L HONNETE M. ROLLAND
Rolland, nous l'avons vu, était persuadé que Jeanne était arrêtée, qu'il avait été dénoncé par elle ; se voyant perdue, elle le perdait, et il était résolu à user de représailles. Dès son premier interrogatoire, il vit qu'il s'était trompé. Seul il était arrêté; sa complice était libre, rien n'était perdu. Il nia éncrgiquement, surtout lorsqu'il s'aperçut que la justice n'avait aucune preuve en main. Tant que
... Et, surpris par un épouvantable orage, j'ai dû me meltre à l'abri (page U7).
la Belle Bordelaise serait libre, que l'accusation ne porterait pas vers elle, il ne risquait rien; celle-ci devait le défendre, l'accusation de l'un entraînant celle de l'autre. L'instruction dirigée contre lui ne portait guère que sur ses mauvais antécédents, et cela était bien insuffisant dans une accusation capitale.
On l'avait laissé quelques jours, après son arrivée à Paris, sans l'interroger. Il n'avait subi qu'un interrogatoire sommaire en arrivant, et il avait eu le temps de bien bâtir sa défense, se conformant en tout point à ce qu'il avait arrêté avec Jeanne. 19e Liv. 19
Il ignorait si Adèle Cordier avait été arrêtée, et cela le tourmentait ; lorsqu'il avait écrit sa lettre, il croyait, en lançant la police sur cette piste, la détourner de lui; il ne croyait pas qu'on irait le trouver jusqu'en Belgique. Si Adèle n'était pas arrêtée, il n'avait pas d'inquiétude à avoir, il pouvait, ainsi. que cela avait été convenu, faire planer sur elle de vagues soupçons.
Si Adèle était prise, il était disposé à tout, il se vengerait des dédains, du mépris et des menaces de la malheureuse enfant. La jeune fille avait entendu la conversation de sa mère et de son amant la nuit même de la mort de Cordier. Or, il était bien entendu avec Jeanne que cette nuit-là il était parti le soir avant la fermeture de la boutique.
Lorsqu'on l'interrogea, toutes ses réponses étaient préparées; il déclara donc qu'il était l'ami très respectueux de la Belle Bordelaise; il avait seulement jeté les yeux sur la jeune fille, car celle-ci le provoquait. On lui demanda s'il n'avait pas été question de mariage entre lui et la jeune Adèle. Il reconnut que c'était vrai et cet aveu lui coûtait.
C'est seulement en entendant la question qui lui était adressée qu'il comprit la faute commise ; en bâtissant avec Jeanne la fable d'un mariage projeté entre lui et Beau-Sourire, il n'avait pas voulu avouer à sa maîtresse qu'il était marié, et cela allait embarrasser ses déclarations, car le juge d'instruction lui dit :
— Comment se fait-il qu'un mariage était projeté entre vous et cette jeune fille puisque vous êtes marié?
— Monsieur, je n'ai pas dit que je voulais me marier, moi, je vous ai dit que M"e Cordier me parlait de mariage, mais jamais je n'en ai eu l'idée. Je n'avais pas besoin de raconter à tout le monde les malheurs de ma vie. Au contraire, je tenais à passer pour un célibataire, et vous comprenez, monsieur, que voyant une jeune fille qui voulait se livrer, il m'eût été difficile de la repousser, il m'était impossible de lui raconter à elle ma situation.
— Je ne vois pas pourquoi il vous était difficile de repousser les avances d'une enfant trop jeune pour savoir ce qu'elle faisait.
— Oh ! Adèle savait ce qu'elle faisait.
— C'était la fille de votre ami.
— Je n'ai pas dit, monsieur, que Cordier était mon ami, j'ai dit que je le connaissais.
Une autre fois, interrogé sur la nuit de la mort de Cordier, l'autopsie ayant démontré que Cordier avait été lentement empoisonné, mais que la mort était due à une dernière absorption plus forte que les autres, qui avait précipité la catastrophe.
Or, c'était pendant la dernière nuit que le crime avait été consommé.
On demanda à Rolland jusqu'à quelle heure il était resté chez Cordier. Il répondit sans embarras.
— Je me souviens de cela comme aujourd'hui. Le soir j'avais fait une partie avec des amis; je gagnais, et j'allai au comptoir où je plaisantais avec Beau-Sourire. C'est ainsi que nous appelions familièrement Adèle. Mme Cordier vint vers nous faire quelques reproches à sa fille, lui disant en s'adressant indirectement à moi, qu'elle n'aimait pas [qu'elle plaisantât avec les consommateurs ; qu'au lieu de rire elle devrait pleurer; que sa place serait plutôt près de son père. La jeune fille, furieuse, quitta le comptoir, semblant dire : « Quand donc serai-je libre de faire ce que je voudrai » Moi, ennuyé de l'algarade, je pris mon chapeau et partis. C'est le lendemain que j'ai appris, en voyant la boutique fermée, que le malheureux était mort. Du reste, je n'en fus pas surpris, on s'y attendait de jour en jour.
— Et cette nuit, vous êtes rentré chez vous?
— Je ne m'en souviens pas bien, maintenant.
— Vous disiez tout à l'heure vous rappeler cette nuit, comme si c'était aujourd'hui.
— Oh! mon Dieu, monsieur, en faisant quelques efforts de mémoire...
— Cela est nécessaire. Des gens interrogés, avec lesquels vous parliez le soir, ne vous ont pas vu sortir de chez Cordier ; et vous n'êtes pas rentré chez vous. Justifiez de l'emploi de votre temps.
L'accusation se précisait, et Rolland n'en parut pas embarrassé. 11 sembla se recueillir quelques minutes, puis se souvenant tout à coup, il dit :
— Je me souviens positivement, je suis sorti avant ces messieurs ; de là je suis allé dans un café tout à fait en face de la Halle.
— Mais vous sortiez d'un café où vous aviez consommé?
— J'allais rentrer chez moi, et surpris par un épouvantable orage, j'ai dû me mettre à l'abri. Je restai dans le café pendant l'averse ; puis, ennuyé de rentrer seul, je changeai d'avis et me décidai à aller passer la nuit chez une petite femme avec laquelle j'avais des relations passagères. C'est avec la même femme que j'étais à Spa.
— La personne qui vous accompagnait lorsque vous avez été arrêté ?
— Non, monsieur, la personne avec laquelle je suis parti de France se nomme Bien-Aimée, elle demeure rue de l'École-de-Médecine. J'ai passé la nuit chez elle le lendemain, j'y ai déjeuné et c'est la concierge qui nous a servis. Je dis cela pour indiquer un témoin.
— Ainsi vous affirmez ne pas être resté chez Mrae Cordier après la fermeture du café?
— Absolument, monsieur. Je vous répète que j'ai passé la nuit de ce jour et du lendemain chez MUe Bien-Aimée, qui pourra vous le déclarer.
— N'aviez-vous pas de relations avec Mlle Cordier?
— Moi, non monsieur... Je ne dis pas que je n'ai pas espéré en avoir. Le juge d'instruction le regarda fixement et lui demanda .•
— Nous avons des déclarations formelles qui disent le contraire. C'est vous qui avez fourni à la malheureuse le poison qui a servi à tuer son père?
— Moi, moi... Je voudrais bien entendre quelqu'un m'expliquer sur quoi s'appuie cette nouvelle accusation.
— L'accusation portée contre vous n'est pas nouvelle, vous le savez. Ce n'est pus la première fois que vous êtes accusé d'un fait semblable.
— Je n'ai jamais été condamné, monsieur. Vous faites allusion à une affaire dans laquelle je n'ai même pas été poursuivi. C'est ma femme qui a passé en jugement.
— Je sais cela... Vous êtes accusé d'avoir empoisonné Cordier, en aidant sa fi: le Adèle.
— Ah! ah! fit Rolland d'une voix forcée. Pour accuser quelqu'un, il faut une preuve.
— Nous allons vous en donner une.
Sur un signe du magistrat, on fit entrer dans le bureau Adèle Cordier. En la voyant, Rolland devint pâle. Adèle, en reconnaissant le misérable, eut un mouvement de répulsion.
— Fille Adèle, vous reconnaissez cet homme?
— Oui, monsieur, cet homme venait souvent chez nous.
— Quand l'avez-vous vu la dernière fois chez vous?
— La nuit de la mort de mon père... Il est resté jusqu'à une heure du matin.
— Qu'avez-vous à répondre, Rolland?
— Moi? que ce que dit Adèle est faux, absolument faux. Je vous ai dit, monsieur, que cette jeune fille avait tenté de m'attirer à elle, et c'est par dépit qu'elle m'accuse.
— Vous mentez, misérable! Ne m'obligez pas à tout dire... Mon père vous connaissait, et il avait raison en vous chassant de chez nous.
— Il aurait dû nous chasser ensemble.
— Ce que vous dites est odieux.
— Taisez-vous, fille Cordier, et ne répondez qu'à mes questions. Rolland nie s'être trouvé chez vous la nuit du crime; il prétend que c'est vous qui avez été chargée par votre mère de rester près de Cordier. Dites-nous dans quelles circonstances vous avez surpris Rolland.
— Monsieur, je venais de voir mon père sur l'ordre de ma mère ; dans la pièce voisine de la chambre, j'étais allée porter du linge ; j'entendis monter et je regardai qui venait. Je reconnus avec étonnement M. Rolland; je me cachai pour voir ce qu'il venait faire. Mon père était au plus bas. Je vis M. Rolland rentrer dans la chambre et s'avancer près du lit.
— Moi! exclama Rolland, qui d'abord était devenu livide en l'entendant commencer son récit et qui était tout stupéfait des derniers mots.
Il dit alors d'un ton singulier :
— Vous m'avez vu entrer dans la chambre de Cordier?... et votre mère, elle, ne m'a pas vu , elle.
— Ma mère, dit froidement Beau-Sourire, était en bas, occupée dans une arrière-boutique, et elle ne vous a pas vu monter; et vous êtes sorti par la porte de l'allée.
Cette fois, Rolland restait comme abruti; il dit encore :
— Vous avez vu ça, vous?... Vous avez vu ça?... Ah! vous avez un fier toupet!...
— Ainsi, vous affirmez toujours que Rolland a empoisonné Cordier?
— Monsieur, sur mon pauvre père mort, je vous jure que cet homme est son assassin.
— Rolland prétend être parti de chez vous avant la fermeture de la boutique.
— Non, monsieur, Rolland se cachait chez nous; il faisait la cour à ma mère et non à moi. Ma mère aimait mon père; c'était l'obstacle pour Rolland, et de ce jour la mort de mon père, déjà malade, fut résolue par lui. Voilà la vérité.
— Et votre mère souffrait la présence de Rolland?
— Ma mère est coquette; elle ne se rendait pas compte, j'en suis bien sûre, si Rolland lui plaisait ; elle l'écoutait comme toutes les femmes écoutent les galanteries. Voilà toute sa faute, et lui s'est cru encouragé. J'ai vu, monsieur, de mes yeux vu, M. Rolland verser une poudre blanche dans un breuvage destiné à mon père, et il l'a fait porter par ma mère.
— Mais votre mère était donc sa complice?
— Oh! non, monsieur. Pendant qu'elle s'occupait au comptoir, il a versé la poudre.
— Et vous n'avez rien dit à votre mère?
— Mais, monsieur, c'est cette nuit-là que je me suis sauvée, et c'est à cause de cela.
Et alors, avec prolixité, elle raconta ce qu'elle avait vu et ce qu'elle savait de Rolland, répondant à ses démentis par des affirmations dont l'accent de vérité ébranlait la conviction du juge d'instruction.
Rolland s'en aperçut; il eut un mouvement de colère et il injuria la jeune fille, l'incident servit MUe Beau-Sourire, car le juge tança vertement l'accusé, et la confrontation se termina tout en faveur d'Adèle.
Le lendemain, Adèle fut confrontée avec sa mère, et elle fut étonnée du changement qui s'était opéré en elle. Au contraire de ce qu'elle croyait, sa mère venait la défendre et suppliait les juges de lui rendre la liberté; un moment même, elle crut que sa mère allait déclarer que Rolland était coupable et que c'était de complicité avec elle que Cordier avait été empoisonné.
Adèle répéta alors ce qu'elle avait dit la veille, de façon que sa mère
comprît que c'était cela qu'il fallait affirmer. La Belle Bordelaise comprit alors qu'elle pouvait être sauvée ; il n'y avait pas de preuves contre elle, la déclaration de sa fille ainsi faite perdait Rolland, mais l'écartait de l'accusation ; elle répéta, en l'augmentant, ce qu'avait indiqué Adèle.
Lorsqu'on lui demanda pourquoi elle n'avait pas fait cette déclaration dès le début de l'instruction, elle dit que c'était assez d'une victime; elle ne voulait pas dénoncer un homme dans la crainte de le livrer au bourreau ; et puis c'était un gros scandale qu'elle avait voulu éviter. Si elle se décidait à parler, c'est qu'on avait arrêté sa fille, c'est qu'on portait sur elle cette épouvantable accusation. Maintenant elle voulait sauver son enfant en proclamant la vérité.
— La vérité, monsieur, je vous le déclare, la voici : Rolland m'aimait et il croyait que si je n'avais plus mon mari je lui céderais; il m'avait toujours dit qu'il était célibataire; au fond, il cherchait à vivre à mes dépens; car il n'avait pas plus d'affection pour moi que pour une autre; j'ai su par ma fille qu'il avait tenté de 'devenir violemment son amant. J'étais une femme légère, ses galanteries me plaisaient ; mon mari était toujours malade, et je ne dis pas que je ne pensais pas à Rolland; mais je ne savais pas que le misérable avait ces épouvantables desseins. Souvent, lorsque je préparais les potions de mon mari, il venait plaisanter, et il a dû profiter peut-être de cela pour commettre le crime.
— Vous deviez, madame, dès le premier jour, nous dire ce que vous dites aujourd'hui; vous dirigiez alors notre enquête, et nous avions des résultats immédiats, tandis que l'instruction s'est égarée.
— Monsieur, pardonnez-moi; j'ai eu tort, je le sais bien, puisque l'on accuse mon enfant... Et Adèle adorait son père, à ce point que j'en étais jalouse.
— Ainsi, vous êtes convaincue que votre fille n'avait aucune relation avec Rolland?
— Je le jure. Elle le haïssait; lui, au contraire, la recherchait. Je vais plus loin : si ma fille avait été capable de lui céder, je suis presque certaine qu'il aurait tenté sur moi l'œuvre commise sur mon mari, afin de rester avec elle maître de la maison.
— Mais comment receviez-vous un homme que vous jugez ainsi?
— C'est maintenant seulement que je le juge. Ce que je le vois faire, ce qu'on m'en a dit... Et accuser Adèle pour égarer la justice en se vengeant de ses refus!...
— La nuit du crime est-il parti de chez vous à la fermeture de la boutique !
— Non, monsieur; il est resté quelque temps après.
— Vous étiez seule avec lui?
— Non, monsieur. Ma fille était là. Je lui dis de monter près de son père, voir comment il allait, et je lui préparai la potion que je lui montais en allant me coucher. Mon mari allait plus mal ; je montai le voir. Je redescendis prendre
la potion; je croyais M. Rolland parti; en montant, je le trouvai dans l'escalier. Je lui fis une scène, croyant qu'il était là pour ma fille. C'est alors qu'il partit. J'étais en colère. Je vous ai dit qu'alors, je jugeais mal mon enfant; et ce soir, énervée par l'orage, je ne me connaissais pas, je la battis et la chassai. . — Votre mari se mourait pendant ce temps.
— Oh! ça, monsieur, je ne le savais pas, je ne le voyais pas si mal. Quand j'entrai dans la chambre, et que je le vis raide déjà, je me sauvai; j'étais seule dans la maison, il faisait un orage épouvantable, j'avais peur, j'éveillai tout le monde...
— Et vous n'avez pas pensé alors que la mort de Cordier était le résultat d'un crime?
— Jamais je n'ai eu cette pensée ; c'est vous qui me l'avez appris.
Et tout cela dit avec un accent de conviction, de sincérité, qui faisait le plus grand honneur au talent de comédienne de la Belle Bordelaise.
Mlle Beau-Sourire ne déclarait qu'une chose, c'est qu'elle avait vu Rolland tenant le poison à la main , c'est qu'il était près de la chambre de son père la nuit de sa mort et quelle s'était sauvée chez elle pour lui échapper, ne comptant pas sur la protection de sa mère, et redoutant le misérable.
Elle avait déjà raconté sa tentative de suicide, que l'enquête, immédiatement faite, avait affirmée ; déplus, elle déclarait que sa mère était la dupe du misérable; que sa mère, si elle s'était doutée du crime abominable qu'il consommait chez elle, l'aurait aussitôt chassé.
Après cette confrontation, plus calme, la Bordelaise rentra chez elle et Adèle fut ramenée en prison. Le soir même, une ordonnance de non-lieu était rendue en sa faveur et elle^tait mise en liberté.
Sa mère, avisée de ce résultat, était venue l'attendre à la porte de la prison. Lorsqu'elle sortit, elle alla au-devant d'Adèle, et voulut la prendre dans ses bras, l'embrasser, la remercier; mais la jeune fille la repoussa doucement en lui disant :
— Ma mère, pas plus qu'avant, maintenant, nous ne nous reverrons.
— Oh ! Adèle.
— Non, ma mère. J'ai pu vous sauver..., mais je ne puis vous pardonner... Et elle partit, laissant la malheureuse femme écrasée sous la honte et le
mépris.
Ah! cela était un châtiment aussi cruel que la prison. C'est sa fille qui la jugeait, qui la jugeait justement et qui la condamnait.