‹ Mademoiselle AnnetteChapitre 6 sur 10 · RETOUR · texte numérisé non relu

RETOUR

Lorsque le docteur Mathorel eut à son tour ausculté, palpé, interrogé Jules Nicollet, il dit en confidence à Mlle Annette :

— Le malheureux n'en a plus que pour quelques semaines.

C'était exactement la sentence du docteur Maguet après sa première visite. Cependant, les semaines passaient, et Jules tenait toujours, malgré les sautes brusques de la température, les brouillards qui souvent envahissaient pour des journées entières le lac et ses rives, la neige qui, dès le milieu de décembre, descendit des montagnes blanches et couvrit la plaine. Mais il ne quittait plus

sa chambre; et peu à peu, après les change ments favorables qu'il devait à la surprise du nid chaud, aux douilletteries de sa nièce, aux bonnes paroles du pasteur Trembloz, il revenait à sa véritable nature, âpre et fantasque, à son perpétuel mécontentement, à ses gronderies, à ses colères. L'oncle Adolphe l'irritait par sa placidité ; Anthony l'exaspérait par ses gambades de jeune singe et ses grognements de plaisir à chaque rentrée de MUe Annette :

— Gomment peut-on vivre entre ce mollusque et ce chimpanzé ? grognait-il.

Et il voulait « lâcher la boîte » où il étouffait, quitter ce « chien de pays » de brouillards, de froid, de bise, de neige, se faire soigner dans un sanatorium de montagne, partir pour le Midi :

— Ah! l'Italie, l'Algérie, l'Egypte !... Oh! l'Egypte surtout! Le ciel toujours bleu, le soleil toujours là !

Ses plans changeaient chaque jour, prétextes à des exigences insatiables. Aussi le docteur Mathorel, qui n'avait pas pour le

supporter les raisons de son prédécesseur, déclarait-il n'avoir jamais eu de malade aussi difficile. M"e Annette soupirait:

— Il faut être indulgent, sa vie a été si tourmentée !

L'hiver tirait à sa fin, quand un télégramme annonça tout à coup l'arrivée de M. Pierre-Denys, dont le dernier billet, qui remontait à quelques mois, ne faisait aucunement prévoir le retour.

Ce fut un coup de théâtre. Jules, qui s'était procuré un Guide d'Italie pour préparer son prochain voyage, disparut sous son édredon, dans la crainte terrible d'être mis à la porte. Mlle Annette courut à travers la maison, et constata que rien n'était en ordre ; qu'une revue générale s'imposait; que Jules occupait la meilleure chambre, celle qui de droit revenait au maître. Il aurait fallu deux ou trois jours au moins pour le déménagement et le nettoyage : or, la dépêche venait de Southampton, Pierre-Denys la suivait, — on avait à peine vingt-quatre heures devant soi. Christine, atterrée par le branle-bas, déclara

qu'elle n'oserait plus reparaître. Seul, l'oncle Adolphe, tranquille comme le bon ouvrier de l'Evangile, qui a bien fait sa tâche, ne s'émut point; pendant que les autres s'agitaient, il se frottait les mains en répétant:

— Ce qui est sûr, c'est que mon frère ne pourra pas se plaindre du jardin!

Quand la voiture de M. Pierre-Denys s'arrêta devant la grille, que l'oncle Adolphe vint ouvrir en souriant, rien n'était prêt: les volets battaient au vent, des frotteurs improvisés brossaient les parquets, deux récureuses lavaient les vestibules, M1Ie Annette éperdue, les mains pleines de poussière, courait de l'un à l'autre avec Anthony qui se cramponnait à son tablier. « L'Américain » avait peu changé: ses cheveux, coupés en brosse, grisonnaient à peine, le regard de ses yeux clairs conservait son acuité dominatrice, ce don singulier de prendre possession de tout ce qui passait dans son rayon; son profil rasé, aux traits nets et sobres, ne s'était ni aminci, ni empâté: sa taille trapue, peut-être plus solide encore et plus massive, éveillait

les mêmes idées de vigueur physique, d'énergie intérieure, de santé victorieuse. Il descendit de la voiture aussi vite que son valet de chambre, — un blanc, cette fois, un Irlandais très blond, — sautait du sièo-e, passa sans le reconnaître à côté de Fonde Adolphe, et s'arrêta devant sa nièce, en regardant autour de lui, les sourcils froncés. Puis, ses yeux étant tombés sur Anthony qui lui faisait de belles grimaces, il le désigna en tendant l'index, et demanda, sans avoir encore dit bonjour à personne :

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

Haletante d'émotion, sous les yeux des ré-

cureuses qui se redressaient, leurs torchons à la main, M110 Annette expliqua:

— C'est le fils... d'Emilie..., de tante Emilie... qui est morte...

Pierre-Denys ne devait plus être au courant de ses relations de famille, car il plissa le front, comme un homme qui fait un effort de mémoire, fouilla ses souvenirs, et dit:

— Emilie?... Ah! oui... mariée en Angleterre... Morte?... Quand?...

— Il v aura trois ans au mois d'avril.

— Son mari ?

Annette devina très bien le calcul qu'exprimait cette question, car elle répondit:

— Il est malade... sans fortune... avec neuf enfants... alors, j'ai pris...

— ... Le plus beau... Félicite!

Annette balbutia, du ton d'un coupable qui cherche une circonstance atténuante:

— Mon filleul !...

Pierre-Den3rs haussa légèrement les épaules, sans répliquer ; puis , remarquant l'oncle Adolphe qui arrondissait le dos dans une vague inquiétude, il demanda, en le désignant d'un clin d'œil :

— Le jardinier ?

Rouge comme une pivoine, Annette répondit:

— Oui,... c'est-à-dire... C'est... C'est l'oncle Adolphe... C'est bien lui qui... qui soigne le jardin !...

« L'Américain » fit un nouvel effort de mémoire:

— Adolphe?... Ah! juste!...

Il tendit deux doigts à son frère, sans la moindre cordialité, et reprit aussitôt:

— Quels domestiques as-tu ?

— Emmeline.

— Emmeline ?

— La vieille Emmeline... Vous vous rappelez bien, mon oncle... C'est elle qui a toujours été dans la famille... Elle se souvient si bien de vous !

— AU right... Emmeline... Et puis ?

— Emmeline nous suffisait très bien, mon oncle.

M. Pierre-Denys la foudroya d'un regard furieux, tandis que les récureuses se remettaient à frotter les dalles :

— Comment! s'écria-t-il. Une vieille femme pour entretenir la maison ?... pour vous servir ?... pour tout faire?... Avec mon frère pour jardinier ?... Mais à quoi diable a servi l'argent que je vous envoyais?... Tu le plaçais donc à la caisse d'épargne ?

, Annette courbait la tête, comme si vraiment elle eût mésusé de cet argent ; ce ne fut qu'après bien des efforts qu'elle parvint à

balbutier, en baissant la voix pour que les récureuses n'entendissent pas :

— J'ai... J'ai d'abord payé... les dettes... de la faillite... Grand-père l'a voulu... Ensuite,... j'ai aidé... un peu... Pierre et les siens... qui sont au Canada...

Le dur visage ne se détendit pas ; mais, après un instant de silence, Pierre-Denys se retourna brusquement vers son valet de chambre, qui attendait ses ordres:

— Eh bien ? les bagages ?

Aussitôt les frotte urs, contents d'interrompre leur besogne, coururent décharger les malles que l'Irlandais leur désignait d'un air d'autorité impassible et souveraine : des malles magnifiques, démesurées, pesantes, avec des serrures, des courroies, des cadenas, des cuivreries. Les muscles des hommes se bandaient sous leur poids ; en les déposant avec respect, comme si elles eussent été des objets sacrés, ils échangeaient des regards qui signifiaient clairement :

« Ce qu'il doit y avoir de butin, là dedans !... »

Pierre-Denys suivit un moment des yeux l'opération, et fit trois pas vers l'escalier. Annette l'arrêta en lui prenant le bras :

— Mon oncle, écoutez !... Il faut encore que je vous dise... L'oncle Jules est ici, lui aussi!

Cette fois, Pierre-Denys n'eut pas besoin d'un effort de mémoire; il s'arrêta net, se retourna violemment, en s'écriant:

— Jules?... Le vagabond?... Le fainéant?... Qu'est-ce qu'il fait chez moi ?

C'était la colère habituelle et spontanée de la fourmi contre la cigale. La voix sourde de MUo Annette murmura :

— Il va mourir.

Il y eut de nouveau un instant de silence :

— C'est bien, nous reparlerons de cela, conclut M. Nicollet dont les lèvres frémissaient.

Puis, avec une ironie qui donna à sa voix un accent sifflant et cruel :

— Enfin, y a-t-il par hasard une chambre pour moi, dans cette maison ? un pot d'eau chaude, un bain, un morceau de savon?

— Venez, mon oncle, je ferai de mon mieux.

Et Mlle Annette le précéda dans l'escalier, en poussant vers l'oncle Adolphe Anthony épouvanté, qui ne voulait pas la quitter. Les récureuses secouaient la tête. Un des trotteurs osa dire tout bas au valet de chambre:

— Pas commode, le patron !

L'Irlandais le toisa d'un regard qui le fit

rentrer sous terre, et suivit son maître, en portant une valise.

Tout le jour, M. Nicollet se promena dans sa propriété sans souffler mot, les mains derrière le dos, dans l'attitude classique de Napoléon à Sainte-Hélène. L'oncle Adolphe, étonné de n'avoir pas encore reçu les compliments mérités, le guettait à la sortie des serres. M. Pierre-Denys traversa sans se dérider les rangées des palmiers, des papyrus, des bananiers, des daturas. On le vit entrer dans les écuries désertes, dans les remises vides, dans les salons abandonnés, haussant les épaules devant les meubles soigneusement couverts de housses, le front

barré d'une ride mécontente. Mlle Annette, très angoissée, cachait Anthony et retenait Jules, qui parlait de quitter sa chambre pour faire compagnie à son frère.

— Non, non, lui répétait-elle, pas aujourd'hui... Il est fatigué... Il a besoin de repos.

Jules, le nez collé aux vitres, répondait :

— Fatigué, lui?... On ne le dirait pas!... Il trotte comme un chat maigre par le jardin... Le voilà qui descend la pelouse... Il se retourne pour regarder la maison... Drôle de corps !...

Le soir, il fut convenu que, jusqu'à ce qu'on connût les intentions du maître, l'oncle Adolphe dînerait à part, avec Anthony, qu'on eut mille peines à éloigner de la salle à manger. Pour aller à table, Mlle Annette, avertie par un instinct, revêtit sa meilleure robe: une petite robe brune, laine et soie, avec des revers en fausse guipure. Et elle regretta de n'avoir rien de mieux, quand elle vit derrière elle le valet de chambre en grande tenue, si brillant qu'on l'eût pris pour un diplomate, n'eût été la serviette

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qu'il avait sous le bras, et plus encore, quand son oncle arriva en habit noir et cravate blanche, la tête raide sur son col, un gros diamant piqué au plastron plissé de sa chemise. Jamais elle n'eût supposé qu'on pût faire une toilette pareille pour dîner chez soi , sans cérémonie ; mais l'attitude de M. Nicollet disait si nettement : « Ce sont mes habitudes », qu'elle n'osa pas même s'étonner. Le valet de chambre passait les plats avec majesté et les remportait presque intacts: car M. Nicollet, comme il le dit sèchement, ne mangeait qu'un peu de poisson et de viande grillée, et sa nièce avait l'appétit coupé. Le repas fut silencieux: à peine si quelques phrases banales tombèrent à longs intervalles. Pourtant Annette sentait bien qu'une explication s'imposait. Quand le valet de chambre se fut retiré, après avoir servi le café, elle rassembla son courage et commença, en tremblant:

— Il faut que vous me permettiez de vous le dire, mon oncle, si vous m'aviez prévenue plus tôt..., la maison eût été mieux installée..

Mais j'ai été avertie au dernier moment..., et il y a... ce pauvre oncle Jules... qui m'occupe beaucoup.

Elle se troublait, ayant trop de choses à dire, et n'osant pas.

— Je ne t'ai pas fait de reproches, répondit

M. Nicollet.

Comme elle levait déjà sur lui des yeux soulagés, il continua:

— Mais tu comprends bien que nous allons nous organiser autrement.

Il posa sur la nappe ses deux mains, — deux larges mains, aux muscles saillants, aux doigts solides, deux mains vigoureuses qui ne devaient pas lâcher prise quand elles tenaient quelqu'un ou quelque chose — ; puis, de la voix tranquille d'un homme qui sait bien ce qu'il veut et s'en explique une fois pour toutes, il poursuivit, —et l'énorme diamant qui ornait son annulaire gauche jetait des éclairs.

— Pendant mon absence, mon père et toi, vous avez fait ce que vous avez voulu : c'est votre aifairel... Maintenant que je suis là, il

faut que cela change. J'espère que tu vas le comprendre. J'ai travaillé pendant quarante ans... non pas comme un nègre: les nègres sont des fainéants..., mais comme un Yankee : ce qui est une autre affaire. C'est ainsi que je me suis enrichi, à force de volonté. L'année dernière, la chance a tourné : j'ai perdu de l'argent... Oh ! pas grand'chose, sois tranquille!... Mais je crois à la chance : j'ai compris qu'elle me manquait, et qu'il fallait dételer... Cette décision m'a coûté : car j'aime agir; je me sens vigoureux, j'aurais pu travailler encore... Je l'ai crue nécessaire, je l'ai prise : c'est fait. Je ne regrette jamais rien... Fallait-il rester là-bas?... L'Amérique est un pays de travail : quand on n'y fait plus rien, on y meurt d'ennui. D'ailleurs, j'avais toujours pensé revenir une fois ou l'autre au pays: c'est pour cela que j'ai acheté cette villa... que je vous ai prêtée... Je reviens donc pour jouir du fruit de mon travail, selon mes goûts et mes habitudes. Ma vie active est finie ; je ne m'occuperai plus que des intérêts de la ville, à l'occa-

sion, pour me distraire... Maintenant, comme j'ai beaucoup fait pour vous, je suppose qu'il était tacitement convenu que tu tiendrais mon ménage. Est-ce que je me trompe ?...

M"e Annette acquiesça d'un signe.

— ...Je veux qu'il soit très bien tenu, parce que j'aime Tordre, le confort, l'élégance, tout ce qui contribue au bien-être. Nous aurons le personnel nécessaire : j'ai l'habitude d'être servi avec soin, et je n'ai pas besoin de compter mes domestiques. La vieille Emmeline est une brave femme, mais elle est bonne à rester au coin du feu, dans sa cuisine, sans se montrer. Toute votre installation sera changée, naturellement. Et d'abord, il y a une chose que tu vas comprendre: je ne puis conserver mon frère dans les conditions où il est ici. C'est impossible.

Mlle Annette écoutait de toutes ses oreilles ces paroles qui, sans être entièrement imprévues, l'effaraient comme la réalisation d'un douloureux pressentiment. Quand la voix brève et sèche de M. Nicollet exécuta

l'oncle Adolphe, elle eut un geste de terreur, et ce cri jaillit de ses lèvres:

— Vous voulez le renvoyer, lui?...

M. Pierre-Denys, qui la tenait sous son regard despotique, répondit :

— Je ne puis en aucun cas le garder dans la maison.

Devant le péril imminent, MUe Annette trouva le courage de résister :

— Il en mourra, dit-elle.

Un demi-sourire ironique glissa sur les lèvres minces de M. Pierre-Denys, qui répliqua:

— On ne meurt pas si facilement, my dear.

Annette, avec son imagination toute compatissante, se représentait l'oncle Adolphe au moment de quitter cette terre où chaque arbre, chaque fleur, sans parler des légumes, son orgueil, venaient de lui. Elle continua, la voix vibrante :

— Vous ne savez pas!... Vous ne savez pas ce que sont les jardins, pour lui!... C'est toute sa vie... C'est tout son amour... Il

les a créés, il en a fait pousser les moindres plantes, il y a mis son âme... Il est fier de ses fleurs et de ses légumes, comme vous pouvez l'être de vos millions... Les jardins, mais il y tient comme un roi peut tenir à son royaume... Il aimerait mille fois mieux mourir que de les perdre...

M. Nicollet l'interrompit, en étendant vers elle sa main possessive :

Mon frère n'est pas un sot, dit-il, du

moins je l'espère : il savait fort bien que mes jardins ne lui appartiennent pas. Du reste, laisse-moi régler cette affaire, elle me regarde... Il y en a deux autres qui te touchent de plus près, et sur lesquelles nous avons à nous mettre d'accord... Je déteste la souffrance, la maladie, tout ce qui attriste, tout ce qui est pénible à voir: je n'ai donc pas l'intention de garder Jules ici.

Annette se redressa, un éclair d'indignation dans les yeux :

— Vous voulez envoyer ce malheureux, votre frère, mourir à l'hôpital?

M. Nicollet leva sOn poing fermé, l'abattit

sur la nappe, et son diamant lança un éclair terrible :

— L'hôpital ! s'écria-t-il d'une voix qui s'irritait, qui est-ce qui te parle de l'hôpital? Est-ce qu'il n'y a au monde que l'hôpital et la Villa Charlotte ? Je louerai pour lui un appartement, je lui donnerai une garde-malade, je lui en donnerai deux, il aura le nécessaire et au delà, il sera soigné comme un prince. Mais il sera chez lui, pas chez moi. Il mourra chez lui, pas chez moi. Encore une fois, je déteste la maladie et j'ai horreur de la mort. Je ne reviens pas ici pour soigner des poitrinaires. J'entends être tranquille, vivre tranquille. S'il faut de l'argent, j'en donnerai tant qu'il en faudra. Qu'on ne me demande rien de plus !

Annette tambourina un moment du bout des doigts sur la table, en réfléchissant : M. Pierre-Denys, évidemment, ne sortait pas de son droit ; par quels arguments l'empêcher de l'exercer dans sa rigueur ?

— C'est bien, murmura-t-elle. Seulement, j'accompagnerai l'oncle Jules.

— Je n'en vois pas la nécessité, déclara M. Nieollet. Nous le logerons près d'ici, tu iras le voir tant que tu voudras. Cela suffit.

Sans se laisser troubler par le ton catégorique du petit homme, qui croyait commander, Annette secoua tranquillement sa tête obstinée :

— Au point où il en est, expliqua-t-elle, il ne pourrait plus se passer de mes soins. Il a besoin de moi à toutes les heures. Une garde-malade, un infirmier ne sauraient pas ce qu'il lui faut. Je ne veux pas l'affliger pendant ses derniers jours, car jamais il n'a été heureux.

La voix tranchante de M. Nieollet prononça:

— S'il a été malheureux, c'est sa faute. Il pouvait travailler, comme moi : il serait riche. Il n'a pas voulu. C'est son affaire : comme on fait son lit, on se couche.

Les grands yeux de Mlle Annette se posèrent sur son oncle, étonnés et sévères :

— Comment peut-on reprocher à un mourant sa vie qui va s'éteindre ! dit-elle doucement. Je sais bien que l'oncle Jules n'a pas

travaillé, je sais qu'il a mené une existence... peu recommandable... Qu'importe, puisqu'il va mourir?... D'ailleurs, il n'a guère fait de mal qu'à lui, le pauvre homme. Il n'a jamais eu nulle méchanceté. En pourrait-on dire autant de tous ceux qui sont riches et considérés?... Quel qu'il soit, je me suis beaucoup attachée à lui pendant sa maladie : si vous le renvoyez, je le suivrai. Je tiens à lui fermer les yeux.

La conversation ne tournait point selon l'attente de M. Nicollet : peu accoutumé à la résistance, il s'étonnait de cette voix tranquille, qui le bravait. Lui qui n'hésitait jamais, il parut réfléchir, peser le pour et le contre : la perspective de rester seul dans sa villa, avec ses domestiques, lui parut soudain très pénible ; il sentit qu'Annette lui devenait nécessaire. Il demanda, avec une soudaine affectation de bonhomie qui masquait sa reculade :

— Voyons ! est-il vraiment si malade ?

— Venez le voir, mon oncle, vous en jugerez vous-même !

— Ah ! non, par exemple ! J'aime mieux m'en remettre à tes explications. Que dit le

médecin ?

— Le docteur Mathorel dit que c'est une

question de semaines.

M. Nicollet hésita un instant encore:

— Enfin, conclut-il, puisque tu y tiens tant, qu'il meure ici!... Pourvu que je m'en aperçoive le moins possible, bien entendu !

La voix maussade, comme irrité de sa faiblesse, il ajouta:

Du reste, je serai fort occupé ces joursci. On ne me verra guère à la maison.

Là-dessus, il reprit l'attitude décidée qu'il avait au début de la conversation, — les deux coudes sur la table, le buste en avant, la tète droite, et il recommença, de son ton le plus péremptoire :

— Et l'autre, qu'en veux-tu faire ?

Annette comprit tout de suite qu'une troisième bataille allait se livrer. Mais le point qu'elle venait de gagner lui donnait du courao-e ; elle avait moins peur; elle dit:

— Anthony ?

— Il s'appelle Anthony?... Eh bien! va pour Anthony ... Où allons-nous l'envoyer?

Il pensait insinuer ainsi, sans avoir à le déclarer, qu'il était prêt aux frais nécessaires. Des larmes montèrent aux yeux d'Annette, qui murmura :

— Jamais je ne me séparerai d'Anthony... Pas plus que je n'aurais quitté l'oncle Jules... Jamais !

Dans l'idée de M. Nicollet, les larmes étaient un signe de faiblesse : voyant sa nièce prête à pleurer, il jugea qu'il avait l'avantage, en voulut profiter, et déclara :

— Il faudra pourtant bien !

Sur ce mot, il s'arrêta un instant, les yeux sur Annette :

— Je n'ai pas acheté la Villa Charlotte pour en faire une infirmerie, reprit-il, mais une belle résidence ; et j'entends être maître chez moi. Tu comprends ? D'ailleurs, je ne vois pas pourquoi les gens sains s'astreindraient à la compagnie d'êtres inachevés comme celuilà, pour lesquels il y a des maisons, des hospices, des asiles. Si tu préfères, on peut Io

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placer à la campagne, dans une brave famille à laquelle on payerait une bonne pension.

Annette releva le mot :

On payerait... Encore!

— Hé ! parbleu, s'écria M. Nicollet, est-ce que tout ne se paye pas?

— Peut-on payer l'affection?... Payerezvous pour qu'on remplace celle que je lui donne ? Et à moi-même ?

Oh! toi , c'est de la bonté! Tu ne l'aimes pas. On ne peut pas aimer un être comme celui-là !

—Mais je l'aime, mon oncle !... Oui, oui, je l'aime... Je l'aime parce que je le plains... parce que tout le monde le repousse... parce qu'il est un objet de dégoût et d'horreur... Je l'aime pour le mal immérité dont il souffre... Je l'aime parce qu'il n'a plus sa mère, et que je suis sa marraine,... parce qu'il n'y a que moi seule au monde qui puisse l'aimer... Et jamais je ne le quitterai !...

Elle s'animait, les joues ardentes, les yeux enflammés.

— Décidément, fit M. Nicollet, nous au-

rons de la peine à nous entendre !

Annette riposta :

— Je le crains.

Il y eut un silence. M. Nicollet frappait avec sa cuillère le bord de sa tasse à café, d'un petit mouvement saccadé des doigts. Il se détourna légèrement, et reprit la question d'un autre côté :

— Mais enfin, moi ?... Oui, moi, moi:... Qu'est-ce queje deviens dans tout cela, moi?... Qu'est-ce que tu fais de ma volonté, de mes désirs, de mes habitudes?... Pourquoi te figures-tu que j'ai acheté cette villa ?... N'estelle pas à moi?... Ne vous ai-je pas envoyé pendant des années l'argent nécessaire à l'entretenir? N'est-ce pas cet argent qui vous a permis de vous y installer et d'y vivre... pas comme j'aurais voulu, mais enfin à votre guise?... Eh bien, réfléchis: est-ce que tout cela ne me crée aucun droit?... Ne puis-je rien demander en échange?... N'étais-je donc bon qu'à payer?... L'oncle d'Amérique, ah oui, votre caissier !...

Ce reproche frappa MUe Annette à la place sensible.

— C'est vrai, mon oncle, répondit-elle, c'est vrai. Vous avez été très bon pour nous...

M. Nicollet interrompit:

— Ne parlons pas de bonté ; ce que je tiens à établir, c'est que vous me devez quelque chose, tous.

— Si vous préférez... Nous vous devons beaucoup... Je suis prête à payer pour eux et pour moi... Je suis prête à tout ce que vous exigerez de moi, mon oncle,... pourvu que vous n'oubliiez pas que l'oncle Jules et l'oncle Adolphe sont vos frères et qu'Anthony est mon filleul...

M. Nicollet reprit sa mine ironique.

— En d'autres termes, fit-il, tu me dis à peu près ceci : « Mon cher oncle, je suis votre débitrice, et me fais un plaisir de le reconnaître. Mais c'est à vous d'accepter mes conditions, — sans quoi je vous tire ma révérence... » Est-ce vrai?

— Pas tout à fait. Je vous dis: «Mon oncle, j'ai des devoirs, j'ai des affections que vous ne pouvez me demander d'abandonner. Il y

a des êtres que je ne puis quitter, car ils ont plus besoin de moi que vous... »

— Soit ! Je te ferai seulement remarquer que, puisque tu les as logés chez moi, je puis les renvoyer.

— C'est votre droit.

— Si je l'exerce?

— Je les suivrai.

— Si je te défends de les suivre?

— J'obéirai à ma conscience qui me défend de les quitter.

Exaspéré, cette fois, M. Nicollet se leva de sa chaise, et, rouge, gesticulant, tandis que les éclairs de son diamant se multipliaient comme dans l'orage :

— Mais enfin, je vous tiens tous par le nécessaire... Vous ne pouvez pas vivre sans moi... Si je ne vous donne plus d'argent?

— J'en gagne avec mon école.

— Tu... l'as... gardée?

— Certainement; et vous voyez que j'ai bien fait.

M. Nicollet fit deux ou trois fois le tour de la chambre. Des reproches lui montaient

aux lèvres : il les réprima. Il faillit s'écrier : « On m'empoisonne mon retour ! » Car c'était là la sensation qui dominait en lui. Mais dans sa vie de conquérant qui ne connaît pas la défaite, il ne s'était jamais plaint; il eut l'orgueil de cacher son désappointement ; et, s'arrêtant devant Mlle Annette, il conclut :

— Nous verrons... nous verrons plus tard... Je croyais rentrer chez moi, je suis dans un hospice de malades et d'aliénés... J'aviserai!

Et il sortit.

Annette, toute pensive, demeura longtemps immobile à sa place ; puis elle avala tranquillement son café, qu'elle avait oublié de boire. Un pas lourd, derrière elle, lui fit lever la tête : c'était la vieille Emmeline qui s'avançait en tapinois.

— ■ Eh bien ! mademoiselle, demanda la servante en hésitant, il va tout bouleverser par ici, n'est-ce pas ?

Annette répondit par un signe d'incertitude.

— <- Pour sûr qu'il ne voudra pas garder

M. Jules, reprit la vieille bonne... ni peutêtre M. Adolphe...

Sa voix se mit à trembler:

... — Et moi, croyez-vous qu'il me renverra?

Annette se leva, décidée, et répondit :

— Ne t'inquiète de rien! Il fera ce qu'il voudra, puisqu'il est le maître. Mais moi, je vous garde tous !

Les jours suivants, ce fut à peine si l'on aperçut M. Nicollet, qui partait le matin pour Genève, avec son valet de chambre, et ne rentrait guère que par le dernier train. Mais on vit arriver un billard, quatre chevaux, deux voitures, un cocher, un palefrenier, un chef avec ses marmitons.

Mlle Annette recevait cette valetaille dédaigneuse et renfrognée, discutait leurs exigences, s'ingéniait pour utiliser leurs services.

— Que veut-il faire de tous ces domestiques ? grommelait l'oncle Adolphe en les observant de ses gros yeux étonnés. N'étions-nous pas bien comme nous sommes ? Faut-il « tant d'histoires » pour s'arranger dans la vie ?

La vieille Emmeline se cachait dans les coins ; Jules se disait plus mal et se tournait contre le mur ; seul, Anthony continuait son existence à demi-inconsciente, confiant en l'être bienfaisant dont il ne pouvait prononcer le nom, mais dont il sentait sur lui la protection affectueuse et sûre.

Un matin M. Nicollet fît mander dans son cabinet, par son Irlandais, l'oncle Adolphe, auquel il n'avait pas adressé la parole depuis son arrivée. L'oncle Adolphe accourut, dans son tricot de laine brune et ses souliers à clous, son vieux chapeau de feutre à la main:

— Cette fois, songeait-il, Pierre-Denys a fini par s'apercevoir que les jardins sont bien soignés ; il va me le dire.

Sa bonne figure en pleine lune reflétait sa joie aux approches de l'éloge qui récompenserait son long dévouement. Mais, quand il entra dans le cabinet où son frère écrivait, devant un bureau à casiers innombrables, il se sentit tout à coup plus timide qu'il ne l'avait jamais été devant son ancien patron, et son cœur se mit à battre d'angoisse mal-

gré la paix de sa conscience. La plume à la main, Pierre-Denys lui montra une chaise en disant d'une voix brève qui n'annonçait rien de bon :

— Assieds-toi là !

L'oncle Adolphe obéit, comme un enfant docile, et se mit à tourner son chapeau dans ses mains, les yeux à demi fermés, le souffle court. Son frère, cependant, terminait une lettre, la mettait dans l'enveloppe, écrivait l'adresse, tout cela sans se presser, avec des mouvements réguliers d'automate. Quand il eut fini, il déplaça d'un geste brusque son fauteuil mobile et commença, les yeux fixés tranquillement sur l'oncle Adolphe :

— Voici ce que j'ai à te dire: tu as admirablement soigné les serres et le potager pendant mon absence. Que tu aies suffi seul à une telle besogne, c'est prodigieux. Tu es un jardinier de premier ordre.

Il s'arrêta deux secondes, pendant lesquelles la bonne figure épaisse de l'oncle Adolphe acheva de s'épanouir ; puis il poursuivit, du même ton ;

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— Seulement tu es mon frère, et j'estime que tu ne peux pas être mon jardinier. J'ai l'intention de recevoir, de mener un certain train d'existence qui me convient, en vue duquel j'ai acheté cette villa. Tu vois tout de suite les embarras qui surgissent: je ne puis faire diner mon jardinier à ma table, ni mon frère à l'office. C'est également impossible pour mes hôtes et pour mes domestiques. Tu es un homme de bon sens, je suppose que tu comprends cela, et qu'il n'y a pas besoin d'explications plus longues.

Non, l'oncle Adolphe ne comprenait pas.

Sa grosse tète s'était baissée, comme après un grand coup. Il laissa tomber son chapeau. Sa main brune, aux doigts déformés, passa et repassa sur son front où perlaient des gouttes de sueur, ses lèvres tremblèrent dans la quête des mots rebelles ; il finit par balbutier, d'une pauvre petite voix cassée :

— Alors... tu... tu... me... chasses?

Pierre-Denys haussa les épaules:

— Voyons! voyons! s'écria-t-il,ne dis pas d'absurdités. Je viens de l'expliquer longue-

ment les raisons pour lesquelles je suis obligé de me séparer de toi ; elles n'ont rien qui puisse te froisser.

Maintenant l'oncle Adolphe était tout pâle: il dodelinait de la tête, ses mains tâtonnaient sur ses genoux, il restait immobile et muet, comme s'il était en train de prendre racine là, sur cette chaise où il souffrait mort et martyre. Ce silence, en se prolongeant, agaça M. Pierre-Denys, qui demanda :

— Eh bien?...

Sans regarder son bourreau, l'oncle Adolphe demanda:

— Et... tu prendras... un autre jardinier?

— Gela va sans dire.

La vieille tête grise continuait à battre la mesure comme pour régler les idées confuses qu'elle agitait, et qui finirent pourtant par sortir, en jets brisés de phrases courtes, confuses, dolentes, qui mêlaient tout:

— Mais... Mais comment veux-tu que je m'en aille, dis?... J'ai toujours vécu là, moi... dans cette campagne... aussi loin que je me rappelle... C'estmoi qui ai tout planté,...

tout, les fleurs, les légumes... La rocaille, c'est moi qui l'ai faite... Les arbres mêmes, oui, aussi, presque tous... Et- ils venaient bien!... Le Wellingtonia, dans la pelouse, tu n'y as pas même fait attention !... Eh bien ! on le voyait pousser d'un mois à l'autre, comme un enfant qui grandit!... Et quand je suis resté seul après la mort de M. Smithson, ce que j'ai travaillé, dans tous les coins!... Ce que j'ai sué parla, sur toutes les plates-bandes!... Je pensais: « Quand je serai vieux, je mourrai ici, comme un grandpère au milieu de ses enfants!... » L'idée que je pourrais mourir ailleurs ne me serait jamais venue... Et voilà que tu me dis de m'en aller!... M'en aller!... Où veux-tu que j'aille, voyons ?... Qu'est-ce que je ferais ailleurs ?...

La cause d'une telle douleur semblait trop puérile à M. Nicollet pour qu'il s'en émût outre mesure. Pourtant il écoutait son frère avec une bienveillance étonnée, en faisant ses réflexions : quelles drôles de gens on retrouvait dans ce pays ! quels sen-

timents bizarres, quels attachements incompréhensibles ! Comment diable peut-on s'éprendre ainsi d'une terre qu'on ne possède pas ? N'importe ! Adolphe, ayant bien fait son métier, avait droit à quelque indulgence; sa voix se fit moins dure pour répondre :

— Je n'ai pas l'intention de t'abandonner, mon cher... pas une minute!... Tu as bien travaillé, j'ai commencé par te le dire. Aussi je t'achèterai une petite propriété, pas loin d'ici, que tu choisiras toi-même. Tu y seras chez toi, tout à fait. Tu pourras cultiver ton propre jardin sans avoir de compte à rendre à personne, et planter des Wellingtonias tant que tu en voudras. Ne seras-tu pas aussi bien ?

L'oncle Adolphe secoua doucement sa tête obstinée :

— Je ne serai plus à la Villa Charlotte, dit-il... Et puis, ce n'est pas tout... Ici, il y en aura jn autre à ma place... qui taillera mes arbres, qui renversera mes serres...

— Je t'offre ce que je puis t'olfrir, riposta plus sèchement M. Nicollet.

L'oncle Adolphe ramassa son chapeau:

— Oui, oui, fit-il, tu es bien gentil... Je sais que tu pourrais me renvoyer... C'est ton droit... Au lieu de ça, tu m'offres un cadeau... un beau cadeau... Seulement, vois-tu, pendant toute ma vie, j'ai travaillé pour tes jardins... Je n'en ai jamais aimé d'autres... Ils ne sont pas à moi, je sais... Pourtant, c'est moi qui les ai faits ce qu'ils sont... Voyons, Pierre, ne peux-tu pas me les laisser?

A cette prière, la figure de M. Pierre- Denys s'assombrit: il serra les lèvres, décocha à son frère un regard dur, et répondit, en coupant l'air de sa main droite :

— C'est impossible. Je le regrette, mais c'est impossible.

L'oncle Adolphe redressa lentement son buste affaissé, et se leva :

— Eh bien ! dit-il, je chercherai une autre place, voilà tout!

M. Pierre-Denys eut un geste d'impatience :

— Ce que je t'offre de bon cœur, tu l'as bien gagné. Pourquoi ne l'acceptes-tu pas simplement?

190 MADEMOISELLE ANJVETTE

L'oncle Adolphe secoua sa grosse tête où se passaient des choses qu'il n'aurait su comment exprimer :

— Comme ça ! expliqua-t-il.

Un tel entêtement exaspérait M. Nicollet:

— Comme ça, répéta-t-il en imitant le ton traînard de son frère, ça n'est pas une raison... Voyons, tu vieillis, je désire que tu sois chez toi...

L'oncle Adolphe continuait machinalement son geste négatif:

— On ne sait pas toujours pourquoi on veut ce qu'on veut, dit-il. Toi, tu t'arranges à ta manière; moi, je veux m'arranger à la mienne. Voilà !

Jamais il ne reviendrait de son obstination, buté à son regret. M. Pierre-Denys le comprit, en prit son parti, conclut rageusement :

— Tu es ton maître !

Et il se remit à son courrier, pendant que l'oncle Adolphe se levait avec effort, s'ébrouait et s'éloignait lentement, son chapeau à la main, en traînant ses gros souliers à clous sur le tapis moelleux où leur bruit s'étouffait.

Dans l'escalier de service, il rencontra la vieille Emmeline, qui errait comme une âme en peine par la maison :

— Hé ! bon Dieu ! qu'avez-vous donc, monsieur Adolphe? s'écria-t-elle en le voyant si bouleversé.

En quelques mots, il lui conta ce qui venait de se passer. Elle répéta deux ou trois fois son exclamation habituelle :

— T'y possible!... bon Dieu, t'y possible !...

Puis elle ajouta :

— Moi aussi, monsieur Adolphe, mon tour viendra... Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ici?... Il y a maintenant des domestiques comme pour un prince... Et cette espèce d'escogriffe qu'il a ramené de là-bas veut nous commander comme un roi... Si l'on ne me donne pas mon congé, je m'en irai quand même... Comment pourrais-je passer mes journées à me tourner les pouces pendant que les autres font mon ouvrage ? Quand les maîtres changent, voyez-vous,' les vieux n'ont plus qu'à s'en aller !

Tout en escomptant la puissance du fait accompli, M. Nicollet s'attendait à des reproches de sa nièce : elle ne fit pas la moindre allusion au départ de l'oncle Adolphe, qui s'effectua sans retard et sans bruit. Il en conclut qu'un peu d'autorité la materait bien vite. En réalité, Mlle Annette avait compris que d'autres actes allaient suivre et que l'heure des décisions était proche. Mais il s'agissait pour elle de gagner du temps, par égard pour l'oncle Jules, dont l'état empirait.

Deux semaines après son retour, Pierre- Denys n'avait pas encore vu le malade, que cette abstention inquiétait. De plus en plus irritable, Jules ne dérageait guère que pendant les visites de Christine, qui ne se montrait qu'en l'absence de M. Pierre-Denys. Et c'était contre son frère qu'il dirigeait le plus volontiers ses fureurs. A chaque instant il demandait à sa nièce :

— Pourquoi ne vient-il pas ? Ai-je donc la peste?

MUe Annette s'ingéniait à chercher des explications plausibles :

— Il est très occupé... Il est parti de bonne heure pour Genève... pendant que vous dormiez encore.

— Et le soir en rentrant ?

— Il rentre tard.

— Enfin, qu'est-ce que ça lui coûterait de venir me serrer la main? Suis-je son frère ou non ? Va-t-il me laisser mourir dans sa maison sans plus s'inquiéter de moi que si j'étais un chien ?

De temps en temps, Annette arrêtait M. Nicollet au passage, pour lui dire :

— Ne voulez-vous pas voir Jules ? Il vous réclame.

La réponse ne variait point :

— Non, pas aujourd'hui ; quand j'aurai le temps.

Lorsque Adolphe vint raconter à Jules, en lui faisant ses adieux, sa scène avec leur frère, le malade entra dans une grande colère :

— Un mauvais cœur, s'écria-t-il, je le savais bien!... L'argent l'a rendu plus dur que le roc!... Il va me chasser aussi, pour sûr !...

Il m'aurait chassé déjà, s'il ne croyait que ça n'en pas vaut plus la peine... Mais je tiendrai bon, ne fut-ce que pour le faire enrager, tant que je pourrai... jusqu'à la dernière extrémité!...

A mesure que la maladie avançait, le malheureux se cramponnait plus fort à la vie. Tandis qu'à son arrivée il parlait de la mort comme s'il l'eût devinée derrière la porte, il n'en disait plus rien, maintenant qu'elle était plus proche; ou bien il la narguait avec son cynisme habituel. Il fallait que le docteur Mathorel, dont l'œil ironique observait les bouleversements de la Villa Charlotte, l'entretînt dans ses illusions, en lui affirmant qu'il allait mieux, qu'il pourrait se lever aux premières chaleurs, que les forces lui reviendraient avec le printemps. Au fond, l'oncle Jules savait bien que c'étaient des mensonges; mais il faisait semblant d'y croire pour se tromper lui-même, quoique les crises se rapprochassent, de plus en plus violentes.

Après une de ces crises, Mlle Annette eut

le courage d'insister auprès de M. Nicollel :

— Je vous en prie ! L'oncle Jules va plus mal. La fin peut survenir plus tôt qu'on ne pense. Vous lui feriez un plaisir qui vous coûterait si peu !

— Puisque tu y tiens ! dit M. Pierre-Denys. Il suivit sa nièce, en ajoutant:

— C'est pour toi, non pour lui. Les êtres de sa trempe, ma chère amie, même quand ils sont mes frères, ne m'intéressent nullement: je ne remuerais pas le petit doigt pour eux !

En le voyant entrer, derrière Annette qui l'annonçait, le malade se dressa sur son séant, et tendit son long cou décharné, d'où saillait la pomme d'Adam ; ses dures moustaches de chat coureur frétillèrent; il dit:

— Ah ! c'est toi ! Enfin !

Pierre-Denys, qui ne l'avait pas revu depuis leur jeunesse, fixait sur lui son œil impassible, en cherchant peut-être au fond de sa mémoire les traits effacés de la fio-ure enfantine qui correspondait à ce visage labouré par le mal, à ce front flétri de rides,

à ces yeux creusés et sinistres. Jules, qui l'examinait aussi, devina ses pensées, car il y répondit en disant:

— Je te reconnais bien, moi!

— Vraiment! fit M. Nicollet.

Il ne trouvait rien de plus. Il se retourna pour regarder Annette, qui restait en arrière, et finit par demander :

— Comment vas-tu ?

La vue de ce frère si bien portant, si riche, si sûr de lui, éveillait les instincts révoltés de Jules, qui devint aussitôt gouailleur :

■ — Pas mal, je te remercie, et toi-même ?

Pierre-Denys, sentant l'ironie, ne put s'empêcher de la relever:

— Moi, mon cher, je me suis toujours bien porté. Avec une bonne hygiène, on n'est jamais malade.

A cette réplique, Jules oublia qu'il risquait la tranquillité de ses derniers jours:

— Et l'on ne meurt jamais, n'est-ce pas ? grogna-t-il.

La tournure de l'entretien inquiéta Mlle Annette, qui s'avança sous prétexte d'arranger

les oreillers et souffla, tout bas, au malade :

— Prenez garde. Il n'aime pas qu'on le

contrarie.

Mais Pierre-Denys, piqué par le ton agressif de son frère, ripostait déjà:

— Cela, c'est une autre affaire. On meurt quand l'heure est venue. Moi, je ne pense jamais à la mort.

— Ah! tu n'y penses jamais, répliqua l'oncle Jules... Jamais... Jamais...

Et, la voix fêlée, la parole hachée par son souffle haletant, il commença à divaguer à demi, cassé en deux, les yeux dans le vide :

— Moi non plus, je n'y pensais guère... Mais à présent! Ah! ah! à présent!..., il faut bien que j'y pense!... Et je ne pense qu'à cela, vois-tu, même quand je n'en parle pas... J'y pense le jour... J'y pense quand le docteur Mathorel me palpe... pour voir s'il me reste encore un morceau de poumon... ou si les bacilles ont bientôt tout dévoré... Quand je vais m'endormir, cette idée me réveille... Elle me traverse comme une lame... Elle me tord le cœur et le cerveau...

Et toi, tu ne l'as pas !... Mais sois tranquille, ton tour viendra, mon vieux!... Oui, oui, oui... ton tour viendra!

Annette voulut l'interrompre :

— Mon oncle, je vous en prie !

Il la repoussa :

— Laisse-moi finir!... C'est à lui que je parle,... au richard,... au grand homme... Je lui dis que son tour viendra, malgré ses millions, ses chevaux, ses voitures... Je lui dis ça, parce que je vois bien qu'il me méprise... Et il ne sera pas plus fier que moi, va, quand il sera dans son lit,... avec les griffes du mal dans le corps... et le souffle de la mort sur la tête... Il ne sera pas plus fier... Il ne sera pas plus riche... Vois-tu, c'est l'heure oùl'onse vaut tous... Il faut que tu le saches, mon bonhomme!... Ah! tu verras bien !

M. Pierre-Denys écoutait, immobile, les dents plantées dans ses lèvres minces. Tout à coup, il haussa violemment les épaules et partit sans dire un mot, tandis que Jules s'affaissait en avant, épuisé :

— Il sera furieux, dit Annette.

— Qu'est-ce que ça fait ? répondit le malade. Au moins je lui aurai dit son affaire ! C'est toujours une consolation !

Le malheur voulut qu'Anthony eût, le même jour, une crise violente qui bouleversa la maison. Aussi, le lendemain matin, M. Nicollet envoya-t-il son Irlandais chez M. Vallot, pour louer « le meilleur appartement de la ville ». Justement il y en avait un dans le haut de la Grand'rue, dans la maison dite « de la Comète », — une bonne maison spacieuse construite en cette année 1811 qui fut également fameuse auprès des astronomes pour son météore et des vignerons pour la qualité de son vin. Mais l'appartement était vide : il fallut qu'un tapissier s'engageât à le meubler dans les vingt-quatre heures. Enfin, la tournée du factotum s'acheva par une visite à l'hôpital, où il retint un infirmier et prit les arrangements nécessaires pour le transport de l'oncle Jules. Après quoi, M. Nicollet manda sa nièce et la mit au courant de ce qu'il venait de faire:

— L'appartement sera prêt demain soir, ajoula-t-il. Après-demain dans la journée, tu me feras le plaisir d'y transporter ta ménagerie.

Il pensait en imposer, et que la chose s'arrangerait comme le renvoi de l'oncle Adolphe. Annette devint toute pâle:

— L'oncle Jules en mourra, dit-elle.

— Lui, mourir? Après son algarade d'avanthier? s'écria M. Nicollet, allons donc! Il fait le malade : c'est une comédie.

Elle se récria, tandis qu'il poursuivait, avec une violence qui n'admettait pas de réplique :

— D'ailleurs, comédie ou non, je ne le veux plus!... Je ne veux plus de malades!... Je veux être tranquille chez moi... Je veux!

Mlle Annette comprit qu'elle n'avait plus rien à ménager:

— Très bien, dit-elle, je partirai avec eux.

Elle regardait son oncle bien en face, avec des yeux indignés, qui ne capituleraient pas Ce regard fit passer dans l'âme de

M. Nicollet comme un regret furtif de ce qu'il venait de faire. Mais il ne s'y attarda pas : il ne connaissait pas plus le remords que les scrupules.

— Comme tu voudras, conclut-il en lui tournant le dos. Je ne te retiendrai pas de

force.

Il était beaucoup plus contrarié qu'il ne se l'avouait à lui-même : car sa nièce lui plaisait plutôt, malgré les idées singulières qu'elle professait; il l'avait mêlée à ses arrangements d'existence ; surtout il redoutait la solitude.

Ce coup de théâtre à la Villa Charlotte ne pouvait manquer de soulever les commentaires de la ville où bientôt il en circula trois ou quatre versions différentes. Tantôt les torts étaient d'un côté, tantôt de l'autre. Les autoritaires, comme le syndic Quartier ou M. Massod de Bussens, tenaient plutôt pour M. Pierre-Denys :

— ... Car, disaient-ils, c'est un homme!... Il a sa volonté, et il a bien gagné le droit de l'avoir. Pourquoi lui imposer un genre de

vie qui ne lui convient pas ! Charbonnier est maître chez soi, que diable !

Quelques-uns introduisaient des réserves:

— Un frère est un frère, objectait M. Rabourin : on ne le chasse pas comme un domestique. Surtout quand il a travaillé toute sa vie comme ce pauvre Adolphe Nicollet. A propos, que devient-il donc, celui-là ?

M. Massod de Bussens expliquait volontiers qu'il l'employait à la journée, un peu par charité, disait-il, — en réalité parce que personne ne soignait comme lui les orchidées, et aussi pour le plaisir d'avoir à son service le propre frère du millionnaire Nicollet.

■** ... Et l'autre, le moribond! grognait le docteur Mathorel. Le transporter ainsi, dare dare, par une bise à décorner les bœufs ! Est-ce d'un chrétien, dites-moi ?

Personne ne lui répondait: le docteur était de ceux qui prétendent, — pour tâcher de compromettre le bon Dieu par ses serviteurs, — qu'on ne peut être pieux sans être charitable: or chacun sait que les exemples con-

traires ne sont pas très rares. Pas plus que M. Bourdon, M. Nicollet n'avait l'âme tendre; mais, sans tomber dans les mômeries du procureur, il se tenait en règle avec le ciel. Comment donc eùt-on clouté de sa foi puisque, dès son retour, il avait choisi sa place au temple, vis-à-vis de la chaire, derrière les bancs de la municipalité ? Il venait l'occuper chaque dimanche, avec une ponctualité rigoureuse, arrivait dans sa voiture à deux chevaux, se recueillait suivant l'usage en regardant le fond de son chapeau, écoutait le sermon sans broncher, en approuvant parfois d'un signe du menton, mettait un louis dans la tirelire que le marguillier tendait aux fidèles au bout d'un bâton, pendant qu'on chantait le dernier cantique. Le dimanche qui suivit son coup d'Etat, on l'observa d'autant plus curieusement, que M.

Trembloz prêcha sur la parabole du Bon Samaritain. M. Nicollet écouta, sans paraître se douter qu'il pût ressembler, même de loin, aux indifférents qui passent à côté du vovao-eur blessé. Dehors, comme il allait

monter en voiture, il aperçut le docteur Matliorel qui se trouvait là par hasard, et il l'appela d'un signe autoritaire et familier:

— Comment avez-vous trouvé mon frère, monsieur le docteur?

M. Mathorel, indisposé déjà par le sansgène du signe despotique auquel il avait cependant obéi, répondit avec humeur :

— Très mal, monsieur. Le transport l'a beaucoup fatigué.

— N'aurait-on pas pris les précautions nécessaires ? J'avais recommandé...

Le docteur interrompit :

— La meilleure précaution, monsieur, la seule, c'était de le laisser dans son lit. Et je vous assure bien que, si on m'avait demandé mon avis...

Il n'eut point à expliquer ce qu'il aurait répondu : sans l'écouter davantage, M. Pierre- Denys pivota sur ses talons et remonta dans sa voiture, qui partit au grand trot, tandis que le docteur demeurait bouche bée et furieux.

En tournant derrière l'église, la calèche

dépassa l'oncle Adolphe. Occupé jusqu'alors par ses jardins, qu'il soignait le dimanche comme les jours ouvrables, Adolphe ne venait au temple que trois fois dans l'année : à Noël, le Vendredi Saint, le jour du Jeûne fédéral. Mais maintenant qu'il avait du loisir et demeurait en ville, il allait comme tout le monde écouter les sermons de M.Trembloz. Sanglé dans une redingote trop étroite, avec un chapeau dont la mode se perdait dans le recul du siècle, il s'en retournait à petits pas, l'air écrasé d'un homme qu'oppresse un chagrin trop lourd. Il leva sa bonne grosse tête pour regarder l'attelage, et, sans rancune, salua son frère d'un petit sourire triste et machinal qui semblait dire : « Tu n'as pas été très bon pour moi, mais tu es mon frère quand même : je ne t'en veux pas»! M. Pierre-Denys, sans se dérider, agita sa main gantée : « Ces gens sont fous, songeait-il, de méconnaître mes bienfaits. Ce n'est pas à eux, c'est à moi d'en fixer la mesure. S'ils les repoussent, c'est leur affaire. Pour moi, je n'ai voulu que leur bien ! »

Malgré la rancune qu'il gardait à Jules, il ne se désintéressa pas de lui, estimant qu'un homme dans sa situation doit faire « tout ce qui est convenable ». Il n'eut garde d'aller . le voir, mais il lui envoya force bouteilles de vin vieux, de cognac étoile, de Champagne des meilleures marques, — puisque les médecins recommandent encore ces poisons, — et des pâtés, des chapons, des huîtres, du gibier rare, Le pauvre Jules, dont l'appétit s'en allait, considérait ces bonnes choses d'un œil éteint, effilait du bout de son couteau un blanc de gelinotte ou trempait ses lèvres dans l'écume d'une coupe de « Veuve Clicquot » ; et il disait, les traits crispés :

— Pierre-Denys a sa manière à lui de pratiquer l'amour fraternel: il est étonnamment généreux de son superflu !

Puis il hélait Anthony pour lui donner ses restes, et s'amusait un peu de le voir manger et boire comme une bête, en grognant de plaisir.

Sa seule joie, c'étaient les visites de Christine, qui devenaient plus courtes, à cause

de la tyrannie du père Laugié. La jeune fille arrivait .comme si elle apportait dans les plis de sa robe la fraîcheur de l'air du lac, la beauté du paysage qu'on ne voyait pas de la maison de la Comète.

— Vous êtes celle qui donne la paix, disait-il.

Elle l'écoutait rêvasser, en tenant sa main fiévreuse. Puis, quand elle voulait partir, il l'implorait :

— Encore un moment !

— Je voudrais bien, monsieur Jules; mais il y a mon père !

— C'est vrai que, sans votre père, vous resteriez plus longtemps ?

— Jusqu'à ce que vous me renvoyiez, monsieur Jules !

— Eli bien, allez!... allez!... Vous lui direz que... que je le trouve... bien heureux ! . . .

Il traîna ainsi quelque temps encore, avec des alternatives de mieux et de pire, insupportable souvent, élégiaque lorsque Christine avait passé, repris par l'amour de la vie

et faisant pour sa guérison des plans magnifiques, qu'interrompait soudain un retour sur lui-même, un rappel de la réalité :

— ... Non, non, rien de tout cela !... Quand je serai guéri, ma bonne nièce, je vous tirerai à tous ma révérence, et je me remettrai à courir le monde... Parce que... Parce que... Mais que diable voudrais-tu que je fisse d'autre, dis?

— Oh! mon oncle, je vous garderai !...

— Oui, tu es une bonne fille, mais... On ne peut rien contre la destinée..., et la mienne est écrite quelque part... dans un

sacré b de livre auquel ta bonté même

ne changerait pas une ligne...

Un jour, un étouffement l'étrangla : Celle qu'il feignait de ne plus attendre venait d'entrer...

La question de son enterrement amena M. Nicollet dans la maison de la Comète. De même qu'il avait comblé son frère de friandises coûteuses et superflues, il se mit en tête de lui faire de somptueuses funérailles : char funéraire avec panache, chevaux capara-

çonnés, draperies, fleurs, couronnes, —toute une magnificence que détaillait son insatiable appétit de luxe et d'apparat. Mlle Annette repoussa ses offres :

— Cela ne se fait pas ici, mon oncle. Ce n'est pas l'usage. Où prendriez-vous un corbillard comme vous le décrivez ?

— On trouve tout ce qu'on veut.

— Inutile de chercher: l'oncle Jules est mort trop simplement pour qu'on l'enterre comme un roi.

Pierre-Denys essaya d'objecter les obligations de la fortune, le décorum, la nécessité de « faire bien les choses ». Elle l'arrêta, de ce ton doux et ferme dont il avait déjà pu mesurer la tranquille autorité :

— « Faire bien les choses », ce n'est pas chercher l'éclat ou vouloir étonner le monde par un luxe déplacé : c'est suivre l'usage et les convenances. Il n'y a pas lieu de bouleverser la ville pour le pauvre homme que fut l'oncle Jules : mieux vaut le laisser partir sans bruit. D'ailleurs, il n'est pas mort chez vous.

Pierre-Denys sentit le reproche de ces derniers mots ; mais il ne le releva pas, il battit en retraite. Chaque fois que la volonté d'Annette se dressait ainsi contre la sienne, il s'emportait d'abord. Puis, au fond de lui, une voix très faible — qu'il entendait pourtant — murmurait : « Elle a raison » ! Son égoïsme brutal ripostait : « Absurde » ! La voix sourde reprenait son refrain, avec une tranquille insistance ; il finissait par se demander, dans un commencement d'hésitation, dans un semblant d'inquiétude : « Si vraiment elle avait raison»?... — Et il se trouvait un peu différent de lui-même, étonné de se reconnaître à peine.

En attendant, il dut suivre un convoi très humble, à pied, — lui qui était aussi avare de ses pas que prodigue de son argent, — sous une méchante pluie qui semblait tomber du ciel gris exprès pour le mettre en colère. A sa gauche, l'oncle Adolphe s'essuya les yeux tout le long du chemin avec un mouchoir jaune. M. Nicollet ne trouva rien à lui dire. Il pensa : « Où diable cet imbécile prend-il

de vraies larmes? Pour un vagabond dont on n'est pas fier d'être le parent»... Et il allait d'un pas d'automate, sans regarder de côté, les yeux tendus sur le modeste corbillard que sa munificence avait couvert de gerbes et de couronnes. Sous la tour carrée de la grosse horloge, où l'on s'arrêta pour « l'honneur », la ville entière défila devant les deux frères, avec un bruit de pas lents, lourds, réguliers, qui finissait par donner le vertige. Puis quelques intimes accompagnèrent jusqu'au cimetière, sous la pluie qui tombait toujours, la dépouille du pauvre Jules. Et il fallut encore se découvrir pendant que M. Trembloz lui disait un dernier adieu :

« C'était une âme étrange, pleine de mystère ; une pauvre âme que traversaient des souffles d'idéal; une de ces âmes que nous ne pouvons connaître, que nous ne pouvons comprendre, qui tourbillonnent à travers la vie comme des étourneaux dans le vent.

Nous n'avons vu que ses actes : Dieu seul a connu ses pensées. Lui seul peut les juger... »

M. Pierre-Denys songeait: « Ce pasteur prêche quelquefois très bien ; mais aujourd'hui, il parle comme un serin... Jules était un paresseux, et, j'en ai peur, un assez vilain homme !... »

Gomme chacun partait de son côté, Adolphe leva sur son frère ses bons yeux de chien fidèle, tout rouges d'avoir pleuré, en lui tendant la main ; et il dit, la voix chevrotante :

— Césarine... puis Emilie... puis Juste... puis lui... Il n'y a plus que nous deux, Pierre !...

M. Pierre-Denys le regarda avec stupéfaction. Il répondit:

— C'est vrai!... Je n'y pensais pas!...

Et, tout au fond de lui, à la place même où s'élevait parfois la petite voix frêle qui parlait comme Annette, il sentit sourdre quelque chose d'indéfinissable, — des souvenirs confus qui le reportèrent vers des êtres auxquels il ne pensait jamais, une émotion légère, mais inattendue, un imperceptible commencement d'attendrissement

qui évoqua de vagues impressions oubliées. Il secoua bien vite cette sensation désagréable, serra la main d'Adolphe, et gagna sa voiture. Elle partit au grand trot ; derrière, dans la boue, sous la pluie, les piétons devisaient sur l'inégalité des conditions dans les mêmes familles.

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