LES SUITES D UNE RENCONTRE
De ce jour, l'instruction marcha rapidement, absolument dirigée contre Rolland , celui-ci, voyant la tournure qu'avait prise l'affaire , après une scène violente qui avait eu lieu, refusait de répondre à toutes les questions qui lui étaient adressées ; il avait formellement déclaré qu'il ne dirait plus un mot que devant le tribunal ; il ne trouvait pas dans l'instruction assez d'impartialité. Au fond, c'est que Rolland ne pouvait rien dire sans s'accuser lui-même , et qu'il cherchait un système. En reconnaissant que c'était Jeanne qui avait empoisonné son mari, il se livrait, puisqu'il était le complice, et, à cette heure, il n'était pas bien certain que le tribunal apprécierait ainsi; il redoutait d'être jugé comme seul coupable, ayant entraîné la jeune femme inconsciemment, et il ne pouvait compter que sur elle; or, malgré ce qui s'était passé, il ne désespérait pas de voir Jeanne revenir vers lui, pour essayer de le défendre.
Toute sa haine était pour la jeune fille; oh! celle-là l s'il parvenait à sortir sain et sauf, il se réservait de lui faire payer cher sa dénonciation. D'abord il l'avait aimée et il n'avait pas réussi près d'elle, une chose que certains hommes ne pardonnent pas. C'était elle qui devait tout payer plus tard, car c'était elle qui était la cause qu'il était là. Ce qui avait encore plus chargé Rolland, c'est que la lettre qu'il avait adressée au parquet pour dénoncer la jeune fille avait été reconnue être de lui; c'était une charge terrible, elle prouvait que toute l'accusation portée était |fausse, et cela avait contribué à ce qu'on refusât de croire à ce qu'il disait.
Il demanda, voyant que son affaire allait bientôt être tout à fait instruite, à être confronté avec Jeanne Cordier. On le lui refusa ; mais celle-ci fut appelée pour être interrogée de nouveau.
Jeanne avait vendu le petit café de la rue Saint-Denis; elle vivait seule à Passy, espérant que sa fille reviendrait sur sa décision de ne plus la voir. Mais ce n'était plus la même femme; elle était toujours abattue, tremblante : elle s'isolait. Il était visible que cela ne devait être que passager; elle était dans l'état d'une convalescente. C'est que la secousse avait été terrible... Elle s'était crue perdue, et elle
— Eh bien, tu ne me parles pas de mon affaire? (pagiî 157).
n'était pas encore bien rassurée; tant que l'affaire ne serait pas jugée, elle avait tout à craindre; elle aurait voulu être bien loin, pendant ce jugement, mais il lui était défendu de s'éloigner; et ce qui n'était pas sa moindre appréhension, c'était de servir de témoin...
Qu'allait-il se passer? Si Rolland l'accusait violemment, aurait-elle, devant le tribunal, l'audace qu'elle avait eue dans le cabinet du juge d'instruction?... Elle se persuadait qu'elle serait forte, mais elle avait peur...
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Iu4 UNE MERE BELLE.
Elle était dans cet état de crainte constante, lorsqu'elle reçut un nouvel avis de se présenter au parquet, et ce n'était pas devant le même juge d'instruction : cela contribua à l'effrayer plus encore. Elle fit demander à sa fille si elle avait été également citée... Adèle n'avait rien reçu.
Qu'y avait-il de nouveau?...
C'est toute tremblante qu'elle se rendit au parquet... Introduite dans le cabinet du juge, elle eut de la peine à retenir un cri de surprise en le voyant. Sur un signe de l'homme, elle se contint... Celui-ci dit au greffier de le laisser seul avec le témoin...
La porte refermée, celui qui remplaçait le juge d'instruction lui dit :
— Comment, c'est vous qui êtes la femme Cordier?
— Oh! monsieur, ne me rappelez pas ça. Voyez ma honte!... C'est toujours à cause de cette épouvantable affaire... Ne me jugez pas ce que je ne suis pas... J'avais peur, je croyais, comme je le crois toujours, qu'on allait venir m"arrêter; je n'osais pas rentrer chez moi...
— Voyons..., fit le grand jeune homme, un peu étourdi de reconnaître dans celle sur laquelle il était chargé de prendre des renseignements de détail pour la rédaction de l'acte d'accusation la femme qu'il avait emmenée chez lui un soir..., ma chère enfant, il faut être sincère; nous nous connaissons un peu, vous n'avez rien à redouter de moi, au contraire...
— Que voulez-vous savoir?
— L'instruction, attentivement poussée, nous a fait supposer que, si vous n'étiez pas la complice véritable de Rolland, vous l'avez au moins laissé agir.
— Non, fit crânement Jeanne, comprenant qu'il fallait porter un coup décisif pour se mettre à l'abri, et se trouvant surtout avec une personne qui lui était favorable, je vais vous dire la seule chose que j'ai cachée.
— Dites.
— Rolland, je ne voulais pas l'avouer à cause de ma fille, Rolland était mon amant; du jour où mon mari est mort, je ne l'ai jamais revu, et lorsque l'on m'a dit que mon mari était mort empoisonné, j'ai accusé Rolland, c'est parce qu'il avait des relations avec moi, qu'il allait et venait à sa guise dans la maison, qu'il a pu commettre son crime.
— Ceci est grave, mais c'est la clef de tout, et il est probable que l'incident aurait été soulevé à l'audience; il vaut mieux le déclarer.
— Je vous ai tout dit..., j'ai si peur...
— Vous n'avez pas à avoir peur... si vous avez dit la vérité.
— Oh ! je vous jure que je l'ai dite...
Le jeune homme la regardait en souriant, et il lui dit tout bas :
— Ne crains rien, c'est moi qui suis chargé de faire l'acte d'accusation. Écoute, il faut \enir m'aider à le faire chez moi.
MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. loo
La Belle Bordelaise était toute rouge de confusion ; mais, en même temps, elle reprenait courage. Ce jeune homme pouvait absolument la sauver, il fallait qu'elle lut assez adroite pour lui raconter la version qu'elle avait imaginée eî qu'il était impossible à Rolland de combattre, et cela était des plus simples. Rolland était son amant. Cela s'expliquait, puisque son mari se mourait depuis des années. Rolland n'aurait jamais osé lui proposer le crime ; les soins qu'elle donnait à son mari depuis qu'il était malade prouvaient son affection pour lui ; elle trompait son mari, parce que sa nature de femme ne pouvait vivre sans un homme. Elle pouvait le tromper, mais elle eût refusé de le tuer. Or Rolland savait que le mari voulait le faire chasser; c'est alors qu'il avait conçu le projet de l'empoisonner. Mais elle n'avait jamais pensé seulement pareille chose.
Cela bien raconté, presque dicté, Jeanne était sûre de l'avenir.
Elle dit donc avec un embarras bien joué :
— J'irai, oui, la faute est maintenant commise.
— C'est cela, fit-il en lui prônant la main. Viens ce soir.
— Oui.
— Pas un mot maintenant.
Il sonna ; le greffier rentra.
— Asseyez-vous, je vais vous dicter.
Puis reconduisant Jeanne :
— Madame, maintenant cela nous suffit, si j'avais besoin de vous entendre de nouveau, je vous en aviserais.
Et elle sortit.
En sortant du cabinet du juge d'instruction, Jeanne était encore toute bouleversée, tout étourdie de la rencontre; au souvenir de la façon dont elle avait connu cet homme, le rouge lui montait au front, la honte lui piquait la peau, elle était donc née pour ne trouver d'aide et de soutien que par le vice.
Elle s'aperçut qu'elle avait dans la main une carte de visite, elle n'avait pas senti qu'il la glissait dans ses doigts, tant elle était émue; elle lut la carte pour savoir surtout quel était le titre de celui qu'elle prenait pour un magistrat et qu'elle trouvait de composition si facile. Il n'y avait sur la carte que le uom eî l'adresse sans profession :
StWt'un jOuljamrl
Rite de F Ancienne -Comédie.
Elle ne se souvenait même plus de la rue où cet homme l'avait emmenée: elle savait seulement qu'il demeurait dans le voisinage de l'Odéon.
Mon Dieu, est-ce que, à cette heure, elle se trouvait embarrassée pour revoir
ee grand jeune homme? Non; il était beau, il paraissait bon; après tout, elle était absolument libre d'elle, et cet homme devait la protéger, et elle avait besoin de trouver quelqu'un qui s'intéressât à elle; c'était pénible de vivre sans cesse avec la crainte, la peur, sans avoir jamais une consolation.
C'est que sa vie était bien changée, à la suite de la catastrophe, des propos qui avaient été tenus; la vie pour elle était devenue impossible dans le quartier des Halles; elle ne pouvait sortir sans se sentir sous les regards méprisants de ceux qui autrefois lui souriaient. Elle était belle, très belle; jusqu'alors elle n'avait été habituée qu'à la tendresse. D'ordinaire, on la recherchait, et elle sentait qu'elle était devenue un objet de réprobation; on la fuyait.
C'est alors qu'elle s'était hâtée de vendre sa boutique; il était temps, car les clients la désertaient, et elle était allée se cacher dans un petit appartement, à Passy. Elle avait espéré que sa iille reviendrait vers elle; mais Adèle l'évitait avec soin. C'était une vie lugubre qu'elle menait, seule, toujours seule, et n'ayant sans cesse dans le cerveau qu'une pensée : comment se terminerait la terrible affaire? Tout occupée par cela, elle n'avait de goût pour rien, elle ne faisait rien et ne se décidait à rien faire, attendant toujours la fin de ce procès qiii la rendrait maîtresse d'elle-même. Aussi, l'on juge facilement de quelle peur elle était prise lorsque seule chez elle, la nuit, ne trouvant pas de sommeil, elle envisageait avec eaîme et justice sa situation. Sa liberté ne tenait à rien.' A un mot, à une preuve, la moindre des choses pouvait surgir et la faire prendre et juger avec Rolland. Oh! à cette pensée elle avait des frissons, elle tremblait et la fièvre la prenait; elle ne pouvait dormir qu'au jour.
C'était un changement tout à fait pénible pour elle d'être passée de la vie active, bruyante, gaie, du commerce, à celle de la bourgeoisie vivant seule dans sa chambre, et seule forcément, elle avait peur de se lier; elle redoutait toujours de voir dans ceux qui la recherchaient non des amoureux, mais des agents ; elle se croyait surveillée.
Toute la fin de la journée, elle pensa à ce qu'elle dirait, et elle bâtit solidement son plan, afin de ne pas se tromper. Le soir venu, elle alla rue de l'Ancienne-Comédie. Ce n'est pas sans appréhension qu'elle frappa à la porte du petit appartement de M. Félicien Duhamel. Celui-ci la reçut dans ses bras, commençant l'interrogatoire auquel elle était prête par deux gros baisers. Elle se sentit plus forte, ce langage lui faisait moins peur.
Mais si M. Félicien Duhamel l'avait priée de venir le voir, ce n'était pas pour parler affaire. Assurément, M. Félicien pensait comme les employés qui, sortis du bureau, ne veulent plus entendre parler de rien; car il ne fit même pas allusion à ce qui occupait tant la Belle Bordelaise. Il lui demanda pourquoi elle s'était sauvée de chez lui, le matin, sans attendre son réveil; elle lui dit la vérité : elle avait peur de rentrer chez elle le soir, elle avait commis une faute
parce qu'elle n'avait plus sa tête à elle, le malirfelle s'était éveillée et avait eu honte, elle avait espéré que jamais de sa vie elle ne reverrait l'homme auquel elle s'était si facilement livrée; maintenant, c'était autre chose elle était libre, Duhamel savait qui elle était, elle ne se posait pas en vertu, mais enfin elle n'était pas ce qu'il avait pu la juger.., Félicien lui plaisait; elle ne demandait pas mieux que d'avoir un amant.
Et en disant cela par de longues phrases, elle pensait :
— Si je suis sa maîtresse, si je me fais aimer..., ça, j'en suis certaine, il me dirigera, il me défendra, il me sauvera enfin.
Et comme M. Félicien jouissait à ce moment de son indépendance de cœur, il fut convenu qu'ils s'aimaient comme cela tout simplement.
Mais, pour passer une nuit calme, Jeanne avait besoin d'être rassurée; et c'est elle qui, assise sur ses genoux : • — Eh bien, tu ne me parles pas de mon affaire ?
— Je n'ai rien à en dire... Le coquin est le dernier des misérables... Tu avais été choisir là un joli monsieur...
Et M. Félicien, ressentant déjà l'aversion que tout homme éprouve pour celui qui a été aimé de la femme qu'il aime, acheva :
— Il n'en est pas à son coup d'essai.
— Comment cela?... fit-elle toute pâle; car elle commençait à croire ellemême que c'était Rolland le seul coupable ; elle n'avait été complice que par son silence, et elle tremblait à l'idée de s'être livrée à un véritable assassin.
Alors Félicien lui raconta ce que nous savons des antécédents de Rolland, et il conclut en lui conseillant, puisque personne ne pouvait témoigner qu'elle avait été la maîtresse de Rolland, de ne pas le dire, cela ne servait en rien l'affaire et cela la déconsidérait aux yeux du tribunal ; il fallait s'en tenir au résultat de l'enquête et de l'instruction qui lui était favorable; elle n'était coupable que de coquetterie et de légèreté. Pour Rolland, sa culpabilité était absolument évidente, et l'on savait que son système était, s'il ne pouvait se sauver, d'essayer d'atténuer son crime par la complicité des autres. Mais ce qu'il dirait ne serait pas écouté; il était perdu par son passé, par ses antécédents. Il serait condamné sur cela, car au fond on n'avait pas de preuves, on n'avait rien trouvé ; la constatation de l'empoisonnement n'avait été que le résultat de l'autopsie. Or, son avocat, dit-on, plaiderait le suicide possible d'un malade en proie depuis deux ans à d'intolérables souffrances.
— Assurément, concluait M. Duhamel, tu es hors de cause, et tu n'as pas à te tourmenter; c'est une corvée d'ennui le jour de l'audience... Ce ne sera pas long; vous êtes deux témoins, toi et ta fille, et, s'il n'est pas acquitté, il sera condamné à peu de chose.
Un mot fit tressaillir la Belle Bordelaise, qui s'était tout à fait sentie revivre
lo8 UNE MÈRE BELLE.
en entendant son nouvel amant que, décidément, elle allait aimer beaucoup pour le bien qu'il lui faisait : c'était la possibilité de l'acquittement de Rolland, elle n'admettait pas cela. Rolland était coupable; elle devait être sauvée, mais Rolland devait être condamné ; elle ne voulait plus revoir cet homme dans sa vie.