EST-CE ROLLAND? EST-CE MOREAU
Le lendemain de la noce, Jeanne, rassurée sur le sort de ses enfants, mais très inquiète sur elle, était revenue à Paris ; elle était arrivée à la gare, où Duhamel l'attendait, si bouleversée, que celui-ci lui avait immédiatement demandé la cause de son état. Alors elle lui avait raconté ce qui était arrivé la veille, se gardant bien de dire un mot sur l'épouvantable nuit qu'elle avait passée à l'auberge du Mûrier, et Félicien lui avait demandé :
— Tu es certaine que c'est ce misérable ?
— Oh! je l'ai parfaitement reconnu; il est très changé; il a le visage couturé, mais aux yeux, à la bouche, à la voix, il est impossible de se tromper. C'est lui, il s'est évadé et a feint un suicide.
— Et il menace?
— Il menace d'une lettre de mon mari qui contient, parait-il, une accusation abominable portée contre lui .et moi, lettre adressée à sa fille. Tu comprends, ou cette lettre est fausse ou mon pauvre Cordier l'aurait écrite dans un moment de délire.
— Il est évident que si Cordier avait eu contre toi une accusation formelle, il l'aurait faite contre vous deux pour se débarrasser de lui. Si la lettre est vraie, elle est l'œuvre du jaloux qui voulait se venger de celui avec lequel tu le trompais. Il ne faut pas attacher plus d'importance à cette lettre qu'elle n'en mérite. La chose est jugée. Mais cet homme est une menace perpétuelle, et, cette fois, puisqu'on le tient, je vais faire le nécessaire pour qu'il n'échappe plus.
— J'ai peur de cette lettre.
— Ne te tourmente pas, je suis là.
Jeanne alors avait repris courage.
Auguste et Adèle étaient restés à Orléans, où heureusement l'incident n'avait pas été ébruité. Devant la persistance du prisonnier à nier qu'il était Rolland, on avait dû le confronter avec sa victime, et Adèle en le voyant avait dit :
— Oui, monsieur, j'affirme de nouveau que cet homme est Rolland, l'assassin
de mon père; que cet homme, en m'attirant dans ce guet-apens, voulait se venger des accablantes accusations que j'ai portées contre lui lors de son jugement, et qui décidèrent de sa condamnation. Si je n'avais pu me sauver, je devenais la proie de ce misérable qui, j'en suis convaincue, n'aurait pas reculé devant un assassinat pour cacher son nouveau crime.
Rolland haussait les épaules et disait :
— Je me nomme Moreau; je n'ai jamais vu madame que quelques minutes au petit café de la Plaine où je voulais traiter avec elle de la vente de la lettre qui prouve que Rolland n'était pas le seul assassin de son père, qu'il avait une complice.
Adèle avait un peu pâli; mais, se remettant aussitôt, elle avait dit :
— C*est faux. Cet homme prétend que cette lettre m'était adressée par mon père; mon père n'avait pas à m'écrire puisque, jusqu'à la dernière heure, je l'ai veillé; puisque c'est en quittant son chevet que j'ai vu Rolland... lui, je l'affirme, lui a versé le poison.
Rolland était impassible; il répéta :
— Je ne comprends rien, absolument rien à ce que vous dites... Je ne sais que ce que j'ai lu dans la lettre qui est signée Cordier.
— Où est cette lettre? montrez-la, dit Adèle.
— Oh! ma chère madame, ça c'est une autre affaire; elle est à l'abri, et ce n'est pas à vous que je veux la remettre maintenant; vous avez refusé de vous entendre avec moi à l'amiable, vous en subirez les conséquences.
— Mieux vaudrait, fit l'instructeur, dans votre intérêt, si vous êtes vraiment ce Moreau auquel Rolland a confié une lettre, nous livrer cette lettre, et, madame vous le déclare, elle retire sa plainte et vous êtes immédiatement rendu à la Liberté.
— Oh! pardon, monsieur, fit Adèle, j'ai dit, s'il ne s'agissait que d'un misérable, faisant pour avoir de l'argent une tentative de chantage, que j'abandonnerais ma plainte; mais ce n'est pas le cas; cet homme est Rolland, l'assassin de mon père, qui nous a voué à nous tous une haine implacable. Une autre tentative plus grave a déjà été commise par lui que nous ne relevons pas...
— Parlez donc, madame, ne vous gênez pas, fit Rolland avec un méchant rire.
— Je vous supplie, au contraire, monsieur , de nous débarrasser à jamais de lui...
— Vous entendez ce qu'on vient de déclarer, vous êtes bien Rolland?
— J'affirme le contraire; et puis cela est simple, je vous l'ai dit. Je ne remettrai la lettre qu'entre les mains des magistrats qui ont instruit l'affaire Rolland, et je demande à être confronté avec Mrae Cordier. Celle-là devra me reconnaître si je suis Rolland puisqu'elle était sa maitreese ; c'est lui qui me l'a affirmé.
Adèle, toute rouge de honte, s'écrie :
— Vous êtes un misérable !
— Calmez-vous, madame; ne vous tourmentez pas de ce qu'il dit; les calomnies venant d'un pareil homme ne sont pas écoutées.
Rolland, haussant les épaules, dit :
— Du moment où cela se passe ainsi, je ne répondrai plus; faites venir mes juges de Paris...
De ce jour, ce fut un parti pris, il ne voulait plus répondre.
Or, les instructeurs n'osaient aller plus loin, constamment retenus par le doute. L'affirmation de Mmc de La Saussoye leur semblait insuftisante, en raison de la négation absolue du prisonnier, de son calme, de sa tenue, car Rolland jouait admirablement cette comédie.
On avait demandé des instructions nouvelles au parquet de Paris; les renseignements donnés avaient été vagues. Par la sûreté, on apprit qu'une femme pouvait lever tous les doutes. Le Rolland enfermé à ia prison de Poissy, qui s'était évadé pour se suicider, était marié. La femme abandonnée par lui, plusieurs fois arrêtée, était une fille soumise. On allait rechercher l'endroit où elle se trouvait, on l'enverrait à Orléans pour la confronter avec l'inculpé.
Rolland se retrouva, pour quelques jours, seul dans sa prison. Il put revenir au plan qu'il caressait ■ s'en échapper. Mais ce n'était pas seulement l'évasion qui le préoccupait, c'était sa vengeance. Il voulait se sauver pour se venger.
C'est que Rolland n'avait dans le cerveau qu'une chose : la haine de Jeanne. Son acharnement après elle venait de la comparaison de leur situation. Avec Jeanne, sa maîtresse, il avait comploté lé crime; il voulait se débarrasser de Cordier, de Cordier qui gênait leurs amours. C'avait été une œuvre lente et longue. Peu à peu on avait empoisonné le malheureux, et pendant que Cordier se tordait dans d'horribles souffrances, qu'il attribuait à un mal imaginaire, Jeanne et Rolland étaient dans la petite chambre au-dessus de lui, s'aimant et faisant des projets d'avenir.
Cordier mort, Jeanne, libre, vivrait avec Rolland. Celui-ci disait qu'il se marierait avec elle, et nous savons que cela était impossible. Cordier mort, sa femme héritait de lui, la fille étant mineure; ils vivaient donc cachés et s'aimant.
Le misérable, dans ses menées, allait plus loin. Il espérait qu'au jour où la fille serait majeure elle aurait été sa victime, et, par cela, il serait le maître absolu. Or, le plan abominable avait réussi en partie; le crime avait été commis, Jeanne était libre, et, du jour où elle avait été libre, elle* l'avait repoussé. Il avait été l'instrument, elle l'avait dirigé, conduit; il avait tout avoué, et c'est elle qui aujourd'hui en profitait. Il voulait la femme et la fortune; il n'avait rien de cela. Au contraire, il avait perdu l'amante en la rendant libre. Il l'avait même débarrassée du grand tourment de sa vie : de sa fille. Jeanne était sa complice, elle était libre, heureuse et respectée, et lui était pris, il avait été jugé, condamné; il était
méprisé. L'avenir, qui se présentait riant pour la Belle Bordelaise, était fermé pour lui, car, en admettant qu'il réussît dans la tentative qu'il rêvait de se sauver, la vie était impossible.
Il fallait, en même temps qu'il retrouverait sa liberté, qu'il trouvât les moyens de vivre , car il ne pouvait compter sur personne. Il devait, en sortant de prison, s'il en sortait, se sauver, se cacher, quitter la France, et, pour cela, il lui fallait de l'argent. C'était là le mobile de ce nouveau forfait.
11 n'avait qu'un moyen, c'était la lettre, cette lettre accusatrice qui le perdait, c'est vrai « mais cela était fait déjà », mais qui perdait Jeanne avec lui; or, il en était convaincu, Jeanne ne reculerait pas devant un sacrifice pour assurer sa liberté.
Il était donc bien décidé à ne pas livrer la lettre. On allait le reconnaître, c'était inévitable; mais, en demandant l'instruction par les juges de Paris, il ne cherchait qu'à gagner du temps.
Pour se servir de la lettre, il fallait qu'il fût libre; il était convaincu qu'il réussirait. Cette lettre, c'était sa vie, et il voulait la vendre soit à la fille, soit à la mère. Il sentait bien que toutes deux avaient intérêt à ce qu'elle ne fût pas connue.
Jusqu'alors, brutalement, sa vengeance n'avait satisfait que ses vices, il avait retrouvé Jeanne, et nous l'avons vu à l'œuvre.
Il avait tenté un nouveau crime sur Adèle, il n'avait pas réussi, mais il se réservait, dans l'avenir, de retrouver MUe Beau-Sourire.
A cette heure il n'avait qu'une pensée : écraser de ses accusations, de ses calomnies même, les deux femmes, quand on les confronterait de nouveau avec lui, faire bien sentir à Jeanne qu'il tenait sa vie entre ses mains, c'est-à-dire qu'il pouvait la perdre par la lettre; puis s'échapper et revenir vers Jeanne pour traiter de la lettre.
Tout cela bourdonnait dans son cerveau et ne serait définitivement arrêté qu'après sa confrontation avec la Belle Bordelaise, qui pourrait le sauver d'un mot en ne le reconnaissant pas, le laissant ainsi sous le coup d'un simple délit qui lui donnerait quelques jours de prison. Elle pourrait encore, en comprenant bien ses intérêts , lui faire offrir une somme raisonnable en échange de laquelle il rendrait la lettre.
Un jour, Rolland vit entrer dans sa cellule le magistrat qui instruisait l'affaire; il était accompagné par une femme. D'abord, le misérable crut que celle qui entrait était Jeanne; mais il fut stupéfait lorsque, la jeune femme relevant son voile, il reconnut sa femme. C'était cette malheureuse que nous avons vue exerçant son hideux métier sur le boulevard, appartenant bestialement à l'agent qui la menaçait. A cette heure, elle était élégamment vêtue, la livrée de la maison à laquelle elle appartenait, car, de chute en chute, la femme qui faisait la noce
d'abord — c'est le terme populaire — était devenue la fille soumise; elle était en maison.
Lorsque ces malheureuses ont un jour de sortie, les maîtresses leur louent pour la journée les toilettes extravagantes avec lesquelles elles sortent, se croyant un jour libres et riches.
On avait été chercher la pauvre diablesse dans la maison de tolérance, et on l'avait envoyée à Orléans.
Rolland était furieux; c'était la deuxième fois que ce témoin redoutable venait anéantir ses projets. Il essaya encore de nier qui il était, mais sa femme déclarait le reconnaître absolument. Comme il haussait les épaules, elle donna un détail particulier, un signe que Rolland avait sur la poitrine.
Les gardiens s'emparèrent de Rolland, qui refusait de laisser voir sa poitrine. De force on retira son vêtement, on écarta sa chemise, et le magistrat put constater la vérité de ce qu'avait déclaré la jeune femme.
Pendant toute cette pénible scène, la malheureuse tremblait de tous ses membres; son mari l'accablait d'injures, et, plus que toute autre, elle désirait que Rolland restât en prison : elle avait peur de lui.
C'était donc bien à Rolland qu'on avait affaire, le doute n'était plus possible. Il avait réclamé ses premiers juges; on y fit droit. Quelques jours après sa confrontation avec sa femme, il était averti que l'on venait de Paris pour recueillir les renseignements qu'il avait promis de donner.
Rolland se demanda encore ce qu'il allait faire; en livrant tout de suite la lettre, quel résultat obtenait-il? L'arrestation de Jeanne; mais cela ferait-il revenir sur la chose jugée? Assurément non; sa complice serait comme lui condamnée, et il n'y trouvait rien en compensation qu'une augmentation probable de sa peine. Si, au contraire, sans livrer la lettre, il accusait Jeanne qui connaissait la lettre, il la mettait dans l'obligation de rechercher cette lettre, de lui offrir de la livrer. Il ne pensait qu'au prix qu'il pourrait en tirer, car, nous l'avons dit, Rolland était assuré de sortir de sa prison quand il le voudrait. Toutes ses pensées depuis qu'il était enfermé, avaient été concentrées sur ce projet, et il avait fini par trouver un plan praticable.
Félicien Duhamel avait été chargé par le juge d'instruction d'aviser Mine Cordier qu'elle devait se trouver, à une date fixe, à Orléans.
Le matin de ce jour, ils s'étaient séparés pour se retrouver, sans paraître se connaître, à la gare, où Félicien se trouvait 'accompagner le juge auquel il servait de secrétaire. Ce n'était pas une enquête, une instruction régulière qui recommençait, c'était un renseignement complémentaire qu'on allait chercher, qui allait clore l'affaire, et à la suite duquel Rolland serait dirigé vers le bagne.
Jeanne avait peur; elle tremblait de se retrouver encore en présence de
«o, LE CHATIMENT.
Rolland; depuis la veille elle s'était fait un plan de conduite; elle voulait rester impassible devant les accusations de Rolland et répondre à tout par des dénégations absolues.
En arrivant à la prison, elle dit au magistrat qu'elle souffrait à l'idée de se retrouver en face du misérable qui la poursuivait de sa haine. Le juge la rassura, lui disant que l'on n'allait remplir là qu'une formalité; il avait déclaré avoir des révélations à faire ; on devait l'écouter, mais on n'attacherait pas plus d'importance à ce qu'il allait dire que cela n'en méritait. Elle était bien certaine qu'elle n'avait jamais aidé le misérable; elle n'avait rien à craindre d'accusations qui ne pouvaient être que des calomnies. Au reste, le juge d'instruction allait d'abord l'interroger seul; on ne l'avait citée, elle, qu'au cas où il serait nécessaire de confondre d'un mot Rolland. La confrontation n'aurait donc lieu qu'à la dernière
extrémité.
Nous avons raconté comment étaient disposées les cellules; les gordiens dirigeaient le juge, le jeune secrétaire et Jeanne.
On fit entrer celle-ci pour attendre dans la cellule voisine de celle où Rolland était enfermé. Au moment de sortir pour laisser Jeanne seule, Félicien lui fit un signe d'encouragement.
Jeanne entendit les portes s'ouvrir et se fermer. Puis la voix du magistrat qui
disait :
— Rolland, vous avez déclaré avoir des révélations à faire sur le crime pour
lequel vous avez été condamné?
— Oui, monsieur, de graves révélations, répondit Rolland.
Jeanne entendait; elle entendait comme si elle avait été dans la cellule. Elle fut heureuse de la circonstance, car elle pourrait ainsi, si elle était confrontée, répondre plus sûrement, sachant ce que Rolland aurait déclaré. Elle se pencha sur la cloison et écouta.
— Vous avez enfin, Rolland, renoncé à vous faire passer pour Moreau. Quel était votre but en donnant ce nom ?
— C'est bien simple, monsieur, je voulais éviter ce qui arrive aujourd'hui . èlre repris et faire ma peine.
— Mais du moment où vous poursuiviez les mêmes gens que vous tourmentiez autrefois, il était évident qu'il arriverait ce qui arrive aujourd'hui?
— C'est vrai; mais j'avais plus de latitude ainsi.
— Pourquoi, justement condamné, n'èles-vous pas resté enfermé, alors que vous «'liez déjà considéré pour votre bonne conduite et que vous aviez l'espoir d'être prochainement gracié?
— Parce que j'ai été injustement condamné. Je me suis sauvé dans le seul but de poursuivre ceux pour qui j'ai été condamné.
— Ah ! c'est toujours votre même système : vous êtes innocent 1
Il dégrafa son corsage, (page 239.)
— Non, monsieur, ce n'est pas mon système! Oui, je suis coupable, je le reconnais aujourd'hui; mais je ne suis pas seul coupable...
— Vous nous avez déjà dit cela.
— Mais ce que je n'ai pas dit, c'est la vérité, et la vérité entière. C'est cela que je veux dire aujourd'hui. J'étais l'amant de Mmo Cordier depuis longtemps; nous étions souvent gênés par la présence de son mari, qui avait tout découvert, qui voulait me chasser. C'est à cause de son état de santé qui l'obligeait à garder
30e Liv. 30
la chambre, que je puis la voir dans la maison. Or, vous ne pouvez juger de la situation d'un ménage établi dans de telles conditions. M. Cordier savait que l'amant de sa femme venait tous les jours chez lui. C'est alors, qu'avec Mme Cordier nous avons conçu le plan de nous débarrasser de son mari. Le médecin lui donnait tous les jours des potions; il nous était facile de l'empoisonner. Cordier mort, je devais rester avec sa veuve et mener la maison.
— Mais vous étiez marié?
— Personne ne le savait ; je ne l'avais pas dit à Jeanne. Tout était .convenu, entendu à ce sujet; nous devions transformer l'établissemeut et y faire un petit concert.
— Mais pour vivre ainsi, dit le juge avec un sourire qui indiquait le peu d'intérêt qu'il apportait à ce qu'il entendait, si Mme Cordier avait songé que vous l'épousiez, auriez-vous reculé devant la bigamie?
— Assurément oui, monsieur; j'avais assez d'autorité sur Mmc Cordier pour n'avoir point besoin d'être marié avec elle pour nous aimer.
— Et enfin, les révélations que vous prétendez faire ne sont que depuis deux mois en voire possession ; vous apportiez à Jeanne le poison qu'elle mêlait au breuvage qu'elle faisait prendre à son mari, cela au moins deux fois la semaine ; et enfin la dernière nuit?
— Voilà ce qui s'est passé : Je suis resté avec Jeanne, le soir; la boutique était fermée; elle avait envoyé sa fille se coucher; elle avait convenu avec moi que je monterais le premier, dans une petite chambre placée presque au-dessus de celle où Cordier était couché. Elle venait d'aller voir son mari. Celui-ci lui avait reproché, ainsi qu'il le faisait souvent, sa conduite avec moi: il l'avait même menacée: elle vint me le dire. Je lui conseillai d'en finir ce jour même. Elle hésita, mais je la décidai et lui remis alors le paquet de poudre; elle le prit et en versa le contenu dans la potion. Je croyais que Jeanne allait rester quelque temps avec son mari; je montai pour me coucher, ainsi qu'il était convenu; je vis la porte de la chambre de sa fille Adèle entrouverte; cette chambre était éclairée; Adèle était en déshabillé, très jolie; cela me troubla le cerveau et j'entrai dans la chambre. Elle jeta un cri; je me précipitai sur elle pour l'empêcher de crier et la tins ainsi presque nue dans mes bras; je perdis la tète et je ne sais ce qui serait arrivé si Jeanne n'était montée en ce moment.
— Quelle nouvelle histoire me contez-vous? fit le juge en le regardant avec dégoût.
— La vérité absolument; c'est-à-dire ce qui n'est pas clair pour expliquer ma fuite et celle de Beau-Sourire.
— Vous teniez l'enfant dans vos bras?
— Oh ! monsieur, plus que cela, je l'avais jetée à terre, je la tenais, elle allait être à moi.
MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. 23o
— Par la force?
— Oui.
— Mais c'est épouvantable ce que vous dites là, mais c'est un crime de plus!
— Maintenant, je ne compte plus, qu'on me punisse; mais, avec moi, ceux qui sont plus criminels que moi.
— Achevez.
— Jeanne se trompait, elle crut que sa fille était coupable! Elle se jeta sur elle et la frappa; alors Beau-Sourire se dégagea et se sauva.
— Elle aussi ?
— Elle aussi savait que nous étions criminels, car elle cria : « Assassins ! je me vengerai! » C'est ce qui vous explique la fuite précipitée de Beau-Sourire. Moi, me retrouvant seul avec Jeanne, bousculé par elle et sous le coup de l'accusation terrible que venait de me lancer Adèle, je me sauvai. Voilà, monsieur, l'explication véritable de ce qui s'est passé.
— Mais vous avez tant de fois fait et refait ce récit de différentes façons que nous ne pouvons y croire que si vous apportez des preuves à l'appui.
— Je vous ai dit que j'avais une lettre.
— Où est-elle?
— Je l'ai mise en lieu sûr.
— A Paris ?
— Non, ici. Si l'on veut me conduire à l'endroit où elle est, je la remettrai à ceux qui seront avec moi.
— Que contient cette lettre?
— Une accusation formelle portée contre Jeanne et contre moi.
— De qui est cette lettre?
— De Gordier même.
— De Cordier môme! Comment avez-vous eu cette lettre?
— La lettre était adressée par Cordier à sa fille. Sentant sa fin prochaine et voyant ce qui se passait autour de lui, se sentant sans force pour résister, cependant, redoutant un scandale qui pouvait nuire à sa fille, son unique affection, il écrivit cette lettre.
— Je ne comprends pas bien ce que vous voulez me dire. Cordier vivait avec sa fille; il était beaucoup plus simple de lui dire de vive voix ce qu'il avait à lui confier que de lui écrire. Une lettre semblable, au reste, a dû être remise avec beaucoup de soin et ne se trouverait pas entre vos mains.
— Mais, monsieur, il n'y a pas à juger si cela se peut ou ne se peut pas, puisque je déclare que j'ai la lettre. J'ai la lettre ! elle est adressée à M110 Adèle Cordier,
cription : « Ouvrir après ma mort. »
— Je ne comprends pas très bien l'intérêt de Cordier à écrire la lettre que vous lui attribuez!
— C'est bien simple, cependant. Je vous ai dit que Mme Cordier détestait sa fille.
— Vous l'avez déclare, oui; mais cela ne s'est pas justifié, ni dans l'instruction, ni dans le procès, où elle était contre vous avec sa fille.
— Elle y était obligée ; elle ne pouvait faire que cela pour se sauver.
— Mais continuez! Vous dites qu'elle vivait en très mauvaise intelligence avec sa fille.
— Oui, monsieur. Maintenant, le père redoutait de laisser sa tille à la merci de sa mère, qu'il savait devoir, lui mort, vivre avec moi.
— Il vous redoutait peut-être encore plus que la mère?
— C'est possible, fit Rolland en haussant légèrement les épaules. C'est alors qu'il écrivit cette lettre, ayant l'intention de la remettre à sa fille quand il sentirait venir sa dernière heure. Adèle, ayant cette lettre entre les mains, devenait la maîtresse de la maison; elle pouvait résister à sa mère en lui montrant la lettre.
Le juge eut un mouvement dédaigneux. Il haussa légèrement les épaules
et dit :
— Tout cela est bien compliqué.
— Mais cela est, monsieur, je vous l'affirme.
— Oui, je sais bien; vous prétendez avoir cette lettre; mais elle est dans un endroit mystérieux, et vous demandez qu'on vous y conduise. Vous avez déjà montré avec quelle audace vous vous évadez, et, aujourd'hui, vous voudriez renouveler l'épreuve.
Rolland ne répondit pas.
Le juge reprit :.
— Nous voulions vous confronter aujourd'hui avec Mmo Cordier, qui aurait répondu à votre accusation; mais cela est inutile puisque nous n'avons pas la lettre que vous devez produire. Il est trop tard aujourd'hui pour que l'on fasse ce que vous demandez; demain matin on vous conduira..., mais où?
— Oh! cela, monsieur, je ne veux pas le dire; la chose est trop sérieuse pour que je m'expose à ce que la pièce disparaisse.
— Est-ce en ville ?
— Oui, monsieur.
— Bien...
— Mais alors, monsieur, lorsque l'on aura cette pièce, mon jugement sera repris?
— Non pas...
— Que fera-t-on?
— S'il y a lieu, Mm0 Cordier sera jugée à son tour, condamnée ou acquittée selon sa culpabilité.
— Mais, et moi... ma peine sera abaissée?
— Aucunement; vous serez jugé à nouveau pour la tentative commise par vous sur la jeune MmB de La Saussoye, et puis pour votre évasion.
— Oh! oh! voilà une drôle de justice qui va me faire réfléchir, fit Rolland à demi-voix.
— Que dites-vous?
— Rien, monsieur.
Le juge se leva.
— Ainsi, demain matin, vous nous conduirez où vous avez caché cette lettre; mais, sachez-le bien, si cela était encore une mystification, vous seriez sévèrement puni. Pensez-y...
— Oui, oui, je vois bien que je serai puni. Et le juge sortit.
Le juge alla dans l'autre cellule voir Jeanne qui l'attendait.
La nuit tombait ; il ne put voir la pâleur couvrant le visage de la malheureuse.
Il lui dit :
— Madame, vous serez obligée de passer la nuit à Orléans ; cette confrontation ne peut avoir lieu que demain; mais vous avez de la famille ici, cela ne vous gêne pas?
— Oh! non, cela les tourmenterait; j'aime mieux aller dans un hôtel voisin. A quelle heure devrai-je me trouver ici?
— A onze heures.
— Bien, monsieur.
Jeanne avait dit à Duhamel qu'elle irait à l'hôtel du Mûrier; de son côté, Duhamel s'y rendrait. Comme ils avaient fait pour venir, ils sembleraient ne pas se connaître; cependant ils dîneraient à la table d'hôte et occuperaient chacun une chambre voisine.
Jeanne, en entendant le misérable, avait compris qu'elle était perdue cette fois. 11 fallait à tout prix éviter que cette lettre fût connue.
En entendant Rolland dire que la lettre était cachée en ville, elle pensa qu'il l'avait probablement laissée à l'hôtel du Mûrier; c'est pour ce motif qu'elle avait choisi cet hôtel.
Elle s'y rendit, ayant l'intention de demander la chambre dans laquelle elle avait été attirée une fois par Rolland.
Elle marchait vite, frissonnante de fièvre, tourmentée par la crainte et la peur, à mesure qu'elle arrivait vers l'hôtel où s'était passée l'épouvantable nuit.
Quand elle arriva, M. Félicien Duhamel était déjà installé.
Jeanne avait demandé à avoir une chambre gaie, donnant sur le jardin; c'était un moyen pour visiter les chambres et prendre celle qu'elle voulait. Ce fut ce qui arriva.
Quand elle eut sa chambre, quoiqu'elle eût hôte de faire les recherches qu'elle voulait faire, elle se contint, ne voulant pas donner l'éveil à Félicien Duhamel, qui l'attendait en bas, car c'était l'heure du repas.
Elle descendit. Félicien Duhamel était à table; il la salua comme une personne que l'on a rencontrée en chemin de fer; lui parla de façon à expliquer à ceux qui les entouraient comment ils se connaissaient. Au reste , à table, la connaissance se fait facilement, et Duhamel se trouvait placé à côté de Jeanne.
Il y avait peu de dîneurs, six ou sept personnes au plus. Duhamel demanda tout bas à Jeanne si elle voulait le recevoir la nuit ; elle lui fit signe des yeux qu'elle acceptait. Elle était aise de ne pas rester seule pendant toute la nuit dans cette chambre dont les souvenirs l'effrayaient; elle lui en dit le numéro.
Ce point convenu, ils causèrent banalement. Le dîner terminé, Jeanne monta chez elle; elle s'enferma, et, se mettant à chercher partout, elle disait :
— C'est ici qu'il demeurait ; c'est ici qu'il est revenu la dernière fois, puisqu'il a loué, dans cette auberge, la voiture qui lui a servi , redoutant d'être surpris, il n'a pu cacher la lettre que dans celte chambre... Où?
Et elle fouillait, ouvrait les armoires, cherchant dans les tiroirs, derrière les meubles, évitant de faire du bruit... Elle ne trouvait rien, alors elle fut prise de peur.
Peut-être l'avail-il cachée dans cette étrange maison dont lui avait parlé sa fille, ce cabaret de la plaine où il l'avait menée.
Cela pouvait êlre; il était tout naturel que, concevant le plan d'avoir une entrevue — et quelle entrevue! — avec Adèle, il eût loué, pour elle, une ebambre d'avance.
Si la lettre était là!...
Elle ne savait si elle devait s'y rendre, car c'était le lendemain, le lendemain matin, que Rolland, entouré des agents et dirigeant le juge d'instruction, devait livrer cette lettre, cette lettre qui la perdait absolument...
A cette pensée, des frissons couvraient son corps.
Mais non, la lettre ne pouvait être là... Le maître du cabaret de la plaine avait été cité le lendemain de l'arrestation; il n'avait pas parlé qu'on lui avait retenu une chambre d'avance; sa maison était un lieu de rendez-vous mal famé.
On y venait à l'heure que l'on voulait, sans avoir jamais besoin de prévenir; on était toujours certain de trouver une chambre; il ne logeait pas en garni.
Il avait déclaré qu'il avait vu Rolland le matin seulement, qu'il était venu s'informer si en venant le soir, à n'importe quelle heure, il trouverait un dîner prêt...
Si Rolland lui avait laissé une valise ou un paquet, il l'aurait remis aux juges.
Non, la lettre ne pouvait être que dans celte chambre... Et Jeanne se remit à chercher...
Elle ne trouvait rien; elle était désespérée...
Il lui sembla qu'on frappait doucement à sa porte, elle tressaillit, mais elle se souvint aussitôt que Félicien devait venir la retrouver.
Il y avait donc bien longtemps qu'elle cherchait.
Elle regarda sa montre; deux heures s'étaient écoulées depuis la fin du repas.
Elle alla à la porte et demanda prudemment à demi-voix :
— Qui est là?
Elle reconnut la voix de Félicien, qui répondit :
— C'est moi; ouvre...
Ennuyée de ce contretemps , elle eut envie de dire à Félicien qu'elle était malade, qu'elle le priait de regagner sa chambre, de la laisser seule, dormir; elle n'en eut pas le courage en le voyant entrer souriant.
Elle pensa que, comme il ne pouvait rester toute la nuit près d'elle, — il devait partir avant le jour afin qu'on ne vît pas qu'il était venu dans sa chambre, — qu'au matin elle aurait le temps de chercher encore; et puis, cela valait mieux, elle n'aurait pas besoin de lumière; au jour, elle chercherait plus facilement.
Elle sourit à son amant, et, chassant ses chagrins, elle redevint la femme ardente qu'elle était.
Félicien avait fermé la porte; il la regardait avec étonnement, disant :
— Comment, à cette heure, tu es encore habillée?
— Je t'attendais, fit-elle en riant.
— Tu pouvais m'altendre autrement.
-- Non, je voulais m'amuser; c'est toi qui vas me servir de femme de chambre; aide-moi.
Et, rieuse, elle tomba dans ses bras en l'embrassant amoureusement et si bruyamment, qu'il fut obligé de lui dire :
— Tais-toi, il ne faut pas qu'on entende autour de nous.
Il dégrafa son corsage, dénoua ses jupes qui glissèrent de ses hanches, la laissant presque nue.
Elle dénouait ses cheveux qui couvraient ses épaules. Alors, il la prit dans ses bras; l'admirant, il l'alla coucher dans le lit en disant :
— Que tu es belle, ma Jeanne I