‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 18 sur 40 · LE JUGEMENT · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT

L'instruction était entièrement terminée, et Rolland avait été visité plusieurs fois par son avocat; la communication des pièces lui avait été faite; de l'accusation, il y avait deux choses contre lesquelles il n'avait rien à opposer, ou du moins sur lesquelles ses dénégations auraient peu de poids. C'était le rapport des médecins d'abord, qui affirmaient la mort par un empoisonnement lent, qu'une dernière dose plus forte avait précipitée ; l'autre, la plus redoutable, c'était la déposition d'Adèle, car Adèle serait crue malgré tous ses démentis et malgré ses calomnies, peut-être à cause de cela. Il ne s'expliquait pas la sympathie dont chacun semblait être pris pour la jeune fille, qui, au début de l'affaire, était au contraire un sujet d'horreur. C'est par celle-là qu'il serait le plus cruellement atteint; aussi de quelle haine était-il rempli pour elle.

Il avait remarqué avec satisfaction que Jeanne, au contraire, ne l'avait pas accusé, et n'avait agi que dans son intérêt personnel, tout en ne le faisant pas à ses dépens, et cela modifia ses premiers desseins.

Après une étude approfondie de la cause, l'avocat crut pouvoir assurer à son client qu'il n'avait rien à redouter. Et cela rendit un peu de courage au misérable. Déjà il avait pensé à tenter une évasion; il se résigna à attendre le jour de l'audience.

Ce n'est pas seulement Rolland qui tremblait à l'idée de l'audience; MIlc Beau- Si h i rire en était certainement préoccupée.

Du jour où Auguste, désolé, revenait de chez sa mère pour apprendre l'arrestation de la jeune fille, le jeune homme n'avait pas perdu une minute pour faire délivrer celle qu'il aimait. Terrifié lorsqu'il avait été voir son ami et qu'il avait appris la grave et odieuse accusation portée contre elle, il connaissait trop celle

qu'il avait choisie pour fiancée pour ne pas être convaincu que cela était une infamie ou une erreur. Et ces démarches n'avaient pas peu contribué à faire faire une enquête plus minutieuse, à la suite de laquelle, la vérité s'étant faite, la jeune fille avait été mise en liberté.

Alors, Mlle Beau-Sourire, n'ayant plus de raison pour cacher les motifs qui l'avaient fait se sauver de la maison paternelle, raconta toute l'histoire à son fiancé; elle la raconta ainsi qu'elle l'avait racontée au juge d'instruction, disant la vérité, n'en retenant que ce qui était relatif à sa mère, qu'elle ne voulait pas accuser. Elle raconta, mais discrètement, que sa mère lui paraissait faible avec Rolland, que ce dernier avait fait sur elle une odieuse tentative, à quoi le jeune homme, furieux, avait répondu :

— Le misérable, si la justice l'épargne, je le retrouverai.

— Je ne veux pas que vous vous commettiez avec cet homme, jamais.

Ainsi qu'ils en étaient convenus avant l'arrestation, Mlle Beau-Sourire fut conduite chez la mère d'Auguste de La Saussoye. Mme de La Saussoye fut immédiatement prise au charme que Mlle Beau- Sourire répandait autour, d'elle. En quelques jours, Adèle se trouvait là mieux que chez elle; elle avait véritablement retrouvé une famille. Sur les conseils d'Auguste, on ne dit pas à la mère les derniers événements et on ne lui parla pas du procès.

Tous les deux jours, Auguste venait à Orléans voir sa jeune fiancée et faire avec elle les éternels beaux projets d'avenir.

C'est à cause de cela que vainement Jeanne Cordier cherchait à rencontrer sa fille dans Passy.

Le lendemain du jour où nous avons vu Jeanne chez M. Félicien Duhamel, l'homme qui était venu lui demander son consentement au mariage de sa fille, et qu'elle avait si sévèrement reçu, se présenta chez elle. Cette fois, il fut bien accueilli. Jeanne donna son consentement écrit, et dit :

— Monsieur, dites bien à Adèle que je l'aime, que je lui demande en grâce de ne pas me tenir rigueur... Dites-lui que je fais des vœux pour son bonheur...; dites-lui qu'elle oublie, car je souffre de ne pas la voir.

— Je le lui dirai, madame.

— Je n'ai plus de famille, je n'ai qu'elle au monde à aimer, et il sérail bien mal qu'elle me refusât la consolation de la voir quelquefois.

Cela était dit avec un tel accent de prière que l'homme en fut tout ému. Lorsque cela fut raconté à Mlle Beau-Sourire, elle eut un mouvement d'épaules qui montrait qu'elle ne croyait guère à ce repentir. Au reste, c'est au tribunal qu'elle se réservait de juger sa mère.

Le jour du jugement arriva; la cause n'avait pas fait grand bruit, et il y avait peu de monde; ceux qui étaient là encore ne connaissaient-ils rien de l'affaire dont les journaux n'avaient pas parlé. Rolland en fut satisfait; il était plus à l'aise.

Quand il parut, pâle, l'œil fiévreux, il y eut un mouvement d'étonnement dans la salle. Quel pouvait être le mobile qui avait dirigé le crime lâche de .l'empoisonnement pour un garçon si beau et qui paraissait si bon.

Dans le crime, on s'explique plus facilement pour l'homme l'attaque, la lutte, que cette lâcheté mystérieuse, l'empoisonnement. Après les questions d'usage, on passa à l'acte d'accusation. Il était beaucoup moins redoutable qu'il ne l'avait craint d'abord ; l'hypothèse du suicide y était combattue, mais, y étant soulevée, donnait une arme à la défense.

Lorsqu'on demanda à Rolland s'il reconnaissait avoir empoisonné son ami Cordier, il déclara hautement que Cordier n'était pas son ami; que le récit fait sur un projet de mariage était encore faux, puisqu'il était marié.

Sur le conseil de son défenseur, il devait se défendre sans aucune passion.

Aussi, lorsqu'il fut question de ses relations avec la Belle Bordelaise, dit-il :

— Non, monsieur le président, je n'ai jamais eu de relations avec Mme Cordier. Mme Cordier est très belle, très coquette; moi et beaucoup d'habitués du café nous plaisantions librement avec elle; les médisants ont vu dans mes galanteries une situation qui n'existait pas. Mme Cordier aimait son mari et elle était trop inquiète de son état, qui s'aggravait chaque jour, pour penser à une autre personne qu'à lui.

— N'avez-vous pas essayé d'en faire votre maîtresse"?

— J'ai essayé, c'est vrai; mais j'ai vu bien vite que Mme Cordier pouvait aimer à rire, à plaisanter, mais qu'elle n'irait pas plus loin.

— On vous a vu l'embrasser.

— Cela est vrai; mais si tous ceux qui l'embrassaient chez elle avaient été ses amants, il faudrait compter presque tous les clients. Je vous ai dit qu'elle était jolie et légère; or, assez souvent, on la surprenait en lui prenant la taille et en l'embrassant ; tant que ça ne visait qu'à une plaisanterie galante, cela passait ; mais si l'on insistait, elle se fâchait.

Lorsqu'il fut question d'Adèle, il dit franchement :

— C'est vrai, monsieur le président, M110 Cordier est très jolie; je fus très épris d'elle et je cherchais à en faire ma maîtresse.

— Vous cherchiez à faire une maîtresse de la fille d'un de vos amis.

— Mais je répète que Cordier n'était pas de mes amis. Je l'ai vu quatre ou cinq fois; il était toujours malade.

— C'est une maladie à laquelle vous avez contribué!

— Non, monsieur, non, je suis victime d'un complot, d'une vengeance; c'est faux. Je n'étais pas assez libre dans la maison pour y aller et venir à ma guise. Mais enfin quel aurait été le mobile de ce crime*? Je n'avais pas de relations avec Mme Cordier et son mari ne me gênait pas.

— Vous désiriez la fille?

— Mais je n'avais pas besoin pour elle de chercher à tuer le père.

Roland était livide, la sueur perlait sur son front (page 163).

— Le père n'aurait jamais consenti à vous la donner; il avait pour vous la

plus grande antipathie?

— Mais je n'avais pas à la lui demander ; si je recherchais Adèle, c'était pour

en faire ma maîtresse, puisque je suis marié.

— Vous ne l'aviez dit à personne?

Je n'aurais pas été me natter de ça ; celle qui porte mon nom est trop méprisable pour que je m'en occupe.

21e Liv.

— Ainsi, la mort de Cordier est naturelle?

— Nous l'avons tous attribuée à un suicide, car le pauvre homme souffrait énormément.

Puis, répondant à une nouvelle demande du président, qui lui demandait de justifier sa présence dans le voisinage du malade, la nuit de la mort de Cordier, il dit :

— Il y a là une erreur certaine, une confusion dans l'enquête ; je l'ai prouvé en indiquant les endroits où je me trouvais à l'heure où l'on prétend que j'étais dans les appartements de Cordier : j'étais avec MUe Bien-Aimée... Ce témoin est absent ; mais, monsieur le président, vous avez son témoignage écrit.

Le président lut la déclaration de MUe Bien-Aimée qui attestait que l'accusé l'attendait, à minuit, à la porte de son concert, qu'il avait soupe et passé la nuit et la journée du lendemain avec elle, qu'il était très calme, très gai même.

Cette lecture fit une visible impression sur le jury qu'impressionna plus encore la réfutation de Rolland, lorsque le président lui demanda encore :

— Mais, avant de partir de chez Cordier, n'êtes-vous pas monté au premier étage ?

— Oui, monsieur le président, j'étais au comptoir, je parlais à Mlle Cordier, je dis que je l'embrasserais bien; elle me répondait assez sévèrement.

— Vous avez dit, au cours de l'instruction, que c'était elle qui vous provoquait?

— C'est vrai, monsieur, mais sa mère était là qui nous regardait; or, elle se sauva, je crus que c'était pour me provoquer, je la suivis; c'est seulement à ce moment que je montai au premier, mais presque aussitôt Mme Cordier apparaissait et faisait une scène à sa fille; moi, je descendis et partis... Je crois qu'alors l'orage éclata, les femmes eurent de folles terreurs, et est-ce à cause de cela qu'aujourd'hui Mila Cordier, sur les sentiments de laquelle je m'étais mépris, croit que j étais encore dans la chambre, et se figura m'avoir vu; c'est-à-dire que l'orage grondant, le malade mourant, et cela après une violente scène de colère, les deux femmes ne voyaient autour d'elles qu'avec la peur... C'est ce qui explique également la fuite de Mlle Cordier.

— D'abord vous accusiez Mlle Cordier.

— Je l'ai cru quelque temps , comme il n'y avait qu'elle qui soignait son père, mais cela serait si épouvantable que je n'ai pas insisté, et je crois au suicide du malade.

— Vous l'aviez dénoncée par une lettre?

— Je nie absolument avoir écrit cette lettre.

— MM. les jurés apprécieront.

Alors commença l'audition des témoins. Lorsque Adèle se trouva devant la tribunal, elle regarda avec un souverain mépris le misérable, mais celui-ci soutint le regard avec calme. Cependant ses mains étaient crispées sur le banc et il

dépensait une grande force morale pour cacher son émotion. C'est que M1Ie Peau- Sourire était adorablement jolie; sa tenue modestement élégante, son air d'honnêteté avaient fait une vive impression, assurément elle allait être écoutée avec intérêt et avec sympathie. Lorsque le président lui dit d'expliquer les faits, elle déclara de nouveau.

— Monsieur, je renouvelle ce que j'ai vu : M. Rolland dans la chambre voisine de celle de mon père; je l'ai vu ayant à la main un paquet de poudre.

— Vous lui avez vu verser celte poudre?

— Non, monsieur, je n'ai pas (dit cela; j'ai dit que c'était ma conviction que c'était lui qui, avec cette poudre, avait empoisonné mon père, j'ai dit que ce jour, s'il avait cette poudre à la main, c'est qu'il venait pour la verser. Mais je ne l'ai pas vu faire.

— Vous avez été plus affirmative devant le juge d'instruction.

— C'est, monsieur le président, que je me serai mal expliquée ou que j'aurai été mal comprise. Je ne veux dire que la vérité et en l'atténuant plutôt, Au reste, je ne cherche pas à diminuer l'importance de ce que j'ai dit, puisque je déclare que ma ferme conviction c'est que M. Rolland est l'assassin de mon père, c'est que c'est lui qui, dans la nuit de sa mort, a apporté et versé dans la dernière potion le poison qui l'a tué.

Il y eut un grand mouvement dans la salle en entendant cette phrase dite d'un ton solennel, avec un geste qui en faisait comme un serment. Rolland était livide, la sueur perlait sur son front ; il aurait voulu crier, il ne pouvait parler, il aurait dit :

— Tu te venges, saleté, parce que j'ai voulu te prendre de force, parce que tu étais à moi sans la jalousie de ta coquine de mère. C'est elle qui est la coupable.

Mais il était contenu par son avocat qui le rassurait en lui disant :

— Tout cela ne tient pas, ce ne sont que des mots, il n'y a pas une preuve, au contraire. Sa déposition d'aujourd'hui détruit la déclaration de l'instruction.

Rolland était épouvanté; c'est que Mlle Reau-Sourire disait la vérité, elle y mettait bien un peu d'hypocrisie en déclarant qu'elle ne disait que la vérité en l'atténuant plutôt. C'était vrai, elle atténuait, mais au profit de sa mère; elle avait vu Rolland montrer fe poison à sa mère, puis il était descendu le verser, c'était Jeanne qui avait porté le breuvage à son père, — elle atténuait en ne racontant pas ce qu'elle avait entendu, mais tout cela ne profitait qu'à la Relie Rordelaise.— Et Rolland se perdait s'il cherchait à accuser Jeanne. Il s'en garda bien.

— Mais, pour se trouver près de la chambre de Cordier, comment Rolland était-il venu là?

— Demandez-lui.

Rolland dit aussitôt :

lG'i UNE MÈRE BELLE.

— Tout ce qu'elle dit est faux, je n'avais pas de paquet à la main ; j'étais près de la chambre, je l'ai avoué, parce que je la suivais, je voulais l'embrasser.

— Rolland est un misérable; ce n'était pas assez du crime qu'il commettait, pour son cerveau dépravé, il me suivait, il me prit même dans ses bras, et je dus soutenir une lutte affreuse contre lui. Monsieur le président, j'étais comme folle, je venais de voir mon père mort, lorsqu'il se précipita sur moi, me jeta par terre. J'étais perdue, lorsque ma mère, accourant au bruit et se méprenant sur ce qui se passait, m'injuria; ma mère croyait sans doute que c'était moi qui l'avais attiré.

Ce récit fit une grande impression sur l'auditoire. Le président reprit :

— Vous êtes dans un état nerveux qui vous fait exagérer la situation, car Mme Cordier n'a pas raconté la scène tout à fait ainsi.

— J'ai dit, monsieur le président, que je ne voulais dire que la vérité.

— Revenons à la présence de Rolland. Quelle heure était-il?

— Je ne puis dire cela, monsieur le président. Je ne le sais pas. Je sais que c'est quelques minutes avant l'orage.

— Rolland, qu'avez-vous à dire?

Rolland se leva, passa son mouchoir sur son front mouillé de sueur, et, comprenant que dans les dispositions du jury et de l'auditoire pour Adèle, il se ferait du tort en l'attaquant, il dit doucement :

— Monsieur Je président, il y a plus que de l'exagération dans le récit de Mlle Cordier; j'ai su depuis quels étaient les sentiments qu'elle avait pour moi, qui ne m'étaient pas favorables; mais alors je croyais bien un jour ou l'autre obtenir ses faveurs, et je m'obstinais à la poursuivre; c'était pour elle que je fréquentais le café de la Bordelaise; elle me haïssait, et moi je l'aimais. Le soir de la mort de M. Cordier, je la suivis, c'est vrai, mais seulement pour lui parler de près, pour lui prendre la taille, l'embrasser. Ce n'est pas lorsque son père était mourant que j'aurais fait pareille tentative; ce n'est pas en sortant de verser le poison que j'aurais eu de semblables idées. Mlle Cordier est jeune, très nerveuse. Ce soir-là il y avait de l'orage ; elle était surexcitée, elle venait d'être violemment secouée par la mort de son père, et elle s'est figuré tout cela. Je répète, monsieur le président, que je n'ai jamais apporté de poison chez Cordier ; que ce soir-là je me disposais à partir et voulais, en façon de plaisanterie, embrasser Adèle que je poursuivais dans l'escalier, lorsque sa mère parut et lui fit des remontrances, moi je partis avant l'orage, puisqu'en traversant les Halles, la pluie commençant à tomber, je dus entrer dans un café et de là j'allai au concert de la rue Contrescarpe.

— MM. les jurés apprécieront.

C'était le tour de la Belle Bordelaise; elle aussi fit une vive impression sur

MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. IGo

l'auditoire, car elle était très belle et très digne dans son costume de veuve, et personne ne pouvait croire que cette jeune femme était la mère de la grande jeune fille qui venait de quitter la barre.

Au contraire d'Adèle, Jeanne tournait la tête, évitant autant qu'elle le pouvait les regards de l'accusé. Rolland avait les yeux fixés sur elle.

Le président lui demanda quelles relations elle avait avec l'accusé. Sans embarras, Jeanne répondit :

— M. Rolland venait journellement à la maison depuis deux ans environ, c'était un de nos fidèles clients; il était toujours très empressé, très galant, mais il passait pour un coureur de femmes. Je n'avais avec lui d'autres relations que les rapports que peut avoir la maîtresse de la maison avec un bon client.

— Vous dites un bon client, on a remarqué qu'il ne payait presque jamais.

— Il payait comme tout le monde, mais il avait un compte ouvert chez nous ; il y prenait souvent pension, et comme il se trouvait sans argent, je lui faisais crédit.

— Lorsqu'il dînait, vous dîniez avec lui.

— Oui, monsieur, avec lui et d'autres habitués; ceux qui mangeaient à la pension dînaient à notre table, c'était comme une table où qui voulait pouvait s'asseoir.

— Il était alors à côté de vous.

— Ordinairement oui, monsieur.

— Il prenait avec vous certaines privautés?

— Non, monsieur, ni lui, ni personne; ma fille était à côté de moi, et alors que j'aurais été assez faible pour permettre à un homme de me manquer, je ne l'aurais pas permis devant mon enfant.

— On dit que vous étiez jalouse de votre enfant?

— Oui, monsieur, j'étais jalouse de son affection.

— Ainsi vous n'aviez aucune relation avec l'accusé?

— Mais non, monsieur le président; je sais bien qu'on a répandu cette calomnie, parce que j'étais aimable, rieuse avec lui, comme avec tout le monde, au reste ; c'est une obligation, pour une commerçante tenant une maison dans le genre de la mienne, d'être avenante avec les clients. Peut-être avec M. Rolland étais-je un peu plus libre, parce qu'il était plus gai, plus amusant, plus plaisant que les autres; c'était un artiste qui ne causait pas comme tout le monde et dont la conversation me semblait plus agréable.

— Ainsi il ne vous a pas fait la cour?

— Peut-être si, mais ça n'a pas été bien loin, j'ai feint de kne pas m'en apercevoir.

— Il était galant avec votre fille.

— Oui, monsieur, et sur ce point j'étais très sévère et lui ai défendu de parler à Adèle.

— Croyez-vous que votre fille ait été coquette avec lui?

— Non , monsieur, j'affirme le contraire , c'est lui qui la poursuivait sans cesse.

— Rolland connaissait-il votre mari?

La Belle Bordelaise, au souvenir de son mari, parut émue et versa quelques larmes, mais de vraies larmes.

Le président, renouvelant sa question, elle répondit :

— Très peu, monsieur; mon pauvre Cordier était depuis deux ans malade, et il descendait très rarement dans la boutique; dans les derniers temps, il n'y descendait pas du tout.

— Votre mari était depuis deux ans malade, et Rolland venait chez vous depuis deux ans?

Rolland vit où tendait l'observation, et il interrompit :

— Lorsque je suis venu chez Mme Cordier pour la première fois, son mari était déjà malade, très malade, et on attribuait sa maladie à l'épuisement, suite de l'abus des plaisirs.

La Belle Bordelaise rougit quand le président lui demanda de répondre.

— C'est vrai, monsieur, fit-elle..., mon mari était déjà très malade.

— Arrivons à la dernière nuit de votre mari.

Et le président posa à la mère les mêmes questions qu'il avait posées à la fille.

Jeanne raconta qu'elle ne se rappelait les faits de cette nuit-là que très difficilement, à cause des secousses qu'elle avait eues ; très nerveuse, très impressionnable de sa nature et ayant très peur du tonnerre, l'orage l'avait toute bouleversée. Elle se rappelait bien que Rolland lutinait sa fille, elle lui avait ordonné très sévèrement de la laisser tranquille, il lui avait obéi et était parti. Très excitée, et croyant que sa fille avait été un peu coquette, sa colère était retombée sur elle, elle n'avait plus son bon sens, elle venait de voir son mari qui se mourait. Elle ne pouvait rien préciser sur le départ de Rolland ; mais, ce qu'elle pouvait affirmer, c'est que c'était elle qui avait préparé les derniers breuvages du malade, c'était elle qui les lui avait portés, et elle n'avait pas remarqué la présence de Rolland autour d'elle.

Rolland, qui Técoutait, lui souriait.

A la demande du président :

— Ainsi, vous ne croyez pas que l'accusé, que votre enfant déclare avoir vu avec un petit paquet de poudre à la main, vous suivant lorsque vous prépariez la potion ordonnée, ait rien jeté dans le breuvage?

— Si j'avais pu voir semblable chose, c'est immédiatement que j'aurais moimême fait arrêter M. Rolland.

— Ainsi l'accusé n'était pas près de vous quand vous prépariez le breuvage?

— Je ne m'en souviens pas.

— Il n'avait pas à la main un petit paquet blanc? La Belle Bordelaise tremblait presque en répondant :

— Non, monsieur...

Le président commanda qu'on fit revenir le précédent témoin. Cette fois, la peur reprit Rolland. Qu'allait dire la jeune fille? elle avait tout vu; en persistant à dégager sa mère, comment allait-elle le charger, lui? C'est que la scène qu'elle avait vue était sans équivoque, c'est que ce qu'elle avait entendu était accablant, écrasant. On s'en souvient, Adèle, à travers la porte, avait entendu les reproches et les injures que son père mourant adressait fort justement à sa femme sur la conduite qu'elle menait avec le beau Rolland; sa mère sortait de la chambre pour préparer la potion et la tisane du malade, juste devant la porte derrière laquelle elle était cachée et devant laquelle attendait Rolland ; sa mère s'arrêta et dit à son amant d'une voix sourde :

— Tu as entendu la scène?

— Oui, à peu près.

— J'ai peur que demain il ne fasse appeler quelqu'un pour te chasser.

— Oui, j'ai vu ça. Mais il n'en a plus pour longtemps, et si tu veux...

— Je te jure que je n'ose plus maintenant...

— Alors, il ne fallait pas commencer. Je t'ai apporté ce qu'il faut... Finis-en.

— Je n'ose plus, je te le jure, j'ai peur.

— Mais puisqu'il est condamne par le médecin... Le docteur t'a dit encore tantôt qu'il n'en avait pas pour deux jours.

— C'est vrai ; il vaut mieux attendre.

— Tu sais ce qu'il t'a dit... Veux -tu qu'il ait le temps 'l'agir, et te laisse sans rien? c'est ce qu'il espère... Puis Rolland avait dit plus bas, et d'un ton menaçant :

— Si tu n'en finis pas, je pars...

— Non, non, reste..., il faut que tu sois là..., tu l'auras veillé... Donne..., mais lu resteras...

Et Rolland avait donné à la Belle Bordelaise le petit paquet, en lui disant •.

— Il faut que tu restes près de lui; et, comme les autres fois, emporte le verre, casse-le et brûle le papier...

— Oui, je sais; je resterai jusqu'au bout mais tu seras lu...

— Je vais t'attendre là-haut.

— Descends d'abord avec moi, tu prépareras la potion...

C'était cela qu'avait entendu la jeune fille, c'était cela qu'elle devait raconter au tribunal. Mais comment allait-elle arranger tout cela, pour l'accabler, lui, en sauvant sa mère? Il savait bien qu'il n'avait rien à espérer d'elle, il revoyait à celte heure la scène de quelques minutes qui avait suivi celle qu'elle avait enten-

due. Ces minutes de lubrique folie où, ayant vu la jeune fille à moitié nue sur son lit, il s'était jeté sur elle comme un satyre, la brutalisant, la jetant à terre; il la tenait, c'en était fait, elle était à lui, si la mère n'était entrée. Ohl certainement non, Beau-Sourire n'aurait pas de pitié pour lui, car c'était sur elle que la mère s'était vengée; elle l'avait frappée, souffletée à tour de bras. Il revoyait toute la scène et il était atterré. Il se rappelait les derniers mots de la jeune fille se sauvant :

— Assassin 1 je vais me venger !

Et Jeanne criait alors ; il lui dit de se taire, qu'elle allait donner l'éveil au malade, et la Bordelaise lui avait dit :

— Canaille 1 Joseph est mort, et après avoir tué le père, tu veux prendre l'enfant 1...

Joseph mort, c'est à ce mot effrayant que, perdant la tète, il s'était sauvé. Est-ce qu'elle allait préciser cette heure, la Beau-Sourire? Oh! qu'il avait peur! Un grand mouvement de curiosité se produisait dans l'auditoire et lui baissait la tête, accablé, s'apprêtant à tout. Au moment où Mlle Beau-Sourire entra, il se redressa tout à coup, semblant dire :

— Je ne crains plus rien !

En évoquant la scène dans sa mémoire, il venait de découvrir un point capita^ pour servir sa défense et pouvoir répondre à tout. Il regarda fixement Adèle, qui ne baissa pas les yeux. Ce fut Jeanne qui trembla.

Rolland se souvenait que Cordier était mort pendant que Jeanne lui préparait sa potion ; or ce n'était donc pas, ainsi que l'accusation l'affirmait, le soir même de sa mort qu'il avait été empoisonné; cela regardait les médecins, mais lui permettait d'affirmer absolument qu'Adèle, en déclarant qu'elle lui avait vu du poison dans les mains, mentait.

La jeune fille fut priée par le président de répéter sa déposition, ce qu'elle fit avec le plus grand calme, mais en affirmant toujours que Rolland était monté jusque près de la chambre de son père, qu'elle lui avait vu un paquet de poudre dans les mains et qu'elle était certaine que ce paquet contenait le poison avec lequel on avait empoisonné Cordier.

Jeanne baissait la tète et avait des mouvements d'épaules qui exprimaient qu'elle n'était nullement de cet avis; que, pour elle, son mari était mort de la maladie dont il souffrait depuis longtemps.

Rolland, interpellé, dit :

— L'autopsie faite par les docteurs les a éclairés sur la maladie dont Cordier était mort; ont-ils déclaré que Cordier avait été empoisonné? Non ! ils ont trouvé du poison, mais cela peut être de la provenance des médicaments qu'il consommait chaque jour.

On murmura dans l'auditoire et le président dut commander le silence.

On dut emporter le misérable et suspendre l'audienc3 (page 172).

Rolland continua :

— Si Cordier est mort empoisonné, c'est qu'il s'est suicidé; s'il est mort empoisonné et si ce poison a été absorbé la nuit môme de sa mort, on a dfi en retrouver une certaine quantité à l'autopsie, puisque ça aurait été la dernière boisson prise par le malade, — et vous ne voyez rien de ça dans le rapport.

— Ainsi vous niez absolument avoir apporté du poison, vous niez de vous être rencontré à la porte de la ebambre de Cordier avec sa fille?

22e Liv. 22

— Je ne nie pas d'avoir vu Adèle, au contraire, puisque c'est elle que je montais trouver.

— Que vous ai-je dit? fit Adèle.

— Je ne sais, vous m'avez injurié en vous défendant lorsque je voulais vous embrasser.

— Vous avez l'audace de dire que vous vouliez m'embrasser. En m'arrachant de vos mains, je me suis sauvée en vous disant : Vous êtes un assassin, je vous dénoncerai. Vous en souvenez-vous? Vous n'avez pas protesté alors.

— Vous avez pu me dire cela. Les femmes, en se défendant, disent assez souvent cela : Laissez-moi, vous m'assassinez.

Des murmures plus nombreux se firent dans l'auditoire, et le président dit sèchement à l'accusé :

— Rolland, n'ajoutez pas encore par votre cynisme au crime qui vous est imputé, MM. les jurés apprécieront; retirez-vous, mademoiselle, retirez-vous, madame.'

Les deux femmes allaient sortir et purent constater la sympa nie qui les entourait, à mesure que l'accusé devenait répulsif.

Rolland sentit l'impression produite, et, ne pouvant se contenir, il s'écria :

— Tout cela est faux, entendez-vous bien; je n'ai eu dans tout ceci qu'un tort: d'aimer trop MUe Cordier et de vouloir l'avoir quand môme. J'ai pu mal agir avec plie, mais elle s'en venge cruellement. Non, non, je n'ai pas empoisonné Cordier, et, pour le faire, il aurait fallu que j'y fusse aidé. Je ne l'aurais pu faire que de complicité avec Mme Cordier, puisque c'est elle qui préparait les breuvages pour son mari. Si bien que je fusse dans la maison, je n'allais pas dans la cuisine avec elle et je n'allais pas dans la chambre du malade. Tout cela est un conte déjeune tille qui se venge.

Jeanne faillit se trouver mal ; elle dut s'appuyer sur le bras d'Adèle pour ne pas tomber.

La jeune fille tressaillit, comprenant ce que contenait la défense de Rolland c'était la menace d'accuser sa mère, si on le chargeait ainsi !

Mais, très bravement, elle se retourna vers l'accusé, et. d'un ton écrasant de mépris, elle lui dit :

— Après avoir assassiné mon père, il ne vous manquait plus que de déshonorer ma mère.

Dans la salle il y eut presque des applaudissements.

Et Rolland resta stupéfait.

R regarda autour de lui, d'un air hébété. Ce mouvement était si bruyant, il cfail si visible que tous, juges, jurés et public s'intéressaient à MUe Beau-Sourire, M -plant ce qu'elle disait, ne faisant aucun cas des négations de l'accusé, que la colère commença à gronder dans son cerveau ; il se vit perdu, les appréhensions

MADEMOISELLE BEAU-SOURIP.E. 171

premières revinrent, on allait le condamner. Tout le calme, le sang-froid qu'il avait déployés ne servaient à rien. Il se trouvait en face d'une accusatrice plus terrible que le procureur impérial. La rage le prit et, lorsque le président se tourna vers lui pour lui dire :

— Qu'avez-vous à répondre?

Son regard se dirigea sur Adèle; celle-ci le soutint et répéta encore :

— Vous êtes l'assassin de mon père; et, vous le savez bien, je n'ai pas dit toute la vérité...

La phrase était imprudente; elle produisit sur Rolland l'effet d'un coup de cravache; car, se redressant aussitôt, tout plein de colère, la face rouge, le front suant, et frappant violemment sur le banc, ne voyant pas les ges.les de son défenseur qui le suppliait de se contenir, le misérable s'écria :

— Non, non, lu ne dis pas la vérité tout entière; je vais la dire...

Il se produisit une vive sensation dans le public, puis un grand silence solennel.

Le président, les juges s'étaient redressés; les jurés se pénétraient attentifs ; le public était haletant; d'une voix vibrante, il continua :

— La vérité... la vérité... écoutez... Oui, Cordier est mort empoisonné; oui, j'ai aidé à cet empoisonnement; oui; mais les assassins, ce sont elles : la mère, dont j'étais l'amant et qui devait partager avec moi les dépouilles de celui qui gênait nos amours; la fille qui devait être, qui était ma maîtresse... La vérité, vuus la voulez? La voilà!... Nous sommes trois assassins : la mère, la fille et moi.

Il y eut dans la salle un tel mouvement de réprobation que, penchant la tête, il reprit plus violemment :

— Vous ne me croyez pas? Vous ne me croyez pas? Eh bien, chaque soir j'apportais à la Cordier, la Belle Bordelaise, un petit paquet... ce petit paquet de poudre dont vous a parlé la fille, et c'est aussi bien à la fille qu'à la mère que je le donnais. Toutes deux voulaient la mort de l'homme, l'une parce qu'elle serait libre avec moi, l'autre parce qu'elle croyait que je la préférerais à sa mère, et qu'après nous être débarrassés de Cordier, nous serions les maîtres, puisque la mère était notre complice.

Le procureur impérial s'était levé, épouvanté; un long murmure se produisait dans l'auditoire; le ministère public réclamait du président de faire taire l'accusé. C'était un tumulte difficile à apaiser. Rolland continuait toujours, perdant absolument la raison.

— La dernière nuit, c'est vrai, j'ai apporté un paquet de poison, je l'ai remis à Jeanne pour le mêler au breuvage de Cordier, et pendant qu'elle le préparait, je suis revenu chez sa fille. Quand Jeanne est montée, elle m'a cherché, elle m'a trouvé couché avec Adèle. C'a été une scène insensée; elle m'a injurié, elle a

voulu... elle a frappé sa fille et l'a chassée; elle a dit que Cordier était mort... et je me suis sauvé. Vous vouliez la vérité? La voilà, et...

Dans la salle, ce n'était qu'un murmure de protestation. Le président avait ordonné aux gendarmes d'emmener l'accusé qui parlait, qui refusait de se taire. Adèle était devenue livide. Jeanne s'était évanouie, c'était un scandale indescriptible. Rolland se débattait contre les gendarmes qui l'entraînaient, criant plus fort :

— Voilà la vérité : la mère, la fille, des catins, je les avais, Tune et l'autre sont mes complices..., voilà la vérité.

On dut emporter le misérable et suspendre l'audience, au milieu du tumulte, et c'était bien épouvantable, car, à part l'accusation portée sur elle, il avait dit véritablement la vérité, et, pour sauver sa mère, voilà ce qu'elle s'était attiré.

Qu'allait-il advenir? Elle ne fut rassurée que lorsqu'elle vit le président ordonner qu'on s'occupât d'elles, qu'elle s'aperçut que l'exagération de l'accusalion de Rolland en avait détruit l'effet.

L'audience fut reprise au bout d'une heure. Jeanne ne put se représenter devant la cour, elle était en proie à une épouvantable crise de nerfs. Seule, MUe Beau-Sourire vint de nouveau affirmer ce qu'elle avait dit. Rolland avait été presque porté sur un banc. Il était anéanti : la sottise qu'il venait de commettre l'écrasait. Revenu à lui, il avait entendu son défenseur qui lui avait affirmé qu'il avait perdu sa cause par cette scène folle... Il lui conseilla de s'excuser. Mais Rolland refusa : il était sans énergie, il s'abandonnait.

La sympathie était tout entière pour ces deux malheureuses femmes , toutes deux victimes des calomnies du misérable. Pauvre Mme Cordier, si belle, si outragée; c'est à elle surtout que l'on devait cet entraînement en leur faveur.

Elle était si belle, la Belle Bordelaise!

Et puis, pendant la suspension d'audience, allant et venant partout, M. Félicien Duhamel racontait d'elle des merveilles.

Ce qui acheva Rolland, ce fut la déposition de la fille soumise, femme Rolland.

C'était un toile général.

Aussi lorsque, répondant au défenseur, le ministère public réclama l'application absolue de la loi contre le misérable qui n'avait pas craint, pour atténuer son crime, de calomnier deux femmes : « une mère belle, bonne, une épouse dévouée, » des applaudissements retentirent dans la salle.

Rolland paraissait absolument -abruti, il s'écroula lorsque, après une suspension d'audience de dix minutes à peine, amené, ou plutôt traîné sur son banc, il n'entendit de toutes les formules que sa condamnation.

Il était condamné à vingt ans de travaux forcés.

Les deux femmes, Jeanne et sa fille, en sortant du palais, eurent une ovation respectueuse.

Jeanne, toute tremblante encore, prit sa fille dans ses bras et l'embrassa ardemment, en lui disant :

— Je te reverrai maintenant, mon Adèle?

— Maintenant, fit Mlle Beau-Sourire, je vous ai sauvée. Adieu! je n'ai plus de mère...

7%0ISIÈSME "POiUJIE

Page 1