‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 26 sur 40 · LA CLEF DES CHAMPS · texte numérisé non relu

LA CLEF DES CHAMPS

Rolland, reste seul dans sa cellule, assis sur son escabeau, la tête basse, le front plissé, pensait à l'interrogatoire qu'il venait de subir. Quoi! c'est là qu'allait aboutir son plan? Mais ce n'était pas Jeanne qui était perdue. C'était lui, toujours lui, sur lequel le poids de la faute retombait. Et, dans sa conscience, il se disait que non seulement il n'était pas le seul criminel, mais que lui n'était pas le véritable criminel ; il n'était que le complice.

Il était à tout jamais perdu, quoi qu'il fit, et, dans les paroles du juge, il avait cru deviner que Jeanne, si elle était condamnée, le serait légèrement. Non, il ne fallait pas qu'il en fût ainsi. Il ne voulait pas livrer sa lettre. Il avait été maladroit; il avait voulu trop et il n'avait rien eu et s'était fait prendre. S'il s'était contenté de faire une affaire, de vendre à Jeanne la lettre sans chercher à la revoir; s'il avait écouté sa raison et non ses sens, il n'en serait pas là. C'était une partie à rejouer; il garderait sa lettre.

D'abord, il avait appris que bientôt il allait être dirigé sur le bagne, et il n'y voulait aller à aucun prix. Depuis longtemps, nous le savons, il préparait un plan d'évasion. Il n'y avait pas à reculer, il risquait de tout perdre s'il ne se hâtait; car, le lendemain, en ne livrant pas ce qu'il avait promis, il serait puni. Le juge l'en avait prévenu.

Il se décida donc à fuir... Une fois sorti, il irait chercher sa lettre et se dirigerait sur Paris; c'est là qu'on est le mieux caché... Au jour propice, il ferait demander à Jeanne une somme raisonnable pour lui livrer la lettre, et il prendrait l'engagement de la laisser tranquille, de quitter la France; il ne demandait de l'argent que pour tenter de se faire une situation à l'étranger. Cela, fait consciencieusement, sans menace, devait réussir.

Il se libérait et se débarrassait de deux ennemies.

Le jour baissait, Rolland attendit. La nuit venue, la ronde passa; le gardien entra dans la cellule, vit le prisonnier couché sur son lit. paraissant dormir; il sortit en verrouillant la porte.

Il regarda d'abord au dehors le temps qu'il faisait (page 246).

Le soldat suivait la ronde. Rolland s'était dressé sur son lit et les écoutait s'éloigner. Lorsqu'il n'entendit plus rien, il se leva.

Nous avons dit plus haut que sa cellule était grillée du côté qui donnait sur le couloir, où toute la journée se promenait le soldat. Depuis longtemps, chaque nuit, Rolland travaillait, avec un canif, à couper le bois dans lequel la base de la grille était vissée. Il avait ainsi dégagé un des barreaux; c'avait été fait comme un travail d'ébénisterie. Rolland s'était rappelé son ancien métier, lorsqu'il travaillait 31° Liv. 31

dans les orgues. Le morceau de bois coupé chaque jour était invisible ; il pouvait l'enlever et le replacer ainsi que le couvercle d'une boîte. Il l'enleva, et, faisant une forte pesée sur un des barreaux de la grille, il la souleva; mais en haut le barreau faisait ressort; avec une force prodigieuse, il le poussa, et, se meurtrissant, il passa son corps; il était dans le couloir. Il replaça le barreau; cela avait été fait sans bruit.

Dans le couloir se trouvait la porte par laquelle la ronde passait et qui donnait sur un escalier descendant dans la prison même. De l'autre cùté était une petite porte qui donnait sur l'escalier conduisant dans cette cour dont nous avons parlé, où l'on voyait :

« Quelques massifs de terre plantés d'arbustes, au pied desquels pointent quelques fleurs; un perron surmonté d'un porche en treillage où serpentent les rameaux noueux de la vigne... »

Si la cellule était grillée et soigneusement fermée, il n'en était pas de même du couloir. La porte était fermée à clef, mais par^une serrure qui ne ressemblait en rien à celle qui fermait la cellule. Plus simple et plus légère, sans verrou, elle était vissée en dedans. Rolland dévissa la gâche et sortit. En bas était le plus sérieux obstacle : l'escalier ouvrait sur le poste des gardiens. Il descendit, évitant de faire du bruit. Il faisait tout à fait nuit. La porte du poste était ordinairement ouverte, et souvent, assis à la porte, les gardiens fumaient en causant. Mais ce soir le temps était mauvais, un vent d'orage secouait les arbres, et les gardiens s'étaient enfermés.

Rolland traversa la cour et vint se cacher dans les feuilles du massif où était la vigne. Là, il attendit.

Il vit la dernière ronde extérieure faire le tour. Les gardiens fermaient toutes les portes donnant sur la cour.

Il savait ce détail, et c'est pourquoi il s'était hâté de descendre.

Peu à peu tout bruit s'éteignit dans la prison. C'était l'heure choisie par Rolland. Alors, il regarda autour de lui.

Les vastes bâtiments qui entouraient cette cour, nous l'avons dit, ressemblaient beaucoup à ceux d'une caserne ou d'une manufacture. De hautes façades de pierres percées de nombreuses fenêtres. C'étaient les bâtiments de la direction qui, d'un côté, donnaient sur la rue, et, de l'autre, sur cette cour. Les fenêtres étaient sans grilles et les croisées garnies de rideaux.

Le long du mur, formant espalier jusqu'au deuxième étage, serpentait une vigne appuyée et attachée sur un treillage peint en vert.

Rolland, après avoir longuement regardé autour de lui, se demandait ce qu'il allait faire. Minuit était sonné, tout était silencieux et dormait dans la prison.

— Voyons, pensait-il, il faut agir avec prudence. Je me souviens bien de la topographie des lieux. Là, c'est le derrière du préau qui donne sur les cours. Ici,

c'est le bâtiment de la direction. Au premier, la lingerie, puis l'économat. C'est au bas, sur la petite rue, que se trouve la porte non gardée. La porte est seulement fermée en dedans le soir par les servantes de la cuisine ; les portes communiquant avec l'intérieur sont seules fermées et verrouillées, et on ne les ouvre guère. C'est cette petite porte qu'il faut que je trouve. Par les grilles, là, je puis grimper. J'arrive au tournant de la maison, j'atteins le mur; mais les factionnaires gardent et ils tirent sans prévenir, la nuit. Le mur d'en face peut s'escalader, mais je me trouve dans la seconde cour. Et c'est à recommencer. Il n'y a que cette maison. Ces trois jours de souffrance, sur la même ligne, à chaque étage, qui n'ont pas de rideaux et dont les étroites fenêtres sont ouvertes, doivent donner sur les cabinets. Pour atteindre le premier c'est difficile, le mur est lisse, pas une pierre ne dépasse.

Il réfléchit un instant, puis tout à coup il sembla prendre une résolution et il dit :

— Il n'y a que cela à faire et, par ce vent, l'on n'entendra rien.

Entre le bâtiment aux trois fenêtres et l'endroit où il était caché, la distance était de trois mètres environ faisant l'équerre. Rolland grimpa après le treillage où serpentait la vigne, qui se trouvait juste en face de la fenêtre qu'il voulait atteindre.

Le vent aidait à cette entreprise en secouant les feuilles. Il grimpa ; arrivé au haut du treillage, il fit une pesée en arrière comme pour' l'arracher. Peu à peu le treillage se détacha, puis le poids du misérable l'entraînant, il alla tomber sur l'autre maison , formant comme une voûte au-dessous de laquelle Rolland se trouvait suspendu à la hauteur de quatre à cinq mètres.

Cet arrachement avait produit un tel fracas qu'une porte du bâtiment s'ouvrit ; un jet de lumière s'en échappa qui passa sous Rolland sans l'éclairer ; un homme à peine vêtu parut et regarda.

Rolland sentait le treillage qui cédait; il n'avait que la main à étendre pour s'accrocher à l'ébrasement de la petite fenêtre, et il n'osait bouger. Si le treillage cédait, il allait immanquablement se briser le crâne sur le pavé de la cour. Il ferma les yeux. Un coup de vent plus violent éteignit la lumière de l'homme; il l'entendit dire :

— Eh bien, le vent fait un joli tapage, tous les arbres vont être brisés. Quel temps!

Il entendit la porte qui se refermait violemment; il était temps, le treillage cédait sous le poids. Il fallait se hâter; risquant tout, il se balança et atteignit la fenêtre; il s'y cramponna, et comme faisant ressort, le treillage remonta violemment, les branches lui déchirèrent le visage; il ne sentit rien. Il élait suspendu, cramponné sur la pierre de la petite fenêtre; le vent s'apaisait et la pluie commençait à tomber; il fit un dernier effort qui brisa ses ongles; il se souleva à la

force des poignets, et, saisissant le bois de la fenêtre, il entra. Il était meurtri, sanglant, déchiré, mais il était à l'abri.

Il regarda où il était. Ainsi qu'il l'avait prévu, dans les cabinets d'aisances; la porte fermait seulement au loquet; il l'ouvrit et descendit. Il avait besoin de quelques minutes de repos; il s'arrêta au bas de l'escalier. Quand il eut repris haleine, à tâtons il chercha la serrure de la porte; ses yeux s'étaient un p^u à faits l'obscurité; il sentit la serrure, la clef était dessus; il voulut ouvrir; il souffrit, ses mains étaient déchirées; enfin il y parvint. Il entre-bâilla doucement la porte, juste ce qu'il fallait pour passer, et il se glissa dans la rue fermant sans bruit la porte derrière lui. Il resta dans l'embrasuse de la porte une grande minute, regardant si le bâtiment n'était pas gardé, décidé, s'il voyait un garde, à lui sauter au col et à l'étrangler.

Rien, personne dans la rue; il partit en se glissant le long des maisons. Cette fois encore il était libre. Au bout de la rue il se mit à courir dans la direction de l'hôtel du Mûrier. Il pensait :

— Je suis libre, et cette fois, attention, je n'ai que quelques heures devant moi, mais je saurai les employer. Avant une heure j'aurai mon portefeuille. Heureusement je connais bien l'hôtel — et tout y est grand ouvert. — Mais si la chambre était occupée? — Bah! en faisant attention, je n'éveillerai personne. Si on entend, je réponds :

— Je viens prendre les chaussures de monsieur. On ne se tourmente pas de si peu dans une auberge de ce genre.

Il courut plus vite; arrivé à l'hôtel du Mûrier, tout était fermé; il se dirigea vers la grande porte de la cour par laquelle entraient les rouliers. La porte s'ouvrit. Il entra, et, passant par les couloirs et les jardins qu'il avait parcourus le jour où il attendait Jeanne, il se trouva bientôt dans la seconde cour; mais la porte qui donnait accès dans les couloirs des chambres était fermée. Il fallait se hâter, il n'avait pas de temps à perdre.

S'il faisait le moindre bruit, s'il était découvert, il était perdu. Si on l'appréhendait, il serait aussitôt reconnu dans l'hôtel où il était signalé, et livré. On ne croirait pas au mobile qui le dirigeait et il serait jugé pour un crime nouveau, et c'eût été bien maladroit, après avoir dépensé tant d'énergie, de courage, de se faire prendre bêtement comme un lapin au terrier.

11 lui semblait qu'on ne dormait pas; il écouta quelques secondes aplati sur le tapis; il se trompait. Il continua à se traîner, se protégeant de sa main à tâtons pour ne rien heurter. De sa vie jamais le misérable n'avait eu pareille anxiété, n'avait ressenti pareille crainte; la sueur ruisselait sur son front et il était forcé de mettre parfois la main sur sa bouche pour étouffer le bruit de sa respiration.

Sa main en avant rencontra un objet, il tâta, c'était une bottine de femme, une bottine toute mignonne. C'était une femme qui était couchée. Dans son cerveau,

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les idées les plus honteuses lui vinrent. Un crime nouveau possible; mais quel crime? Toute sa nature de satyre se réveillait. Ah! s'il n'avait été dans un hôtel où on le connaissait, il n'aurait pas hésité; au risque du scandale, il se serait jeté sur la femme, et si l'on était venu, il aurait assuré que c'était la femme qui l'avait fait entrer chez elle. De sa manche, il essuya son front ruisselant, comme pour chasser en même temps les pensées qui troublaient son cerveau.

Il continua son œuvre, glissant toujours; il était à la tête du lit, entre le bateau et le mur; il entendait la respiration bien bourde de la femme; il glissa sa main sous le sommier, et il tenait son portefeuille. Dans ce mouvement, en s'appuyant le long du mur, son pied avait heurté une chaise.

11 avait entendu qu'on se dressait aussitôt sur le lit; on regardait dans la chambre.

Il ne respirait plus.

Il vit à peine la personne qui était couchée sauter du lit. Est-ce qu'il était découvert? est-ce qu'il allait être pris ainsi sans pouvoir se défendre, car il était accroupi dans un angle et la moitié de son corps était engagée sous le lit; il ne pouvait voir ce qu'on faisait. Mais, songeant à lui, il se retirait doucement pour se mettre sur la défensive.

Ce n'était qu'une femme qu'il aurait devant lui, après tout, et peut-être que ce qu'il n'avait pas osé faire tout à l'heure, il se trouverait entraîné à le faire.

On marchait dans la chambre. C'était Félicien Duhamel qui, à peine assoupi, avait été réveillé au heurt de la chaise; il avait écarté les rideaux et cherchait d'où venait ce bruit; il ne voyait rien, il n'entendait rien, et il allait s'étendre de nouveau pour dormir, lorsqu'il ressentit une impulsion de froid; il regarda d'où cela venait : il vit la fenêtre entre-bàillée; il s'expliqua le bruit qu'il avait entendu : un coup de vent avait ouvert la fenêtre, dont un des battanls avait frappé le mur.

Tout cela avait duré deux minutes environ. Que cela sembla long au misérable! Dans le lit il ne pouvait voir ce qui se passait; il entendait remuer et il se demandait s'il était découvert, n'osant bouger brusquement de peur de révéler sa présence. On se levait; il était placé de façon telle qu'il ne pouvait voir que le bas des jambes; quand la personne, qu'il était assuré être une femme, sauta du lit, qu'il la vit se diriger dans la chambre, il crut qu'il était découvert; la femme, sans se vêtir, courait vers la porte et allait crier au secours; il sortit vite de dessous le lit; il allait se précipiter, mais il vit que l'ombre se dirigeait vers la fenêtre. Il se reblottit dans son coin. On ne l'avait pas vu ; il avait laissé la fenêtre ouverte, c'est à cause de cela que la femme s'était levée pour la fermer. Cela fait, elle allait se recoucher; il n'avait plus de bruit à faire, il tenait dans ses mains le portefeuille qu'il venait chercher. Quand la femme serait endormie, il sortirait de la chambre; il n'avait plus besoin maintenant de la fenêtre, la clef de la porte était en dedans; il sortirait par la porte tout simplement, il connaissait les êtres de la

maison, il pourrait donc partir sans être vu. Tout allait pour le mieux. Ce n'était qu'une affaire de quelques minutes.

De son coin, il regardait l'ombre se diriger vers la fenêtre; il eut un tressaillement. Le plus tranquillement et le plus naturellement du monde, Félicien allait fermer la fenêtre ; il regarda d'abord au dehors le temps qu'il faisait. Voyant dépasser de l'appui de la fenêtre deux bouts de bois, il regarda ce que c'était ; il avança la main et sentit le premier échelon de l'échelle; il se retourna aussitôt en disant :

— Mais il y a quelqu'un ici !

A ce cri , Jeanne se réveilla , demandant épouvantée :

— Qu'est-ce que tu dis?

Au premier mot, Rolland allait se précipiter avant que la fenêtre fût fermée pour se faire livrer passage. En entendant une autre voix, il eut peur; c'est un homme qu'il avait devant lui. L'homme allait lutter, la femme crier; il était perdu s'il ne disparaissait vite. Il connaissait la chambre puisqu'il l'avait habitée; il parvint donc à se diriger malgré l'obscurité. D'un bond il sauta vers la porte. Il ouvrait la serrure. Félicien, qui d'abord en raison de la situation dans laquelle il se trouvait avec Jeanne n'avait pas voulu réveiller tout le monde, n'hésita plus; par la fenêtre il cria :

— Au secours !

Et il se précipita vers le misérable.

Rolland avait ouvert la porte. Il se trouvait déjà dans le long couloir. En se sentant saisir il fit un mouvement plus violent pour se débarrasser de l'étreinte, et il dit :

' — Laissez-moi; je ne vous veux pas de mal.

— Coquin! Que venais-tu faire?

Et Félicien avait pris Rolland à bras-le-corps. Il cherchait à le jeter à terre, et il criait au secours.

Félicien était jeune, grand et fort, et à cette heure il était bien préparé pour la lutte, car il était nu. Il agissait plus à l'aise, car, en sortant de la chambre pour poursuivre le misérable, il se trouvait dans le couloir et paraissait sortir de sa chambre à lui.

Au bruit de la lutte tout s'éveillait dans l'hôtel.

Jeanne, épouvantée, s'était levée précipitamment, avait passé un jupon et, une lumière à la main, elle venait pour aider son amant.

En les éclairant elle jeta un cri. Elle venait de reconnaître Rolland. Félicien l'avait également reconnu et sa force doubla.

— Ah! misérable! tu t'es encore échappé!

Félicien n'avait pas trouvé la force de résistance qu'il pouvait redouter; c'est que Rolland louait toujours à la main son portefeuille, duquel il ne voulait pas se dessaisir. Violemment bousculé par Félicien, il tomba et le portefeuille s'échappa

de ses mains; il voulut le ressaisir, et ce temps permit à Félicien, qui tenait le misérable sous son genou, de le saisir au col en criant :

— Au secours! C'est un repris de justice!

Jeanne était restée anéantie sur le pas de la porte; en reconnaissant Rolland, elle avait été terrifiée. Comment était-il sorti de prison? On ! elle devina vite ce qu'il était venu chercher dans la chambre. Elle vit le portefeuille et elle ne vit môme plus que ça. Les deux hommes luttaient, se frappaient; elle ne voyait toujours que le petit portefeuille que Rolland tenait en l'air pour qu'on ne le lui arrachât pas des mains. Lorsque, plus adroit, Félicien renversa son adversaire; lorsque, dans la chute, le portefeuille lui échappa des mains, elle le vit et, rapide, elle fit un pas et le poussa du pied dans la chambre. Rolland l'avait vu et il criait, à moitié étranglé :

— Laissez-moi, laissez-moi, je ne me défendrai pas... Mais elle me vole mes papiers. Gueuse..., coquine...

Félicien ne comprenait rien; il pensa que le misérable n'était venu que pour poursuivre encore sa victime, et que sa rage, en la voyant, s'augmentait; û le tint plus fortement, car il se débattait plus vigoureusement...

— Oh! elle ne me les prendra pas..., hurlait-il.

Tout le monde, à moitié vêtu, paraissait aux portes, les femmes jetant des cris d'effroi, les hommes courant à l'aide de Félicien Duhamel.

Rolland fit un suprême effort de rage pour se débarrasser et se jeter sur Jeanne; il jeta Félicien de côté.

Tout le monde criait à Jeanne :

— Rentrez dans votre chambre, fermez la porte. Jeanne, livide et tremblante de peur, disait :

— Serrez-le ! C'est un assassin !

L'on se jetait sur Rolland qui se relevait. Jeanne s'enferma dans sa chambre et vile, d'une main fiévreuse, elle ouvrit le portefeuille et fouilla dans les poches... lut la lettre... la lettre; elle remuait tous les papiers; enfin elle la vit. Elle lut sur le papier : A ma fille Adèle Cordier ; pour être ouverte après ma mort. Elle avait la lettre, elle rejeta le portefeuille. Elle eut un moment de peur atroce, car il lui sembla que la porte cédait sous un choc plus violent et elle en lendit :

— Tant pis pour toi, tu ne m'empêcheras pas de le lui reprendre; je vous tuerais plutôt tous les deux.

Rolland la voyant disparaître avec le portefeuille, voyant le monde accourir pour s'emparer de lui, se voyant pris enfin, fit un dernier effort pour reprendre au moins ce qu'il venait chercher. Il ne réussit pas. Alors il parut renoncer à se défendre, il glissa une main dans sa poitrine, et au moment où les hommes se baissaient pour le relever et le saisir, il se redressa tout à coup rejelanl de («Mile corps de Félicien qui tomba en jetant un cri de douleur. Rolland, menaçant,

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brandissait le tourne vis avec lequel il venait de frapper Félicien Duhamel. Les hommes s'écartèrent un peu, et, d'un violent coup de pied, il enfonça la porte de la chambre de Jeanne ; le pêne sauta ; il allait se précipiter sur la malheureuse épouvantée, Félicien criait :

— Sauvez-la! Il va la tuer!...

Dix hommes se jetèrent sur lui, le terrassèrent et le désarmèrent; il était temps.

Les gendarmes arrivaient. On emmena le forcené ; il réclamait son portefeuille; on le ramassa et un des gendarmes le prit.

Rolland se débattait toujours, en criant :

— Mais elle ! emmenez-la donc ! je vous dis que c'est ma complice. C'est elle qui est cause de tout... celte coquine et son amant. Et il fit suivre sa phrase d'un torrent d'injures.

Comme il frappait toujours, qu'il refusait de se laisser entraîner, qu'il voulait mordre ceux qui le tenaient, les gendarmes le bâillonnèrent, l'attachèrent, durent le traîner jusqu'en bas.

Jeanne était restée épouvantée dans le coin de la chambre, n'osant bouger, craignant à chaque minute que, sur la déclaration du misérable, on ne vînt lui prendre la terrible lettre qu'elle tenait dans sa main crispée.

Elle avait été terrifiée par le heurt de la porte, et elle s'attendait à voir tout à coup surgir celui qu'elle redoutait. Elle ne discernait plus, elle n'entendait plus : elle avait peur. Elle ne revint à la situation que lorsque le calme se fit, lorsque les gendarmes, ayant emmené Rolland, les voyageurs, les locataires de l'hôtel se groupaient autour du corps de Félicien. Elle ne se rendait pas bien compte de ce qui se passait et elle n'osait sortir. Elle entendit tout à coup :

— Le misérable l'a assassiné !

Assassiné! qui? Félicien? mais ce n'était pas possible. Cependant, ces plaintes qu'elle entendait ! Elle courut à la porte et elle vit les gens de l'hùtel penchés sur le corps de son amant.

Elle jeta un cri et se précipita. Félicien lui fit un signe de la main et dit aussitôt :

— Je suis blessé, mais ce n'est pas grave. Madame, ne vous tourmentez pas. C'est lorsque j'ai entendu qu'on cherchait à forcer une porte, lorsque vous avez crié au secours, que je suis sorti de ma chambre.

Elle comprit que Félicien voulait expliquer qu'il ne se trouvait pas chez elle; ce n'était pas dans la chambre de Jeanne qu'il avait été surpris, c'était en se précipitant au secours d'une femme et dans le couloir. Elle le comprit, et lui prenant la main, la secouant, elle répondit :

— Oh! mon Dieu! monsieur, c'est pour moi, pour moi que vous ne connaissez pas, que vous avez risqué votre vie !...

Un coup de canon retentit (page 253).

Mais un médecin appelé en toute hâte venait d'arriver. On portait dans sa chambre le blessé, et Jeanne demandait en grâce de soigner celui qui s'était dévoué pour elle. Ce qui sembla tout naturel.

Le docteur ne put immédiatement se prononcer sur la gravité de la blessure, mais il commanda tout d'abord le repos, le calme autour du blessé; et Jeanne, se faisant garde-malade, annonça que personne n'entrerait dans la chambre. Une heure après, l'hôtel avait repris son calme.

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Félicien Duhamel, bien pansé, sommeillait; Jeanne le veillait. Rolland avait été littéralement traîné jusqu'à la prison, où l'on ne s'était pas encore aperçu de son évasion; il se débattait toujours comme un fou furieux, vomissant les plus effroyables imprécations. On dut lui mettre la camisole de force et l'enfermer dans un cachot.

Au petit jour, Jeanne était à la fenêtre, entr'ouverte sur les champs tout brillants de rosée. Elle s'était assurée que le blessé dormait et venait relire, tremblante, la. terrible lettre.

Enfin elle la tenait, cette lettre, elle n'avait plus rien à redouter ; le misérable ne viendrait plus la tourmenter, il pouvait vivre ou mourir, elle n'avait plus peur. Elle avait près d'elle un homme qui l'aimait, qui avait risqué sa vie pour la sauver. Cet homme, elle pouvait perdre son amour, si la lettre était tombée entre ses mains, et cette lettre elle la froissait avec joie.

Qu'allait-elle faire?... Conserver cette lettre pour le niais plaisir d'avoir pu la reprendre et de s'en repaître? Oh! non...

D'abord, en l'ouvrant, elle avait des éblouissements; il lui semblait que les lignes étaient écrites en caractères de feu, et cette accusation qui venait du plus profond de la tombe, qui l'accusait deux fois, et comme adultère et comme assassin, l'épouvantait; mais elle était gênée dans cette chambre; il lui semblait qu'on pouvait voir tous ses mouvements, qu'on l'observait.

Elle se tourna vers le lit; elle regarda Félicien; il lui parut qu'il dormait, un peu agité, mais il dormait. Elle chercha dans la chambre; elle aurait voulu trouver du feu ; elle pouvait prendre une allumette, allumer une bougie, brûler la lettre ; mais alors il pouvait rester des miettes du papier brûlé qui la trahiraient. Lorsque Rolland déclarerait que la lettre avait été soustraite dans son portefeuille, on viendrait faire des recherches dans les chambres; cela était fou, mais cela se pouvait, et Jeanne, qui avait peur, était prudente.

Que faire?...

Elle ne voulait pas qu'il en restât une parcelle.

Après avoir longuement réfléchi, car cela dans son cerveau était une grosse affaire, puisqu'elle avait occupé sa vie depuis quatre mois, elle ouvrit doucement la porte afin de ne pas éveiller Félicien, et elle descendit pour chercher une servante ou un domestique; elle ne voulait pas crier pour appeler; nous avons dit qu'il faisait petit jour.

C'était l'heure où l'on se levait dans l'hôtel; elle vit une bonne, l'appela et lui dit de monter du bois de quoi faire une flambée dans la chambre, parce qu'il lui semblait que le blessé avait froid; elle lui recommanda de ne pas faire de bruit; il dormait.

Elle remonta; quelques minutes après, la servante apporta un fagot de sarment qu'elle jeta dans la cheminée.

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Elle la fit sortir; puis, seule, elle alluma le feu.

Quand le sarment pétilla dans la cheminée , elle retourna encore près du lit et regarda Félicien ; il dormait.

Alors, bien calme, elle revint; elle attendit patiemment que le sarment, s'effondrant, ne fût plus qu'un tas de braises; alors qu'une dernière langue de flamme s'échappait des cendres, lui tendant la lettre, elle la brûla ; de l'autre main elle tenait les pincettes, et à mesure que la lettre brûlait, elle la mêlait aux cendres.

Elle avait fini, la lettre était brûlée; elle remuait toujours les cendres encore enflammées, et elle pensait :

— Enfin, c'est fini, il n'en reste plus rien, rien, rien... Maintenant, je ne crains plus personne.

Elle entendit un cri; elle se retourna vite et, épouvantée, elle vit sur le lit dressé, la poitrine sanglante, Félicien qui, les yeux hagards, les mains crispées, criait :

— Assassin! assassin!... Ah! je sais, moi... Je sais tout... Non, non... vous ne me tuerez pas comme les autres... non...

Le malheureux venait d'arracher l'appareil posé sur sa blessure.

Jeanne, folle, épouvantée, n'osait bouger; elle avait été surprise; assurément, il venait de la voir détruire la lettre, cette lettre qu'elle avait niée; il savait maintenant qu'elle était coupable, et c'est à elle que ces imprécations s'adressaient. Elle avait si peur qu'elle se leva, affolée, tendant les mains en suppliant, disant :

— Tais-toi, tais-toi, je t'en prie, tais-toi... tais-toi, malheureux!... Et elle courait vers lui.

Lui s'était penché un peu plus en avant; il la regarda quelques secondes, comme s'il ne voyait pas celle qu'il avait devant lui; puis, tout cà coup, la reconnaissant, son visage changea, il lui sourit et dit :

— Ah ! c'est toi, Jeanne ! Oh ! Jeanne, Jeanne, ne me quitte pas, viens... Oh ! je deviens fou!...

Elle s'était approchée, perdant connaissance; et il tomba dans ses bras. Jeanne retendit sur l'oreiller ; le malheureux venait d'avoir un accès de fièvre, pendant lequel il avait arraché l'appareil posé sur sa blessure.

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