‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 21 sur 40 · LES NOCES · texte numérisé non relu

LES NOCES

MIle Beau-Sourire était redevenue l'aimable et gaie jeune fille qu'elle était en pension, avant d'arriver dans la singulière maison de ses parents.

Elle avait repris cet éternel et radieux sourire auquel elle devait son nom ; c'est que maintenant l'avenir se faisait rose devant elle, plein de promesses de bonheur. Son mariage était décidé; le petit graillon rebuté de l'estaminet de la Belle Bordelaise allait devenir bientôt M""3 de La Saussoye ; elle allait retrouver une famille ; elle se sentait aimée, entourée d'affections, de sympathies.

Dans la mère de son fiancé, elle retrouvait une véritable mère. Auguste de La Saussoye avait demandé un congé, et depuis quinze jours déjà les jeunes gens ne se quittaient pas; c'étaient de longues causeries pleines de chaste amour.

On avait absolument caché à Mmc de La Saussoye la scandaleuse affaire à laquelle la jeune fille avait été mêlée. C'est Auguste qui l'avait voulu ainsi, quoi qu'en eût dit Mlle Beau-Sourire, dont la nature loyale et franche était gênée par ces cachoteries.

Lorsque, le mariage décidé, on en fixa le jour, il y eut quelques réunions de famille. On s'étonnait de ne voir personne autour de la jeune fille. On savait cependant qu'elle avait encore sa mère.

Mme de La Saussoye en parla doucement, et aussitôt, malgré ses répugnances, Adèle reconnut qu'en une circonstance aussi grave la présence de sa mère était absolument nécessaire.

Elle seule savait ce qu'était la Belle Bordelaise; nous avons dit qu'elle était au courant de sa vie nouvelle.

Sans être absolument décidée au pardon, elle arrêta que sa mère viendrait au moins une fois et assisterait à son mariage.

Elle lui écrivit à ce propos.

Ah ! la réponse de Jeanne ne se fit pas attendre ; en recevant cette invitation de sa fille, elle se sentit bien soulagée; y attachant plus d'importance qu'Adèle n'y en avait mis, elle se voyait déjà pardonnée.

11 fut décidé qu'Auguste irait à Paris la chercher.

Nous avons dit que, tout en restant avec Félicien Duhamel, la Belle Bordelaise avait son domicile particulier.

Après avoir prévenu son amant des circonstances qui l'obligeaient à le quitter pendant quelques jours, elle restait chez elle. C'est là qu'Auguste vint la chercher. Il était bien embarrassé, près d'elle; jusqu'alors il l'avait à peine entrevue, il ne la savait pas si belle, ni d'apparence si jeune. Il fut immédiatement pris à son charme, à ses façons familières, mais sympathiques.

Il s'étonnait surtout, en la voyant ainsi, de la répugnance qu'avait Adèle pour sa mère.

Il pensait que la jeune fille devait la mal juger; car il n'était pas possible que cette femme, à l'aspect si aimable, si bon, fût une marâtre.

Évidemment, dans le regard, ;dans le sourire, il voyait un air provocant, révélateur d'une conduite un peu légère; mais, bah! était-ce bien à la fille à s'occuper de la conduite de sa mère, celle-ci étant libre et surtout cachant bien

sa vie?

Homme, il jugeait moins sévèrement; il savait bien que dans le monde, assez souvent, s'il ne fallait pas recevoir les femmes seulement sous le pavillon qui les couvre, le nom du mari, si l'on devait chercher leur conduite, les relations seraient très restreintes.

En somme, il était plein de sympathie pour la mère, résolu au pardon et convaincu qu'il ramènerait la jeune fille tout à fait à sa mère.

Exemple rare, qui fera rire, du gendre chérissant sa belle-mère.

Tout heureuse et babillante, Jeanne partit à Orléans pour produire sur la mère la même impression qu'elle avait produite sur le fils.

Adèle lui fit le meilleur accueil ; la jeune fille également était ravie et des façons, et de l'allure, et du ton de sa mère.

Ah! mais, c'est que Jeanne voulait plaire.

Et pour cela, la Belle Bordelaise savait comment s'y prendre.

Elle raconta des histoires d'enfant sur sa fille, elle parla de son mari avec émotion; elle allait peut-être raconter comment il était mort lorsque sa fille lui fit comprendre que M. de La Saussoye ignorait tout cela, et cela la ravit.

C'est à ce moment même qu'à Paris Rolland entrait dans un estaminet rue Vavin et écrivait ces mots :

« Madame, une personne qui a à vous parler d'une affaire grave, de laquelle dépend voire tranquillité, vous prie de vous rendre dans le jardin du Luxembourg,

en face de la fontaine Médicis, où elle vous attend. Ou, si cela vous plaît mieux, de vouloir bien lui répondre en fixant vous-même un rendez-vous.

» Vous remettrez la réponse ou la lettre au porteur. »

Rolland allait se diriger vers un commissionnaire; mais, plus prudent, pensant que l'homme pourrait un jour être un témoin peut-être, il arrêta un apprenti qui passait, lui donna quelques sous, lui disant :

— Tu vas demander Mme Duhamel, dans cette maison; lu monteras; si c'est une dame qui vient t'ouvrir, tu lui demanderas si elle est Mme Duhamel et tu lui remettras cette lettre; si c'est un homme, lu lui demanderas n'importe quel nom il te dira qu'il ne le connaît pas et tu redescendras.

— Compris, fit le gamin, clignant de l'œil; c'est à la dame qu'il faut remettre ça, et vous attendez la réponse?

— Oui, dans ce petit café qui est là.

Quelques minutes après, le gamin venait lui dire que la dame qu'il demandait n'était pas à Paris, et qu'elle ne serait de retour que dans quelques jours.

— T'a-t-on dit où elle est allée?

— Non, monsieur; la concierge m'a dit seulement qu'elle ne demeurait pas là, qu'elle avait son domicile particulier deux maisons plus loin; là, peut-être, vous pourriez savoir quand elle doit être de retour.

— Ah ! fit Rolland, surpris et satisfait d'apprendre que Jeanne ne vivait pas absolument avec le secrétaire du juge d'instruction. Ah ! elle demeure dans cetle maison?

— Oui, monsieur.

Il donna quelques sous à l'apprenti, et certain de n'être pas gêné pour demander des renseignements, puisque celle qui l'intéressait était absente, il entra chez la concierge. Il sut que la jeune femme demeurait bien dans la maison, mais y résidait à peine; elle venait dans la journée une ou deux fois par semaine, mais toujours seule; jamais M. Duhamel ne l'accompagnait. La concierge connaissait bien ses relations, mais elle n'avait jamais vu Félicien. C'était un renseignement utile que Rolland n'oublierait pas; ainsi il était certain de pouvoir se trouver seul avec Jeanne. Il demanda si, lorsque Mme Cordier était à Paris, elle avait des jours fixes pour venir chez elle. La concierge lui dit que non. Il demanda si l'on savait où elle était allée. Il ne put rien savoir. Jeanne avait prudemment tu et le lieu et la cause de son voyage ; elle s'était bornée à dire qu'elle allait pour quelques jours chez des amis à la campagne, sans fixer l'époque de son retour; mais elle ne pouvait rester longtemps, car elle n'avait presque pas emporté de bagages.

Rolland savait tout ce qu'il voulait savoir. Il sortit et s'occupa aussitôt de louer une chambre meublée dans le voisinage ; il voulait être près d'elle pour agir. Cela lui convenait ainsi. Il avait besoin d'argent, il en aurait par Jeanne; ce n'est

i:8 LE SUPPLICE D'UNE FEMME.

pas pour rien qu'il aurait commis le crime et subi partie de la peine ; il aurait la part qu'il devait avoir; c'était là le côté pratique de sa vengeance.

Une fois installé chez lui, il revint le lendemain et le surlendemain s'informer ; le troisième jour, il apprit que Jeanne était revenue de la veille, mais elle n'avait fait qu'entrer chez elle pour faire sa malle ; sa concierge l'y avait aidée et elle devait la faire prendre le tantôt pour repartir. Elle devait rester cette fois quelques jours de plus.

Jeanne avait passé la nuit chez M. Duhamel.

Cette fois, il eût été imprudent d'y envoyer quelqu'un; il était plus que probable que Jeanne, devant quitter son amant pour quelques jours, passerait toute sa journée avec lui. Et cependant il avait hâte d'agir.

Il se promena, cherchant ce qu'il devait faire. Écrire n'était pas prudent; le mieux était d'avoir une entrevue; c'est à ce plan qu'il s'arrêta.

Il se rendit chez lui, se prépara et revint se placer au coin de la rue Vavin dans un fiacre. Là, il surveillait tout ce qui se passait dans la rue. Après quatre heures de longue attente, il la vit paraître. Il éprouva à sa vue une vive émotion. Jeanne était plus belle que jamais; depuis qu'elle avait quitté le commerce, elle était vêtue avec plus de recherche et d'élégance; elle était adorable dans sa robe collante, indiscrète et charmante. Son visage était riant, on la devinait calme, heureuse, bien heureuse. Elle était accompagnée par M. Félicien Dubamel. Celui-ci monta avec elle à son appartement pendant que la concierge allait chercher une voiture sur laquelle on plaça deux grandes malles.

— Nous nous rencontrerons en chemin de fer. Ce sera drôle, pensait Rolland.

Mais il vit Jeanne monter en voiture et M. Duhamel l'accompagner.

La voiture se mit en marche. Il commanda à son cocher de la suivre. Arrivé à la gare d'Orléans, il vit le jeune homme prendre le billet, faire enregistrer les bagages, puis entrer immédiatement sur la voie avec Jeanne.

Décidément, il les voyait ensemble. Devait-il les suivre? Oui, il voulait savoir où elle allait.

Il courut à la salle des bagages ; il regarda sur les deux grandes malles le petit papier numéroté qu'on y avait collé. Il lut de Paris à Orléans. Ils allaient à Orléans. Il prit aussitôt son billet.

Lorsque le train partit, il vit M. Félicien Duhamel, resté sur le quai, faisant un signe d'adieu de la main.

Jeanne était seule. A la première station, il la chercherait.

Le train s'arrêta à Étampes. Il descendit et la vit dans un coupé; elle causait avec d'autres dames.

C'est à Orléans seulement qu'il pourrait la voir. Il reprit sa place. L'affaire, pour lui, était engagée et n'était plus qu'une question de temps.

Quand le train s'arrêta en gare, il sauta vivement sur le quai.

Il ne voulait pas perdre de vue celle qu'il suivait; il la vit sauter légèrement du wagon; il la suivit, mais rien ne peut peindre sa stupéfaction lorsqu'à la sortie de la gare il vit Adèle.

Adèle, accompagnée par un jeune homme et une vieille dame qui venait au-devant de sa mère et qui l'embrassa avec effusion. Tout le monde s'embrassait.

Que voulait dire cela? Adèle était donc mariée et Jeanne venait à Orléans dans la famille de sa fille? Il en restait tout étonné, et la jeune femme et sa fille passèrent près de lui, le regardèrent même; il en fut embarrassé, mais personne ne le reconnut.

Il fut pris d'un accès de rage; ces gens étaient gais, ils riaient, eux, et il était sombre; sa haine son désir de vengeance s'augmentèrent. Comment! pendant qu'il était enfermé là-bas pour elle, à cause d'elle, on était, si heureux que ça! Non, ce bonheur-là le gênait, il ne le supporterait pas ; sa mauvaise nature se révoltait, et s'il n'y avait eu danger pour lui, il se serait précipité et se serait jeté en travers.

Il les suivit, les vit entrer dans une maison bourgeoise d'assez bonne apparence. Il se retira aussitôt, ne voulant pas être remarqué, et il se rendit à l'hôtel le plus voisin ; il se fit servir à dîner, et, pendant qu'il mangeait, il interrogea la servante qui le servait.

Celle-ci lui apprit que le mariage de M. Auguste de La Saussoye et de M110 Adèle Cordier devait avoir lieu dans quelques jours; le soir, on avait vu Mme de La Saussoye, la fiancée de son fils et M. Auguste se rendre à la gare pour chercher la mère; le contrat devait se signer le lendemain. Il interrogea pour savoir ce qu'on disait de la fiancée.

M110 Cordier était un ange; sa mère, une rentière de Paris, veuve d'un grand négociant, avait, disait-on, une très belle fortune. C'était un mariage heureux enfin.

Décidément il y avait trop de bonheur pour ces gens-là. Dès qu'il eut fini son repas, il alla encore rôder autour de la maison. On veillait et de la rue on entendait causer et rire. Et cela l'exaspérait d'entendre Jeanne rire; il lui semblait que c'était à lui cette gaieté ;elle n'avait pas le droit d'être gaie, elle qui, après tout, avait véritablement commis le crime pour lequel il avait été condamné. Qu'allait-il faire?

11 rentra chez lui sombre en se posant cette question; en arrivant à L'hôtel, il avait un mauvais rire, il disait :

— Ici c'est trop près, je vais coucher ce soir, et demain j'irai dans un hôtel au cœur de la ville, et, là, nous verrons. Ah! moi aussi je veux être heureux et faire la noce 1

Le lendemain matin, il était dans la rue; il les vit encore tous les quatre qui

venaient vers lui; son premier mouvement fut de se sauver, mais il était trop tard; il voulut juger de l'effet qu'il allait produire et se dressa, prêt à tout.

Elles passèrent encore sans le reconnaître.

Allons, décidément, je suis bien changé. Il faudra bien, cependant, Jeanne,

que tu me reconnaisses!

Rolland, dès le lendemain, s'installait dans les environs de la gare des Aubrays, à l'auberge du Mûrier, une vieille auberge, bien gaie, bien riante, aux murs tout ficelés de vigne, dont le vert semblait plus vif sur la brique rouge, aux grandes fenêtres qui jettent la clarté dans des chambres saines, une grande cour où les rouliers crient, où la volaille piaille; gentille auberge dont la salle commune est éclatante quand les embrasements du foyer font étinceler le cuivre des casseroles qui pendent au mur.

C'est une auberge et c'est un cabaret, cabaret discret; en entrant par le jardin, on y gagne de petites chambres que toute la jeunesse amoureuse d'Orléans connaît.

C'est là que se donnent les rendez-vous, que se font les parties fines.

L'auberge a peut-être un défaut, c'est de compromettre ceux qui y entrent autrement qu'en voiture.

Rolland, qui s'était renseigné, l'avait choisi pour cela.

Installé dans sa chambre, il demanda de quoi écrire; lorsqu'il fut servi il écrivit :

« Madame,

» Pour une affaire grave, qui vous intéresse particulièrement, on vous prie de venir, à l'heure qu'il vous sera possible, à l'hôtel du Mûrier, où l'on vous attendra depuis midi jusqu'au soir; la personne qui vous attend était l'ami de Rolland. Avant de s'évader, pour se noyer, il lui a remis une lettre très importante pour vous ; c'est cette lettre qu'on veut ne remettre qu'à vous-même.

» Vous comprendrez facilement que le secret le plus absolu est nécessaire; on vous suit depuis Paris ; toute démarche qui aurait pour but de compromettre celui qui vous écrit aurait pour vous de très redoutables conséquences. »

Il signa : « Mon eau. »

La lettre terminée, il la lut, la ferma et la fit porter aussitôt. On vint lui dire que la personne n'était pas là, elle était en ville; on avait laissé la lettre. Alors il descendit, se promena dans la cour de l'auberge, dans le

Htigarde-nioi, nie icuutiiiau-La (i'age 2u jj ?

jardin, regardant les escaliers, les portes, étudiant les lieux enfin, pour pouvoir se dérober au plus tôt, si cela était nécessaire.

Bien renseigné, il remonta dans sa chambre et attendit sans trop d'impatience, pensant bien que, ne voulant pas être vue, Jeanne ne viendrait que le soir.

Quand Jeanne était rentrée avec sa fille et le fiancé d'Adèle, qu'on lui dit que l'on avait apporté une lettre, elle parut tout étonnée.

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La bonne lui dit que c'était une personne de la ville qui l'avait apportée, et

Adèle fit :

— C'est un des fournisseurs chez qui nous avons été hier qui, sans doute,

envoie les prix que tu avais demandés.

— Sans doute. . Où est cette lettre?

— Elle est dans la chambre de madame ; je vais aller la chercher.

— Non, non, laissez, ce n'est pas important.

Le déjeuner était servi, on se mit à table : un déjeuner gai, car le bonheur était dans la maison; on riait, parlant du mariage, et l'on dit à Jeanne qu'assurément, le jour de la noce, les gens ne voudraient jamais croire que la mariée était sa fille, paraissant si jeune et étant aussi belle.

On rit en disant qu'un jour ou l'autre la veuve se remarierait, que le gendre conduirait sa belle-mère à l'autel, comme la mère allait dans quelques jours y conduire sa fille.

Jeanne ne protestait pas; elle dit que, sa fille étant mariée, un jour ou l'autre elle se remarierait; elle sembla même dire que son choix était fait.

Les sombres nuages étaient bien dissipés: l'avenir s'éclairait radieusement, heureuse de celte quiétude, qu'elle n'avait retrouvée que par une conduite régulière, Jeanne était tout à fait décidée à vivre sagement.

Le déjeuner terminé, elle monta dans sa chambre, trouva la lettre sur un guéridon; elle la lut et devint pâle; ses mains tremblaient, elle se sentit faiblir et l'ut obligée de s'asseoir.

Qu'arrivait-il encore? quelle chose nouvelle la menaçait? Elle relut encore la lettre, et un frisson courut en elle en relisant la menace : « pour elle de redoutables, très redoutables conséquences. » Qu'avait-elle à redouter? Que pouvait avoir écrit Rolland? Au delà de la mort, cet homme, ce misérable, la poursuivait encore! Oh! ce passé, comme elle le payait, quel châtiment!

Jeanne ne pouvait prendre de résolution. Qu'allait-elle faire? N'était-il pas plus dangereux, dans sa situation, d'aller au rendez-vous que lui donnait cet homme? Ne risquait-elle pas de se compromettre et de briser l'avenir de son enfant?

D'autre part, en ne répondant pas, l'homme n'allait-il pas immédiatement agir?

Elle relut encore la lettre, tant le commencement était plutôt une invitation qu'une menace; elle pensa à répondre en donnant un rendez-vous dans quelques jours, c'est-à-dire qu'elle pouvait ainsi s'occuper du mariage de sa fille, puis après elle s'occuperait de ses affaires; mais cela était impraticable.

On ne vit pas avec une pareille menace suspendue sur vous. Troublée, elle n'existerait plus, elle ne saurait que répondre quand on lui parlerait, toute préoccupée de la terrible affaire.

Un instant elle pensa à en parler à sa fille; mais c'était encore une folie, c'était troubler les jeunes gens bien inutilement... Seule elle devait garder le

secret... Toujours elle cherchait ce que pouvait être cette lettre très importante... Que contenait-elle?... Elle voulut se consoler, se persuadant qu'il n'y avait là que les dernières volontés d'un mourant à exécuter. Quelques recommandations, peutêtre, sur sa famille, peut-être un dernier cri de pardon.

Mais, aussitôt, la fièvre l'agitait, la peur la reprenait, elle sentait d'instinct qu'il y avait là quelque chose de grave. Après de nombreuses hésitations elle résolut d'en finir ; elle pensa :

— Ce Moreau m'est inconnu; c'est quelque misérable qui veut me vendre cette lettre. Au fond, il n'y a donc dans tout cela qu'une affaire d'argent. La lettre au moins, si elle est dangereuse, je peux la détruire; tout se finit là... Je m'inquiète et me tourmente pour rien. Je pourrais dépenser plus follement de l'argent; j'achète ainsi ma tranquillité, et il faut à tout prix que j'éclaire tout cela.

En allant faire des courses en ville, je vais à cet hôtel, je vois l'homme..., je reviens et tout sera fini... Cela est plus simple.

Bien résolue, elle descendit retrouver sa fille, lui disant avec légèreté :

— Ce sont des échantillons que j'avais fait demander hier qu'on m'annonce être à ma disposition. J'irai voir ça cet après-midi.

— Je t'accompagnerai si tu veux, dit sa fille.

— Non, non, fit-elle vivement, je préfère aller seule; tu me blâmerais.

— Oh! alors je comprends, reprit Adèle en riant; c'est un cadeau que tu veux me faire.

Jeanne eut un tressaillement et elle dit :

— Oui, c'est cela, c'est un cadeau.

Jusqu'au soir, elle fut nerveuse, impatiente. Autant à la lecture de la lettre elle avait redouté l'entretien, autant maintenant elle avait hâte d'être à ce rendezvous.

Lorsque le jour commença à tomber, Jeanne dit qu'en attendant l'heure du dîner, elle allait faire ses courses; elle sortit, mais elle ne savait de quel côté se diriger.

Cependant elle ne voulait interroger personne devant la maison.

Elle ne voulait pas qu'on la vit demander des renseignements.

Elle marcha au hasard, puis au bout de cinq minutes, s'adressant à une femme elle demanda :

l-'ourriez-vous m'indiquer, madame, l'hôtel du Mûrier?

Celle à laquelle elle s'adressait la regarda avec étonnement, riant malicieusomonl ; elle lui répondit :

— On m'a dit que c'était là-bas, du côté des Aubrays.

— Morci, madame, fit Jeanne qui ne remarqua pas le mouvement de la femme. Vingt minutes après, elle arrivait à l'hôtel du Marier et demandait M. Moreau. On lai indiqua la petite chambre qu'occupait Rolland.

Une servante, môme, l'accompagna avec de petits airs mystérieux; les quelques personnes qui étaient dans la salle de l'auberge avaient souri malicieusement en la voyant.

Lorsqu'elle arriva dans la chambre, la bonne était entrée, avait prévenu Rolland que la personne qu'il attendait venait d'arriver

Les rideaux étaient à moite fermés; Rolland tournait le dos à la fenêtre et cela avec intention.

Après l'avoir salué, Jeanne demanda :

— C'est vous, monsieur, qui m'avez donné ce rendez-vous; qui êtes chargé de me remettre une lettre importante?

Sans dire un mot, Rolland acquiesça de la tète, fouilla dans sa poche, tendit une lettre en disant :

— Lisez.

Jeanne, toute bouleversée par l'allure, l'air, les façons de l'homme dont elle ne voyait que la silhouette, prit la lettre.

D'une main, Rolland indiquait la fenêtre; la lettre tremblait dans ses doigts; elle s'avança pour la lire jusque sous les rideaux et lut à demi-voix, sans s'apercevoir qu'elle parlait, tant elle était épouvantée en reconnaissant l'écriture de son mari:

« A ma fdle Adèle Cordier, pour l'ouvrir après ma mort.

» Ma chère enfant,

» Sentant ma mort prochaine et ne pouvant te préparer l'avenir, je veux te protéger. Ta mère ne t'aime pas et pourra te maltraiter lorsque, ma chère aimée, je ne serai plus là pour te défendre. Je te donne cette lettre, avec laquelle tu pourras attester que je meurs victime d'un crime arrêté et consommé par Rolland et ta mère.

» Je sais que je suis perdu; une dénonciation qui ne me sauverait pas serait un scandale dont tu subirais les conséquences. Il faut que l'indignité de ta mère reste-un secret jusqu'au jour où, ayant besoin de lui résister, de te défendre, tu serais obligée de lui montrer cette déclaration.

» Je meurs empoisonné par ma femme, Jeanne Cordier, et Rolland, que j'ai surpris un soir, l'une assise sur les genoux de l'autre, lui racontant l'effet produit par le poison qui m'avait été versé la veille, et Rolland lui affirmait :

» — Dès qu'il en a pris, c'est bien, on n'en revient pas; ce n'est qu'une question de temps.

» Joseph Cordier. »

MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. 20o

Si elle ne tomba pas, la malheureuse, c'est qu'elle se cramponna à l'appui de la fenêtre; elle était terrifiée... et cet homme, qui lui apportait cette lettre, tout ouverte, en savait le contenu.

— Et que voulez-vous, monsieur, lui dit-elle, que voulez-vous pour cette lettre?

Elle la tenait d'une main, la montrant. Rolland la saisit vivement, disant :

— Ce que je veux, tu vas le comprendre; regarde-moi, me reconnais-tu..., Jeanne?

El il soulevait le rideau, se plaçant dans le jour qui commençait à baisser.

Au son de la voix, Jeanne s'était reculée; elle regardait Rolland, se refusant à le reconnaître. Cela était impossible, Rolland..., Rolland..., lui! c'était impossible... C'était bien son regard, cependant; elle dit :

— C'est vous..., vous, Rolland?

— Oui, c'est moi. Je suis bien changé, n'est-ce pas?... c'est à peine si tu peux me reconnaître..., et c'est toi qui es cause de tout cela, c'est toi qui m'as fait condamner...

Jeanne était comme une folle; elle ne trouvait plus un mot à répondre; elle n'avait pas la force de pousser un cri. Elle balbutia :

— Que me voulez-vous?

— Ce que je veux! c'est toi d'abord... Si je t'ai aidée à tuer ton mari, c'était pour t'avoir tout entière..., pour vivre riche..., ou du moins heureux avec loi... Tu me dois cette part-là, je la veux; je veux que tu m'aimes toujours.

Cette fois, réagissant, Jeanne s'était redressée..., décidée à résister. Elle répondit :

— Jamais!... De l'argent, oui..., mais vous ne me toucherez plus.

— Ah! cela, c'est ce que nous allons voir, fit Rolland éclatant de rire..., c'est par cela que je vais commencer, ma belle..., tu ne sortiras d'ici que demain matin... Si tu cries, je donne la lettre et nous partons ensemble. Allons, vite, viens ici...

Et il voulut la saisir dans ses bras.

Jeanne se débattait..., bravant tout, elle cria même.

L'étreignant vigoureusement dans ses bras, avec une rage bestiale, Rolland l'emporta, se jeta avec elle sur le lit en disant :

— Tais-toi donc, Jeanne..., tais-toi donc, je t'aime...

Mais Jeanne n'aimait plus, et ce fut une lutte odieuse. Pour étouffer sa voix, il avait mis sa main sur sa bouche, et il l'étranglait presque, et Jeanne perdit connaissance. Alors, tout fiévreux, tout tremblant de luxure, il la déshabilla, retendit sur le lit et se coucha près d'elle.

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