SIX MOIS APRÈS
C'était jugé !
Rolland ne voulait pas entendre les conseils de son avocat, qui l'engageait à signer son pourvoi : la cassation était certaine, assurait le défenseur, car c'était lui, Rolland, qui s'était volontairement perdu par son accès de rage et de colère. En agissant plus prudemment, en se servant des nouveau-x renseignements donnés à l'audience, on pouvait agir sur une instruction nouvelle.
Rolland avait trop souffert pour faire une nouvelle tentative. Il se savait coupable, il était condamné, beaucoup moins qu'il ne méritait, et il ne voulait pas risquer l'épreuve. Sa tète avait été en jeu, il l'avait sauvée, il ne perdait que sa liberté.
Rah! sa liberté, il espérait bien la reprendre, et cela lui suffisait.
Une fois seul dans sa prison, il envisagea froidement sa situation; la vie était perdue, plus d'avenir, il avait été condamné. Il était chassé de la société. Il avait fait une folie criminelle. Il avait cru, le bohème, se faire une situation avec la Belle Bordelaise, une situation fausse, mais qui lui suffisait, la vie facile et paresseuse de l'amant d'une femme ayant une bonne maison, une maison gaie surtout. Cerveau mal équilibré, il n'avait vu dans son crime que l'existence assurée. Le passé de l'homme .était mauvais. C'était un taré et il ne reculait pas devant les moyens. Il avait une mauvaise nature, ses vices le dirigeaient.
Aussi, à cette heure justement condamné, il semblait prêt à subir la condamnation en cherchant les moyens d'échapper à la peine. Il ne lui restait que de la
haine pour les deux femmes qui l'avaient fait condamner, et il les plaçait toutes deux au même niveau. Il avait à peine l'idée du crime, lorsqu'il tuait Cordier; depuis longtemps il était comme mort pour lui. Il n'avait ni regrets, ni remords, il avait la rage d'avoir tout risqué pour ne pas réussir, car, au fond, la mort de Cordior profitait à sa femme, il savait bien lui que Jeanne n'aimait pas son mari. Maintenant, jugeant peut-être les autres sur lui-même, il se refusait à croire à l'honnêteté et à la vertu d'Adèle. MUe Beau-Sourire ne voulait pas de lui, mais en acceptait d'autres. Tel était le jugement que portait le misérable sur celle qui avait été la cause de sa juste condamnation. Mais de quelle haine farouche il se sentait plein, et pour la mère et pour la fille! Le bagne, il n'irait pas, il se sauverait, non pour échapper à la peine, mais pour se venger. Se venger, c'était là son unique pensée. Sa vie était finie, il avait mis le pied dans le crime, il irait jusqu'au bout. Oh! elles regretteraient cruellement ce qu'elles avaient fait. Si Adèle s'était tue, il était sauvé. Puisqu'elle sauvait] l'un, elle devait ne pas accuser l'autre, car elle savait bien, elle, qu'ils étaient complices.
Jamais un homme n'avait été plus écrasé que lui; on l'avait injurié, on l'avait calomnié, on avait ajouté à son existence déjà si misérable; le relèvement n'était plus possible, il était flétri. Sortir du bagne le temps fait, la vie n'était plus possible; il était trop intelligent pour ne pas savoir qu'il pouvait, par son hypocrisie, par une dévotion feinte et par sa bonne conduite, faire effacer les trois quarts de sa peine. Mais la grâce ne lui rendait rien que la liberté, il ne pouvait plus espérer revivre. Avec la condamnation, il devait disparaître. Et dans son cerveau, il bâtissait sa vie nouvelle.
A tout prix, la liberté; une fois libre, il se transformerait, il deviendrait un autre homme, il porterait un autre nom, et là il poursuivrait sa vengeance, car il n'avait dans le cerveau qu'une pensée : se venger! se venger!
Ce plan bien arrêté, la transformation commença. Même en prison, il était la douceur même, il étonnait les gardiens par sa conduite. En quelques jours, il avait obtenu déjà une commutation de peine; il était artiste, pianiste remarquable, et il touchait l'orgue à l'église de la maison pénitentiaire dans laquelle on l'avait envoyé. Il travaillait courageusement, on lui faisait copier de la musique. Il était aimé de tous, toujours sombre, réservé; on attribuait au repentir, au remords ce changement de l'homme. En le voyant aussi souple, la surveillance se relâchait autour de lui, on le considérait mieux déjà; la légende dans la prison en faisait un criminel inconscient ; c'était l'amour d'une femme, la jalousie qui l'avait poussé au crime; ce n'était pas un malfaiteur; c'était un malheureux. Et tous les jours la peine s'atténuait. En moins de six mois, il paraissait presque dans la prison un prisonnier sur parole. Lorsque le directeur donnait une fête, on faisait venir celui qui avait repris dans le pénitencier le sobriquet qu'il portait autrefois : l'artiste.
Quand P>olland vit qu'il avait bien rassuré tout le monde, après qu'un jour dans une inspection il eut entendu le directeur de la prison dire de lui :
— Oh! celui-là, c'est un artiste, un bohème, plus heureux de la vie qu'il mène ici que de la misère qu'il endurait autrefois. On lui ouvrirait les portes qu'il refuserait de sortir.
Il se dit que l'heure était venue de faire rentrer le vengeur dans la société. Et il ne pensa plus qu'à son évasion, et surtout au moyen, une fois sorti, de n'être pas repris, pas reconnu surtout. C'était tout le passé à effacer, c'était à faire naître un homme nouveau. Il passa à arrêter son plan et ses jours et ses nuits. Quand tout fut bien arrêté, il chercha le moyen de sortir. Cela fut moins difficile avec les libertés qu'il avait.
C'était le septième mois qu'il était en prison lorsqu'il se décida à s'évader.
Depuis le jugement, un changement s'était opéré. La Belle Bordelaise n'ayant plus à le redouter, et ayant été repoussée par sa fille, s'était fait, elle aussi, une vie nouvelle et plus gaie, tout entière occupée de son nouvel amant, Félicien Duhamel ; elle vivait au quartier Latin, redevenue folle, légère, oubliant absolument qu'elle avait une fille. Et, plus belle que jamais, Jeanne, qui n'avait pas trente-cinq ans, paraissait dix ans de moins. Elle était devenue ce qu'elle aurait toujours voulu être : une bonne fille. C'est le terme consacré pour cacher une vie facile.
Adèle, au contraire, très troublée par le scandaleux procès, vivait austèrement près de la mère d'Auguste; elle avait demandé à son fiancé de remettre à six mois leur union; elle souffrait, elle était sans cesse poursuivie par le souvenir de ce qui s'était passé à la cour d'assises; elle voulait que tout cela fût oublié et que la quiétude amenât la gaieté dans son cerveau troublé.
Cela avait été entendu.
Les six mois étaient passés. Auguste était venu voir sa mère, et il avait demandé à Adèle :
— Adèle, pensez-vous toujours à eux?
— Non! j'ai oublié, avait-elle répondu.
Et, le soir même, on avait prié Mmc de La Saussoye de fixer le jour dj l'hymen.
C'était le jour même que Rolland avait fixé pour son évasion.
Il n'attendait que l'occasion propice pour agir. A mesure que son désir d'être libre augmentait autour de lui, il se voyait entouré d'affections, et ce qui aurait dû lui servir lui nuisait.
Il passait toutes ses nuits cherchant toujours ce qu'il allait faire, en même temps qu'il était poursuivi par la curiosité de savoir ce que les deux femmes étaient devenues. Il vivait ainsi dans une fièvre constante.
Un jour, l'occasion de partir se présenta, il fallait réparer l'orgue; aidé par un ouvrier du dehors, il s'occupait à cette opération.
Delà, vous gagnerez le bord de l'eau (page 182).
Il avait combiné que le soir, au moment du départ de l'ouvrier, il pourrait accompagner celui-ci sous prétexte de porter quelques objets de l'orgue qui devaient être réparés au dehors.
Nous avons dit qu'il était peu surveillé, il était presque assuré qu'on le laisserait agir.
Toute la journée il y pensa. Lorsque l'ouvrier lui avait dit tout en travaillant :
— Mais vous êtes adroit, vous, vous devez bien soulITrir d'être ici? 23e Liv. 23
— Pas trop, fit-il.
— Mais comment se fait-il qu'ayant le talent que vous avez, car vous jouez de l'orgue comme un maître, et vous vous connaissez au travail comme si vous n'aviez fait que ça, que vous soyez dans cette maison, dans celle-ci surtout?
— Vous voulez dire dans celte maison où il n'y a que des voleurs, n'est-ce pas? Oh! je ne suis pas un voleur, je ne devrais pas être ici; c'est justement à cause de mon savoir et de quelques protections qu'on ne m'a pas fait partir pour là-bas.
— Pour Cayenne?
— Pour Cayenne, oui.
— Ali! vous aviez été condamné aux...
— Oui, fit-il en hochant tristement la tête. L'ouvrier s'arrêta de travailler pour le regarder. Rolland, sentant la sympathie qu'il inspirait, raconta :
J'ai appris le même métier que vous; je travaillais dans les orgues et dans les pianos. Sans avoir eu de maître , et par mes seules inspirations, étant encore apprenti, j'essayais les instruments et jouais facilement. Des clients, des artistes m'ayant entendu dirent à mon patron que j'avais une vocation. C'est alors qu'on m'offrit de me donner gratuitement des leçons; j'y allais après mon travail. A mesure que j'apprenais , le travail manuel me déplaisait. Cependant je n'avais que mes bras pour vivre, et sottement, un jour, je quittai la proie pour l'ombre... Je quittai l'atelier pour donner des leçons; d'abord, pour accompagner dans les concerts, triste métier qui ne rapporte presque rien et qui donne des goûts insensés. Heureusement je devins un artiste de valeur. Au lieu de profiter de la veine que j'avais, charmé par le monde nouveau dans lequel je vivais, je me laissai aller aux succès faciles que j'avais près des artistes.
— Vous vous êtes mis à faire la noce, quoi i conclut l'ouvrier.
— Non, ce n'est pas cela, reprit Rolland. Vous êtes ouvrier, vous savez ce que vous gagnez, vous savez qu'avec cela on ne peut pas mener grand train, on ne peut pas dépenser ce qu'il faudrait pour avoir la femme que l'on veut; on vit, enfin, de privations. On a tous les désirs sans pouvoir jamais les satisfaire. J'étais très beau garçon...
— Ça vous est resté, fit en rien le compagnon.
— Quand j'arrivai dans ce monde d'artistes, je n'avais qu'à tendre les lèvres pour en rencontrer d'autres.
— C'est ça, c'est les femmes qui vous ont perdu, c'est toujours comme ça; je le dis tout le temps à la mienne.
— Vous vous méprenez , dit Rolland , devinant la pensée de l'ouvrier. Je vous ai dit que je n'étais ici ni pour escroquerie ni pour vol.
— Mais, mon petit père, reprit l'autre goguenard, vous n'allez pas me faire accroire que vous êtes ici avec une mention honorable.
MADEiMOISELLE BEAU-SOURIRE. 179
— Je suis ici pour une cause tout autre que celle que vous supposez.
— Oh ! une affaire de femme.
— Oui, je me suis battu avec l'homme qui aimait la femme que j'aimais... Je l'ai tué...
— Très bien, dit l'ouvrier en clignant de l'œil, vous vous êtes battu avec une seule arme , pour vous deux, et c'est vous qui l'aviez.
Rolland ne répondit pas.
— Vous avez été condamné, et alors votre peine a été commuée.
— Oui, mais la loi est la loi; mais j'espère bien par ma conduite et par mon travail arriver à être gracié.
— C'est ce que l'on m'a dit quand on vous a envoyé avec moi. On m'a dit que vous étiez un bon sujet.
— Oh! mon Dieu, quand serai-je libre?
L'ouvrier le regarda et vit qu'il avait deux grosses larmes dans les yeux; il fut ému et pour cacher son émotion se mit à travailler.
Au bout d'un quart d'heure, l'ouvrier s'arrêtant tout à coup regarda Rolland et lui demanda :
— Si vous avez besoin de quelque chose, si vous vouliez avoir des nouvelles de quelqu'un au dehors, il ne faut pas vous gêner, je pourrais, en revenant demain, vous donner les renseignements que vous voudriez.
Rolland soupira tristement et répondit :
— Je vous remercie. Je n'ai rien derrière moi ; la vie passée est tout à fait finie. Si un jour je sors d'ici, je m'en irai loin, dans un pays où, inconnu, je pourrai travailler et chercher à me faire une famille.
Rolland entendit celui qui lui parlait dire tout bas :
— Pauvre homme, va !
Puis, tout à coup :
— Mais c'est donc bien difficile de sortir d'ici? Il me semble que ce n'est pas si malin que ça... Si j'étais à votre place, moi, je ne serais pas long à déguerpir; d'autant que vous, vous rencontrerez toujours des gens prêts à vous aider. Vous n'êtes pas un voleur, un escroc; vous avez eu un mouvement de jalousie, le plus honnête homme a ça. Les affaires de femmes, ça dépend de la classe dans laquelle on se trouve; pour les gens chics, c'est une question de mode. On va sur le terrain, on se bat, on tue le monsieur, enlevé! il n'en est plus question. Au contraire, de celui qui reste, on dit : c'est un brave. Quand ça arrive entre ouvriers, on se rencontre dans la rue, on se saute dessus, on se tape, il y en a un qui écope ; on arrête l'autre, on le juge, on le condamne; il a commis un crime. J'ai bien compris; votre affaire, c'est ça, n'est-ce pas?
Rolland dit oui d'un mouvement de tète.
L'ouvrier regarda autour de lui, dans la petite chapelle, si personne
n'était là pouvant les entendre. Sûr qu'ils étaient bien seuls autour de l'orgue :
— Si vous voulez... Vous êtes un bon garçon, vous n'avez pas de mauvaises intentions; et s'il vous faut un coup de main pour partir... J'ai encore du travail ici pour demain... Pensez-y, et je suis votre homme...
Rolland ne répondit pas; il prit à deux mains la main de l'ouvrier et la serra chaleureusement.
— C'est bien le moins, disait l'homme, que je fasse ça pour un ancien copain.
On entrait dans la chapelle. Un surveillant venait voir s'ils travaillaient; ils se turent.
Quand le surveillant fut parti, l'ouvrier reprit :
— Voyons , parlons peu , mais parlons bien. Qu'est-ce que nous pourrions faire ?
— Je ne sais pas, dit Rolland. Vous comprenez, je suis tout surpris, tout confondu par votre sympathie.
— Parlez donc pas de ça. Occupons-nous de ce que je vous demande.
— Oui... Eh bien, quand vous venez, le matin, pour travailler, par où entrezvous, par la grande porte?
— Quand je viens pour travailler, non, je rentre par la porte où l'on amène *<,s provisions, où viennent les entrepreneurs.
— Tiens! fit Rolland, je ne savais pas qu'il y avait une entrée spéciale pour eux. Je croyais qu'il n'y avait qu'une autre porte, celle par laquelle on nous fait sortir pieds devant de l'infirmerie.
— Je ne sais pas si c'est celle-là.
— Est-ce qu'il y a un portier?
— Oui, un surveillant.
— Qui vous connaît?
— Pas plus que ça; c'est le deuxième jour qu'il me voit. J'entre le matin, je sors à midi, je reviens à deux heures, ce n'est plus le même, et je sors le soir; il ne fait pas plus attention à moi que ça.
— Croyez-vous qu'il vous reconnaîtrait?
— Je ne crois pas.
Rolland réfléchit longuement, puis il se pencha au-dessus de l'orgue pour regarder si personne n'était dans la chapelle. Rassuré, il dit :
— J'aurais bien un moyen, mais vous n'accepteriez pas, il vous compromettrait trop.
— Rah! qu'est-ce que vous voulez qu'on me fasse? Dites toujours. S'il faut passer devant des sentinelles, qu'on risque de tirer, ah! non, je ne tiens pas à me faire taper; mais s'il ne s'agit que de responsabilité, vous pouvez y aller.
Oh! non, non; vous ne courez aucun danger. Le matin, vous venez en apportant une pièce assez forte pour vous obliger à la porter sur l'épaule.
— Je comprends, on aide un peu à masquer les lignes.
— Oui, vous apporteriez pour votre déjeuner de deux heures.
— Je comprends, tout ça est facile.
— Vous savez, lorsque vous partez, je reste à travailler; nous mangeons nous autres ici, à dix heures et à cinq heures. Alors vous restez au travail, je m'habille comme vous. Je prends autant que possible vos allures, et alors, la pièce que vous avez apportée le matin sur l'épaule, je sors à midi, à l'heure habituelle. Vous m'indiquez la voie à suivre, ce que vous faites ordinairement, et je pars.
— Oui, c'est simple comme tout. Moi, je reste, je mange; si on me demande où vous êtes, fit l'ouvrier tout pensif, comme se parlant à lui-même, bâtissant déjà le plan dans son cerveau , je dis que vous êtes dans la prison, je ne sais où, que moi j'ai préféré manger près de l'ouvrage, parce que j'avais hâte d'en finir; on ne se doute de rien; une heure après je sors. Moi, je peux sortir à l'heure que je veux.
Rolland, l'œil fiévreux, le regardait avec anxiété, attendant son dernier mot qui fut :
— Eh bien, c'est entendu; je ferai ça et demain, mon vieux, nous prendrons une bonne bouteille dans un endroit que je vous fixerai.
— Oh! merci, merci, fit Rolland en lui serrant les mains.
— II n'y a pas de quoi; demain, je me mettrai deux vêtements sur le corps. Je vous en donnerai un; étudiez bien ma tète, et maquillez-vous adroitement, ça ira comme sur des roulettes... Qu'est-ce que nous risquons, au fond?
— Il n'y a que vous, mon brave ami, qui risquiez quelque chose.
— Moi, allons donc, vous m'aurez monté le coup comme à eux, et voilà.
— Chut! voilà du monde, n'en parlons plus, nous causerons demain.
Il se remirent au travail , pendant que deux employés de la prison venaient curieusement regarder les réparations de l'orgue.
Dans le cerveau de Rolland, tout son plan d'avenir se combinait, et cependant il n'osait croire à ce qui lui était proposé. Tout cela avait été fait si vite, si simplement, qu'il n'osait y croire entièrement.
A cette heure, si l'ouvrier ne l'avait pas trompé, il était bien certain de la réussite ; le plan était si ordinaire, si banal, qu'il devait réussir.
Mais que cette fin de journée lui sembla longue !
C'est plein d'espoir qu'il entendait l'ouvrier lui dire avec un signe d'yeux :
— A dm lin.
Lorsqu'il retourna avec ses compagnons, tout pensif, il évita de rencontrer surveillants ou gardiens, redoutant que l'un ou l'autre ne lui donnât pour le len-
demain une besogne autre que celle qu'il avait entreprise et ne le privât ainsi de ce qui était arrêté.
La nuit fut plus longue encore et sans sommeil. Alors il voyait surgir maints obstacles auxquels il n'avait pas pensé.
Ce qui, le matin, lui paraissait la chose la plus naturelle du monde, il la jugeait dans la nuit hérissée de difficultés et presque impossible; par moment même il désespérait.
Avec le jour, le courage revint; depuis qu'il était en prison, il avait, de l'un et de l'autre, lorsqu'il avait joué ou chanté , reçu quelque argent. Cet argent, il l'avait soigneusement caché; la somme était faible, mais elle était toujours utile, absolument nécessaire même dans l'occasion.
Il attendait avec impatience l'heure à laquelle venait ordinairement l'ouvrier; il était déjà dans la chapelle quand celui-ci vint; son cœur battit plus fort en le voyant paraître, portant un long panneau sur son épaule.
Comme le surveillant était venu lui ouvrir la porte, ils se saluèrent sans dire un mot et se mirent à l'ouvrage.
Le surveillant disparu, l'ouvrier dit :
— Vous voyez que je suis de parole, voilà l'affaire : maintenant, attendez.
Il retira sa blouse, il en avait une autre dessous; il retira sa cotte, qui en recouvrait une semblable, puis de sa poche il tira une vieille casquette.
— Voilà vos affaires.
Rolland cacha tout cela dans le buffet d'orgue.
— Et maintenant, comment allons-nous faire?
— Oh! c'est bien simple, tout sera fini à midi; je ne dois pas revenir cet après -diner; voici ce que vous allez faire : à midi, vous partirez; vous marcherez jusqu'au bout de la grande rue; de là, vous gagnerez le bord de l'eau; en dix minutes vous serez à la gare. Voilà une adresse où vous irez à Paris, ce soir; vous m'y retrouverez, car, mon travail fini, je pars.
Alors, il lui expliqua dans tous ses détails ce qu'il avait à faire pour sortir sans qu'on le remarquât.
Rolland se trouvait mal à l'aise; il se sentait faible, il avait mal à la tète, il avait mal au cœur : l'émotion, la fatigue d'une nuit d'insomnie sans doute.
A midi, pendant que l'ouvrier écoutait à la porte si personne ne venait, Rolland revêtit la cotte, la blouse, modifia avec une estompe son visage, puis, l'heure sonnant, il serra la main de l'ouvrier et sortit.
Ce fut un moment de véritable émotion; malgré lui il tremblait; il rencontra un gardien, le même qu'il avait vu le matin et crut un moment qu'il venait vers lui ; mais le gardien passa sans y prêter attention.
11 arrivait au guichet; le gardien n'était pas là, il était dans la loge; il fal-
lait l'aller chercher; cette fois, il hésita; il avait peur d'être reconnu; enfin, il reprit courage, il frappa au carreau ainsi que lui avait dit l'ouvrier.
Il eut un soupir de satisfaction en voyant que, le portier absent, c'était sa femme qui venait le remplacer.
Elle ouvrit la porte, il sortit. Oh! qu'il avait envie de courir! combien il avait de peine à marcher calme! Il sentait ses jambes trembler sous lui, et toujours il avait ses frissons, ses maux de tête.
Ce qu'il avait prévu se passa le plus naturellement du monde. Il arriva jusqu'au chemin de fer; là, un incident inattendu : il ne s'était pas occupé de l'heure des trains, il fallait attendre deux heures. Il se demanda ce qu'il allait faire, mais avec bon sens il jugea que, si son évasion était découverte, la gendarmerie allait d'abord battre les routes. Ce n'est pas dans les gares qu'on irait le chercher. Et, en marchant, il serait bien plus tôt signalé sur les chemins où il passerait, et pour cela il serait plus facilement atteint.
Il attendit donc, couché sur le banc, feignant de dormir.
Quelques minutes avant l'heure du train, un gendarme vint; il pâlit, croyant qu'on le recherchait déjà; mais point; le gendarme venait à son service habituel. Puis il vit entrer son sauveur l'ouvrier, qui parut surpris en le voyant et lui lit signe de ne pas lui parler. Ils semblaient ne pas se connaître.
En prenant le train, ils montèrent dans le même compartiment.
Une fois la machine en route, l'ouvrier lui dit :
— Vous avez donc manqué le train?
— Oui, de quelques minutes; mais là-bas, comment êtes-vous sorlj?
— Je suis sorti tout naturellement ; on n'a rien vu ; ils sont capables de ne s'en apercevoir que ce soir; j'avais votre toque, votre veste en paquet, ce qu'on a pris pour mes outils; je m'en suis défait en passant sur le bord de l'eau.
— Mais quand on vous a ouvert pour sortir, le gardien ne vous a rien dit?
— Si, nous avons causé, il ne m'a pas reconnu.
— Mais c'est une femme qui m'avait ouvert la porte.
— Ah! bien, c'est ça alors, ça allait comme sur des roulettes, et il n'a pas été étonné de me voir passer; nous avons causé; il m'a demandé pourquoi je partais si tard ; je lui ai dit que le travail était fini, que je vous avais renvoyé à vos travaux, que c'est vous qui aviez les clefs de la chapelle. Je vous dis, ils en ont jusqu'à ce soir au moins sans rien voir.
— Oh! je ne serai tranquille qu'à Paris, dit Rolland; je souffre à ne pas voir clair.
— N'allez pas être malade, au moins.
— Oh! non, ce n'est rien; c'est l'émotion.
— Je comprends ça.
Une heure après, ils entraient en gare.
L'ouvrier emmenait Rolland chez lui, lui disant :
— Ici vous serez plus en sûreté qu'en garni. Vous comprenez qu'on ne va vous chercher que quelques jours. Dans trois ou quatre jours, on n'y pensera plus.
Le lendemain, quand Rolland s'éveilla, l'ouvrier vint lui dire qu'il serait prudent de ne pas sortir.
Rolland lui répondit que cela lui serait impossible : il se sentait tout à fait mal.
C'est l'émotion, dit à son tour l'ouvrier. Ça passera. Je suis tranquille. Je vous reverrai tantôt.
Et il sortit.
Rolland resta au lit toute la journée. Le lendemain, il lui parut qu'il allait un peu mieux; mais quand, le soir, son compagnon- rentra, il était un peu plus souffrant.
Le compagnon lui dit gaiement :
— Je vais vous montrer quelque chose qui va vous remettre et vous rassurer. Et il lui tendait un journal, lui montrant un entrefilet en disant :
— Lisez ça.
« On se souvient d'un nommé Rolland, condamné il y a environ six mois par la cour d'assises de la Seine au bagne. Cet individu avait vu sa peine commuée en dix ans de détention et était enfermé en la prison de Poissy, où il se faisait remarquer par sa bonne conduite. Le misérable était parvenu à s'évader hier, mais ce n'était pas pour jouir de sa liberté; se faisant justice lui-même, il s'est noyé dans la Seine, à une centaine de mètres de la prison, après avoir jeté ses elïets sur le bord de l'eau.
» Son corps n'a pu encore être retrouvé. »
Rolland restait stupéfait, il n'aurait jamais espéré chose semblable; cette fois, il était sérieusement libre; c'est du jour où il était tué qu'il allait vivre.
UN AUTRE UOMME.
Ainsi le chemin se faisant libre devant lui, Rolland se sentait plus fort; il était bien évident pour lui que ceux qui devaient s'intéresser à sa personne allaient savoir aussitôt ce qui lui était arrivé. Ils se croiraient tout à fait délivrés; la Belle Bordelaise allait reprendre toute sa quiétude, et lorsqu'il se mettrait à
11 n'était plus le même ; sa face était couturée (page 186).
leur recherche, il pourrait plus facilement les alteindre; on ne se méfierait plus de lui; il avait obtenu un résultat qu'il n'avait pas cherché, qu'il n'avait pas espéré surtout, et qui simplifiait absolument sa situation.
11 allait changer de nom.
Le lendemain, quand l'ouvrier vint le voir, Rolland était tout à fait malade; il avait passé une affreuse nuit; il avait tout de suite été au plus loin, s'était affolé en disant :
24e Liv. 24
— C'est juste au moment où je suis délivré que la mort va venir.
En le voyant la face rouge, les yeux gonflés et le corps tout agité de fièvre, en l'entendant se plaindre, l'ouvrier proposa d'aller chercher un médecin, ce que Rolland accepta.
Le médecin appelé déclara immédiatement que l'état de Rolland était grave ; il était atteint de la petite vérole.
Le nom de l'épouvantable maladie effraya l'ouvrier; il dit au médecin :
— Moi, je reste en bas, avec ma femme, et s'il a cette maladie-là, je n'oserai pas le garder; ayant femme et enfant, cela sera plus prudent.
— Il n'est pas de votre famille? demanda le médecin.
— Non, monsieur, c'est un camarade d'atelier, n'ayant pas de logis ; je lui ai prêté cette petite chambre, dans laquelle nous avions tant bien que mal dressé un lit.
L'ouvrier était un peu embarrassé; sans dire à Rolland le mal dont il était atteint, il lui dit que son état était assez grave, sans être dangereux toutefois, mais nécessitait les plus grands soins.
Rolland alla au-devant de ses désirs aussitôt, lui disant :
— Mon ami, je vous remercie bien des soins que vous m'avez donnés; mais vous avez une famille, vous avez besoin de travailler; je ne veux pas que vous ajoutiez cette charge à celles que vous avez déjà ; je vous en prie, faites chercher une voiture et faites-moi conduire à l'hospice, le certificat du médecin me fera recevoir d'urgence.
L'ouvrier était prêt à tous les dévouements, mais on comprend facilement que c'est avec joie qu'il accepta ce que Rolland lui demandait.
Rolland fut immédiatement conduit à l'Hôtel-Dieu.
Il y fut reçu d'urgence; le soir déjà, le mal avait fait des progrès rapides. En proie au délire, il racontait tout haut d'étranges choses.
Le dimanche, lorsque son ami vint le voir, il se hâta de se retirer; Rolland ne le reconnaissait plus. Ce n'était plus qu'une masse informe, et la sœur à laquelle il s'adressa lui annonça que son état était désespéré.
Il donna son adresse pour qu'on le prévînt si un malheur arrivait, et il partit bien convaincu qu'il ne verrait plus son nouvel ami, M. Moreau, c'est le nom sous lequel Rolland s'était fait inscrire à son entrée à l'hôpital.
Il resta huit jours entre la vie et la mort ; mais, jeune et robuste, il triompha du mal.
Trois semaines après, il était en convalescence.
Quand il allait tout à fait bien, c'est-à-dire lorsqu'il commençait à se lever, passant devant une glace, il se regardait et reculait terrifié.
Il n'était plus le même ; sa face était couturée, le nez n'avait plus les mêmes lignes, l'œil seul avait le même regard; il était méconnaissable.
Et c'est tout triste qu'il monta dans la voiture qui mène les convalescents à l'asile de Vincennes.
Il était anéanti de s'être vu ainsi; puis, peu à peu, il reprit courage; un sourire vint sur ses lèvres; il dit même :
— Eh ! basle! cela vaut mieux.
C'est qu'il venait de penser que désormais on ne pourrait le reconnaître, qu'il était tout à fait un autre homme, que Rolland était mort, bien mort, qu'il n'existait plus que M. Moreau, qui allait venger Rolland.
Lui n'avait plus rien à redouter; il pouvait tout braver; elles avaient tout à craindre, car il allait chercher maintenant des preuves ; il n'avait plus à ménager l'homme qui n'était plus; il ferait recommencer ce procès; elles seraient à leur tour condamnées, ou c'est lui qui leur ferait un châtiment de chaque jour.
Enfin, il sortit de l'asile de Vincennes. Sa première visite fut pour celui qui l'avait servi.
Ayant pris son parti du mal qui avait bouleversé sa face, il s'y rendit presque gaiement, s'amusant de l'effet qu'il allait produire, car depuis la première visite l'ouvrier n'était pas revenu.
Quand il arriva, le concierge de la maison l'appela pour lui demander où il allait.
Il dit le nom de son ami ; le concierge lui dit alors qu'il était mort, et la femme veuve, avec l'enfant, était retournée dans sa famille.
— Mort, fit-il étourdi; mais quand cela? Il y a un mois à peine.
— Oh ! le pauvre bon garçon ! et de quoi est-il mort?
— De la petite vérole.
Rolland le regardait ébahi, et il continua :
— Oui, le pauvre diable, il a attrapé ça en allant à l'hôpital voir un de ses amis.
— Rolland baissa la tète et sortit, il était navré.
Il se dit qu'il semait le malheur autour de lui ; c'était encore lui qui était la cause de la mort de cet homme et du malheur de cette femme, de cet enfant. Sombre, il marchait, se disant :
— Allons, c'est fatal, je suis fait pour le mal; tant pis pour ceux qui m'approchent, tant pis pour celui qui me louche.
Et il se dirigea du côté des Halles, où déjà il voulait savoir ce qu'était devenue la Rdle Bordelaise.