‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 3 sur 40 · LE CAFE DE LA BORDELAISE · texte numérisé non relu

LE CAFE DE LA BORDELAISE

Nous devons ramener nos lecteurs dans un autre lieu, et les faire assister à la scène qui précéda celle que nous lui avons dépeinte, sur le pont d'Arcole, au café-estaminet-restaurant de la Bordelaise, situé rue Saint-Denis, dans le voisinage des anciennes Halles.

Tous les noctambules parisiens le connaissaient. Il était très pittoresque, très curieux, très renommé, surtout à cause de la beauté de la maîtresse de la maison. Aussi, disait-on ordinairement, pour désigner l'estaminet : A la Belle Bordelaise.

Les gens sévères disaient que c'était un bouge; oh! non, une maison mal fréquentée, voilà tout.

Ce café, ce restaurant, ce cabaret, qualifiez-le comme vous voudrez, vous qui l'avez connu, n'était pas ordinaire, ni dans son tableau, ni dans ses consommateurs. Il n'y avait absolument rien à dire sur les consommateurs.

C'est, je crois, maintenant un magasin où les nomades des Halles resserrent leurs marchandises jusqu'au lendemain.

C'était alors une immense salle très rustique de décoration et d'ameublement; une dizaine de tables, un comptoir haut comme un autel, un dressoir superbe, tout cela vieux et usé, mais resplendissant de propreté, donnait, en entrant, envie de boire et de manger.

Dans le fond, une large cheminée, grande comme une porte cochère; en hiver, le bois embrasé se tordait sous les flammes, dorant les rôtis embrochés qui tournaient devant, et les reflets faisaient scintiller les coins éclatants des consoles qui se pendaient dans les angles, et les faïences, et les verres entassés sur le dressoir.

Mon Dieul en entrant, que les yeux étaient charmés, la peau caressée par une douce chaleur et le nez surpris agréablement par la bonne odeur de la cuisine !

Lorsque les Halles se sont transformées, toute la clientèle bruyante s'est envolée; mais quand j'y allais, on y venait encore.

Celle qu'on appelait la Belle Bordelaise méritait bien son nom; elle avait une détestable réputation, qu'elle justifiait, on l'assure; mais c'était une femme sérieuse, toujours à la maison, et qu'on jugeait sans pouvoir l'accuser.

Jamais on n'avait rien vu de ce qu'on disait.

Les bavards prétendaient que tous les clients étaient amoureux d'elle; cela était très explicable, car la Belle Bordelaise était une superbe femme qui pouvait bien cacher trois années de ses trente-trois ans.

Elle était grande , robuste , souple et presque élégante de contours et d'attaches; le col était superbe et se liait bien, par ce que les femmes nomment le collier de Vénus, à des épaules superbes; la gorge forte seyait bien à une taille un peu longue, mais très bien faite. La santé courait sous la peau claire et un peu colorée, une peau fraîche.

Le front était un peu bas et les sourcils étaient si rapprochés qu'ils semblaient le séparer du visage. Les yeux dont le bleu foncé paraissait noir dans l'ombre des cils longs et bruns. Le nez fin, aux narines roses, était un peu relevé; d'un profil gai, agaçant; la bouche un peu grande était épaisse et pleine d'appétit; les lèvres paraissaient plus rouges sous le duvet blond, la fleur de pêche qui les couvrait; mais que cela était beau, cette double rangée de perles d'un blanc laiteux, qui s'entr'ouvrait dans un sourire plein de provocation et de raillerie. Elle était brune, et le brillant de soie de ses cheveux faisait encore valoir le teint éclatant de ses chairs.

Jeanne Cordier, la Belle Bordelaise, n'avait jamais sali son visage avec le maquillage. Les pâtes, les poudres et les mastics n'avaient rien à faire dans sa beauté.

Nous devons à la vérité de déclarer que ceux qui la jugeaient , ainsi que nous l'avons constaté plus haut, ne la calomniaient pas. Mm0 Jeanne était belle, elle le savait, et elle aimait à bouleverser le cerveau de celui qui la regardait.

Quand elle se penchait sur vous, quand son visage s'avançait pour offrir un sourire, les lèvres avaient des tremblements qui vous faisaient rougir et le regard des lueurs qui vous éblouissaient... Rien ne saurait peindre le charme qu'il y avait en elle... On disait que cette femme était née pour aimer, non de cœur, mais de sens. Ses baisers devaient être de feu; son amour, plein de volonté, commandait.

Bref, on disait enfin que son mari , qu'elle avait épousé il y avait seize ans, fort et robuste, se mourait d'elle.

Depuis quatre mois, le mari, Joseph Cordier, n'avait pu descendre de sa chambre.

C'est alors que la Belle Bordelaise avait fait revenir de la pension sa fille, celle que l'on nommait la Grande Adèle, comptant se faire aider par l'enfant.

La Belle Bordelaise n'aimait pas les enfants : aussi la voyait-elle à peine; c'est le père qui, deux fois par mois, allait embrasser sa lîlle à la pension.

Depuis deux ans elle n'avait pas vu la petite Adèle ; la dernière fois qu'on la lui avait amenée, elle avait à peine quatorze ans alors, elle l'avait regardée avec stupéfaction; et constatant la laideur difforme par laquelle passe l'enfance pour devenir jeune fille, elle avait dit en riant :

— Mais c'est un laideron ; elle ne tient ni de moi ni de son père.

Et, en disant cela, elle paraissait satisfaite... C'avait été tout autre chose lorsque la grande Adèle avait été retirée de pension.

L'enfant avait seize ans. La grande Adèle était devenue une admirable jeune fille, aux traits charmants; si charmants, qu'en entrant dans la maison, les habitués s'étaient écriés :

— Oh ! qu'elle est devenue belle, Adèle !

Et comme, toute confuse, baissant la tête et se dandinant en frottant niaisement le bout de son doigt sur une table, elle souriait au milieu des habitués, l'un d'eux l'appela « Beau-Sourire » ; le nom lui resta.

Et, de ce jour, la Belle Bordelaise exécra son enfant. Elle l'habilla de ses vieilles robes et l'obligea aux plus rudes travaux, à ceux surtout qui la forçaient à rester dans l'arrière-boutique.

Nos lecteurs l'ont deviné. La jeune fille si miraculeusement sauvée par Auguste Vallée de La Saussoye était MUo Adèle Beau-Sourire.

Nous allons raconter maintenant la scène qui avait été la cause de la tentative de suicide de la belle enfant.

Ce soir-là, il faisait chaud, et les habitués du cabaret ayant soif, la salle était pleine de monde.

La Belle Bordelaise était venue s'asseoir près d'un habitué qui passait pour être son favori ; d'allures libres, elle se penchait abandonnée sur l'épaule de celui qu'on appelait l'artiste, un grand gaillard, bâti comme un Hercule et beau comme le Bacchus indien, mais négligé, débraillé à plaisir, qui jouait aux cartes.

— Pourquoi me regardes-tu comme cela, père? (page 21.)

Riant, il jeta ses cartes, étalant devant son partenaire une seizième et un quatorze et exclamant :

— Tu ne te plaindras pas, tu n'en as pas gagné une.

La Belle Bordelaise frotta son menton sur l'épaule du beau garçon ; il se retourna.

Elle le regarda longuement; mais l'artiste soutenait, lui, sans rougir, les regards sales de Mme Jeanne ; il y répondit par un sourire et par un signe de tête. 3e Liv. 3

Pendant que son adversaire payait à la Belle Bordelaise ce qu'il venait de perdre, le grand gaillard se leva, alla près du comptoir, où Mlle Adèle, blottie dans un coin, ravaudait des bas; il s'y accouda, et ayant, d'un coup d'œil en dessous, regardé si Mme Jeanne tournait les yeux de son coté, la voyant occupée, il dit bas à la jeune fille :

— Dis donc, Adèle, sais-tu que tu deviens jolie!...

M"e Beau-Sourire pencha la tête en fronçant les sourcils et ne répondit pas.

— Ça ne t'ennuie pas de rester dans cette boîte... avec ces goujats... Si tu voulais...

Adèle ne bougeait pas, mordant ses lèvres jusqu'au sang.

— Avec ta beauté... et ta voix... je t'en ferais une situation!... si tu...

La jeune fille, d'un regard écrasant, enveloppa celui qui lui parlait, et se levant, elle dit :

— Ma mère veut vous parler.

Jeanne Cordier, les yeux brillants, les dents serrées, les regardait depuis quelques secondes, et, s'adressaut à la jeune fille :

— Ah çà! qu'est-ce que tu te fais conter là?... qu'est-ce que ça veut dire?... Veux-tu vivement monter près de ton père, voir s'il a besoin de quelque chose?... Est-ce que je vais avoir à rougir de toi?

Adèle Beau-Sourire ne répondit pas; elle baissa la tète; deux larmes mouillèrent ses joues.

Elle ramassa ses chiffons et sortit.

La Belle Bordelaise vint près de l'artiste et lui dit d'une voix sourde :

— Tu sais, toi... fais attention... j'ai l'œil...

— Ah çà, qu'est-ce qui vous prend, madame Cordier? dit l'homme à haute voix, assurément pour embarrasser la mère en obligeant les habitués à les entendre.

La Belle Bordelaise eut un éclair dans les yeux, puis se domptant, elle dit haut :

— Je vous dis, monsieur Rolland, que je ne veux pas qu'on plaisante avec ma fille.

— Que pensez-vous donc que je pouvais dire à cette enfant?

Les habitués n'avaient pas bronché. Les joueurs jouaient, les buveurs buvaient, les bavards causaient, mais pas un n'avait levé les yeux.

Il semblait qu'ils étaient peu surpris de ces scènes.

D"un coup d'œil, Jeanne Cordier avait vu qu'on ne s'occupait pas d'eux, et, d'une voix sourde, changeant de ton, elle dit:

— Je ne veux pas que tu lui parles, à cette enfant, entends-tu? Je te connais, ce que tu peux lui dire, je le sais... et si semblable chose arrivait...

— Mais tu deviens folle, fit stupéfait, mais du même ton, M. Rolland.

— C'est possible, je suis assez malheureuse de l'amour que j'ai pour toi... Je suis jalouse de tout... Puis, plus bas, elle ajouta : J'ai bien le droit de l'être, je pense, tu sais ce que je fais pour toi...

— Tais-toi, fit-il, et viens.

Cela était dit des lèvres, sans que le visage de l'un ou de l'autre l'exprimât. Comme pour aller allumer sa pipe, l'homme passa dans la cuisine; la Belle Bordelaise l'y suivit disant haut :

— Vous voulez du feu, monsieur Rolland, je vais vous en donner. Lorsqu'elle eut fermé la porte derrière elle, l'artiste prit la femme dans ses

bras, l'embrassa, lui disant doucement, d'un ton de reproche :

— Mais c'est trop bête d'être jalouse..., même de ta fille. Pour qui me prends-tu?

— Est-ce que je sais, moi, fit-elle toute frissonnante et se transformant en sentant le baiser, comme sous un choc électrique. C'est vrai, je suis folle. Je t'aime tant, vois-tu, Rolland; je ne serai tranquille que lorsque tu seras à moi, bien à moi.

— Yeux-tu te taire? si on t'entendait! Et il l'embrassait sur la bouche pour éteindre ses paroles.

— Il n'y en a plus pour longtemps, et alors...

— Mais tais-toi donc, dit vivement M. Rolland, regardant effrayé autour de lui. Tais-toi donc!

— Embrasse-moi et ne crains rien.

Ils s'embrassèrent, puis, d'un ton calme, elle lui dit :

— Je t'en prie, Rolland, ne parle plus à Adèle... D'abord c'est notre ennemie à tous les deux...

— Eh! je le sais bien, c'est pour cela... ; elle me hait.

— Oh ! elle te hait... Enfin, j'aime mieux cela, qu'elle ne t'aime pas.

— Mais... si je dois devenir...

Et il balbutia ces mots avec embarras.

— Quand nous en serons là..., elle ne restera pas avec nous...

— Ah!

— Si je la souffre ici, c'est à cause de lui, qui croit ce que nous avons dit sur toi et sur elle pour qu'il ne prenne pas ombrage de tes assiduités.

— Justement, il faut bien que je lui parle.

— Allons, je te dis que je ne le veux pas... Pour toi, il n'y a qu'un être ici : c'est moi.

— Sapristi, tu l'es jalouse, toi, fit en souriant Rolland, voulant prendre gaiement ce que la Belle Bordelaise disait d'un ton effrayant.

Il l'embrassa encore, et elle se laissa faire; mais elle était maussade; elle lui dit en le poussant :

— Va jouer ; je monte les voir.

Elle grimpa l'escalier ; Rolland rentra dans le café.

11 reprit sa place sans qu'on eût remarqué son absence.

Au bout de quelques minutes, on entendit un bruit de voix venant des chambres du premier.

Un des habitués dit en mouillant ses doigts pour ramasser les cartes :

Entends-tu, là-haut? voilà la Bordelaise qui souhaite le bonsoir à Beau- Sourire.

Un autre, s'adressant à l'artiste, fit en clignant de l'œil :

— Encore à cause de toi...

Rolland se contenta de hausser les épaules, et étalant ses cartes, il dit :

— J'ai une quinte et trois rois.

— C'est bon.

La partie continuait, lorsque la Belle Bordelaise, plus charmante du feu qui couvrait ses joues, descendit et vint, souriante et gaie, reprendre sa place près du beau Rolland, en lui disant ave intention :

— Je viens de donner la potion à mon pauvre homme. L'artiste pâlit; un des joueurs demanda :

— Et comment va-t-il, ce pauvre Cordier?

— Mon Dieu! fit la femme banalement, toujours la même chose... l\ est si bas, le pauvre ami !

— Pas de mieux?

— Pas de mieux, mais pas pis.

Et comme elle regardait le jeu de Rolland, elle lui dit :

— A votre place, j'écarterais tout ça et je tirerais là... Et le jeu continua.

Au premier étage, au-dessus de la boutique, était la chambre à coucher des époux Cordier; une pièce bien simple, bien propre, garnie de meubles de noyer si luisants qu'ils semblaient mouillés dans la lueur de la veilleuse qui les éclairait faiblement. Dans les angles, du côté de la rue, étaient deux lits, séparés par la fenêtre qui donnait sur les Halles, deux petits lits garnis de rideaux à ramages rouges.

Dans l'un, gémissait Cordier, le mari de la Belle Bordelaise.

Le malheureux se tordait, crispant ses mains sur ses oreillers, effrayant à voir, décharné, hâve, la bouche convulsée ; une douleur épouvantable lui brûlait les entrailles. Il râlait presque.

La porte s'ouvrit; Adèle parut tenant une bougie à la main; inquiète, elle demanda :

— Tu appelles, père?

Le moribond fit un effort suprême pour se dompter et cacher ses souffrances, et il répondit doucement •

— Je n'appelais pas... non... mais puisque tu es venue, donne-moi à boire.

— Ta potion?

— Non, non, de l'eau! C'est effrayant ce que ce médecin me fait boire.

— Oui, mais cela te fera du bien, dit Adèle avec un sourire consolant... Il vaut mieux boire cela...

— Non, ma mignonne... non... de l'eau.

La jeune fille, obéissante, prépara un verre d'eau sucrée; lorsqu'elle vint l'offrir à son père, celui-ci lui retint la main, but, parut soulagé; puis il la regarda longuement.

Adèle, étonnée, lui demanda :

— Pourquoi me regardes-tu comme ça, père?

— Tu vois bien mon état... tu as pleuré.

La jeune fille, embarrassée pour expliquer la cause des larmes passées, pleura de nouveau.

— Allons, ne pleure pas; il faut du courage.

— Mais... je ne pleure pas de ça...

— Pourquoi as-tu pleuré, alors?

— Mais... pour rien..., une discussion avec maman...

— Ah! elle te tourmente toujours, ta mère... toujours... Et Cordier disait cela d'un ton lugubre.

— Mais, mon petit père, elle m'a grondée parce que je n'étais pas montée te voir.

— Oui... tu es une brave enfant... Écoute-moi, Adèle, et ne pleure plus. Si je venais à mourir...

— Oh! mon Dieu ! mon Dieul Et la jeune fille sanglotait.

— Si je venais à mourir, il y a dans le bahut de la petite chambre de là-haut, où je mets mes outils..., dans le fond, derrière la boîte aux clous, un livre dans lequel est une lettre; cette lettre, tu la prendras.

— Je ne veux pas que tu parles comme ça, dit Adèle suppliante, en pleurant plus fort.

— Sois raisonnable; tu n'es plus une enfant, tu es presque une femme...; tu me promets, mon Adèle, que tu prendras cette lettre, et...

Le malade se tut quelques minutes, puis il continua comme s'il avait pris une décision :

— Je veux, et tu me le jures, que tu n'ouvres cette lettre que le jour où tu seras partie d'ici..., où tu ne seras plus sous la dépendance de ta mère..., le jour où tu seras mariée, si tu te maries... Tu me le jures, Adèle?

— Ah ! petit père, que tu me fais souffrir...

— Jure, Adèle, je t'en prie...

Cherchant vainement à étouffer ses sanglots, la jeune fille balbutia un serment.

— Maintenant, embrasse-moi, Adèle. Merci, mon enfant. Je te bénis. On entendait des pas dans l'escalier.

— Sauve-toi, Adèle; ta mère te gronderait.

— Bonsoir, père.

Elle l'embrassa de nouveau.

— Sors par la petite chambre.

La jeune fille sortit par une pièce qui, donnant sur la chambre, s'ouvrait sur l'escalier et servait de lingerie et de cabinet de toilette. Elle disparaissait lorsque sa mère entra dans la chambre.

Adèle ouvrait la porte qui donnait sur l'escalier, lorsqu'il lui sembla voir quelqu'un assis sur les marches. Elle eut peur, mais elle fit un suprême effort pour ne pas crier..., sa mère l'aurait entendue, et elle se serait de nouveau emportée après elle, car depuis longtemps elle l'avait envoyée se coucher.

Instinctivement, elle n'avait pas refermé la porte pour ne pas faire de bruit, et, tremblante, haletante, elle resta accotée au mur, craignant d'être vue et ne sachant ce qu'elle devait faire.

Un homme dans la maison, caché dans l'escalier, et la boutique était fermée, et sa mère montait se coucher...

Ne valait-il pas mieux risquer d'être grondée, battue, peut-être, si elle se trompait..., mais donner l'éveil.

Elle pensa ainsi quelques minutes, et, la surprise étant passée, la peur s'atténua.

Elle put envisager plus tranquillement sa situation : la chambre dans laquelle elle se trouvait était plongée dans l'obscurité; au contraire, l'escalier était faiblement éclairé par une petite lampe qui restait allumée toute la nuit.

Par l'interstice de la porte mal fermée, dont le pêne de la serrure s'arrêtait sur la gâche en laissant passer seulement un mince filet de lumière, elle pouvait regarder sans être vue.

C'est ce qu'elle fit.

A peine s'était-elle penchée pour voir qui était là, qu'elle se recula en mettant la main sur sa bouche, pour étouffer le cri d'étonnement qui allait s'en échapper.

Celui qui était assis, et qui semblait attendre le plus tranquillement du monde, comme s'il était chez lui, était... l'artiste Rolland.

C'était donc sa mère qui l'avait fait rester. Que se passait-il? L'état de son père était-il si grave que sa mère avait demandé à cet homme de le veiller?

Mais, autant qu'elle l'avait pu voir, ce Rolland n'était pas aimé de Cordier..., et cependant, celui-ci paraissait attendre avec une certaine anxiété, inclinant la tète du côte de la porte, comme s'il cherchait à entendre ce qui se disait dans la chambre.

Mon Dieul qu'est-ce que cela voulait dire?

Cependant, Adèle était plus rassurée; ce n'était pas un malfaiteur qui s'était introduit dans la maison, c'était un familier, qu'on avait prié de rester.

Mais la jeune fille en était pourtant ennuyée; elle avait pour cet homme une répulsion qu'elle ne pouvait s'expliquer, et qui s'augmentait à mesure qu'il était plus aimable et plus galant avec elle.

Dans l'étrange cabaret que tenaient ses parents, elle entendait de singulières choses; on y parlait souvent une langue épicée; mais tout cela bourdonnait autour du cerveau de la jeune fille sans qu'elle l'entendît; ces choses effleuraient ses oreilles sans aller à son âme, et, pour expliquer mieux, disons qu'elle écoutait sans entendre.

Or, comme elle était jolie, les galants ne manquaient pas autour d'elle, et les galants de ce lieu avaient une façon particulière de révéler leur sentiment.

Ce que lui avait dit Rolland était absolument nul auprès de ce que disaient les autres; il était un respectueux, dans ce monde, et pourtant c'était le seul qu'elle avait entendu, et qui l'avait blessée.

Pourquoi sa mère, dont chacun critiquait les familiarités, avec cet homme surtout, avait-elle choisi celui-ci dans la circonstance douloureuse où elle se trouvait? Si son père était plus malade, elle était prête à veiller près de lui, pendant que sa mère, fatiguée du travail de la journée, se reposerait. Un étranger était inutile dans la maison.

Comme elle vit Rolland se rapprocher de la porte pour écouter plus attentivement ce qui se disait de l'autre côté, elle écouta cà son tour.

Elle entendit la voix de son père; cette voix, si faible tout à l'heure, avait des éclats qui dominaient les réponses de sa mère. Il disait :

— C'est une honte... ; moi mort, après la mère, ce sera la fille..., une misérable... Puisque je n'ai plus la force de tuer ceux qui me déshonorent, j'aime mieux mourir... Quand j'étais solide, je vous aurais tués tous les deux... Tu n'es qu'une... ; lui...

Et la jeune fille, épouvantée des injures qu'elle entendait, se sauvait, lorsqu'elle entendit comme un râle, puis la voix de sa mère, avec le ton qu'elle connaissait, le ton colère des mauvaises heures, qui disait:

— Vois, avec tes sottises, tes extravagances de pensée, tes jalousies idiotes, l'étal dans lequel tu t'es mis; si tu crois que c'est en faisant des scènes semblables que lu guériras.

— Je veux mourir, râlait le malade...

— Sois donc raisonnable, et prends ta potion...

— Laisse-moi, et couche-toi...

— Tu sais bien que je n'irai pas me coucher sans que tu aies pris ta potion. Cordier ne répondit pas; elle continua :

— Je descends chercher un peu d'eau tiède pour ta tisane et, je t'en prie, sois raisonnable. Je te le jure, à compter de demain, il ne viendra plus chez nous. Si cette moucharde d'Adèle ne disait pas ce qui se passe en bas, tu n'aurais pas de ces crises... Veux-tu que je te dise la vérité; eh bien!... c'est cette grande niaise-là qui l'attire..., et si je n'avais pas l'œil...

La pauvre enfant était toute bouleversée de ce qu'elle entendait; elle eut comme un soubresaut en entendant le cri rauque de son père, arrêté aussitôt par la Belle Bordelaise qui disait :

— Voyons, voyons, ne te mets plus en colère; on t'écoutera; je vais préparer ta tisane et ta potion.

Et elle sortit.

Adèle, fiévreuse, un peu égarée par la scène à laquelle elle avait involontairement assisté, ne put s'empêcher de se pencher vers l'autre porte pour entendre ce que sa mère allait dire à l'artiste.

Elle vit la Belle Bordelaise lui faire signe de la main au fond du couloir, si près de la porte auprès de laquelle elle se trouvait, qu'elle eut une minute d'effroi en croyant qu'ils venaient dans la chambre où elle était.

Devant la porte, ils s'arrêtèrent; elle entendit sa mère qui d'une voix sourde disait :

— Tu as entendu la scène?

— A peu près.

— Demain, il est capable de faire appeler quelqu'un pour te chasser...

— J'ai vu ça; mais il n'en a plus pour longtemps..., si tu veux...

— Je te jure que je n'ose plus maintenant...

— Alors il ne fallait pas commencer. Je t'ai apporté ce qu'il te fallait... Finis-en...

— Je n'ose plus..., je te jure..., j'ai peur.

— Mais puisqu'il est condamné par tout le monde... Qu'est-ce que le médecin t'a dit encore tantôt? Qu'il n'en avait pas pour deux jours.

— C'est vrai, attendons.

— Tu sais ce qu'il t'a dit. Veux-tu qu'il ait le temps d'agir...? et puis que tu restes sans rien...? C'est ce qu'il espère.

Le Belle Bordelaise hochait la tête, hésitant. Rolland lui dit, en se penchant à son oreille :

— Si tu n'en finis pas, je pars.

La jeune femme lui prit vivement le bras.

— Non, non, reste..., il faut que tu sois là... C'est toi qui l'auras veillé. Donne... Mais tu restes?

— Oui...

Et, ayant fouillé dans la poche de côté de son paletot, il en tira un petit papier qu'il lui donna.

Elle prit les vases et les flacons qui avaient servi, et les jeta au milieu des halles (page 30).

— Il faut que tu restes près de lui; et sitôt pris, comme les autres fois, emporte le verre, casse-le et brûle le papier.

— Oui, je sais..., je resterai jusqu'au bout..., mais tu seras là?

— Oui, je monte dans la chambre là-haut et j'attends; puis, je veillerai avec toi, comme nous avons dit devant les autres, ce soir... Je serai monté sur ta demande, parce qu'il se trouvait plus mal et que tu craignais qu'il ne mourût dans la nuit...

4° Liv. 4

— On ne sait pas ce qui peut arriver... J'aime mieux que tu restes près de moi; tu veilleras dans le cabinet de toilette...

A ces mots, une sueur froide mouilla les tempes d'Adèle ; elle fut forcée de se soutenir à une chaise pour ne pas tomber.

— Non, j'aime mieux attendre là-haut.

— Descends d'abord avec moi, pour préparer la potion.

Et ils descendirent... Alors, la malheureuse prit un instant sa tête dans ses mains, comme si elle craignait qu'elle n'éclatât... Puis, se redressant, elle entra vivement dans la chambre, courut vers le lit, en disant :

— Père, père, ne prends rien de ce qu'on te donnera..., père!

Elle se pencha, jeta un cri fou et se sauva épouvantée, se précipitant dans l'escalier pour monter dans sa chambre.

Le regard éteint, les narines pincées, la bouche crispée, Cordier râlait; il ne voyait plus, il n'entendait plus, et c'est devant sa mort que l'enfant s'était sauvée éperdue.

La chambre d'Adèle se trouvait à l'étage au-dessus de celle de ses parents; à côté, se trouvait une chambre de débarras et en face une chambre d'ami. C'est dans cette dernière pièce que la Belle Bordelaise désirait que Rolland passât la nuit, afin qu'il fût là en cas d'accident.

La malheureuse enfant, en proie à la plus folle terreur, restait dans sa chambre, assise sur son lit, à moitié déshabillée, l'œil hagard, ne pouvant assembler deux idées, n'ayant dans son cerveau que ce dilemme :

— Ils ont empoisonné mon père, ils l'ont assassiné ; je ne peux pas cependant dénoncer ma mère ! Elle est si sévère avec moi... Ah !

Puis, agitée par une crise nerveuse, elle tremblait; ses traits se convulsaient sans qu'elle pût pleurer, et elle disait d'une voix éteinte :

— Oh! mon pauvre papa..., mon pauvre bon papa..., ils t'ont tué..., toi si bon..., mon pauvre papa!

Pendant ce temps, dans la cuisine, derrière la boutique, la Belle Bordelaise faisait chauffer une infusion, dans laquelle, avec le sucre, elle jetait le contenu d'un petit paquet de poudre blanche que lui avait donné Rolland.

Celui-ci lui dit :

— Tu veux que je reste ; ça n'est guère utile.

— Je ne crois pas absolument que ce soit pour cette nuit, mais il a maintenant des crises folles, et j'aime autant que tu sois là.

— Tu comprends bien que je n'irai pas me montrer dans une crise ; je l'augmenterais, fit-il d'un ton plaisant.

Nous devons même constater que tout cela était dit tout naturellement. Ils semblaient s'occuper de la chose la plus simple du monde, et même la Belle Bordelaise ajouta :

— Dès qu'il a pris sa potion, il s'endort, et je ne veux pas rester là... j'irai te retrouver là-haut... Quand donc serons-nous libres!... Voilà assez de temps que ça dure : j'en ai assez d'être garde-malade... Avec ça que plus ça va et plus il est insupportable...

— Fais toujours bien attention de ne rien garder ici. Brûle les petits papiers qui enveloppent la potion.

— Mais oui, sois donc tranquille, je passe tous les vases au feu quand je ne m'en sers plus. Et puis, qui veux-tu qui se doute de quelque chose? Depuis le temps qu'il est malade, au contraire, on s'étonne qu'il soit encore vivant.

— Je sais bien, fit en riant Rolland, puisque l'on disait tantôt : si Cordier dure encore, c'est grâce à sa femme; en voilà une vraie garde-malade I

— Ne plaisante pas avec ça. Ils se turent quelques minutes.

Rolland, assis sur un coin du fourneau, roulait sa cigarette pendant que l'eau chauffait. La Belle Bordelaise, qui l'avait regardé une grande minute en lui souriant amoureusement, vint se placer calmement dans ses bras et penchant la tête en arrière, elle tendit ses lèvres pour lui offrir un baiser. Us s'embrassèrent longuement, la jeune femme abandonnée ayant des airs pâmés et des titillements de paupière qui ne laissaient voir que le blanc de l'œil. Jeanne avait des frissonnements auxquels elle fit un effort pour échapper. Comme Rolland la retenait, glissant sa main dans son corsage, elle se dégagea tout à fait en disant toute frémissante :

— Non, laisse-moi, je vais porter sa potion. Monte te coucher. Dès qu'il dormira, je te rejoindrai.

Elle regardait le grand garçon dont les yeux humides avaient des lueurs singulières, dont les lèvres étaient gonflées, dont tout le corps était secoué par un tremblement de désir. Elle le repoussa en riant hors de la cuisine, en lui disant :

— Monte te coucher, je te rejoins tout à l'heure.

Tout bouleversé par les agaceries de sa maîtresse, il monta; arrivé sur le palier, il vit la porte de la chambre d'Adèle entr'ouverte; il faisait nuit sur le carré et la chambre était éclairée. Il regarda.

Adèle, à moitié déshabillée, c'est-à-dire n'ayant qu'un petit jupon et une petite camisole, bien libre chez elle, car elle ne savait pas que la chambre en face la sienne était quelquefois occupée; tout à fait décolletée, les seins presque nus, était assise sur son lit; elle s'était arrêtée au milieu de sa toilette de nuit, se demandant toujours :

— Que dois-je faire?

Rolland, en voyant la ravissante enfant, dans l'état où elle se trouvait, perdit tout à coup la tète; il ne raisonna ni l'odieux de sa situation ni l'infamie de sa cou-

duite; il n'écouta que son sang en feu , et , comme dans une attaque de criminelle folie, il se précipita dans la chambre en poussant la porte derrière lui.

Adèle, tournant la tête et le reconnaissant, jeta un cri d'horreur et se redressa vivement. Pour éteindre le cri, Rolland se jeta sur elle, la prit à bras-le-corps et lui appliquant la main sur la bouche :

— Ne crie pas, Adèle... Il y a longtemps que je t'aime, tu le sais bien... Tes cris sont maintenant inutiles, tu seras à moi...

Et Rolland était fort robuste et adroit ; il tenait la malheureuse enfant dans ses bras, comme l'araignée tient la mouche; ses lèvres, gonflées de concupiscence, cherchaient ses chairs. Adèle étouffait sous la main qui couvrait sa bouche et l'empêchait de crier; elle se débattait, frappant, égratignant, et comme, dans la lutte, les quelques vêtements qui la couvraient se déchiraient, elle se sentait presque nue dans les bras du misérable... Celui-ci lui disait des mots qu'elle ne comprenait

pas...

Dans la lutte, la bougie était tombée, et cette nuit augmentait l'épouvante de la malheureuse, elle se sentait plus perdue... Il la tenait, ses forces s'épuisaient; il l'entraînait vers le lit, et elle ne pouvait résister, elle ne pouvait crier — comme dans les cauchemars où, menacé par un grand danger, on voudrait courir et crier — elle resta sans voix et comme attachée au sol... C'était affreux!... Elle était donc destinée à être la victime de ce bandit, la proie de ce monstre; elle devait donc appartenir à l'amant de sa mère , à l'assassin de son père? C'était fini , elle était vaincue... D'un croc-en-jambe, il l'avait fait tomber et était tombé sur elle...

La Belle Bordelaise, quand Rolland l'avait laissée dans la cuisine, s'était hâtée de terminer la potion ; au bout d'une dizaine de minutes, elle montait portant le breuvage et pensant, en entendant du bruit au-dessus :

— Est-il peu prudent; il fait un tapage là-haut pour se coucher! Si Joseph l'entend !

Elle entra dans la chambre de son mari. Elle fut d'abord étonnée de ne rien entendre. Elle posa vivement sa tasse sur un meuble, et, toute tremblante, elle courut vers le lit; elle se pencha et se releva aussitôt en jetant un petit cri.

La face convulsée laissait voir les dents serrées, le regard éteint. Joseph Cordier était raidi sur le lit. Il était mort.

Épouvantée , la Belle Bordelaise prit sa bougie et grimpa rapidement l'étage au-dessus.

La chambre de Rolland était vide et on entendait du bruit chez sa fille. Elle se trouva soudainement bien plus remuée que par le tableau qu'elle venait de voir en bas.

Elle se précipita comme une lionne dans la chambre.

C'était le moment où Adèle, vaincue, tombait et allait devenir la victime du monstre.

Elle avait pu parler et elle lui avait crié :

— Assassin!... assassin!... Laissez-moi; je vais vous dénoncer. Rolland était fou; il n'écoutait plus.

Jeanne en entrant éclaira la chambre et, voyant sa fille dans les bras de son amant, jugeant avec ses sentiments jaloux, avec sa nature indigne, accusa l'enfant, et elle cria en la frappant du pied :

— Ah! gueuse! je m'en doutais qu'il était ton amant... Et elle allait se jeter sur sa fille et l'étrangler. Rolland, tout honteux, effrayé, s'était relevé.

Adèle, folle, cherchant à échapper à sa mère, se sauvait, et pendant que le misérable la retenait, recevait sans se plaindre les gifles que celle-ci lui appliquait.

L'enfant, miraculeusement échappée à l'horrible attentat, descendait l'escalier.

Rolland, seul, l'entendit dire •

— Oh 1 les misérables... Je vais me noyer.

Cette menace fit tressaillir Rolland qui , la grande Adèle disparue, essuya la bordée d'injures de la Bordelaise. Il était tout niais d'avoir été surpris, et il lui restait dans les oreilles les mots menaçants qu'avait prononcés Adèle en se sauvant. Il dit à Jeanne :

— Mais tais-toi donc. Tu cries, Joseph va t'entendre.

— Eh! fit d'un accent farouche Jeanne , canaille, Joseph est mort, et après avoir tué le père tu veux prendre l'enfant !

A ce mot : Joseph est mort, une pâleur livide couvrit le visage du jeune homme ; il répéta avec hébétement :

— Il est mort!...

Sans sentir que, furieuse, la Bordelaise le tenant par bras, le menaçant, continuant à lui jeter au visage des injures que nous ne saurions reproduire, Rolland n'entendait pas, ne voyait pas ; il n'avait qu'une idée, le départ précipité d'Adèle et sa menace après la scène qui s'était passée. Il avait peur; assurément la jeune fille était allée le dénoncer. Et Joseph Cordier était mort. Aussi, oubliant tout, se dégageant des mains de celle qui était veuve, pris d'affolement, il la bouscula et se précipita dans l'escalier.

Il voyait déjà la grande Adèle au bureau de police, racontant ce qu'elle savait, l'accusant, lui, d'un double crime, et il se sauvait. La Relie Bordelaise, un moment étourdie par la secousse, lorsque Rolland s'était dégagé d'elle, courut vers l'escalier, cherchant à s'expliquer son mouvement, croyant qu'il descendait dans la chambre du malheureux s'assurer de ce qu'il venait d'apprendre. Elle le vit passer devant la porte de sa chambre en courant plus fort. Elle entendit la porte de la boutique s'ouvrir et se fermer.

Alors elle eut un accès de rage féminine ; elle crut qu'elle avait deviné. Sa

mauvaise nature ne pensait et ne voyait que le mal. Adèle s'était sauvée et Rolland son amant allait, la retrouver. A cette odieuse pensée., elle jura, sacra et frémit.

— Les misérables... c'est pour cette crapule... que j'ai fait!...

Elle resta ainsi une grande heure, gémissant et pleurant, mais de rage et de haine. Au bout de ce temps elle voulut réagir. Revenant à la situation elle eut peur d'être seule dans cette grande maison, avec ce cadavre... sa victime. Elle pensa cependant qu'il fallait être prudente. Rolland était capable de tout, elle avait pu en juger, et, pour n'avoir pas à la redouter, il pouvait bien, le misérable, la dénoncer. Elle descendit vivement dans sa chambre évitant de regarder du côté du lit; elle prit les vases, les flacons qui avaient servi et elle alla tout jeter en les brisant au milieu des Halles. Elle rentra chez elle au moment où le tonnerre grondait et la pluie commençait à tomber. Elle n'osait plus remonter ; elle ouvrit sa boutique et mit tout en ordre, tremblante, faisant le signe de la croix à chaque coup de tonnerre et ne pouvant contenir ses larmes, car l'accès de rage était passé, c'était la douleur qui reprenait le dessus, cette cruelle douleur de la jalousie; car elle aimait, elle adorait Rolland, et le misérable était parti; il l'abandonnait et pour qui? Oh! cela était épouvantable.

Déjà quelques clients entraient; comme ils la regardaient avec étonnement, elle comprit qu'elle devait se composer le visage... Elle oubliait qu'elle avait un motif pour expliquer ses larmes, lorsqu'on lui dit :

— Ah! madame Cordier..., vous avez pleuré... Ce pauvre Cordicr est. mort. Elle tressaillit et dit vite :

— Oui, oui, pauvre ami! et alors elle fondit en larmes, disant qu'elle était malheureuse, qu'elle ne savait pas si elle pourrait supporter ce coup-là.

Et cela était dit avec un tel accent de vérité que les gens qui l'écoulaient en étaient tout surpris. Qui jamais se serait douté que la Belle Bordelaise aimait son mari aussi sincèrement? C'était inexplicable. Et tout le monde en avait plus de sympathie pour elle. Quelqu'un s'étonna que le patron étant mort , on ne fermât pas la boutique. Elle l'entendit et cela lui donna aussitôt l'idée d'en profiter.

— Nous avons laissé la boutique ouverte, mais je vais fermer.

— Dame, il faut le veiller cet homme; c'est votre fille qui est près de lui? Elle n'avait pas encore pensé à cela; le corps était là-haut, seul, abandonné,

déjà oublié, n'était l'effroi qu'il répandait. Elle fit fermer la boutique par une servante qui venait de descendre. Elle dit qu'elle allait faire les démarches nécessaires, et lui commanda de veiller près du corps.

Et Jeanne sortit. Une fois dehors, elle ne pensa plus à sa victime, elle courut chez son amant; c'était lui qu'elle voulait voir, qu'elle voulait retrouver. Elle souffrait toutes les douleurs, lorsque arrivée chez lui la concierge lui dit qu'il n'était pas rentré...

Ainsi, il était avec elle, il n'y avait pas de doute à avoir... Oh! les misérables!

Toute la journée, elle courut; elle alla partout où elle espérait le rencontrer. on ne l'avait pas vu.

Lorsqu'elle rentra chez elle, harassée, désespérée, la servante lui dit que le médecin qui était venu constater le décès avait voulu lui parler.

Alors elle fut prise d'un tremblement, et elle demanda :

— Qu'est-ce qu'il a dit?

— Madame, il a dit qu'il ne s'expliquait pas la mort, qu'il aurait voulu voir les ordonnances et parler à la personne qui l'avait soigné.

— Il fallait dire que c'était vous... Est-ce qu'il doit revenir?

— Je ne sais pas... Il y avait M. Cherpin qui était venu pour voir monsieur, et il a expliqué la maladie au médecin; il lui a dit que madame était dans un état de douleur tel, — il vous a vue ce matin, — qu'elle ne serait pas capable de donner

"grand renseignement... Alors, il a encore regardé monsieur, et fait un signe de tête; puis il a dit : Enfin!... et il a signé un papier.

— Quel papier? demanda la Belle Bordelaise qui était devenue livide en écoutant la servante.

— Tenez, le voici; et la fille donna un papier placé sur la. commode. Jeanne, qui tremblait, le prit et le lut; alors elle exbala un long soupir,

c'était le permis d'inhumer. Elle ne pouvait supporter la vue du corps , et elle descendit dans sa boutique. Là, seule, dans l'ombre, assise dans le comptoir, accoudée sur le marbre , le menton dans ses mains , elle pensait et de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Qu'allait-elle faire? qu'allait-elle devenir?... Elle avait parfois des mouvements de rage, et elle disait :

— Oh! oui, oui, je me vengerai ! je me vengerai !... Puis :

— Il a tout osé; par ce qu'il sait, il me tient... Mais , qu'importe! s'il me fait prendre, on le prendra aussi. Oh! oui! je me vengerai... Ma fille! La gueuse! La misérable!

Et alors elle éclatait en sanglots déchirants. Et ceux qui la voyaient disaient :

— Pauvre femme! Comme elle aimait son mari !... Sainte femme...

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