‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 23 sur 40 · LES TERREURS DE JEANNE · texte numérisé non relu

LES TERREURS DE JEANNE

En arrivant chez lui, anxieux et tremblant, au moment où la bonne vint lui ouvrir, il lui demanda aussitôt :

— Adèle!

— Elle est là, monsieur; elle vient de revenir avec ces dames; elle est malade. Il eut un soupir de soulagement et courut à la chambre où la jeune fille, sa

jeune épouse, était couchée.

— Ah ! te voilà ! te voilà !

Adèle, pâle, échevelée, se souleva dans le lit et retomba sur son épaule. Mme de La Saussoye dit à son fils :

— Il paraît qu'il est arrivé un accident à la voiture; elle est tombée, elle s'est cassée.

Auguste comprit le mensonge d'Adèle ; il la couvrit de baisers, la serrant avec passion dans ses bras. En tournant la tète, il vit Jeanne affaissée, les yeux hagards, semblant dire :

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! quel danger elle vient d'éviter !

Auguste avait hâte de se trouver seul avec sa jeune épouse, la mariée du matin. Il dit alors à sa mère :

— Mère, laisse-nous. Au revoir, iMmc Cordier.

Les parents l'embrassèrent, puis serrèrent Adèle dans leurs bras, sans un mot, sans un sourire, étreints par la situation, car c'était une singulière nuit de noces. Et cependant, les deux pauvres enfants, ce n'était ni l'amour ni le désir qui leur manquaient.

Quand ils furent seuls, Adèle se jeta dans les bras de son mari ; fondant en larmes, elle gémit :

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! que de chagrins, que de tracas je t'ai donnés déjà !

— Tais-toi ! je t'aime ! je t'aime et je te tiens ! Oh ! j'ai tant eu peur! j'ai cru que tu m'étais ravie !

— Oh ! pour nous sauver, il faut que Dieu nous protège !

Et elle pleurait. Elle était comme en proie à une crise nerveuse. Auguste la tenait, lui disait :

— Mais comment cela est-il arrivé?

Elle lui raconta :

— J'étais ici, nous allions partir, nous nous dirigions vers la porte, lorsqu'un enfant vint et nous dit :

— Madame, je viens avec une voiture pour vous chercher.

Je le regardai étonnée, sans méfiance cependant. Je lui dis :

— Mais nous avons notre voiture là.

Il me répondit :

— C'est M. de La Saussoye qui m'envoie. Au moment de partir, il a reçu une lettre pour retrouver un de ses amis. Il vous prie de monter dans sa voiture pour aller au café du Chemin de fer. Le cocher va vous conduire ; il en vient.

Je trouvai cela tout naturel et je montai en voiture. Celle-ci se dirigea du côté de la gare ; je n'y fis pas attention. J'avais recommandé à maman et à madame votre mère de se presser, pour ne pas manquer le train. Je vis ensuite la voiture s'engager dans un quartier de la ville. Alors j'eus peur. Elle sortit de la ville et je crus un instant que nous allions à la gare des Aubrays. Je voulus interroger le cocher; mais, sans me répondre, il fouetta vivement ses chevaux qui prirent un allure plus vive.

Après une course qui me parut longue, j'aperçus une maison isolée qui me sembla être un café, et j'espérai que nous nous y arrêterions; mon espoir ne fut pas déçu. La voiture s'arrêta devant cette maison.

— Ma pauvre enfant, s'écria Auguste en la serrant dans ses bras, quel danger lu as couru ! Pauvre petite ! Et alors ?

— Alors, le cocher descendit, entra dans le café. Moi, je regardai, et j'eus peur à la vue de cette maison isolée, au caractère étrange. Je trouvai extraordinaire que vous m'eussiez fait venir en cet endroit; alors je craignis d'être tombée dans un piège. Le cocher revint, ouvrit la portière et me dit :

— Monsieur votre mari est là, au premier; il vous prie de monter le rejoindre. Cela me parut encore plus él range. Je lui répondis :

— Dites à M. de La Saussoye que je ne veux pas descendre, qu'il vienne rapidement, que nous allons manquer le train.

Le cocher retourna et je le vis causer un instant avec une personne que je no pus examiner et qui, dans mon esprit, ne pouvait être que vous. J'étais contrariée, fâchée même que vous m'eussiez fait venir en cet endroit et surtout de voir que vous ne veniez pas au-devant de moi.

Adèle continua :

Le cocher revint et me dit :

— M. de La Saussoye vous prie de descendre un instant seulement ; il repartira avec vous presque aussitôt.

Je descendis, tremblante de tous mes membres, prise de peur, dans ce petit coupé étroit, enfermée. Alors, il ouvrit la porte pour me faire entrer, et, à la lumière, je reconnus le misérable, ainsi que me l'avait dépeint ma mère.

C'était lui, bien changé, la face rouge, mais le regard! le regard odieux! Je vis dans quel guet-apens j'étais tombée.

Je rassemblai mes forces, et, au moment où il allait me saisir, je reculai en arrière. Oh! l'affreux moment que je passai en l'entendant courir derrière moi! Mais on le retenait. Moi, je courais, je courais, cherchant la plus prochaine porte pour frapper. J'entrais en ville lorsque j'entendis la voiture venant au galop derrière moi.

J'entrai alors au poste, je déclarai qu'un misérable voulait m'enlever; je me fis connaître et priai des soldats de m'accompagncr. C'est ainsi que je rejoignis ma mère. Là, il fallut me soutenir, et je sentais que j'allais défaillir.

Auguste regardait sa chère aimée, sans faire un mouvement, poursuivi par un souvenir; à celte heure où elle lui appartenait, il se souvenait de la nuit sinistre où il l'avait sauvée; comme ce soir, elle était étendue inanimée sur le lit; il avait sauvé sa vie. Cette nuit, la pauvre enfant avait souffert pour sauver son honneur, et toujours elle était triomphante. Il l'admirait, plus hardi qu'autrefois, bien certain, celte fois, que sa vie n'était pas en danger, il la contemplait et il balbutiait :

— Que je t'aime, Beau-Sourire, belle et chère entant, qui n'as trouvé ta force que dans l'honnêteté et la vertu; mal élevée, tues restée pure; toujours poursuivie, tu n'as jamais succombé ; vivant près du vice, tu ne t'y es jamais tachée. Ah! mon Adèle, mon ange, lorsque tu tombes anéantie, c'est près de celui que tu as choisi.

A cette heure, il n'avait plus la même retenue qu'autrefois ; il était heureux en admirant sa beauté.

— Tu n'auras pas à rougir maintenant, belle vierge, si j'ai arraché ton voile. Et, tout frémissant d'amour, de passion, il souleva la jeune fille et la pressa

dans ses bras; il l'embrassait, l'embrassait sans cesse, et le corps avait des tressaillemenls, comme si ce contact était répulsif; il comprit que la malheureuse enfant, dans son inertie, dans sa défaillance, était poursuivie par le souvenir des

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événements de la soirée, et lorsque ses yeux s'entr'ouvrirent, lorsque semblant vouloir se débattre, il lui dit :

— Adèle, c'est moi, c'est ton époux.

Elle reprit peu à peu connaissance, et, s'abandonnant, elle dit :

— C'est toi, toi encore, qui m'as sauvée.

— Je t'aime.

C'est un baiser qui finit sa phrase.

Elle tressaillit... On frappait à la porte.

— Qu'est-ce cela?

— Que nous importe! Adèle... Nous avons assez souffert pour ne penser qu'à nous, n'est-ce pas?... Réponds-moi... Je t'aime...

— Et moi donc...

Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre...

En bas, on frappait. Jeanne courait avec la bonne pour savoir ce qu'on voulait.

C'étaient les gendarmes!

En les voyant, elle recula épouvantée.

— Que voulez-vous? fit-elle.

— Madame, nous amenons l'homme que nous avons arrêté, et nous venons vous demander si c'est celui-là?

Les gendarmes prenaient la mère pour la fille.

Jeanne tremblait... Les gendarmes poussèrent sous la lumière du flambeau que tenait la servante leur prisonnier... C'était Rolland. Jeanne s'écria aussitôt :

— C'est lui! c'est lui! le misérable!

— Merci, madame; nous le tenons, nous le gardons... Demain, on vous appellera...

Rolland haussa les épaules, et, regardant fixement la Belle Bordelaise, il lui dit :

— Tu m'as livré, imbécile... ; tu es perdue...

Les gendarmes l'entraînèrent..., et Jeanne, dévote comme les femmes qui, n'ayant rien à attendre de la justice des hommes, espèrent en l'injustice d'un Dieu, fit le signe de la croix.

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