‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 24 sur 40 · UNE PRISON · texte numérisé non relu

UNE PRISON

Rolland avait été arrêté et conduit à la prison où il avait été enfermé dans la cellule des condamnés.

Avant d'aller plus loin, nous devons, pour l'intelligence des scènes qui vont suivre, donner un croquis de la partie de la maison dans laquelle Rolland était prisonnier.

En face d'une place, plantée de grands arbres, dans une petite rue conduisant à une ancienne abbaye dont il ne restait plus que les murs d'enceinte, cachant toutes les charmantes propriétés que l'on ne découvrait qu'après avoir passé sous une porte surmontée de deux tourelles presque en ruine, s'ouvrait une grande porte communiquant avec la première cour précédant l'enceinte de la prison proprement dite.

C'est dans cette cour que se trouvaient les bâtiments destinés au directeur, au médecin et au pharmacien attachés à la prison, ainsi que les magasins d'approvisionnement et les bureaux de l'exploitation du travail des détenus.

Une grille gardée par deux factionnaires faisait communiquer cette première cour avec la prison par un couloir traversant les bâtiments de l'administration dans les bureaux de laquelle les employés, à peu d'exceptions près, portaient la veste, le pantalon et la calotte de toile des détenus.

Un écrivain a dit de cette prison :

« Rien de sombre, rien de sinistre dans l'aspect de cette maison de détention.

» Au milieu d'une des premières cours, on voit quelques massifs de terre plantés d'arbustes, au pied desquels pointent quelques fleurs.

» Un perron surmonté d'un porche en treillage, où serpentent les rameaux noueux de la vigne, conduit à l'un des sept ou huit promenoirs destinés aux détenus.

» Les vastes bâtiments qui entourent ces cours ressemblent beaucoup à ceux d'une caserne ou d'une manufacture tenue avec un soin extrême.

» Ce sont de hautes façades de pierres blanches, percées de hautes fenêtres, où circule abondamment un air vif et pur.

» Les dalles et le pavé du préau sont d'une scrupuleuse propreté. Au rezde-chaussée, de vastes salles chauffées pendant l'hiver, franchement aérées pendant l'été, servent, durant le jour, de lieu de conversation et de réfectoire aux détenus.

» Les étages supérieurs sont consacrés à d'immenses dortoirs de dix à douze pieds d'élévation, au carrelage net et luisant; deux rangées de lits en fer les garnissent, lits excellents, composés d'une paillasse, d'un moelleux et épais matelas, d'un traversin, de draps de toile bien blanche et d'une couverture de laine.

» A la vue de cet établissement, réunissant toutes les conditions du bienêtre et de la salubrité, on reste malgré soi fort surpris, habitué que l'on est à regarder les prisons comme des antres tristes, sordides, malsains et ténébreux. »

En peignant ainsi cette prison, l'écrivain semble n'avoir vu qu'un côté celui de l'infirmerie, plus occupe par les employés que par les prisonniers. Voici ce que nous avons vu :

Entrant, après avoir passé la grande porte et traversé la première cour, nous arrivions à la grille gardée par un poste de soldats; un gardien placé à l'intérieur nous ouvrit la porte du couloir, au bout duquel un autre gardien était placé empêchant l'accès du couloir aux prisonniers qui pourraient venir à l'intérieur de la prison.

Cette porte ouvrait sur une cour carrée; au coin de cette cour se trouvait l'entrée du préau.

Le préau, où les prisonniers se retiraient les jours de pluie, était divisé en deux parties, qu'il fallait traverser pour aller dans la seconde cour nommée la Fosse-aux-Lions.

Dans l'angle de cette cour se trouvait un escalier étroit et tournant, à trois étages; le premier étage conduisait au grand dortoir; deux marches au-dessus du palier, une grille fermait l'escalier.

Le deuxième étage n'avait qu'une porte; elle ouvrait sur un cachot bas au plancher convexe, où le prisonnier ne pouvait se tenir debout.

L'escalier était encore fermé par une grille.

Au troisième étage se trouvait une pièce assez grande, divisée en deux par une grille du côté de la "cour, vis-à-vis des bâtiments affectés aux ateliers.

Cette partie était encore divisée en trois et formait trois cellules. Dans la partie qui formait un couloir était un soldat qui se promenait sans cesse; c'était la consigne.

Les cellules étaient peu meublées : une cbaise et un lit.

Il était expressément défendu au soldat de parler aux condamnés.

Si le condamné avait besoin de quelque chose, une sonnette placée au-dessus d'un poêle de faïence prévenait le guichetier.

C'est dans une de ces cellules que Rolland avait été enfermé.

Lorsque Auguste avait été requérir la gendarmerie pour courir à la recherche de Rolland et au secours d'Adèle, il avait dit que Rolland était un ancien repris de justice, évadé de la prison où il avait été enfermé.

Lorsque Rolland avait été arrêté, on avait été d'accord sur ce point qu'il fallait exercer sur lui la plus grande surveillance.

C'est à cause de cette annotation spéciale à son écrou qu'il avait été placé dans une de ces cellules, réservées non à des inculpés, mais à des condamnés.

Du jour où il était entré en prison, Rolland n'avait plus eu qu'une seule pensée : en sortir. Pour cela, avait-il, dès les premiers jours de sa captivité, observé tous les détails que nous venons de donner sur la maison de force. Il cherchait enfin un plan d'évasion; ayant mis le pied dans le crime, il était décidé à ne reculer devant rien.

Vainement on l'avait interrogé en le qualifiant du nom sous lequel il avait été dénoncé. Il répondait qu'il ne s'appelait pas Rolland, mais Moreau. Lorsqu'on l'accusait d'avoir violemment attiré la jeune Mmo de La Saussoye dans un guetapens, il répondait que cela était faux, que l'on prenait pour la vérité les terreurs d'une jeune femme que les désirs d'un jour d'hymen augmentaient. Il prétendait enfin que l'accusation de Reau-Sourire avait un "caractère psychologique. Lorsqu'on lui demandait l'explication, il la donnait ainsi :

— Je travaillais à la maison de Poissy; on m'avait donné pour aide un détenu qui se nommait effectivement Rolland. Ce détenu, décidé à se tuer, me chargea d'une lettre que je devais porter à Mlle Adèle Cordier ou à sa mère. Cette lettre, me disait-il, si vous voulez, on vous la payera vingt mille francs. Or, me trouvant sans ressources, je voulus vendre cette lettre à ceux pour lesquels elle valait ce prix. J'écrivis; ma lettre resta sans réponse; on ne croyait pas à ce que je disais. Ce n'était pas prudent, ni pour moi ni pour eux, de confier cette lettre à qui que ce fût; mais j'avais besoin d'argent; or, je pensais que si je pouvais avoir un entretien avec celle qui s'appelait M110 Adèle Cordier, elle n'hésiterait pas, au vu de cette lettre, à me donner sinon la somme que je désirais, mais au moins l'argent qui m'était utile. Je combinai alors le plan que j'ai exécute.

On écarta sa chemise, (page 231.)

Si j'avais donne un rendez-vous a celte jeune fille qui se mariait, elle eût évidemment refusé. Pour cette affaire, je ne pouvais non plus me rendre chez eux. C'est alors que je pensai à me servir du nom de son mari. J'écrivis donc une lettre à M. de La Saussoye, la signant du nom d'un de ses bons amis d'ici. Celte lettre le priait de venir causer quelques minutes dans un café voisin de la gare, pour une affaire d'honneur. M. de La Saussoye y fut pris, se rendit seul au rendez-vous, précédant les dames. J'avais loué une voiture, je vins aussitôt et 29* Liv. 29

j'envoyai un gamin dire que j'étais chargé de conduire la jeune mariée à la gare en pensant prendre M. de La Saussoye dans un café où il attendait.

Quand mademoiselle... madame fut dans la voiture, si mon intention était celle qu'on me reproche, je fouettais les chevaux, je l'emmenais dans les champs, où j'en serais facilement venu à bout. Loin de cela, je l'ai conduite dans un café, écarté, il est vrai, mais qui n'en est pas moins un lieu public. Là, mon intention était de lui montrer la lettre, de causer avec elle et d'obtenir ce que je désirais.

11 y avait des points qui concordaient absolument avec les renseignements hâtivement pris sur le sieur Rolland. Il s'était évadé de Poissy et s'était suicidé, ainsi que le déclarait celui qui prétendait se nommer Moreau. Cette évasion et ce suicide avaient eu lieu à la suite d'un long travail fait en compagnie d'un sieur Moreau, ouvrier organiste.

L'histoire de la lettre paraissait donc probable. De plus, ce Moreau appelé quelques jours après pour terminer quelques points de son travail, son patron avait envoyé un autre ouvrier, disant que celui qui avait commencé les travaux était atteint de la petite vérole.

Or, justement celui qu'on venait d'arrêter était fraîchement gravé par l'affreuse maladie.

Les gens qui l'interrogeaient, perplexes, lui demandèrent où était cette lettre.

Il refusa de répondre, déclarant qu'il l'avait cachée, que c'était pour lui une ressource qu'il se réservait.

Devant ce système, Instruction dut prendre une autre voie, négligeant l'affaire actuelle, pour éclairer l'affaire ancienne, pour s'assurer si elle avait devant elle ou Moreau ou Rolland; on suspendit l'enquête pendant quelques jours, Rolland ayant demandé à être confronté soit avec Jeanne Cordier, soit avec sa fille, prétendant que ni l'une ni l'autre ne pourraient le reconnaître.

Ces quelques jours de calme, Rolland les employa encore à étudier une évasion.

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