SUITE DES NOCES
Les petits oiseaux chantaient gaiement. Le soleil dorait les mûriers, tout était illuminé par la claire matinée d'été; dans la petite chambre, la fenêtre était ouverte, et la brise du matin soulevait doucement le rideau.
Il faisait gai lorsque Jeanne revint à elle; elle était sur le lit, sans vêtements, le corps las, les bras meurtris ; elle cherchait à s'expliquer où elle était ; se relevant sur le lit, elle regardait autour d'elle sans rien reconnaître de la chambre.
Il lui semblait qu'on l'avait battue, tant elle souffrait de tous les membres.
Elle vit ses vêtements en désordre, elle se souvint alors.
Elle avait perdu connaissance en se défendant, et elle avait été livrée au misérable.
Elle eut un frisson de haine, de dégoût, puis elle fondit en larmes. C'était encore fini; il lui était impossible de se relever.
Chaque fois qu'elle voulait redevenir honnête, le passé se griffait à elle et la faisait retomber dans la boue.
Qu'allail-elle faire?
Abattue, découragée, elle se leva et s'habilla. Elle voulut regarder l'heure à sa montre, elle la chercha vainement.
Elle vit alors que Rolland lui avait tout pris: ses bijoux, l'argent qu'elle avait sur elle; pourquoi avait-il fait cela, puisqu'elle ne lui avait pas refusé d'argent?
Elle se hâta de s'habiller, cherchait l'histoire qu'elle allait conter pour rentrer chez Mme de La Saussoye.
La plus simple était la meilleure.
Elle partit de l'hôtel, et, en arrivant, elle trouva sa fille inquiète, qui lui dit que quand on s'était aperçu de son absence, M. de La Saussoye s'était mis à sa recherche.
Jeanne raconta qu'elle s'était perdue, que, prise par la nuit, elle avait eu peur et était rentrée dans un hôtel où elle avait dormi.
Elle était gênée sous les regards de sa fille, qui paraissait douter de son histoire, et elle se pressa de remonter à sa chambre.
Seule, elle tomba accablée dans un fauteuil, se demandant encore ce qu'elle allait faire.
Rolland ne reculait plus devant rien; elle l'avait vu, elle était à sa merci, n'ayant rien à perdre, se souciant peu d'être libre ou de retourner en prison.
Elle croyait qu'il pourrait un jour où l'autre se servir de la terrible lettre lorsqu'elle ne consentirait pas à satisfaire ses demandes, à répondre à ses caprices.
C'était un affreux supplice qui se renouvellerait sans cesse. Mon Dieu ! qu'allait-elle faire, quel était le but de Rolland, pourquoi s'était-il sauvé de l'hôtel en la laissant seule, en la volant, quand il n'avait qu'à lui demander, qu'à exiger l'argent dont il aurait besoin?
Elle se doutait de ce qui s'était passé.
Lorsque Rolland l'avait prise dans ses bras, la brutalisant, l'étouffant presque pour l'empêcher de crier; lorsqu'elle avait perdu connaissance, il avait pu faire d'elle ce qu'il avait voulu; elle était comme morte.
Après cet accès de folie, quand Rolland était revenu à lui, qu'il avait vu ce corps froid et inanimé, il l'avait crue morte.
Alors, il avait pris tout ce qu'elle avait sur elle, il s'était vivement sauvé, voulant échapper à ce qui se passerait lorsque l'on découvrirait la femme morte dans l'hôtel.
C'était une explication raisonnable; c'était la vérité au reste.
Mais Rolland saurait bientôt que Jeanne s'était réveillée, qu'elle vivait, et il recommencerait à la poursuivre.
Et cette poursuite, cette obligation de subir les caprices de cet homme, c'était pour Jeanne une condamnation bien plus cruelle que celle qu'elle voulait éviter.
Elle était accablée sur une chaise, lorsqu'on frappa. Elle dit d'entrer.
Elle vit entrer Adèle, le visage bouleversé, qui lui dit :
— Ce que tu viens de faire, mère, est indigne. Jeanne devint livide.
— Tu pouvais faire à Paris ce que tu voulais. Tu avais demandé à venir ici, je t'avais reçue, et tu risques aujourd'hui d'empêcher mon mariage par ta conduite.
— Adèle ! . . . Adèle ! . . . Je t'en prie ! Et Jeanne pleurait.
— Ainsi, ce que M. de La Saussoye a appris est vrai, lu avais donné rendezvous à ton amant à l'hôtel du Mûrier, et tu as passé la nuit avec lui?
Jeanne baissait la tète.
— Cela est déjà connu de tout le pays ; et si Mme de La Saussoye l'apprend, une fois encore tu auras brisé ma vie. Il faut que tu partes.
Jeanne pleurait toujours. Adèle disait :
— C'est indigne, après avoir fait pour toi ce que j'ai fait, de me récompenser ainsi... Adieu...
Jeanne eut un cri déchirant, demanda grâce et tomba aux genoux de sa fille en disant :
— Adèle, mon enfant, aie pitié de moi, je ne suis pas coupable cette fois , je suis bien malheureuse, va... Écoute-moi..., écoute-moi, et tu verras combien je suis à plaindre. Je suis tombée dans un guet-apens épouvantable.
Adèle la regardait avec étonnement; elle dit même :
— Tu vas mentir encore ou me raconter une nouvelle histoire.
— Non, à toi je peux tout dire, car tu sais la vérité, et je ne pourrais me justifier pour les autres.
— Que veux-tu dire? fit Adèle avec inquiétude.
— Piolland vit.
— Rolland !
— Il vit... ; c'est lui qui m'avait écrit hier; c'est lui que j'ai trouvé à l'hôtel du Mûrier; lui dont j'ai été la victime, qui m'a meurtrie, presque assassinée; il m'a tout volé.
Adèle était tout étourdie, regardant sa mère, paraissant douter de ce qu'elle lui disait; alors celle-ci, dégrafant sa robe, releva ses manches et lui montra, sur ses bras et sur son col, la trace des violences qu'elle avait subies.
Adèle, aussitôt convaincue, dit :
— iMais tu étais dans l'hôtel, tu devais appeler au secours, chercher à lui échapper.
— Il a failli m'étrangler, j'ai perdu connaissance et ne suis revenue à moi que ce matin.
— Oh! mais c'est épouvantable cela; il n'y a pas à hésiter; nous allons dénoncer cet homme, il faut le rendre à la prison.
— C'est impossible, gémit Jeanne.
— Et pourquoi?
— Parce qu'il a entre les mains une preuve que nous ne pouvons réfuter ni détruire.
— Une preuve ?
— Une lettre de ton père qui t'était adressée.
— Oh! mon Dieu! fit Adèle..., cette lettre, je me souviens maintenant. Comment l'a-t-il trouvée?
Reprise aussitôt de pitié pour sa mère, elle sanglota. Elle la fit asseoir, s'assit près d'elle et lui demanda ce qu'exigeait Rolland.
Auguste sauta du siège et entra dans le cabaret, (page 216.)
Jeanne conla à sa fille une partie de ce que nous avons vu. Elle lui dit le contenu de la lettre et ce que Rolland lui avait dit, ce dont elle se souvenait enfin.
Ce récit terrifia la jeune fille, qui d'abord consola sa mère, puis l'engagea à se mettre au lit, et elle descendit rejoindre son fiancé.
Nous savons quelle était l'affection d'Auguste pour celle que depuis si longtemps il désirait, quelle confiance absolue il avait en elle, dans quel amour profond il l'enveloppait.
27e Liv. 27
Lorsqu'il vit la jeune fille descendre et lui dire les larmes aux yeux :
— Auguste, ce que vous avez appris n'est pas la vérité, ma mère a été la victime d'un odieux guet-apens qui se relie à l'épouvantable affaire que vous connaissez. 11 faut que vous me croyiez sans que je puisse vous donner de preuves; l'homme, ce misérable que nous croyions mort, vit.
Le jeune homme était un peu étonné ; il demanda :
— De qui parlez-vous donc?
— De ce misérable Rolland.
— Comment, il vit?
— Il vit et il est libre ; c'est lui qui est venu jusqu'ici pour poursuivre ma mère et moi peut-être ; il veut se venger.
— Il faut immédiatement s'en débarrasser alors, et c'est ce que je vais faire; je vais prévenir la police.
— En grâce, mon ami, ne faites rien; c'est justement ce dont je vous supplie; il faut que vous ne vous occupiez point de cela; je ne voulais, en vous en parlant, que la justification de ma mère.
— Ma chère Adèle, ne pleurez pas, il suffit de ce que vous m'avez dit; peu m'importent les médisants ; vous allez en avoir la preuve.
Et se dirigeant aussitôt vers la chambre de Jeanne Cordier, il entra.
Jeanne était restée sur son fauteuil, la tête basse, écrasée par ce qui arrivait, redoutant encore des malheurs plus grands; de grosses larmes coulaient sur ses joues.
Le jeune homme courut à elle, la prit dans ses bras, l'embrassa en lui disant :
— Allons, chère maman, ne craignez rien; courage, nous sommes là, je vous défendrai contre ce misérable, vous n'avez plus rien à redouter de lui.
Jeanne tressaillit ; elle regardait le fiancé de sa fille, terrifiée par ce qu'elle entendait. Est-ce qu'Adèle lui aurait raconté l'épouvantable scène?... Est-ce que, maintenant, lui aussi connaissait son crime? Elle crut un moment qu'elle allait devenir folle.
Le jeune homme, en la voyant ainsi, redoublait de tendresse et répétait :
— Ne craignez rien, madame Cordier; remettez- vous, je sais, je sais tout, mais vous n'avez rien à redouter ; nous vous sauverons de lui ; vous avez un fils, un défenseur de plus.
Jeanne était atterrée..., il savait..., il savait!... Le jeune homme continua :
— Nous aurons à redouter ici les mauvais propos ; mais bah ! vous ne devez pas rester à Orléans, pas plus que nous; dans deux jours, tout sera fini, nous pourrons retourner à Paris.
Jeanne ouvrit la bouche pour dire •
— Jamais je ne serai tranquille maintenant, tant que je saurai cet homme libre, ayant cette lettre.
Heureusement, sa fille parut en ce moment et d'un signe rapide lui fit comprendre qu'Auguste ne savait rien.
Adroitement, en quelques mots, elle redit à sa mère ce qu'elle avait dit à Auguste; Jeanne alors redevint calme; elle avait besoin de cet appui.
Adèle dit alors qu'il était nécessaire, tout en ne dénonçant pas Rolland, de prendre quelques précautions au cas où le misérable viendrait troubler la cérémonie du mariage.
Auguste dit qu'il ne redoutait pas cela ; ce que le bandit avait pu tenter dans l'ombre, il n'oserait le faire au jour.
Quand on fut plus calme, voyant chez Auguste le désir de savoir, au moins vaguement, dans quel guet-apens Jeanne était tombée, Adèle crut nécessaire de raconter une partie de l'histoire.
Jeanne alors montra la lettre qu'elle avait reçue. Elle dit qu'elle n'avait consenti, tout en ne redoutant rien, malgré les menaces qu'elle contenait, à se rendre à ce rendez-vous, que dans la crainte d'un scandale le jour du mariage.
Elle était arrivée à l'hôtel du Mûrier; aussitôt, Rolland s'était précipité sur elle, disant :
— Je vais me venger !
Elle avait crié; il avait étouffé ses cris, manquant de l'étrangler. Alors il l'avait battue, elle en attestait par les coups que l'on voyait encore sur son col et sur son bras, et l'avait laissée pour morte ; puis il l'avait volée; elle n'avait plus un bijou, plus rien.
— Mais c'est bel et bien une tentative d'assassinat suivie de vol! exclama le jeune homme ; mais un pareil crime ne peut rester impuni!
— Momentanément, il le faut, dit Adèle.
Auguste consentit à tout; mais, à la suite de ces événements, Jeanne avait eu une telle secousse, qu'elle en fut un peu malade.
Pendant que sa fille s'occupait des derniers préparatifs du mariage, elle garda la chambre. Seule, elle put penser à son aise ; cela ne pouvait rester ainsi, il planait sur elle un danger trop grave pour qu'elle ne s'en occupât pas.
Il était bien évident que, si Rolland l'avait laissée pour morte, il apprendrait bien vite ce qui était advenu; il allait aussitôt recommencer ses poursuites; il n'avait rien et il comptait sur elle pour vivre.
Si on avait pu à prix d'argent lui acheter la lettre! Assurément, il ne consentirait pas. N'ayant plus cette arme entre les mains, après ce qu'il avait fait, il devait toujours craindre qu'on ne le livrât de nouveau.
Et puis, par qui pourrait-elle faire proposer un pareil marché? Assurément ce n'est pas elle qui voudrait revoir le misérable
A Paris, elle avait un défenseur qu'elle aimait, Félicien Duhamel; mais, pour obtenir sa protection, il fallait dire la vérité; elle ne pouvait le faire.
Dumahel savait bien qu'elle avait eu des relations avec Rolland ; mais elle avait toujours affirmé qu'elle n'était pas son complice dans l'assassinat de Cordier; elle ne pouvait donc s'adresser à lui.
Elle cherchait, sans trouver, un moyen d'échapper à la situation; de plus, elle avait peur; le mariage de sa fille pouvait être troublé par le misérable; si pareille chose arrivait, on ne manquerait pas de le faire arrêter; alors, Rolland montrerait la lettre, et elle serait irrémédiablement perdue.
Elle pensa à feindre tout à fait la malade; ainsi, elle retournerait à Paris, chez Duhamel, qui la veillerait. Pendant ce temps, sa fille, qui n'avait rien à redouter, se marierait; une fois ses enfants tranquilles, elle verrait ce qu'elle avait a faire.
Sa fille, à laquelle elle le dit, s'y refusa ; elle voulait que sa mère fût là. En disparaissant, elle justifierait les médisances, ce qu'elle ne voulait pas.
Quelques jours après, Jeanne parut plus calme. Adèle le remarquait avec satisfaction ; elle lui dit qu'elle avait trouvé moyen de se débarrasser de Rolland ; mais elle refusa de lui dire comment et lui assura qu'il n'y aurait ni danger ni scandale à redouter. Et alors on ne s'occupa plus que du mariage.
Le jour de la cérémonie arrivé, Jeanne tremblait encore; mais tout se passa le mieux du monde; les deux jeunes gens, que chacun remarquait à cause de leur beauté, sortirent de l'église sans qu'aucun scandale se fût produit.
Ils revinrent chez Mme de La Saussoye, où un repas, destiné aux plus proches parents, était servi.
Tout se passa le plus simplement du monde. Auguste devait, le soir mùme, emmener celle qui portait son nom.
Il devait la ramener dans la petite chambre de la rue de la Monnaie, là où il l'avait portée le jour où il l'avait sauvée.
Jeanne devait le soir même retourner chez elle. On se disposait au départ, lorsqu'un individu se présenta pour parler à M. de La Saussoye.
Comme Auguste allait partir à Paris, il crut que c'était un fournisseur qui, avant son départ, désirait lui parler. Il le fit entrer; celui-ci lui présenta une lettre, il la lut: c'était un rendez-vous qui lui était donné pour une affaire d'honneur; la lettre était signée du nom d'un de ses amis. Il lui demandait de sacrifier seulement quelques minutes, mais qu'il était nécessaire qu'on le vît avant son départ pour Paris.
Le nom de celui qui se réclamait de lui l'obligeait à se rendre à sa demande, et il prit du papier et répondit aussitôt que, partant le soir, il ne pouvait accorder que quelques minutes d'entretien à la personne et la priait de se trouver dans un café voisin de la gare.
Affaire d'honneur, disait la lettre; il était donc absolument nécessaire qu'il n'en parlât pas. Au reste, personne n'avait fait attention à l'incident.
Un jour de mariage, à chaque minute un visiteur vient vous adresser ses compliments; l'un, l'autre sont autour de vous; puis, il faut aller et venir, s'occuper de chacun.
L'heure venue, on se disposa à partir. Mme de La Saussoye devait monter en voilure avec Adèle et sa mère pour les reconduire jusqu'à la gare.
Auguste avait dit qu'il s'y rendrait à pied, qu'il marcherait à pied devant, afin de retenir un coupé ; il partit, se rendit au café indiqué et chercha partout l'ami qui avait signé la lettre; il ne le vit pas. Il s'informa près du garçon; on lui dit qu'il n'était pas venu.
Au reste, cette personne n'avait pas l'habitude de fréquenter le café. Auguste pensa que son ami n'était pas encore arrivé ; il dit :
— Qu'on le fasse attendre, s'il vient.
Et il courut à la gare prendre ses billets et faire enregistrer ses bagages. Il revint au café, l'ami n'était pas encore arrivé. Il se dit :
— Au diable! Si serviable qu'on puisse être, le jour est mal choisi pour rendre un service.
Il vit avancer une voiture, de laquelle descendait sa mère et Jeanne. Il alla au-devant, d'elles, se disant :
— Ma foi, tant pis, il m'écrira à Paris.
Il offrit la main à Jeanne et s'apprêtait à l'offrir à Adèle. Ne la voyant pas descendre de voiture, il demanda à Jeanne :
— Où est Adèle?
— Elle n'est pas avec vous? répondit Jeanne.
— Mais, non, fit-il inquiet.
— Eh! non, fit-elle; elle est partie dans l'autre voiture, à l'endroit où vous lui aviez donné rendez- vous.
— Quel rendez-vous? Que me dites-vous là?
— N'avez-vous pas envoyé, quelques minutes après votre départ, un enfant dire qu'ayant un rendez-vous pour causer quelques instants avec un de vos amis, vous priiez Adèle de prendre la voiture et de venir vous rejoindre avant de prendre le chemin de fer?
Auguste était épouvanté.
— Mais non, dit-il, je n'ai envoyé personne.
— Oh ! mon Dieu ! fit Jeanne, il y a encore là-dessous quelque affreuse chose.
— Non, ce n'est pas possible, dit Auguste tout tremblant. Pendant que la mère s'écriait :
— Mais qu'est-ce que cela veut dire?
Ils ne pouvaient répondre. Tous deux se doutaient d'une machination nouvelle du misérable ; ils ne devaient rien dire.
Auguste était livide ; ses mains tremblaient. Jeanne était toute bouleversée. Il lui fit signe de ne rien dire, pour ne pas troubler sa mère, et, faisant un effort pour cacher son émotion, il dit :
— Je cours à la maison; il y a une erreur, on s'est trompé, Adèle va revenir. Restez ici, attendez-moi.
Et, du regard affirmant ce qu'il disait à Jeanne, il ajouta :
— Oh ! je vais la retrouver.
Il sauta dans la voiture qui avait amené les deux femmes et se fit conduire chez sa mère.
Mme de La Saussoye disait à Jeanne :
— Ce n'est rien; Adèle ne va pas tarder à venir, elle sait que vous partez à sept heures.
Jeanne grimaça un sourire, pour ne pas tourmenter la mère, ainsi que le lui avait recommandé Auguste.
Quand celui-ci arriva chez lui, il ne trouva que la vieille servante; Adèle n'était pas revenue.
Alors, plein de rage, il s'écria :
— Oh! le misérable ! si c'est lui, j'en finirai. Il faut me défaire de cet homme. Mais il fallait retrouver Adèle; où, comment, comment agir ? S'adressant au cocher qui l'avait amené et qui avait conduit à la gare sa
mère et Jeanne Cordier, il lui demanda :
— Avez-vous vu la voiture qui est venue prendre une dame au moment où vous attendiez les deux personnes que vous avez conduites à la gare?
— Oui, monsieur; un petit coupé, duquel est descendu un gamin.
— Savez-vous d'où venait cette voiture?
— Parfaitement, monsieur. C'est le petit coupé de l'hôtel du Mûrier, et le gamin qui était dedans est celui qui aide le palefrenier de l'hôtel.
— Connaissez-vous le cocher?
— Le cocher, il n'y en avait pas : c'était un étranger.
— Que me dites-vous là? un étranger?
— Oui, monsieur ; le petit coupé, on le loue à qui veut, à l'heure ou à la journée; on prend ou on ne prend pas de cocher, et celui qui conduisait est un individu que je ne connais pas, mais qui n'avait pas du tout l'allure d'un cocher.
A mesure que le cocher parlait, le malheureux tremblait ; il était absolument épouvanté; c'était effrayant, cette fin de noces. Adèle allait assurément tomber dans un guet-apens tendu par le misérable Rolland. Il n'y avait plus à hésiter : il fallait livrer cet homme, il fallait le dénoncer, se faire aider dans les recherches; mais où aller, où aller pour les chercher? Il sentait son cerveau
brûler dans son crâne sous les terreurs qui l'assaillaient. Il demanda, presque balbutiant :
— Avez-vous vu de quel côté se dirigeait le cocher?
— Il est parti avant moi et a pris le chemin de la gare.
— Mais nous en venons, et il n'y était pas.
— Mais, monsieur, c'est le même chemin pour aller à l'hôtel du Mûrier.
— A l'hôtel du Mûrier? C'est vrai. Vite, menez-moi là.
Et il sauta en voiture. Le cocher fouetta son cheval, qui partit rapidement. Arrivé à l'hôtel du Mûrier, le patron, qui connaissait Auguste, le regarda, étonné de le voir à cette heure chez lui le jour même de son mariage.
— Que voulez-vous, monsieur de La Saussoye ?
— J'ai à vous parler, à vous seul.
— Venez.
Il l'entraîna dans sa chambre.
— Que désirez-vous?
— Qui a loué le petit coupé?
— Un voyageur que vous connaissez, qui a dit être venu pour assister à votre noce.
— Il a dit qu'il était venu pour assister à mes noces?
— Mais oui.
Et même le patron de Uhôtel du Mûrier paraissait embarrassé. Auguste le vit, mais il ne venait pas pour parler de l'aventure.
— Je viens vous demander si l'homme descendu chez vous est parti ce soir? Et, en parlant ainsi, Auguste était fiévreux, agité.
— Répondez-moi vite, je n'ai pas de temps à perdre.
— Il faut toujours qu'il revienne pour ramener la voiture.
— Il vous a loué une voiture?
— Oui; il m'a dit être invité à votre noce. Il a même pris un petit gamin pour le conduire chez vous.
— Cet enfant est-il là?
— Oui, monsieur Auguste.
— Faites-le venir.
On fit venir l'enfant, qu'il interrogea.
— Que t'a dit ce monsieur?
— Il m'a dit de descendre chez vous, de dire à mademoiselle qu'elle veuille • bien monter en voiture, qu'on allait la conduire au café où on lui avait donné rendez-vous, que vous iriez à la gare avec Mme de La Saussoye.
— Ah ! mon Dieu! exclama Auguste. Alors?
— Alors, elle est montée en voiture, et lui est parti aussitôt.
— De quel côte?
— Je l'ignore.
— Mon Dieu! mon Dieu! Mais comment trouver?
— Nous pouvons savoir ça dans le quartier.
— Comment?
— Si vous voulez, monsieur, venir avec moi, je vais le savoir.
— Viens vite , vite !
Sans s'occuper de l'ébahissement du maître de l'auberge, il emmena l'enfant. 11 monta en voiture et se fit conduire chez lui. Là, il descendit.
En province, le passage des voitures est assez remarqué pour qu'il pût, s'adressant à quelques boutiquiers, savoir la route qu'avait prise la voiture.
Au bout de vingt minutes de recherches, ils étaient arrivés presque à l'extrémité de la ville.
Là, ils perdirent les traces.
Alors Auguste demanda à l'enfant :
— Sais-tu s'il y a par ici un café, une auberge?
— Par ici, il n'y a qu'une sale maison où on ne va guère. Ce n'est ni un café ni un cabaret.
— Est-ce loin?
— A un quart d'heure; c'est sur la route, là.
— Viens vite.
— La voiture repartit. Quand l'enfant dit :
— C'est là.
Auguste sauta du siège, entra dans le cabaret et s'informa s'il n'était pas venu une voiture, avec une jeune dame.
On lui répondit qu'en effet il en était venu une. Le cocher avait pris une consommation ; il avait paru causer quelques instants avec une dame, par la portière. On avait entendu cette dame refuser de descendre et dire qu'elle attendrait dans sa voiture celui qui devait venir. Le cocher, furieux, avait quitté la portière, était resté dans la maison, puis en était ressorti en disant à la dame que la personne attendue était à l'intérieur.
Celle-ci était descendue, mais ne trouvant pas la personne annoncée, elle avait regardé le cocher, poussé un cri et pris la fuite.
La voyant se sauver, le cocher allait courir à son tour ; mais, comme il n'avait pas payé sa consommation, le maître de la maison l'arrêta.
— Je sautai sur lui, dit-il, et lui dis de payer d'abord, que je ne connaissais pas ce truc-là. Il sacra, jura, se débattit, et finalement il me jeta une pièce de vingt sous et s'écria : « Elle se sauve, la p... Je vais perdre une course!... » Il monta sur son siège et fouetta ses chevaux.
— Oh! mais ceci est épouvantable! exclama Auguste, au grand ébahissement
MADEMOISELLE BEAU-SOUIURE.
IS'ous amenons l'homme que nous avons arrêté, (page 221.)
de l'aubergiste. Maintenant, je n'ai plus à hésiter, cet homme est un misérable qui vient d'enlever une jeune fille; indiquez-moi la gendarmerie.
Après qu'on lui eut fourni ce renseignement, il monta dans sa voilure et se fit conduire au lieu indiqué.
Un quart d'heure après , Auguste de La Saussoye avait fait sa déclaration, fournissant tous les renseignements sur l'homme, un condamne évadé, indiquant le lieu où il se trouvait. La gendarmerie entra en campagne.
28e Lïv 28
Épouvante, pleurant, désolé, il retourna au chemin de fer pour y retrouver sa mère et celle de sa femme
On lui dit que depuis une demi-heure au moins, lassées d'attendre, elles étaient retournées chez elles; on lui dit qu'elles étaient trois.
Il crut mal entendre, et se reprenant à espérer , il sauta en voiture et se fit reconduire chez lui.