LA LETTRE D'ADÈLE
Lorsque l'homme d'affaires de M. de La Saussoye descendit de voilure et se présenta devant Mmc Jeanne Cordicr, celle-ci lui dit brusquement :
— Que voulez- vous encore? Il est inutile d'insister, je vous ai dit que je ne voulais plus entendre parler d'elle.
L'homme lui dit avec la plus grande politesse :
— Excusez-moi, madame, de venir encore vous importuner; je ne viens pas renouveler près de vous la demande que je venais vous faire; je viens vous apporter une lettre.
— D'elle?
— Oui, madame; j'ignore ce qu'elle contient. Mlle Cordier m'a dit qu'elle était importante et que vous deviez la lire.
— Que je devais la lire?... fit la Belle Bordelaise en haussant les épaules. Gardez cette lettre, monsieur, ajouta-t-elle sèchement; je vous ai dit que je me considérais comme n'ayant plus d'enfant; je ne veux plus entendre parler d'elle. Elle a cru devoir m'abandonner à l'heure la plus cruelle de ma vie, au moment où je perdais son père. Le plus que je puisse faire pour elle, c'est de ne rien dire des circonstances qui ont précédé ce départ. Ma fille sait bien ce que je pense d'elle. Elle n'a aucun espoir de pardon ; jamais je n'oublierai sa conduite. Il faut bien qu'elle le sache. Toute tentative de rapprochement avec elle serait inutile.. Vous voyez, monsieur, que je suis calme, que je n'ai plus le même emportement que j'avais lorsque vous m'avez surprise par cette demande. J'étais convaincue d'une chose, c'est que jamais mon enfant n'oserait s'adresser à moi.'
L'homme restait interdit, un peu étonné.
— Lisez toujours cette lettre, je vous en prie, madame, puisque Mlle Cordier m'a affirmé que son contenu devait absolument modifier vos sentiments.
— Mais, mon Dieu, monsieur, je sais ce que contient votre lettre..., des mensonges, des prières; je ne veux ni croire aux uns, ni nVattendrir aux autres.
— Permellez-moi, madame, encore d'insister, en vous suppliant au moins de jeter un coup d'oeil dessus.
— Oh! mon Dieu, fit brusquement la Bordelaise, monsieur, comme vous me tourmentez là bien inutilement; donnez-la, cette lettre.
L'homme tendit la lettre. Jeanne la prit, brisa l'enveloppe et, visiblement ennuyée, s'avança vers la fenêtre pour la lire plus facilement.
Se souvenant de ce que lui avait dit la jeune fille, l'homme de confiance d'Auguste de La Saussoye observait la Belle Bordelaise, voulant voir sur son visage l'effet produit par cette lecture.
Oh ! cet effet ne se ût pas attendre : il fut foudroyant.
La Belle Bordelaise devint livide. La main qui tenait la lettre tremblait fébrilement; de l'autre main, elle parut s'accrocher à l'espagnolette de la fenêtre pour ne pas tomber; et, s'adressant à l'homme, elle demanda avec inquiétude :
— Est-ce que, monsieur, vous avez eu communication de cette lettre?
— Non, madame.
— Ma fille vous a, peut-être, raconté ce qu'elle allait écrire?
— Non, madame; cette lettre m'a été confiée avec la recommandation absolue de ne la remettre qu'à vous.
La Belle Bordelaise sembla soulagée pendant que, se redressant, passant la main sur son front, semblant lisser ses bandeaux, mais véritablement comme pour en chasser les pensées terribles qui venaient de traverser son cerveau...
L'homme d'affaires reprit :
— L'on m'a dit, madame, que la lecture de cette lettre devait absolument modifier vos idées; l'on m'a dit que je devais attendre votre réponse, et qu'assurément elle serait bonne.
Jeanne Cordier fit un effort. D'une voix tremblante, elle répondit :
— Oui... oui... elle avait raison... Je ne savais pas cela, ce qu'elle m'apprend me fait changer d'avis.
Et elle courait dans la chambre, cherchant son chapeau, son manteau, puis revenant devant l'homme, elle lui demanda :
— Où est ma fille, monsieur?
— Madame, fit vivement celui-ci, je ne puis pas vous le dire.
— Comment, vous ne pouvez pas me le dire?... Mais il faut que je la voie... Mais vous ne savez pas, monsieur, que ce n'est pas pour lui chercher querelle... au contraire. J'accepte, je vous dis... Mais il faut que je le lui dise moi-même... Je veux la revoir!... Je veux la revoir!...
Devant le ton, l'allure, les manières de la jeune veuve, l'homme était tout décontenancé. Il ne savait ce qu'il devait faire.
— Mais, voyons, monsieur, vite, vite, emmenez-moi, je vous dis... il faut que
Elle s'arrêta, se demandant si elle devait se tuer ou fuir (page 119).
je la voie à l'instant... Je vous le répète, c'est pour lui dire : « Où est l'homme que tu as choisi, je consens. »
— Madame, voulez-vous m'accorder quelques minutes. Je ne suis pas venu seul. En bas, dans la voiture...
— Elle est là! elle est là! lit vivement la Belle Bordelaise.
— Non, madame, c'est lui... la personne qui la demande en mariage.
— Oh! fit-elle en reculant; puis : allez, monsieur, je vous attends. 15e Liv.
L'homme sortit aussitôt; dès qu'elle lut seule, la Belle Bordelaise se laissa tomber dans un fauteuil et, couvrant son visage de ses mains, elle gémit :
— Oh! mon Dieu, mon Dieu!... mais je suis perdue! Il faut à tout prix que je la voie.
Moins d'une minute après, l'homme reparaissait et lui disait :
— Madame, M. Auguste de La Saussoye vous prie de descendre, il va vous conduire près de votre enfant.
— Monsieur? interrogea-t-elle.
— M.... Auguste de La Saussoye.
— Ah! celui qu'elle veut épouser?
Et elle descendit aussitôt.
La boutique était à peu près vide; le café, réputé pour son côté pittoresque, était abandonné.
La veuve n'était pas au comptoir; les clients ne venaient plus.
La mort avait chassé tout le monde, enfant et clients.
Du cabaret riant, il ne restait que l'ombre: le café de la Belle Bordelaise avait vécu.
Sans cesse, dans la journée, il venait des gens étranges, que des individus mal vêtus promenaient partout; des agents d'affaires amenant des acheteurs pour le fonds.
C'était lugubre.
Ils se plaçaient à une table, discutaient longuement; après avoir consommé, ils partaient; et l'homme, qui semblait avoir fait cirer son paletot et vernir son chapeau tellement ils brillaient, disait à la servante déjà habituée :
— Vous direz que c'est pour M. de Saint-Phar, son homme d'affaires... qui amenait des acquéreurs.
Ces visites étaient très fréquentes et n'avaient pas peu contribué à éloigner la clientèle.
L'abandon venait surtout de l'absence de la superbe maîtresse de la maison, de la Belle Bordelaise.
Eu traversant la boutique, Jeanne Cordier eut cette impression d'abandon, et elle en frissonna : c'était déjà le vide autour d'elle.
Envoyant, à travers les vitres, la voiture qui attendait devant la porte; en voyant la tète d'un homme, penchée sur la portière et dont le visage semblait anxieux, elle eut peur.
Elle prit l'homme qui la dirigeait par le bras et lui dit :
— Monsieur, je vous en prie en grâce... ne m'obligez pas à me trouver avec la personne qui me demande ma fille... Laissez-moi voir mon enfant avant.
Comme l'homme d'affaires eut un mouvement, elle lui dit vite :
MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. llo
— Oh ! ne craignez rien, monsieur; je vous jure que je veux voir Adèle pour lui donner mon consentement... Je vous jure que vous n'avez rien à redouter.
L'homme d'affaires la regarda; et absolument certain qu'elle était sincère, il lui dit doucement :
— Vous accordez la main de mademoiselle votre fille à M. de La Saussoye?
— Oui, monsieur, oui!... je vous le jure!
— Vous donnez à votre fille l'autorisation de se marier immédiatement?
— Monsieur, je vous répète que je me mets à sa discrétion... ; je vous affirme que, demain, c'est moi qui irai à la mairie faire faire les publications...
— Que voulez-vous, alors, madame?
— Je veux voir ma fille seule!... Je veux lui parler seule...
— Mais je ne sais comment faire, madame; vous me semblez être franche...; je le serai également... Elle m'a fait promettre de vous refuser ce que vous demandez.
— Alors, monsieur, je refuse de vous suivre... Je ne peux pas, je ne veux pas me trouver avec ma fille en présence de M. de La Saussoye.
— Vous refusez?... fit l'homme, ennuyé de voir ce qu'il croyait fait se briser.
— Non, monsieur, je ne refuse pas à ma fille... Dites-lui bien que je suis prête à faire ce qu'elle voudra...; mais il faut que je lui parle... à elle seule... Si elle ne veut pas me dire où elle demeure, fixez un endroit où elle se trouvera, et vous viendrez me chercher pour m'y mener...; mais je veux la voir avant de voir celui qu'elle a choisi.
Il y avait dans la voix, dans le ton, dans l'air de la Belle Bordelaise, la vérité; et l'homme lui dit :
— Madame, j'ai confiance en vous, je mens à tout ce que j'avais promis, j'espère que vous ne voudrez pas m'en faire repentir. Je porte le plus grand intérêt à M. de La Saussoye. J'ai pour lui une sincère affection, et c'est parce que je crois le servir que j'agis contre ce que j'avais promis. Je remets à vous, madame, de juger ce que vous avez à faire... Vous voulez savoir où reste MIle Cordier? A Passy, Grande-Rue,. n0..., elle est couturière. Allez la voir; dans une heure, seulement, nous vous rejoindrons avec M. de La Saussoye.
— Ah ! merci, monsieur, merci.
— Mais il ne faut pas qu'il vous voie partir...
— Oh! n'ayez crainte... Merci, monsieur... Je vais sortir par la porte de l'allée... Dans une heure, amenez-le chez Adèle, et c'est elle qui lui dira que sa mère donne son consentement.
— C'est sur cette assurance, madame, que je me retire.
L'homme s'attabla pendant que la Belle Bordelaise, sortant par la porte de l'arrière -boutique, se jetait dans une voiture et se faisait conduire à Pas-y.
Auguste de La Saussoye, anxieux, inquiet, s'impatientait dans le fiacre; il
regardait sans cesse par la portière s'il voyait quelqu'un. 11 était descendu, avait marché un peu, puis était remonté dans la voiture.
Pour tromper son impatience, il avait voulu fumer, et ne voulant pas redescendre de voiture, il avait pris une cigarette, ou tout au moins du tabac pour en l'aire une.
Le cocher lui avait donné un cornet presque vide, en lui disant :
— Voilà ce qui me reste, notre bourgeois...
Il avait roulé une cigarette, l'avait fumée, et son homme ne venait pas...
Pour tromper son impatience, il prit le cornet de tabac qu'il venait de vider et essaya de lire ce qui était imprimé dessus.
Son attention fut attirée par ces mots : « A faire de la rue Saint-Denis »... Tout le commencement se trouvait coupé... cela reprenait : a ... l'autopsie a prouvé que le malheureux était mort empoisonné; du rapport des docteurs, il résulte que la poitrine et le ventre prouvent une phlogose; le foie est plus volumineux, les poumons sont flasques, légèrement adhérents; l'estomac, qui ne montre rien de particulier extérieurement, contient une certaine quantité de liquide noirâtre, comme du sang décomposé, dans lequel on trouve en plus grande quantité une matière cuivreuse, de couleur grisâtre, paraissant métallique et ressemblant sous les doigts à du sable... »
— Oh! oh!... Diable! il ne viendra donc pas...? Comme c'est gai, ça..., fit le jeune homme en jetant le papier.
La Belle Bordelaise se fit conduire à Passy.
Seule dans la voiture, blottie dans un coin, elle tremblait.
Ah! c'est que la lettre de sa fille était épouvantable dans son laconisme; elle n'avait que dix lignes, mais ces dix lignes, c'était l'échafaud.
Il fallait se soumettre, mais il fallait encore bien plus vite empêcher une indiscrétion qui la livrerait.
Depuis quelques jours, elle ne voyait plus Rolland, et, il faut l'observer, elle ne désirait plus le voir.
Elle l'aimait lorsqu'il lui était défendu de l'aimer. Libre, maintenant, l'amour, ou plutôt le désir, était mort dans sa satisfaction.
N'étant plus jalouse de l'homme, elle jugeait avec plus de colère; et la lettre d'Adèle lui affirmait qu'elle s'était trompée.
Sa fille haïssait Rolland; or, c'était le misérable qui voulait abuser d'elle..., c'était lui qui avait conçu ce plan abominable, et qu'elle avait refusé au reste, de placer dans la chambre d'Adèle un des paquets qu'il lui donnait pour mettre dans le breuvage du malheureux Cordier.
Et peut-être, agissant ainsi, s'était-il dit :
— J'accuserai la fille et la mère; je suis l'amant de l'une et j'ai compromis l'autre.
Mais tout cela ne tenait guère; la chose à craindre, c'était la vérité, c'était l'enfant disant :
— Je les ai entendus tous les deux décider la mort de mon père; cet homme était l'amant de ma mère.
Cela était effrayant et épouvantable, et dans les cahotements de la voiture, Jeanne Cordier, subissant les terreurs de sa nature impressionnable, voyait déjà sa situation au pis. Elle était accusée, arrêtée; elle allait être condamnée.
La tète en arrière, sur les coussins de la voiture, les yeux à demi clos, elle voyait déjà la grande salle de la cour d'assises, les robes rouges, son avocat en noir, comme portant déjà son deuil; et elle était écrasée par les preuves..., elle ne pouvait nier..., elle était coupable; c'était découvert, prouvé, affirmé, et tout son passé était venu s'ajouter à l'accusation, ce dont les femmes qui ont fauté ne se relèvent jamais.
On l'accusait avec sa misère d'enfant, avec sa beauté de jeune fille, avec son éducation négligée ; tout ce qui avait été la cause de son malheur, de sa mauvaise conduite, au lieu d'être son excuse, servait d'accusation nouvelle.
Elle se voyait, se redressant tout à coup, après la plaidoirie de son défenseur finie, dans un silence accablant, et protestant contre la condamnation qu'elle redoutait en disant :
— Mais, messieurs les heureux, de quel droit me condamnez-vous? Je n'ai connu, étant jeune, que la misère et le désespoir; est-ce qu'enfant j'ai eu père et mère pour m'apprendre à aimer?... J'étais une enfant perdue, sans guide, sans soutien.
Jeune, la société ne m'a pas guidée, ni protégée; de quel droit me condamne-t-elle?... J'ai appris la vie, comme l'apprennent tous les malheureux, par l'abandon. Lorsque les mains se tendaient vers moi, c'était pour me prendre la taille.
Si je me suis mariée, c'est parce que mon amant était heureux d'avoir un enfant... Est-ce la femme qu'il a épousée? Aon, c'est la mère. J'étais sa femme, il avait honte de moi, et cependant j'étais belle, très belle...
Moi, je n'ai pas été élevée comme vous, je ne vois pas la morale et la vie selon les règles de votre société ; je vois la vie dans mes sens, et la morale dans mon amour... J'aime le beau; j'étais belle et l'on m'aimait...; j'avais le droit de choisir un beau...
Je n'avais jamais pensé au ménage, je voulais vivre comme on m'avait élevée, sans souci ; c'est ma maternité qui fut cause de mon mariage... Mais, comme mon ancienne éducation ne m'avait pas préparée à cela, je maudis l'enfant qui allait venir pour me rendre moins belle, et j'acceptai le mariage parce qu'il me faisait un nom respecté; il effaçait le passé.
Quand je me suis mariée, je n'aimais plus mon mari, et lui n'avait pour moi
que l'amour de la chair...; mais il me méprisait, il me trouvait belle... Ne me sentant pas aimée, n'étant pas dirigée, j'ai mal fait, j'ai aimé, et à mesure que j'aimais, je haïssais plus mon mari.
Nous ne pouvions plus nous voir. C'était, ne pouvant nous séparer, puisque la loi vous sépare en vous défendant de vous unir de nouveau, comme un duel moral; nous jouions à qui mourrait le premier. J'aurais peut-être attendu, mais mon amant m'a conseillée, et nous avons fini... ; je l'ai tué... ; condamnez-moi.
Elle en était là de son hallucination, lorsque la voiture s'arrêta dans la Grande-Rue de Passy.
Elle se secoua vite, heureuse de se débarrasser de ses lugubres pensées.
Elle descendit de voiture, et elle vit alors un rassemblement devant la porte , des agents entraînaient une femme qui se débattait... Elle s'avança et reconnut sa fille.
Se précipitant, elle s'écria :
— Laissez-la! laissez-la!... C'est ma fille!
La jeune fille était traînée jusqu'à la voiture; les gens qui regardaient laissaient agir. Les uns disaient :
— Il paraît que c'est une fille que l'on arrête.
Lorsque Jeanne se précipita pour arracher son enfant aux agents, Adèle la vit, la reconnut, et elle dit à sa mère :
— Oh ! vous commettez encore cetle indignité! Il vous juge cependant là-haut. La Relie Rordelaise restait en place écrasée, ne trouvant plus un mot à dire.
Terrifiée, elle n'osait dire à son enfant :
— Tais-toi.
Et elle redoutait de l'entendre parler.
Adèle avait été portée dans la voiture; deux agents s'étaient placés à ses côtés, et le fiacre était parti. Les curieux s'éloignaient, et Jeanne Cordier restait là, comme étourdie, balbutiant :
— Je suis perdue..., je suis perdue.
Adèle, qui ne pouvait, la pauvre enfant, redouter l'abominable accusation portée sur elle, était convaincue qu'elle était arrêtée sur l'ordre de sa mère, qui, usant de son autorité maternelle, voulait, pour punir sa fille, la faire enfermer dans une maison de correction jusqu'à l'âge de vingt ans. Assurément, sa mère n'avait pas reçu sa lettre.
Elle regardait par la fenêtre de la portière, lorsqu'elle vit passer la voiture où était Auguste de La Saussoye. Elle voulut se lever pour l'appeler, les agents la prirent brutalement et l'obligèrent à se rasseoir. Elle se mit à pleurer.
C'était effectivement Auguste qui revenait plein d'espoir. Son cerveau était plein de la pensée de celle qu'il aimait; il ne se fût point étonné si, en passant, dans la voiture qu'il venait de croiser, il avait aperçu une femme ressemblant
à Adèle; il voyait Beau-Sourire partout. Il était bien assuré, au reste, que ce ne pouvait être elle; la femme était tout échevelée, les vêtements en désordre.
Il arriva à la porte et descendit; l'homme, lui montrant Jeanne toujours anéantie, dit à mi-voix :
— Voici sa mère.
Il sembla à Auguste qu'il l'aurait reconnue; sans ressemblera sa fille, elle avait des airs d'elle. Il s'avança près de Jeanne, tout rouge d'émotion, bien respectueux, balbutiant :
— Madame, je suis heureux...
La Belle Bordelaise sursauta et le regarda les yeux hagards; elle reconnut l'homme qui était venu chez elle. Elle tressaillit.
— Que me voulez-vous? Adèle...; ce n'est pas ma faute; je suis arrivée et n'ai pu empêcher les agents d'agir.
— Que me dites-vous là? fit le jeune homme qui pùlit aussitôt. Adèle est arrêtée !
Jeanne, toute tremblante de peur, répondit :
— Oui, d'un signe de tète.
— Oh ! madame, ce que vous avez fait là est indigne. Vous êtes une grande coupable; mais je la vengerai..., et prenez garde.
Et après cette seconde d'emportement, le jeune homme remontait en voiture et, s'oppuyant sur l'épaule de celui qui l'accompagnait, il fondit en larmes en gémissant :
— Oh! je suis bien malheureux! bien malheureux! 11 faudra que je la retrouve.
La Belle Bordelaise marchait au hasard, sans voir, entendant bourdonner la phrase d'Auguste dans ses oreilles :
— Vous êtes une grande coupable !
Il savait donc aussi; mais alors tout le monde savait son crime. Elle répétait :
— Je suis perdue!
Et, en passant devant la Seine, elle s'arrêta une minute, se demandant si elle devait se tuer ou fuir.
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