OU ESTELLE
Malgré les conseils de celui qui l'accompagnait, Auguste de La Saussoye, en revenant de Passy, voulait absolument se rendre à la préfecture de police pour réclamer Adèle. Il était impossible que la jeune fille fût ainsi incarcérée de par le caprice d'une mère monstre qui l'avait abandonnée et même repoussée.
Auguste était fou de désespoir. Le malheureux garçon, qui se contentait de la place humble qu'il occupait, qui n'avait pas osé faire une démarche pour changer sa situation, se trouvait tout à coup transformé.
Pour Adèle, il était prêt à tout, il parlait d'aller trouver le préfet de police, de s'adresser au ministre ; un peu plus, il se serait adressé à l'empereur.
L'homme d'affaires plus calme lui disait :
— Nous avons été joués par Mme Cordier, c'est sur votre conseil que j'ai agi; je ne voulais pas lui donner de renseignement sur sa fille.
— Voyons, monsieur Butin, est-ce normal? est-ce possible à penser qu'une femme, dans la situation dans laquelle celle-ci' se trouve, refuse son consentement à sa fille; et, pensant qu'elle ne refusait que pour se faire prier, lorsque je vous conseillais de lui indiquer la demeure de sa fille, n'était-ce pas raisonnable?
Je ne désirais et ne pensais qu'une chose, c'est que cela lui donnait le moyen d'un raccommodement avec son enfant. La mère se remettait avec sa fille... Pouvais je penser qu'aussitôt elle irait chercher la police pour faire enfermer sa fille?
Est-ce que la raison, le bon sens peuvent faire supposer cela?
— Je vous avais prévenu que cette femme était singulière, qu'elle m'avait parlé de sa fille d'une étrange façon.
— Vous m'avez dit cela d'abord, mais non lorsque vous l'avez vue la seconde fois.
— C'est vrai; j'ai cru, alors, qu'elle était sincère; j'ai cru que véritablement elle était pleine d'affection pour sa fille; j'ai cru, enfin, qu'elle désirait autant que vous l'union que vous demandiez.
— Monsieur Butin, il faut agir. Je ne veux pas qu'Adèle passe la nuit dans
une prison. J'ai, Dieu merci! quelques amis influents; nous nous adresserons à eux; il faut qu'elle soit libre, il le faut, je le veux.
M. Butin hochait la tête. L'autorité maternelle n'était pas discutable; l'enfant, car Adèle était considérée ainsi, s'était sauvée de chez ses parents ; on la prenait et, pour punir l'escapade, on avait le droit de la faire enfermer.
A ces raisons, exposées par son conseil, Auguste répondait par des négations. Adèle n'avait pas pour sa mère un grand respect; or, c'est que celle-ci était méprisable, car ce qu'Adèle pensait était juste, ce qu'elle faisait était bien.
De la discussion, il advint que le père Butin, cherchant un point attaquable, demanda :
— Est-ce que la jeune fille a un subrogé tuteur?
— Que me demandez-vous là?...
— Lors de la mort de son père, un conseil de famille a dû nommer un subrogé tuteur, lequel a dû donner son consentement pour réclamer l'incarcération de l'enfant; la mère seule n'aurait pu agir.
— C'est cela ! exclama joyeusement Auguste ; c'est cela, elle agit contre son droit. Adèle n'a pas de subrogé tuteur; elle a fui la maison paternelle la nuit de la mort de son père; sa mère n'a pas d'autorité sur elle. Monsieur Butin, je vous
'en prie, venez avec moi à la préfecture de police, nous allons la faire sortir, l'arracher des mains de cette marâtre.
Et le jeune homme était désolé; il était si triste, si malheureux, que le père Butin n'osa pas protester; il feignit d'être de son avis et lui dit :
— Je suis prêt, mon ami, allons à la préfecture.
Aussitôt arrivé, Auguste de La Saussoye monta dans le bureau d'un de ses amis, employé supérieur; il lui expliqua en quelques mots le but de sa visite. Le voyant si bouleversé, les yeux rouges, encore humides de larmes, l'ami s'empressa de se mettre à sa disposition.
— Assurément, dit-il, cela est sans importance, attendez quelques minutes et je vais faire mettre la personne en liberté.
Auguste, heureux, attendait; il était absolument certain qu'on allait lui ramener la jeune fille. Au bout d'un grand quart d'heure, son ami revient et lui dit :
— Je n'ai pas trouvé ce que vous me demandez ; il n'y a pas eu d'arrestation de ce genre ce malin. On n'a pas remis au Dépôt la personne que vous réclamez.
— Mais alors, qu'est-ce que cela veut dire?
— Je ne puis vous renseigner à ce sujet. Vous êtes certain de l'arrestation ce matin?
— Absolument.
— Sur l'ordre de la mère?
— Je suis arrive; la mère était encore là, et les agents venaient d'emmener
la fille.
— C'est curieux; j'ai vu tous les bureaux; il n'y a rien de semblable, il n'y a eu ce matin d'arrestation de femme qu'au criminel... rien en simple police.
— Mais, enfin, les agents que j'ai vus ne sont pas de faux agents !
— Vous les avez vus?
— Oui, dans une voiture, je l'ai vue, on l'emmenait; d'abord, car cela me semblait si impossible, je croyais m'être trompé, mais c'était elle.
— Vous me disiez que c'était sur Tordre de la mère?
— Je vous le répète, j'ai croisé la voiture dans laquelle les agents l'emmenaient, et en arrivant la mère était encore là; c'était elle qui avait assurément dirigé les agents; elle avait assisté à l'arrestation de sa fille.
— Vous l'avez vue?
— Mais je vous l'assure.
— Ah! cela est singulier. Je ne trouve rien de semblable ce matin... Voyons, monsieur de La Saussoye, je veux que vous soyez bien assuré que je me mets entièrement à votre discrétion. Veuillez me donner de nouveau les noms, je vais demander dans les bureaux.
— La jeune fille se nomme Adèle Cordier; elle demeure à Passy.
— Très bien; elle a été arrêtée à la requête de sa mère?
— Oui... et cela a dû être fait très rapidement, car ce matin encore elle ignorait son adresse. La mère, Mme veuve Cordier, a été obligée de venir ici pour la faire prendre; elle a dû partir avec les agents.
— Mais, fit en riant l'ami d'Auguste, vous pensez qu'on vient ici demander des agents comme on va chercher des commissionnaires; on a sa voiture à la porte, on les fait monter pour aller arrêter quelqu'un"? Mais il fallait un mandat d'amener, et il ne faut pas qu'une demi-heure, c'est le temps que vous déclarez, pour l'obtenir.
— Alors vous pensez que l'arrestation a été faite par de faux agents, que c'est l'œuvre de Mme Cordier?
— Je ne vous dis pas cela ; je vous demande si l'arrestation a été faite seulement sur l'ordre de la mère.
— Ah ! fit tout à coup Auguste de La Saussoye; il se pourrait que la mère ait, depuis deux mois déjà, fait rechercher sa fille; or, le mandat d'amener était délivré et elle est venue seulement donner l'adresse que l'on n'avait pas...
— Ceci serait possible; mais l'exécution, moins d'une heure après... c'est bien singulier... Mon ami, voulez-vous m'accorder encore quelques minutes'? Je vais aller au bureau de la sûreté, je saurai les ordres d'aujourd'hui et vous serez renseigné.
— Allez, allez! Je vous en prie.
Et Auguste était presque rassuré; assurément, l'arrestation de Mlle Beau- Sourire était illégale; c'était la mère qui avait fait enlever sa fille; alors plus de prison, plus de tourments. Cela devenait une question familière à traiter avec la mère, et il était convaincu qu'il réussirait à la décider.
Au fond, cela était absolument logique et moral.
La jeune fille s'était sauvée de chez sa mère. Dès que celle-ci savait où elle était, elle ne cherchait qu'une seule chose, la faire revenir chez elle; et elle simulait une arrestation pour réussir.
Cependant, c'est très anxieux qu'il attendait le retour de son ami.
Celui-ci revint pour lui dire avec découragement :
— Je n'ai rien pu savoir, ou du moins je n'ai pas vu ce nom-là. Tantôt, lorsque le chef de la sûreté sera là, je le lui demanderai, et, si vous le voulez, je vous ferai aussitôt parvenir sa réponse.
— Eh bien, c'est cela, se hâta de dire de La Saussoye..., car il avait peur qu'on ne vît un délit dans l'action de la mère.
Pour Auguste, maintenant, c'était certain, Adèle n'était pas arrêtée, Jeanne Cordier l'avait fait enlever; et il avait hâte de partir, convaincu qu'il allait la retrouver chez sa mère.
Il serra la main de son ami en disant :
— Eh bien, c'est cela, je compte sur vous, envoyez-moi deux mots.
Le même jour, Rolland, assis entre deux agents dans un compartiment de seconde classe, revenait à Paris.
Ah ! que son visage était loin d'avoir l'expression qu'il avait lors du départ, au milieu du groupe d'artistes qui l'accompagnaient.
Placé dans un coin, ayant un agent à côté de lui, un autre devant, il était pelotonné, la tête dans ses mains, tourmentant ses oheveux de ses ongles; il était sans force, il voulait penser, mais son cerveau était rebelle. L'heure allait sonner où, lasse de ses méfaits, la société allait lui demander des comptes; où ses victimes, ses dupes allaient réclamer la réparation de ce qu'elles avaient souffert.
On était en automne, les soirées étaient plus froides, Était-ce de cela qu'il tressaillait? était-ce de ses pensées?
Le temps était sombre comme ses rêves; le noir envahissait son cerveau; sombre la nature, sombre l'àme du misérable.
Ses yeux avaient des lueurs singulières; sa bouche était serrée sur ses dents qui grinçaient. Au moindre bruit, il regardait comme effrayé autour de lui; il ne rencontrait que le regard vigilant des deux agents qui semblaient se méfier de lui.
Rolland se persuadait qu'il avait été dénoncé.
La dernière fois qu'il s'était trouvé avec Jeanne Cordier, il lui avait trouvé un air singulier, et il était prêt à croire, il croyait même que c'était elle qui le livrait.
Et plein de rage, de haine, il pensait :
— Maintenant, c'est la lutte avec elle; c'est naturel... A l'amotir succède la haine. A l'heure où je crois ma vie assurée, où je crois que tout va réussir, tout s'écroule, et, tombé, voilà que l'on veut m'écraser. Ah! mais non; malheur à vous, vous en serez cause; j'ai vécu du mal, je ne changerai pas... J'en ai vécu... j'en vivrai ou j'en crèverai... Vous tuez les gens et vous voulez mettre ça sur le compte des autres; l'amant, le complice... en prison, et vous, bien tranquille auprès du feu, les pieds sur les chenets, parlant de lui en le méprisant. Vous menez la conduite la plus dépravée, vous ne savez pas devenir une femme, vous restez la fille... Mère, vous êtes jalouse de votre enfant... mais vous volez l'estime publique... Imprudente, oubliant ce que vous avez fait, vous renvoyez sur moi les argousins qu'on lançait sur vous... Je suis perdu maintenant, peut-être à cause de vous; mais si je suis perdu, je ne le serai pas seul... Imbécile! mais elle ne sait donc pas que je suis capable de tout! Je ne respecte rien, moi... Je n'ai pas de famille, pas de parents, pas d'amis; je n'aime personne, je n'aime les autres que pour leur arracher ma vie.
Ah ! tu verras, Jeanne, si je sais me défendre 1 Je vis pour jouir de la vie, non pour en faire jouir les autres... Cet assassin veut me perdre, elle sera perdue... Gare à qui se place devant moi. Tu es bien perdue, va... Après tout, ce n'est pas la mort que nous avons à redouter; si tu me donnes une chaîne, tu auras la
tienne.
Et comme il avait des tressaillements et des mouvements nerveux, comme son regard avait des lueurs étranges, les deux agents se rapprochèrent de lui; il s'en aperçut et il fit tous ses efforts pour devenir plus calme.
Quelques minutes après, le train entrait en gare; il montait en voilure avec les agents. Une heure après, la voiture entrait dans la prison de Mazas.
Au moment où elle s'enfonçait sous la voûte sombre, il entendit l'orchestre d'un bal voisin, près du pont d'Austerlitz, qui jouait sa dernière valse, les Éclats de rire. Là, seulement, il eut une honnête pensée; se jugeant, il dit :
— Va, paresseux, pourquoi n'est-ce pas au travail que tu as demandé la vie? En sortant de la préfecture de police, Auguste de La Saussoye dit à M. Butin
qui l'accompagnait :
— Nous allons aller chez la mère.
— Mais qu'espérez-vous d'elle?
— D'abord, des nouvelles.
— Vous n'avez donc rien appris?
— Non.
M. Butin était plus calme; il jugeait plus froidement la situation, et il lui dit :
— Cela est bien singulier; d'après ce que vous m'avez dit, l'ami auquel vous alliez demander des renseignements a une certaine situation à la préfecture; il
peut savoir; en vous répondant ce que vous me dites, il savait. Or, Mlle Cordier n'aurait pas été arrêtée, mais aurait été enlevée.
— Écoulez, monsieur Butin : mon ami, j'en suis convaincu, a fait tout ce qu'il lui était possible pour me renseigner, et il m'a absolument affirmé qu'il n'y avait point d'arrestation faite sur mandat d'amener à Passy.
— Alors, fit le conseil de M. de La Saussoye, la chose est absolument claire. J'ai été la dupe de Mme Cordier. J'ai cru à la promesse formelle qu'elle me faisait de vous donner son consentement. J'ai cru qu'elle trouvait dans la demande qui lui était faite un prétexte tout naturel pour revoir sa fille et se remettre avec elle en lui accordant ce qu'elle désirait. Au contraire, lorsqu'elle a eu l'adresse de sa demeure, elle l'a immédiatement fait arrêter et, probablement, l'a fait enfermer soit dans un couvent, soit dans une pension.
— Mais non, monsieur Butin, cela n'a pu être fait. Rien de ce que vous dites n'est possible. Aussi bien pour la faire enfermer que pour la faire ramener chez elle, dans les conditions où nous avons vu que cela était fait, il fallait une action judiciaire; mon ami me l'a encore déclaré tout à l'heure. Si ce sont des agents qui l'ont arrêtée, il leur fallait un mandat d'amener. Ce mandat, elle n'aurait pas encore eu le temps de l'obtenir.
— Mais enfin, dit l'homme d'affaires, arrivons tout de suite à la question de fait ; quelle est votre pensée alors?
— Elle est bien simple : c'est que la mère, dès qu'elle a su l'endroit où restait sa fille, qu'elle a vu la possibilité de la punir, a embauché quelques individus qui, se faisant passer pour des agents, l'ont arrêtée.
— Et pourquoi faire, mon Dieu?
— Pour la ramener chez sa mère.
— Mais la mère se trouvait à Passy lorsque nous y avons été; elle paraissait même consternée en nous voyant arriver.
— Mon Dieu ! cela s'explique bien facilement : elle venait assurément d'avoir avec sa fille une explication peu agréable.
— Cela me semble bien singulier, reprit l'homme d'affaires; cette femme avait un air, une voix, un accent de vérité qui m'ont frappé; j'entends encore la phrase qu'elle nous disait, paraissant redouter notre colère :
« Que me voulez-vous?... Vous cberchez Adèle?... Ce n'est pas ma faute..., je suis arrivée et n'ai pu empêcher les agents d'agir. »
Auguste de La Saussoye était méconnaissable. Ce n'était plus le même homme, et lorsqu'il répondait, M. Butin, son conseil, le regardait, étonné de lui voir celte crùnerie. Il disait :
— Tout cela est une comédie dont je ne suis pas la dupe; cette femme mentait; elle parlait d'agents pour faire croire à une arrestation Légale. La vérité, c'est que c'est elle-même qui a conduit et dirigé les hommes qui ont emmené sa
fille. Vous allez r»e dire qu'elle en avait le droit; je le sais bien; mais, en me parlant d'arrestation, elle mentait, et cela pour empêcher mes recherches; je suis absolument édifié à ce sujet, puisque mon ami m'a dit :
« Il n'y a pas eu d'arrestation ce matin. »
Or, c'est donc Mme Cordier qui est venue, non arrêter, mais chercher sa fille pour la ramener chez elle, et, j'en suis convaincu maintenant, c'est là qu'elle est.
M. Butin regardait le jeune homme ; il paraissait bien ne pas croire absolument à ce qu'il affirmait, mais, ne voulant pas le contrarier, il dit :
— Et que comptez-vous faire?
— Oh! mon Dieu, ce que j'aurais dû faire depuis le premier jour, ce que ma sotte timidité a empêché.
— Quoi donc?
— Aller voir Mm0 Cordier et lui demander une explication
— Oh! cette fois, fit en souriant M. Butin, vous avez absolument raison; si c'est là ce que vous voulez faire, je vais avec vous.
— Oui, monsieur Butin, vous allez m'accompagner; vous m'attendrez, parce que je veux avoir un entretien sérieux; vous comprenez que je dois apprendre les mystérieuses raisons de cette antipathie entre la mère et la fille. Il faut voir juste dans la situation; vous, monsieur Butin, qui êtes un homme logique, dites-moi quelles raisons sérieuses que la femme que vous avez vue, dont nous connaissons la situation , pourrait opposer à ma demande. Sans être riche, j'assure en me mariant l'avenir de ma femme. Maintenant, je vous ai tout dit et vous n'ignorez pas dans quelles circonstances j'ai connu Adèle, il y a là-dessous un drame qui doit être la clef de tout.
— Mllc Cordier ne vous a donc jamais raconté les motifs qui l'avaient poussée à celte tentative de suicide?
— Jamais.
— Mais vous avez pu, vous, en juger quelquefois?
— Jamais, jamais; maître Butin, ne parlons pas de cela. Elle m'avait fait promettre de ne jamais lui demander les raisons qui l'avaient poussée à cette extrémité. J'avais promis, j'ai tenu.
— Ainsi, nous allons maintenant chez Mme Cordier; votre conviction est que sa fille est chez elle?
— Non, je crois, au contraire, qu'elle n'est pas chez elle. Mais elle sait où elle est; c'est elle, c'est là ma croyance, qui l'a fait enlever et qui l'a fait conduire ou chez une parente, ou chez une amie, ou dans une pension. Mais je sais bien qu'elle n'est pas chez elle; la démarche que je vais faire est trop naturelle pour qu'elle ne l'ait pas prévue.
— Mais, enfin, qu'allcz-vous lui demander à cette femme?
— Vous le savez bien.
On fut obligé de la porter (page 141).
— Ce n'est pas cela que je veux dire... Dans quels termes, enfin comment espérez-vous obtenir ce que l'on vous a refuse? Vous étiez maître de la situation, la jeune fille était chez elle, c'est-à-dire comme chez vous. Elle n'avait aucune autorité, aucune force d'action, et elle refusait, elle n'a feint d'accepter que pour retrouver son enfant et en redevenir absolument maîtresse. Comment supposez-vous que, dans ces conditions, toutes à son avantage, elle accepte maintenant ce qu'elle avait refusé?
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L'argumentation serrée et pleine de bon sens de M. Butin rendit le jeune homme un peu confus. Cela était vrai; en se présentant chez Mme Cordier et en lui demandant : « Madame, où est votre fille? » il était naturel qu'elle lui répondit : « Ceci ne vous regarde pas; je ne suis obligée de dire à personne le lieu où je l'ai placée. » Insistant et disant : « Madame, nous nous étions fiancés, je viens vous demander sa main, » elle pouvait encore répondre : « Je m'en tiens, monsieur, à ce que j'ai dit, lorsque cette demande m'a été faite : je ne veux pas marier ma fille, elle est mineure, je resterai sa maîtresse jusqu'à sa majorité; jusque-là, personne n'a le droit de s'occuper d'elle. »
L'observation si simple de M. Butin avait donné à son cerveau cet état possible de la situation; et il se trouvait tout à coup arrêté dans sa fougue, un peu gêné pour aller à une mère qu'il savait être son ennemie, qu'il n'avait vue que le matin, et à laquelle il n'avait adressé que de mauvaises paroles, Mais, réagissant contre cette faiblesse momentanée, il dit :
— Qu'importe, advienne que pourra, je veux lui parler ; non, non, ce n'est pas possible! On ne m'enlèvera pas Adèle!
La voiture s'arrêtait à l'adresse qui avait été donnée. Aussitôt le jeune homme se sentit repris par sa timidité; il devint tout rouge; cependant, résolu, il descendit de voiture.
Avant d'entrer dans la boutique, il revint vers M. Butin et lui dit :
— Monsieur Butin, vous êtes mon conseil, soyez donc assez aimable pour venir avec moi ; vous me dirigerez.
Le vieil homme d'affaires connaissait son jeune client; il sourit et descendit aussitôt.
C'est lui qui le précéda.
La boutique était triste, vide ; la femme qui gardait la maison en l'absence de la Belle Bordelaise, seule, occupait une table ; elle se faisait une réussite.
En reconnaissant l'homme qui était venu le matin causer avec sa maîtresse, elle se leva bien vite. Lorsque M. Butin lui demanda :
— Nous voudrions parler à Mme Cordier, mademoiselle.
— Monsieur, je croyais justement que vous rentriez avec elle; elle est partie ce matin en même temps que vous, elle n'est pas rentrée depuis.
— C'est cela, fit rageusement Auguste, elle est allée la mener; je vous le disais
bien, pardié!
M. Butin le contint d'un geste, et, s'adressant à la jeune fille :
— Mademoiselle, savez-vous à peu près à quelle heure elle rentrera?
— Oh ! ma foi non, monsieur; jamais madame ne me prévient.
— C'est bien, mademoiselle, je vous remercie, dit M. Butin, saluant et se disposant à se retirer.
Auguste s'avançait, et commençant :
— Il faut que je...
M. Butin lui prit vivement les mains, l'attirant vers lui ; il se tut. La jeune fille demanda alors :
— Monsieur, si vous désirez voir madame, je puis lui dire que vous êtes venu, et lui fixer un rendez-vous.
— Oh! fit M. Butin, prenant encore le bras d'Auguste pour le faire taire, c'est inutile, mademoiselle; vous n'avez pas même besoin de lui dire que nous sommes venus.
Ils sortirent. Une fois dehors et remontés dans leur voiture, Auguste demanda à son conseil :
— Et pourquoi faites-vous cela? Pourquoi ne pas lui donner un rendez-vous?
— Mon ami, parce que, si nous devons obtenir d'elle ce que nous voulons, il faut la surprendre demain matin. Nous reviendrons.
Comme le jeune homme était désespéré, son vieil homme d'affaires le reconduisit jusque chez lui.
En arrivant, le concierge lui remit une lettre.
Voyant dessus le timbre de la préfecture de police, il se hâta de rentrer chez lui pour la lire.
Chez lui, enfermé, il ouvrit la lettre et lut :
« Mon ami,
» J'apprends à l'instant qu'effectivement une fille Adèle Cordier, dite Beau- Sourire, a été arrêtée ce matin — au criminel— sous une accusation épouvantable. Venez demain, je vous renseignerai. »
Le jeune homme, effrayé, pâlit ; en même temps, anéanti, il se laissa tomber dans un fauteuil.
La lettre lui échappa des mains.
Il murmurait :
— Oh! mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?