QUE LE CIEL EST BRILLANT, ET MON AME EST SI SOMBRE
Jeanne Cordier élait épouvantée; elle sentait sa raison s'envoler, elle était folle de peur. Mourir? Non, elle ne s'en sentait pas le courage. Elle était trop jeune et trop belle, elle voulait vivre. Elle était criminelle; son crime n'avait eu d'autre but que de lui rendre la vie libre, la vie facile, la vie à sa guise, le droit d'obéir à sa nature impétueuse. Et c'est à tout cela qu'il fallait renoncer... Non! non!
Revenant sur ce moment de faiblesse, elle se redressa en disant :
— Je lutterai.
D'abord il fallait sauver son enfant. Tant qu'elle avait dû injurier, menacer, châtier sa fille, elle n'avait rien ressenti. Jeune et belle, elle était jalouse de son enfant plus belle qu'elle. Elle était jalouse surtout de son enfant parce que, égarée, elle croyait que la malheureuse recherchait les tendresses de son amant. Mais elle savait maintenant que sa fille était une brave et honnête enfant, et elle la méprisait 1 L'homme était un misérable et elle l'avait adoré! Un sentiment nouveau naissait en elle ; elle se prenait à aimer celle qu'elle avait méconnue ; elle avait des frissonnements en pensant à ce qu'elle avait vu. Sa fille brutalisée, entraînée par des agents, traitée comme une prostituée, elle avait vu cela; et la criminelle n'avait pas osé se jeter sur les agents pour défendre sa fille; elle avait craint qu'en voulant la protéger on ne la prît, elle ; fuir avait été sa première pensée, mais elle s'en sentait incapable; elle ne pouvait pas laisser sa fille sous l'accusation du crime horrible qu'elle avait commis, et cependant elle n'était pas assez forte pour la sauver en se livrant elle-même.
— Laissez-moi..., laissez-moi... Pour qui me prenez-vous? (page 126).
Car tout était là. La liberté de son enfant tenait à la vérité déclarée par elle.
Et c'était dans le cerveau de la misérable une tempête. Sa raison peut-cire allait y sombrer. Elle courait sur les quais et les passants la regardaient ; elle le vit et redevint calme. Il fallait agir; elle ne jugea pas si cela était prudent; elle se rendit chez Rolland ; on lui dit qu'il était parti depuis quelques jours et qu'il était recherché par la police.
En entendant cette dernière phrase , elle faillit tomber.
16e Liv 16
On recherchait Rolland ; on savait tout alors, et sa fille n'était arrêtée peut-être que comme témoin ; peut-être pendant qu'elle était sortie était-on venu chez elle pour l'arrêter aussi. Elle se sauva sans savoir où elle allait; voulant s'éloigner de chez elle, elle marchait toujours sans savoir où elle allait.
Elle cherchait l'ombre, et la misérable ne trouvait qu'un gai soleil; elle marchait espérant ne plus voir autour d'elle les gens riant qui passaient, ne plus entendre ceux qui la remarquaient en disant :
— La belle fille; regarde-moi cet œil.
Oh! ce jour! ce soleil!
Et cependant il est si bien venu pour les bons!
Oh! le soleil!... Il vient sans façon, dès l'aube, embrasant les vitres, crevant les rideaux, faisant joyeusement scintiller les cadres dorés, que le temps a ternis..., incendiant la chambre; il parle de santé, de gaieté et d'amour.
Et, faisant miroiter sous ses rayons sa poudre d'or, il dit au pauvre gars qui dort dans son lit dur:
— Lève-toi, me voici !
Oh! c'est un généreux, le vieux père de la nature; quand il passe, il met de l'or sur tout ce qu'il touche; sous son regard, tout s'illumine.
Les vieux chênes noirs se garnissent de bronze doré, les portraits rient sous leurs cadres, les cheveux blancs s'argentent et les cheveux blonds se dorent.
Le poète nous l'a dit :
Dans le salon , quand il regarde, 11 rajeunit les vieux tableaux; Il fait chanter dans la mansarde Les enfants avec les oiseaux.
Aimé et chanté, il est bien venu partout, le vieux brûlant.
Au paradis, comme sur terre, On aime sa joyeuse humeur; Il est bien avec Dieu le père, Qui l'a fait son ambassadeur.
Le pauvre gars, il se sent revivre en recevant son heureuse visite; aussi il obéit vite, il se lève.
Si le soleil se contentait de jeter sa jeunesse autour de lui, il le bénirait.
Mais le lâche, le traître, il lui frappe sur le front... il lui monte au cerveau... et...
Alors, le pauvre garçon, il veut boire un peu de-cette atmosphère printanière..., il désire courir par les rues et les boulevards encombrés.
Mon Dieu! quïl les trouve jolies, les femmes qui font chanter leurs robes sur l'asphalte gris 1
Pour fêter la venue du soleil, elles ont quitté les fourrures et le velours. La taille enveloppée de dentelles transparentes, les cheveux pendant en anneaux sur les épaules, elles se promènent souriantes sous l'or de ses rayons.
Mon Dieu! qu'il les trouve jolies!
Les petites ouvrières qui envahissent le marché aux fleurs, marchant trois par trois, en taille, sans collerette, sans bonnet, exposant, insoucieuses, leur cerveau faible au feu turbulent du soleil de mars...
Bavardant, riant, jacassant, surtout agaçant les passants... et se grisant du parfum des premières fleurs.
Leurs poitrines, que l'air vicié des ateliers oppresse, se dilatent sous les caresses du vieil ami.
Mon Dieu! qu'il les trouve jolies!...
Les petits bébés qui dansent en rond ! qu'ils sont roses et frais ! comme on sent bien la vie et la santé sur leurs faces joufflues !
Quand le regard du soleil darde sur une maison :
D'abord, les rideaux se soulèvent un brin, un petit nez rose se montre, une haleine tiède ternit la vitre, un sourire achève le tableau et la fenêtre s'ouvre.
Les bancals et les boiteux mettent leur canne sous leur bras; les goutteux offrent de jouer aux barres; tout le monde rit, cause, chante.
Il voit — lui que la pauvreté tient à la gorge — s'agiter un monde nouveau, inconnu, où chacun tend la main, où chacun tend les lèvres.
Oh! le soleil, quel grand décorateur! Comme tout devient riche, beau, superbe sous son pinceau!
Fier, il marche, le bohème, l'œil joyeux, la face épanouie, aspirant à pleine poitrine cet air de bonheur qui l'environne, oubliant tout, le passé et l'avenir, souriant à tous et à toutes.
Convaincu que le soleil, qui rajeunit et embellit tout, lui accorde ses faveurs, il est grisé par sa chaleur et marche, marche l'œil rivé sur un point lumineux que son regard a peine à soutenir.
C'est encore le soleil qui, orgueilleux, darde, pour les répercuter, ses rayons sur une glace immense.
Comme une alouette aveuglée, il avance vers ce foyer éclatant, attiré malgré lui par ce feu qui ne réchauffe pas.
Quand il est devant la glace, il s'interpose entre elle et le soleil.
Don Dieu! rougissant, il recule confus et honteux.
Pauvre gars, qu'il est mal vêtu.
Les hardes crient misère, et le soleil, qui dore les autres, rougit son chapeau, blanchit son habit, dont les coutures montrent le fil et dont l'étoffe chauve est luisante.
Oh ! traître soleil ! traître !
Il s'en va, soucieux, alors pensant et se disant :
« Il est de beaux tableaux qui veulent un riche cadre ;
» Des toilettes qui veulent de belles femmes;
» Des fleurs qui veulent du soleil;
* Des femmes qu'un rayon embellit.
» Mais il est aussi des gens auxquels il faut l'ombre, et que la lumière montre, mais n'éclaire pas. »
Et la malheureuse Jeanne marchait toujours, poursuivie par cette clarté.
Elle marchait, et, sans savoir comment elle y était venue, elle se trouva devant sa boutique; il lui sembla qu'elle avait une allure tout autre, que les gens qui passaient la regardaient curieusement; elle n'osa entrer et se sauva, marchant droit devant elle; elle se trouva alors devant la préfecture de police. En regardant le monument, elle eut comme un soubresaut, et, là encore, il lui sembla que les soldats du poste, que les agents de service avaient les yeux fixés sur elle. C'était fini; elle n'avait plus ni calme ni bon sens; la fièvre la dévorait, la peur l'affolait..., et le soleil lui faisait peur. Que la nuit était longue à venir! Elle ne savait où aller; dans ses oreilles bourdonnait constamment l'imprécation d'Auguste de La Saussoye :
— Vous êtes une grande coupable!
Ainsi sa fille avait tout dit à son amant; car, pour Jeanne, Adèle n'avait pas un fiancé, elle avait un amant; jugeant les autres par elle-même, et incapable seule de résister à l'homme qu'elle aurait aimé, elle était convaincue que sa fille « chassait de race. »
Il n'y avait d'autre ressource pour elle que la fuite, et elle se sauvait. Elle arriva ainsi jusqu'au jardin du Luxembourg. Là, se trouvant seule dans une aliée, elle s'assit sur un banc, cherchant à remettre un peu de calme dans ses idées, à voir bien nettement sa situation et à décider ce qu'elle devait faire.
Assise sur le banc, abattue, la tète basse, Lœil fixe, elle pensait; vainement elle voulait rester immobile, ses bras s'agitaient, ses mains tremblaient. Ce qu'elle voyait se dresser devant elle, c'était l'accusation/
On savait tout; sa fille, ayant toutes les raisons pour cela, allait la déshonorer; déjà Rolland était accusé, arrêté peut-être, puisqu'elle ue l'avait pas vu. Ou savait tout et on la cherchait.
Le soleil était chaud, et elle frissonnait; elle tremblait la fièvre, et son front était mouillé par une sueur froide. On la poursuivait, on la eherchail.Déjà le malin elle avait pensé à mourir, mais, malgré elle, l'instinct vital réagissait, et elle disait :
— Non, non! je veux vivre !
Après une grande heure passée ainsi, elle se dompta, et, envisageant plus froidement sa situation , elle l'établit nettement en se demandant ce qu'elle devait faire.
Elle avait été dénoncée, — elle le croyait, — on était à sa recherche. Rolland était arrêté; elle ne l'aimait plus, elle le jugeait ainsi qu'il le méritait, et elle se disait qu'il avouerait le crime en le rejetant sur elle. C'est alors seulement qu'elle pensa que lui n'avait rien fait; c'était elle, elle seule qui avait empoisonné son mari. Rolland avait dirigé, conseillé, mais comment prouver cela: ce n'était plus possible, puisqu'elle avait nié ses relations avec lui, puisqu'elle avait laissé supposer, dans ses interrogatoires, qu'il était l'amant de sa fille; or, Rolland l'accusant et sa fille l'accusant à son tour, c'était fini, elle était perdue.
Oh! comme la haine venait maintenant remplacer l'amour! — c'est à ce point qu'elle ne pouvait croire qu'elle avait jamais aimé cet homme.
Il fallait envisager la situation sous son côté terrible. — Elle était poursuivie, elle devait se soustraire aux recherches; elle avait peu d'argent sur elle; avec quelques bijoux, c'était tout ce qu'elle possédait, — car il ne fallait pas penser à aller au café, qui devait être bien surveillé.
La nuit venait, c'était déjà une protection, et la fraîcheur du soir lui donna un peu de courage. Où allait-elle aller? C'était la grande question. L'hôtel, c'était dangereux. C'est là qu'on irait la chercher d'abord, dans les hôtels, où la police va à toute heure... Elle creusait son cerveau pour se trouver une amie; personne; depuis la mort de son mari, tout le monde avait semblé la fuir.
C'est à ce moment seulement qu'elle fit la remarque que la froideur de ceux qui l'entouraient datait de ce jour. On se doutait donc. Mais elle avait été aveugle, et tout cela pour lui, pour Rolland. Oh ! quelle haine elle ressentait!
Elle se promenait dans le Luxembourg, cherchant toujours. La nuit était tout à fait venue; on allait fermer les portes du jardin, il fallait sortir. Où allait-elle aller?
Tout ce qui était lumière lui faisait peur ; elle n'osait entrer dans un café, et avec le calme, la nature reprenant le dessus, elle avait faim ; puis elle était lasse. Elle se promenait autour de l'Odéon ; elle remarqua qu'un homme la suivait; elle eut peur, elle pressa le pas. L'homme la suivait toujours.
Elle ne se tenait plus debout, elle titubait en marchant; c'était l'agent, elle n'en pouvait douter; la fuite n'était pas possible, car il était tout à fait derrière elle. C'était fini, elle était prise.
Elle voulut éviter le scandale d'une arrestation dans une voie fréquentée, et elle se jeta dans une petite rue. L'homme l'y suivit.
Prête à tomber, elle s'arrêta, s'appuyant sur le mur , elle s'attendait à sentir la main de l'agent s'appuyer sur son épaule; elle se rendait. Elle sentit qu'on lui pre-
nait la taille; elle était si surprise, qu'elle ne résista pas, qu'elle ne dit pas un mot. L'homme la prit dans ses bras, l'embrassa, et c'est alors seulement qu'elle l'écarta faiblement en disant :
— Mais que faites-vous donc, monsieur? que me voulez- vous?
— Je veux vous dire que vous êtes belle; je veux vous dire que vous avez des yeux qui m'ont tout bouleversé, que...
— Laissez-moi..., laissez-moi... Pour qui me prenez-vous?
— Oh ! ma chère enfant, ne vous y trompez pas. J'ai vu que je vous faisais un peu peur, j'en ai profité... Mais je ne vous juge pas mal pour cela..., au contraire... Si je vous ai fâchée, je vous en demande bien pardon.
Jeanne regarda seulement alors celui qui lui parlait; c'était un beau garçon de vingt-quatre à vingt-six ans, grand, robuste, beau, un blond aux yeux bleus, au visage gai, à l'air bon.
Cela la rassura.
— Ma belle amie, voulez-vous me permettre de vous offrir le bras; le temps de causer avec vous pour vous prouver que je vous juge bien.
Est-ce que la nature de Jeanne s'éveillait? Est-ce que cette aventure de rue tentait son cerveau dépravé? Elle sourit à l'homme, et lorsque celui-ci, un peu en la forçant, l'obligea à lui donner son bras, c'est à peine si elle lui résista...
Il l'entraîna en lui disant des choses folles; il l'adorait comme ça tout d'un coup, de l'avoir vue passer sous les arcades de l'Odéon; elle avait des yeux à nuls autres pareils! Et c'était vrai; ses yeux avaient des lueurs de fièvre, ses joues étaient roses; de sa course, il restait en elle un air las et chiffonné qui la rendait tout à fait séduisante.
Lorsqu'il la ramena vers la rue Dauphine, elle semblait gênée par les lumières. Le jeune homme le remarqua et lui dit :
— Vous avez peur?
— Moi? oh non!... fit-elle vivement.
— Vous paraissez craindre de rencontrer quelqu'un. Elle frissonna et dit vite :
— Eh bien ! vous me demandiez tout à l'heure ce que j'avais à trembler ; la vérité, la voici... Je suis mariée...
— Eh bien! mais c'est charmant...
— Mon mari... me bat... Je me suis sauvée...
— Vous en cherchez un autre... Me voilà...
— Non... Vous plaisantez..., et j'ai peur en restant dans la rue.
— Je vais vous protéger... Nous allons rentrer chez nous...
— Oh ! monsieur...
Une heure après ils soupaient ensemble, et, sortant de souper, le grand blond
emmenait la Belle Bordelaise, bien convaincu que la pauvre femme, à la suite d'une querelle, abandonnait le toit conjugal.
Jeanne n'obéissait ni à son cœur ni à ses sens. Jeanne se sauvait; elle venait de trouver ce qu'elle désirait, et, coûte que coûte, elle payait de sa chair...
Elle était libre! elle ne trompait personne; elle n'aimait plus rien qu'elle, elle se protégeait en acceptant un gîte certain, où on n'aurait pas l'idée de la venir chercher.
Lorsque la malheureuse se trouva dans la chambre de celui qui l'emmenait, elle parut rassurée, et le grand blond, attribuant son mouvement de satisfaction à un autre motif, la prit dans ses bras et voulut l'embrasser. Mais aussitôt elle se recula, le repoussant brutalement, à ce point que le jeune homme en resta tout stupéfait.
— Eh bien! qu'est-ce que tu as?
Elle eut conscience de sa situation, et elle sourit en disant :
— Oh! si vous saviez ce que j'éprouve en ce moment! Ce que je fais est indigne.
— Pourquoi donc? Ton mari te bat, tu le quittes: quoi de plus simple? Jeanne se tut. C'était l'histoire qu'elle avait contée ; il fallait tout subir si elle
voulait se sauver, car c'était en ce lieu seulement qu'elle était en sûreté.
Si misérable qu'elle fût, jamais elle n'avait pensé en arriver là. Qu'était-elle devenue, l'indigne; à quel degré arrivait-elle! Fille légère, femme infidèle, épouse criminelle, mère sans âme et enfin fille, fille!
— Oh! cela était atroce, et elle ne pouvait y échapper; il fallait s'abandonner, il fallait se livrer pour échapper à ceux qui devaient la poursuivre.
L'homme qui l'avait emmenée avait pour elle certains égards; assurément il croyait à la fable qu'elle avait racontée..., mais elle était à lui...
Lorsqu'au milieu de la nuit elle se dressa sur le lit, car elle avait vainement cherché le sommeil, l'homme qui l'avait emmenée dormait. Elle pensa, et elle se mit à pleurer.
C'était épouvantable ce qu'elle avait fait; elle aurait dû mourir.
En se tuant, elle écrivait une lettre qui justifiait son enfant et livrait à la justice le misérable auquel, à cette heure, elle attribuait tout. Non, elle avait été lâche, et sa lâcheté l'avait fait descendre plus bas qu'elle n'avait jamais été.
Elle ne pouvait rester ainsi; ce lit lui brûlait la peau, cet homme endormi près d'elle lui répugnait; et puis, elle était tourmentée sans cesse par cette pensée que sa fille était enfermée, qu'un juge allait l'interroger et qu'elle répondrait :
« Ceux qui ont tué mon père?... C'est ma mère et son amant... »
Non, non, il ne fallait pas cela; elle serait perdue, mais elle voulait sauver sa fille; est-ce qu'elle existait, elle, désormais? Le vice, la débauche, le crime la rejetaient de la société... Qui consentirait à la voir?... C'était fini...
L'homme ronflait... Elle se leva...
Le noir qui envahissait la chambre emplissait son âme; elle se leva, ayant pris une grande résolution : elle voulait mourir, mais elle voulait sauver son enfant...
Sans bruit, elle s'habilla, et elle sortit de la chambre en disant :
— J'aurais dû me décider avant et m'épargner cette dernière souillure... Elle descendit l'escalier toute frissonnante de fièvre; lorsqu'elle se trouva
dans la rue, elle regarda autour d'elle, redoutant les agents ; elle ne voulait pas être prise ; elle voulait se livrer.
La rue était déserte ; elle marcha, et elle pensait :
— Je suis résolue à sauver ma fille et à livrer l'homme qui m'a perdue : celui-là est la cause de tout. Je vais rentrer chez moi ; les agents doivent y être postés, on me prendra... Je me livre; on m'emmène en prison; dès le premier jour on m'interrogera; je demanderai à être confrontée avec ma fille et avec Rolland... Alors...
Et la misérable marchait sans s'apercevoir qu'elle parlait haut :
— Alors, je dirai :
« L'assassin! c'est lui, c'est cet homme, c'est cet homme qui m'a prise par mes vices, qui m'a rendue malhonnête, que j'ai aimé et qui a fait de moi sa complice. Ce qu'il voulait, c'était la petite fortune que mon malheureux mari avait gagnée. Prenez-le, punissez-le; je suis sa complice, je me livre également. »
Et alors je me retournerai vers ma fille, je m'agenouillerai devant elle et je lui dirai :
« Adèle, je suis une misérable, pardonne-moi... »
Puis, au juge je dirai :
« Laissez-la, elle est innocente... »
Et cette action rachètera le passé...
Elle marchait toujours ; elle eut des frissonnements en ajoutant :
— Alors, Rolland livré, certaine qu'il sera puni, ma fille sauvée, rendue libre, pouvant se marier à celui qui l'aime, je me ferai justice moi-même; je me tuerai dans la prison... Eh! mon Dieu! la mort vaut mieux que la vie de tourments, de malheur et de mépris que je trouverais...
Et, relevant la tête, elle ajouta :
— J'ai eu le courage de tuer les autres..., je me tuerai bien... Ohl je me méprise tant!...
Jeanne était arrivée rue Saint-Denis; il faisait petit jour. Elle se redressa, voulant faire face au danger; cette fois, elle cherchait le jour. La boutique était encore fermée, mais à travers les interstices des volets on voyait de la lumière. Elle eut une crispation et elle dit :
Ii lui expliqua en quelques mots le but de sa visite (page 131).
— Ah! ils sont là, ils guettent. Allons, je me livre 1 Et tirant une clef de sa poche, elle entra.
Elle vit la servante qui, endormie, accoudée sur une table, s'éveilla et dit avec joie :
— Ah! vous voilà donc, madame! Oh! que nous avons eu d'inquiétude! Jeanne resta tout étourdie. Elle était libre, elle était chez elle! Elle n'était
donc pas accusée!
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