‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 20 sur 40 · UNE TROUVAILLE · texte numérisé non relu

UNE TROUVAILLE

Était-ce la manie qu'ont les coupables, lorsqu'ils sont libres, de revenir au lieu où ils ont commis leur crime, qui dirigeait Piolland vers le petit café?

Non ; Rolland ne savait rien des changements survenus dans la vie de Jeanne Cordier; il la croyait toujours à la tôle de son établissement; c'est elle qu'il voulait revoir d'abord; c'est à elle qu'il voulait imposer les premières conditions.

Il n'admettait pas que sa maîtresse, sa complice, pût ainsi se débarrasser de lui.

Depuis longtemps, en outre, depuis son arrestation, il avait dû mener la vie austère du prisonnier, à laquelle il était peu habitué; sa nature, au contraire, violente, pleine de désirs, d'ardeurs, avait beaucoup souffert de cette sagesse.

Certainement, il avait de la haine pour la Bordelaise; mais, en même temps, il avait de violents désirs pour la femme. Assemblage singulier qu'on rencontre plus souvent qu'on ne croit, amour bestial, fait simplement de luxure, amour de criminel qui viole sa victime.

A mesure qu'il avançait vers les Halles, il se sentait pris d'une certaine émotion ; qu'allait dire Jeanne en le voyant?

Sur son chemin, il s'arrêta encore devant une glace.

La maladie l'avait bien changé; cependant, il n'était pas laid, le masque n'était pas assez gravé pour avoir entièrement déformé les traits; un parent, un intime pouvait le reconnaître aussitôt; d'autres, pas.

Son regard avait toujours celte même puissance lourde; ses lèvres, leur fraîcheur pleine de luxure; le nez, la même ligne; les paupières, d'abord gonflées, avaient repris leur dessin.

En réalité, c'était la peau, le teint qui avaient le plus souffert.

Ainsi qu'il l'avait prévu, la porte qui, de l'allée, donnait sur l'escalier n'était pas fermée à clef. Il l'ouvrit sans bruit; sur la pointe des pieds, il grimpa jusqu'à la petite chambre qu'il ouvrit et dans laquelle il s'enferma.

Rien n'y était change : le même petit lit dans le coin, un établi sur un côté, un bahut.

En vendant son fonds, Jeanne avait vendu tout le matériel et n'avait gardé que sa chambre à elle, ce qui aidait à faire croire à Rolland que la Belle Bordelaise occupait toujours la maison.

Une fois seul, il réfléchit aux conséquences que pourrait avoir sa découverte dans la chambre, et il eut peur.

A chaque bruit, il tressaillait; d'abord, il se dit qu'il ne se laisserait pas prendre, se défendrait et se sauverait.

Mais pour se défendre, il n'avait rien, il chercha autour de lui un objet, un outil, qui pourrait lui tenir lieu d'arme; ne voyant rien, il fouilla dans le bahut.

Il y trouva les outils de Cordicr; mais ce qui l'étonna, ce fut une large lettre bien soigneusement placée dans un coin, lettre cachetée, sur l'enveloppe de laquelle il lut :

« A ma fille Adèle Cordier, pour l'ouvrir après ma mort. »

Qu'était cela? Un testament! Pourquoi diable était-il caché là? C'est tout tremblant d'émotion, oubliant ses transes, que Rolland, s'approchant de la fenêtre, brisa le cachet et lut :

« Ma chère enfant,

» Sentant ma mort prochaine et ne pouvant te préparer l'avenir, je veux te protéger. Ta mère ne t'aime pas et pourra te maltraiter, lorsque, ma chère aimée, je ne serai plus là pour te défendre. Je te donne cette lettre par laquelle tu pourras attester que je meurs victime d'un crime arrêté et consommé par Rolland et ta mère.

» Je sais que je suis perdu; une dénonciation qui ne me sauverait pas serait un scandale dont tu subirais les conséquences. Il faut que l'indignité de ta mère reste un secret jusqu'au jour où, ayant besoin de lui résister, de te défendre, tu serais obligée de lui montrer cette déclaration.

» Je meurs empoisonné par ma femme, Jeanne Cordier, et Rolland, que j'ai surpris un soir l'une assise sur les genoux de l'autre, lui racontant l'effet produit par le poison qui m'avait été versé la veille, et Rolland lui affirmant :

» — Dès qu'il en a pris, c'est bien, on n'en revient pas, ce n'est qu'une question de temps.

» Joseph Cordier. »

Piolland, lisant le papier, était devenu livide. Si cette lettre avait été entre les mains d'Adèle lors du procès, ils étaient bien perdus. Mais c'était sa tête qui tombait alors; car le crime était patent, il y avait préméditation. Rolland en resta quelques minutes comme étourdi; mais il se remit aussitôt en pensant au parti qu'il pouvait tirer de la lettre. Et d'abord il était certain maintenant que Jeanne Cordier ne le repousserait pas.

Serrant soigneusement la lettre et rendu plus audacieux par la force qu'il y trouvait, il résolut de ne pas attendre plus longtemps. Évitant de faire du bruit, il redescendit; passant devant la chambre, il écouta; Jeanne n'y était pas. S'il avait entendu du bruit, il aurait frappé, car il était décidé. Arrivé au bas, au lieu de sortir par la porte de l'allée, il rentra dans la boutique comme un habitué. En le voyant entrer par là, le garçon et la dame qui était au comptoir, ne le reconnaissant pas pour un client, le regardèrent avec élonnement; lui-même regardait tout le monde avec un certain embarras.

Se doutant de la vérité, il demanda alors :

— Est-ce que l'établissement n'appartient plus à Mme Cordier?

— Non, monsieur, oh! depuis plus de huit mois. Ah! vous croyiez qu'elle restait encore ici , et c'est pour cela que vous passiez par l'escalier des chambres ?

Et la dame, en disant cela, avait souri malicieusement.

— Je connaissais beaucoup Cordier, et j'entrais plutôt par celte porte quand je venais.

— N'ayant pas les mêmes habitudes que Mme Cordier, nous ne nous servons de cette sortie que pour nous seuls.

— Je vous demande pardon, madame.

— Ah ! ça ne fait rien, monsieur.

— Et pourriez-vous me donner un renseignement?

— Demandez, monsieur.

— Où demeure maintenant Mmo Cordier ?

— En partant d'ici, elle est allée demeurer à Passy. Je vais en outre vous donner sa carte; elle nous en a laissé quelques-unes.

Et la dame donna la carte.

— Savez-vous, madame, si M110 Adèle Cordier reste avec sa mère ?

— Je ne pourrais pas vous dire, monsieur. Nous n'avons eu que de très courtes relations avec elle. Quand nous avons pris possession de la maison, nous ne l'avons plus revue, et nous n'avons jamais vu sa fille avec laquelle, nous a-t-on dit, elle n'était pas bien.

— Je vous remercie, madame.

Rolland se fit servir une consommation et regarda autour de lui.

Tout était absolument changé dans] la maison. La clientèle, qui était partie à

la suite de la catastrophe, n'était pas revenue, et ce n'étaient plus les habitués d'autrefois.

Rolland n'avait rien à redouter. Quoiqu'il fût bien convaincu qu'il était méconnaissable, il fut rassuré.

Il appela le garçon et lui demanda des renseignements de détail qu'il n'aurait pas osé demandé à la nouvelle propriétaire de la maison.

Il sut ainsi que la vente de la maison avait été faite par un représentant de Mme Cordier : elle n'avait paru dans l'affaire que pour donner sa signature.

Une difficulté avait été levée rapidement : la minorité de MUo Adèle Cordier, émancipée par un conseil de famille ; elle avait fait une renonciation à l'héritage de son père au profit de sa mère.

On ne savait pas où était la jeune fille; on savait que la mère était allée demeurer du côté de Passy et qu'elle y vivait de petites rentes que lui avait apportées la succession de son mari.

Rolland se leva, partit en disant :

— Je la retrouverai.

ou l'on retrouve la belle bordelaise.

Le procès avait eu beaucoup d'influence sur la Belle Bordelaise; l'austérité de sa fille, qui la condamnait alors qu'elle avait été acquittée par le tribunal, sa sévérité brève, alors qu'elle croyait que, considérant ses souffrances, elle avait pitié d'elle, l'avaient désespérée.

Si elle n'avait eu près d'elle une affection sérieuse, peut-être aurait-elle fait un coup de tète.

Heureusement, lorsque attristée, repoussée par sa fille, encore tout émue des incidents de l'audience, elle était rentrée chez elle, elle y avait trouvé M. Félicien Duhamel.

Elle pleurait, il avait essuyé ses larmes ; elle était triste, il l'avait consolée, et ses caresses lui avaient rendu un peu de courage ; surtout lorsque, assise sur

ses genoux, tenue dans ses bras, les lèvres près de ses lèvres, elle l'avait entendu lui dire :

— Mais au lieu de te désespérer, tu devrais te réjouir ; cette affaire pouvait rester mystérieuse, et ce procès, en faisant le clair sur le crime, t'a montrée ce que tu étais, une femme un peu légère, mais une bonne femme qui aimait bien son mari, qui aimait bien sa maison, qu'un misérable voulait réduire par tous les moyens.

Elle disait :

Non, non... Après ce que cet homme a dit, on croira que je suis la cause

de la mort de Cordier.

— Je te répète, mon enfant, que tu sors de tout cela indemne, réhabilitée, si tu avais eu besoin d'une réhabilitation; je vais te dire plus, fit M. Duhamel, prenant sa tête entre ses mains et la regardant fixement : quand je t'ai connue, puis que je t'ai retrouvée, j'ai eu peur. Maintenant, je sais qui tu es, je n'ai pas à te donner des preuves d'amour n'est-ce pas?

Et en disant cela, il l'embrassait.

— Mais je puis te donner une preuve d'estime. Je vis seul et m'ennuie; je t'ai raconté une fois ma situation ; si je pouvais me marier, je te dirais : « Tu es veuve, libre, veux-tu être ma femme? » Je suis marié, je te l'ai dit, séparé judiciairement, libre ainsi de mon cœur, mais non de moi-même : une stupidité de la loi! Eh bien, si tu veux, Jeanne, nous vivrons ensemble, tu seras ma femme, ma vraie femme... de cœur; nous aurons chacun notre logis, il le faut pour la situation que j'occupe, mais j'aurai pour toi l'affection sévère et sincère d'un époux.

Jeanne Cordier le regardait n'osant croire à ce qu'elle entendait ; elle demanda

— C'est vrai..., c'est vrai, ce que tu dis là?

— Absolument vrai. Veux-tu?

— Oh! oui, fit-elle en se jetant à son cou.

Il était beau, Jeanne était belle; de ce jour, ils s'aimèrent; mais ils s'aimèrent sérieusement, sincèrement.

Jeanne était un peu plus vieille que Félicien, deux ans; mais elle était loin de paraître son âge.

Félicien Duhamel était un charmant garçon; pauvre petit avocat, il était devenu le secrétaire particulier d'un juge d'instruction.

Après sa séparation, redevenu libre, il avait repris sa vie de jeune homme, vie de bohème, laborieuse, le jour au travail, le soir au plaisir.

C'est dans celte vie gaie qu'il entraîna la Belle Bordelaise, et Jeanne en était bien heureuse; elle se retrouvait dans un inonde nouveau, plus spirituel, toujours riant, n'ayant que le travail ou la fortune comme moyens d'existence.

Celui qu'elle appelait son mari gagnait sa vie par sa situation de secrétaire du juge; d'autres, ses amis, avaient la pension que leur faisaient leurs familles.

Il ne voulait pas perdre de vue celle qu'il suivait (page 190).

Tout cela était bien propre, bien digne, et surtout tout cela était joyeux.

Jamais elle n'avait vu la vie sous ces couleurs roses, mais peut-être, il faut le dre, jamais elle n'avait aimé personne autant que le grand garçon auquel, dans le fond de son cœur, elle le savait bien, elle devait sinon la vie, la liberté.

Sa conduite était absolument régulière; toujours belle, coquette, sa situation personnelle, que nous connaissons, lui permettait toute coquetterie sans avoir besoin d'être aidée par son amant.

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Félicien Duhamel partait tard du cabinet du juge; puis il revenait la chercher pour l'emmener déjeuner dans un café ou dans un restaurant du quartier Latin; dès qu'il avait fini au palais, il revenait le soir la prendre; ils dînaient ensemble et finissaient la soirée avec un groupe d'amis, soit à la brasserie, soit à Bullier.

Les amis la respectaient, l'aimaient et l'appelaient madame Duhamel.

Enfin, Jeanne était heureuse, bien heureuse; la vie qu'elle avait retrouvée lui plaisait; elle avait lu, c'est Félicien Duhamel qui le lui avait montré, le fait divers relatant la mort de Piolland.

Celte nouvelle l'avait remplie de joie ; désormais elle était bien libre, le passé était bien fini, la faute, le crime absolument effacé.

Elle n'avait que le remords, le remords qui, à certaines époques, tourmentait ses nuits, des nuits d'insomnie, car ne pouvant dormir, elle se cachait dans les bras de son amant ; elle pleurait, elle tremblait ; pour apaiser la fièvre qui la dévorait alors, le jeune homme devait allumer des bougies dans la chambre.

Avec la lumière, elle se calmait ; mais elle ne pouvait s'endormir qu'au jour.

Les crises passées, elle en riait, s'excusait près de celui qu'elle aimait en disant qu'elle avait ces attaques nerveuses depuis qu'elle était enfant; cela lui venait d'une peur.

Aussi Félicien Duhamel n'y portait-il pas une grande attention.

Un autre tourment de Jeanne, c'était sa fille qu'elle se reprenait à aimer, qu'elle désirait revoir à tout prix.

D'abord, Adèle n'avait pas voulu entendre parler d'elle; puis, à cause de la succession de Cordier, elles avaient été obligées de se revoir; la jeune fille [lui avait paru plus douce; l'espoir lui était revenu.

A propos du mariage, elle avait dû se trouver avec le fiancé de sa fille, M. de La Saussoye; là encore il y avait eu un commencement de rapprochement.

Adèle, alors, s'élait fait renseigner sur la conduite de sa mère; ce qu'elle avait appris l'avait encore rendue plus favorable ; non qu'elle approuvât sa mère, mais jugeant, en comparaison du passé, qu'elle ne pouvait que l'encuurager dans la vie régulière qu'elle menait.

Enfin, dans les circonstances importantes, la fille et la mère se retrouvaient: mais Adèle, MUe Beau-Sourire voulait que tout en restât là; elle ne voulait pas qu'on dépassât ces relations.

Mais Jeanne espérait toujours.

Telle était la situation de la Belle Bordelaise, quand Rolland apprit, Lorsqu'il alla la chercher à Passy, que la veuve Cordier s'était remariée avec un nommé Félicien Duhamel, qui restait rue Vavin. Nous l'avons dit, on appelait la Belle Bordelaise madame Duhamel.

Le misérable se rendit aussitôt rue Vavin; il se renseigna, et c'est avec inquiétude et stupéfaction qu'il apprit que Félicien Duhamel était le secrétaire du juge d'instruction qui avait instruit son affaire.

— Oh ! oh ! fit-il, cela est grave.

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