‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 15 sur 40 · O CALVAIRE · texte numérisé non relu

O CALVAIRE

De Passy à la préfecture de police, le voyage avait semble bien long à M1Ie Beau-Sourire, dans le fiacre, entre les deux agents qui lavaient maltraitée pour la prendre; elle était navrée.

C'était là qu'aboutissait toute une vie honnête, parce qu'elle avait été mal élevée, mal dirigée, et que cependant elle était restée honnête, parce qu'elle n'avait jamais failli, parce que, dans les circonstances les plus graves, elle avait courageusement lutté; que, dans un milieu indigne, elle était restée pure, — fleur éblouissante, s'épanouissant sur un fumier, — voilà où elle aboutissait...

Elle était arrêtée comme une fille publique, chez elle, en plein jour, par des argousins, des agents des mœurs; on l'avait presque portée dans la voiture, et on l'emmenait, où? Assurément dans une maison de correction.

Et qui avait demandé cela?

Sa mère ! . . .

Ah! sa mère était bien audacieuse après la lettre qu'elle avait reçue d'agir ainsi avec elle.

Qu'allait-elle faire? Fallait-il, pour échapper à la réclusion qui la menaçait, raconter l'épouvantable histoire? Devait-elle livrer aux juges celle à laquelle elle devait le jour? Ce fut d'abord sa pensée, mais celte idée traversa son cerveau comme un éclair, ce fut tout; sa tête retomba, des larmes vinrent à ses yeux, et elle dit :

— Non, non.

Il fallait tout subir; la pauvre enfant avait tant souffert déjà qu'elle accepîa la situation; écrasée, anéantie, elle pleura, car Adèle était absolument convaincue qu'elle n'était arrêtée que par la volonté de sa mère.

Pouvait-elle penser autre chose? Elle avait abandonné ses parents; sa mère la faisait chercher, la faisait reprendre, et, pour la punir, allait la faire enfermer. Cela était commun, cela devait être; malgré le secret terrible qu'elle savait, qui aurait dû arrêter sa mère et qui ne servait à rien, on avait passé outre : cela L'effrayait.

La voiture qui la conduisait entra à la préfecture de police, on la fit descendre; la malheureuse enfant était comme hébétée en se voyant toujours suivie des deux agents qui la traitaient comme la dernière des femmes. Elle ne pouvait s'expliquer qu'on considérât si peu une jeune fille, dont la faute, au fond, n'était qu'un mince délit.

On l'emmenait de bureau en bureau, l'interrogeant et lui parlant toujours sévèrement ; les gens autour d'elle avaient des mouvements répulsifs qu'elle ne pouvait s'expliquer.

On l'enferma dans une chambre particulière. Elle ne comprenait absolument rien; vainement elle cherchait à s'expliquer sa situation; aux questions qu'elle faisait, on répondait brutalement.

Elle passa là une épouvantable journée ; le soir seulement un individu vint et lui demanda :

— C'est bien vous qui êtes MUe Beau-Sourire ou du moins que i'on appelle ainsi; vous vous nommez Adèle Cordier?

— Oui, monsieur, fit-elle, espérant qu'on venait la délivrer.

— Vous demeurez à Passy?

— Oui, monsieur.

— Vous connaissez M. Auguste de La Saussoye?

— Oh! mais oui, monsieur, oui! exclama Adèle.

El elle attendit, regardant l'homme; mais celui-ci, au contraire, se retira en gémissant :

— Oh! mon Dieu, mon Dieu ! ah! c'est affreux.

L'homme partit, la porte se referma et la jeune fille, restée seule, regardait autour d'elle, inerte, cherchant à comprendre.

— Qu'est-ce que cela voulait dire? pourquoi s'éloignait-on d'elle ainsi? c'était épouvantable. 11 n'était pas possible que sa mère eût exigé un pareil châtiment.

Elle se jeta sur le lit qui était dans la petite cellule, et, désespérée, elle fondit en larmes. Elle était écrasée, elle se sentait sans force pour réagir.

Quelques heures après, la porte s'ouvrit; elle était toujours étendue sur le lit et pleurait; des hommes vinrent qui lui parlèrent grossièrement en remmenant; elle traversa encore une fois les grands couloirs humides pour arriver dans la cour de la préfecture où une horrible voilure attendait.

C'était la voilure qui sert à mener chaque jour du Dépôt à Saint-Lazare les filles arrêtées dans la nuit, la voiture cellulaire.

La pauvre Adèle n'existait plus.

On l'ut obligé de la monter, de la porler dans la petite cellule.

A partir de ce moment, pour elle ce fut comme un affreux cauchemar. Les femmes, placées dans les compartiments de la voiture, s'appelaient pour se reconnaître; des propos épouvantables s'échangeaient; puis elles se mirent à chanter

ensemble. Le garde avait protesté d'abord, mais, n'obtenant pas le silence, il les laissa faire. Cela dura tout le long du trajet, puis la voiture s'arrêta.

Elle était encore dans une geôle.

Adèle avait pensé qu'on la menait dans un couvent, que toutes les femmes qui l'entouraient, dont elle entendait la voix, les propos obscènes, les chants singuliers, étaient des jeunes filles punies comme elle, qu'on menait ou dans un couvent ou dans une maison de correction.

Lorsque, descendant de voiture, elle vit la cour étroite, les murs sombres, la grille, les soldats, des gens qui l'entraînaient, elle eut peur. Elle était en prison; elle eut une minute la pensée de résister. Elle ne voulait pas entrer; des gens la poussant, elle cria ; alors on la saisit, la bousculant ; on la porta, et elle entendit derrière elle les femmes qui, descendant de la voiture, riaient de sa rébellion. Elle entendit une phrase qu'elle comprit à peine et qui l'épouvanta :

— Elle est jeune, c'est la première fois qu'elle est 'planquée ; elle s'y fera.

Elle s'y faisait si peu, la pauvre enfant, qu'elle jeta un dernier cri, et, défaillante, elle tomba dans les bras de ceux qui la conduisaient. On la porta évanouie dans la chambre qui lui était destinée.

Quand M110 Beau-Sourire reprit ses sens, elle était étendue sur un petit lit de fer dans une chambre étroite dont la fenêtre était grillée ; une sœur de charité était à son chevet; effrayée, croyant être encore sous le coup d'un cauchemar, elle regardait autour d'elle, cherchant à s'expliquer où elle était.

Elle demanda à la sœur :

— Mon Dieu, madame, où suis-je donc ici?j La religieuse dit sèchement :

— Vous êtes à Saint-Lazare.

A ce mot, Mlle Beau-Sourire se dressa sur son lit et dit :

— Oh! les misérables! les misérables!

Ainsi, pour la punir d'avoir honnêtement agi, voilà ce qu'on avait trouvé : on l'enfermait avec les filles perdues, avec les voleuses; et c'était sa mère, la femme coupable, qui avait choisi cette punition. C'était sa faute, au reste ; elle avait prévu que sa mère agirait ainsi ; elle l'avait dit, on aurait dû la croire. Mais cela ne pouvait durer longtemps. Auguste allait s'occuper d'elle; et puis, elle s'étonnait de celte action de sa mère, après avoir reçu sa lettre.

Toute la journée elle resta dans le coin de sa petite chambre, car c'est une chose qu'elle remarquait avec satisfaction, on l'avait enfermée seule, on ne l'obligeait pas à la société de ses compagnes.

Le lendemain, on vint la chercher, on la fit monter en voiture; elle crut qu'on la changeait de résidence; on allait sans doute la mener dans une maison spéciale au cas pour lequel on renfermait.

On la menait au Palais de justice. Elle ne savait ce qu'elle y venait faire,

et elle s'en étonna; on lui fit suivre de longs couloirs pour la faire monter trois étages où, conduite par un garde de Paris, on l'introduisit dans un vaste cabinet. Devant un bureau deux hommes étaient assis, se faisant face. L'un, silencieux, l'observant et écrivant; l'autre, digne, froid, le ton sévère, qui, se tournant vers elle et ayant paru surpris et de sa jeunesse et de sa beauté, lui dit :

— Pour perpétrer l'odieux forfait qui vous est reproché, vous n'étiez pas seule, vous aviez un complice?

Adèle regarda celui qui lui parlait en manifestant le plus grand étonnement.

— Répondez. Si vous voulez attendre quelque miséricorde de la justice, ce n'est que par la loyauté de vos déclarations, le repentir de vos fautes que vous pourrez l'espérer.

— Monsieur, je ne vous comprends pas.

— Vous vous êtes sauvée de chez vos parents la nuit môme de la mort de votre père?

— Oui, monsieur.

— Quels sont les motifs qui vous ont contrainte à prendre cette résolution?

— Je ne puis les dire.

— Ah! nous y arrivons, fit le magistrat, en regardant son greffier et en lui indiquant qu'.il ait à souligner la phrase qu'elle venait de répondre. — Vous aviez à vous plaindre de votre père?

— J'adorais mon père, monsieur le juge, et je n'ai eu qu'à me louer de lui; si je suis restée une honnête fille, c'est à son exemple, à ses conseils que je le dois.

— Vous prétendez être restée une honnête fille?

— Je l'affirme, monsieur, fit-elle, toute rougissante.

— Ainsi, vous trouvez qu'on est honnête en se sauvant de chez ses parents pour aller vivre avec un jeune homme?

— Oh! monsieur, cela est faux. Je vis seule, je vis de mon travail.

— Vous appelez ça votre travail? Vous aimiez un homme qui venait ordinairement chez vous. D'une nature mauvaise, écoutant plus vos sens que votre raison, vous vouliez absolument vous marier, et votre père refusait son consentement, vous trouvant fort justement trop jeune, et l'homme que vous aviez choisi ne lui paraissant pas avoir les qualités d'un bon époux...

Mlle Beau-Sourire regardait avec ébahissement le magistrat pendant qu'il débitait monotonement sa longue phrase; puis elle demanda :

— Mais de qui me parlez-vous?

— Soyez donc sincère, et ne me demandez pas d'explications sur ce que vous comprenez; votre système de défense est mauvais.

— Monsieur, je vous jure que je ne vous comprends pas. Lorsque j'étais chez mes parents, on ne s'est jamais opposé à mes projets, car jamais je n'ai pensé à me marier, jamais je ne leur ai demandé chose semblable.

— Vous entendrez quelqu'un qui vous confondra.

— Mais de qui parlez-vous?

— De M. Maurice Rolland ; vous le connaissez celui-là?

— Moi, ce misérable... je...

— Ne niez pas, fille Cordier, nous savons qu'il était votre amant; c'est à cause de lui que vous vous êtes fâchée avec votre père. Cordier, voyant votre conduite indigne, chassa cet homme de chez lui et alors vous avez résolu de vous venger de votre père.

— Moi, fit-elle, commençant à comprendre.

— Votre père mettait un obstacle à vos désirs.

— Vous me dites que cet homme, ce Rolland, fut mon amant?

— N'essayez pas de nier... C'est avec lui que vous avez décidé de commettre le crime abominable.

Adèle était comme étourdie de ce qu'elle entendait ; elle avait des yeux hagards, elle passait les mains sur son front comme pour en chasser un nuage obscurcissant sa raison; elle ne pouvait croire ce qu'elle entendait; elle fit un effort et exclama :

— Mais, monsieur, vous me dites que c'est moi qui ai empoisonné mon père !

— N'essayez point de le nier, ce serait peine perdue, nous avons des preuves. Nous vous demandons si Rolland, votre amant, était votre complice, s'il vous a aidée dans l'œuvre abominable, ou...

Adèle avait résisté d'abord, mais elle sentit tout à coup le froid envahir son sang; elle vacilla quelques secondes et elle tomba raide sur le tapis.

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