devenir ma femme?...

Mlle Annette avait écouté avec un étonnement croissant, en passant par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel 3 car jamais elle ne s'était doutée de l'impression qu'elle faisait sur le docteur, ni attendue à une proposition qui lui semblait injurieuse et coupable. Ses lèvres tremblèrent, les mots s'arrêtèrent dans sa gorge, elle ne put que balbutier:

— Gomment pouvez-vous croire, monsieur ?...

Il devina sa pensée et l'interrompit :

— Non, non, ne répondez pas encore, je vous en supplie!... Je sais ce que vous me diriez, à présent!... Mais le passé est passé,

n'est-ce pas?... Que vous soyez surprise, c'est naturel... Moi aussi, je suis étonné... étonné de ce que j'ai découvert en moi... de ce que j'ai osé vous dire... Prenez un délai pour réfléchir... Pas trop long... Car je vais être bien malheureux, en attendant votre réponse... Pour qu'un homme de mon âge... un homme comme moi... vous parle ainsi,... vous comprenez,... il faut... il faut que... Oh! je suis sûr que vous comprenez tout!... Peu à peu, MUe Annette avait recouvré la possession d'elle-même. Elle ne rougissait plus, elle ne tremblait presque plus, elle répondit, d'une voix qu'elle parvint à assurer d'abord et que l'émotion reprit bientôt:

— Je n'ai pas besoin de réfléchir, monsieur le docteur, le cas est trop simple... si simple, que je suis surprise d'avoir à vous l'expliquer... Vous qui avez tant d'expérience, vous devriez pourtant savoir qu'il y a des choses impossibles... Vous dites que le passé est passé. Je sais bien qu'il ne reviendra pas. Est-ce une raison pour l'oublier?... L'avezvous oublié vous-même?... Avez-vous oublié

votre visite à mon pauvre père,... le lendemain de notre malheur?...

M. Maguet passa sur ses yeux sa main gantée de frais, comme pour chasser l'image douloureuse qu'évoquaient ces paroles. Annette, dont la voix s'était remise à trembler, continua :

— Eh bien, c'est la seule chose qui m'ait jamais lait douter de la bonté de Dieu,... la seule occasion où j'aie touché du doigt la cruauté des hommes... Oui, c'est passé, comme vous dites... Seulement, pour vous, c'est un passé très lointain, effacé, perdu... Pour moi, c'était hier... c'était tout à l'heure... Quand je regarde derrière moi, je retrouve le grand déchirement... Songez, l'être en qui l'on a mis toute sa confiance, qui vous manque à l'heure du désespoir!... Aussi, je n'ai jamais voulu croire que c'était sa faute, à lui... Cela m'eût fait trop de mal... J'ai pensé qu'il vous avait obéi... Et que venezvous me demander!...

— Ah ! balbutia le docteur, j'espérais que vous m'aviez pardonné !

— Pardonné? oh! pardonné, sans doute !... Je n'ai pas en moi le moindre fiel, la moindre rancune... Je vous tends la main sans arrièrepensée... Mais je reste ce que je suis... ce que vous avez voulu que je sois... la nièce de mon oncle qui va mourir, la mère de mon cousin qui a tant de peine à vivre... Je me suis donnée à eux, je ne veux pas me reprendre... Ah! comment avez-vous pu croire que...

Elle n'acheva pas sa phrase. Le docteur restait debout devant elle comme s'il attendait encore, battant le gravier de sa canne, tandis que Turc tournait autour d'eux, d'un air de comprendre que quelque chose se passait. M. Maguetleva sa main droite à ia hauteur de son visage, pour la laisser retomber d'un geste découragé.

— Oui, fît-il, vous avez raison... Il y a des choses impossibles... Le mal qu'on a fait, on l'expie... C'est vrai, j'ai été dur, j'ai été cruel... C'est la vie !...

Elle ne releva pas cette plaintive excuse. Quelaues secondes roulèrent lentement. Puis

le docteur, d'un geste hésitant, presque timide, lui offrit la main:

— Adieu donc, mademoiselle Annette !

Elle prit la main tendue, en répondant :

— Adieu, monsieur le docteur!

Ce jour-là, en traversant la grand'rue, M. Maguet tenait la tête si bas, que son menton touchait presque sa poitrine. Il ne salua aucune des personnes qu'il rencontra, et Turc se prit de querelle avec le chien du boucher. Deux jours après, il partait pour le Midi, sous prétexte de maladie. Quand l'oncle Jules eut un nouvel accès, on dut appeler le docteur Mathorel.

Page 1