LÀ BARRICADE DU PETIT-PONT
Rolland avait été porté, nous l'avons dit, à la prison, luttant jusqu'au bout contre ceux qui l'entraînaient; il savait qu'il n'avait plus à espérer ni pitié ni merci, et il se défendait comme un forcené. Il avait été mis au cachot, ce cachot qu'on ne trouve plus que dans les vieilles prisons, reste effrayant d'un autre âge, cachot trop bas pour se tenir debout, au plancher convexe et au plafond concave. Le malheureux qui y est enfermé doit rester accroupi, ce qui augmente sa souffrance, étant vêtu de la camisole de force. C'est la punition pour assouplir les rebelles.
Quand la crise de rage, de colère fut passée, seul avec lui-même, pouvant juger sa situation, Rolland fut effrayé de ce qu'il avait fait. Il avait encore tué un homme.
Il ne pouvait s'expliquer par quelle bizarre circonstance Jeanne et son amant se trouvaient dans la chambre de l'hôtel du Mûrier. Est-ce que ce Félicien savait que le papier accusateur était là?
Non ! ce n'était pas possible, puisqu'il l'avait retrouvé à l'endroit où il l'avait placé.
Quelle fatalité le poursuivait donc?
Pour expliquer la nature épouvantable, cynique, monstrueuse de Rolland, pour comprendre l'étendue de ses instincts pervers, il nous semble nécessaire de rechercher si, par la filiation du sang, Rolland ne subissait pas l'influence d'une force mauvaise, à laquelle il ne pouvait se soustraire.
Nous demandons au lecteur la permission d'interrompre le cours de cette histoire pour raconter les faits qui vont suivre, dont l'accomplissement remonte à une époque très antérieure, et qui mettent en scène des personnage liés intimement aux nôtres. Il importe de faire connaître ces faits qui justifieront peut-être la nature perverse de Rolland, né d'une faute, d'un crime peut-être.
Le jour baissait ; le gris des soirs d'été envahissait les rues et les quais déserts ; Paris était plongé dans un lugubre silence.
On voyait aux abords de l'Hôtel de ville scintiller les baïonnettes des faisceaux dans la flamme des feux de bivouac. Au loin, à intermittences égales, le canon faisait entendre son grondement sinistre. On était au 25 juin 1848.
L'insurrection, à moitié vaincue, n'était plus soutenue que dans le faubourg Saint-Antoine, dans le clos Saint-Lazare et dans le faubourg Saint-Jacques.
C'est sur ce dernier point que nous conduisons le lecteur.
A l'endroit où le Petit-Pont se termine, traversant le quai et s'appuyant sur le mur de l'annexe de l'IIôtel-Dieu, était dressée une haute barricade; du coin du bâtiment, elle Se continuait en équerre et venait se terminer sur la devanture d'un grand magasin de nouveautés, à l'enseigne : Aux Deux-Pierrots.
Construite avec des pavés, des futailles et des voitures renversées, elle était haute de deux étages. Un immense drapeau dressé à son sommet frappait l'air de ses plis rouges, dans lesquels on lisait : « Vive la République démocratique et sociale ! »
La barricade traversait la rue du Petit-Pont. Toutes les fenêtres de la maison qui entourait la place étaient masquées par un matelas. Sur la place, sur le pont, sur le quai, dans les rues placées directement devant la barricade, pas un être vivant.
Lorsque, parfois, d'une des rues adjacentes sortait un garde mobile, la barricade silencieuse s'illuminait, la fusillade retentissait et l'imprudent roulait ensanglanté au milieu de la rue.
Malgré le silence, on sentait que les rues avoisinantes étaient pleines de soldats; malgré l'isolement de la barricade, on sentait que chaque fenêtre, chaque créneau étaient gardés par des hommes qui, ainsi que ceux qui les combattaient, crieraient en mourant :
« Vive la République ! »
Tout à coup, un bruit régulier se fit entendre du côté de Notre-Dame ; c'était comme le pas cadencé d'une longue troupe; puis le bruit s'augmenta du grondement de lourdes roues sur le pavé.
On vit paraître aussitôt au sommet de la barricade quelques tètes curieuses. De tous les coins des rues, des coups de fusil retentirent.
Derrière la barricade les hommes crièrent :
— Aux armes ! aux armes ! C'est la troupe avec du canon!
On entendit le cliquetis des fusils qu'on secouait et le craquement des batteries qu'on armait, puis tout rentra dans le terrifiant silence. Les regards, suivant le point de mire, cherchaient leur homme. La nuit tombait; il faisait encore assez clair cependant pour que les défenseurs de la barricade distinguassent parfaitement les ombres silencieuses qui, se glissant le long des maisons, traversaient le quai en rampant et allaient s'embusquer derrière le parapet.
Celui qui s'aperçut du mouvement dit à mi-voix :
— Attention! ils rampent comme des couleuvres; chacun le sien, les autres! Quelques hommes épaulèrent leurs fusils ; cinq ou six coups de feu retentirent,
quatre soldats tombèrent. Un bataillon envahit la rue et riposta.
Le combat commença... ou plutôt la fin du combat commença; car depuis le matin la barricade résistait aux attaques.
La fusillade dura quelques minutes, puis le calme se fit ; alors les soldats ouvrirent leurs rangs, démasquant deux pièces de canon qui vomirent la mitraille sur la barricade du Petit-Pont.
La fonte éventra rapidement la redoute des malheureux; à peine couverts par ce qui restait de leur forteresse de pavés, mais toujours décidés à se défendre, les insurgés ramassèrent leurs morts et leurs blessés, les couchèrent dans les boutiques ouvertes et reprirent leur place de combat pour répondre à l'assaut qui se préparait.
C'était un curieux tableau que celui de ces soixante hommes héroïques, décidés à mourir en luttant contre un millier de soldats. La misère avait marqué chacun d'eux ; à peine vêtus, couverts de haillons, les bras nus, les dents serrées, l'œil en feu, tenant leurs armes d'une main convulsive, ils étaient décidés à vendre chèrement leur vie. Quelques-uns avaient la tête enveloppée d'un linge taché de sang, blessure reçue dans les combats du matin; leur figure et leurs mains étaient noires de poudre. La plupart s'accroupirent derrière la barricade, cherchant par quel interstice ils passeraient le canon de leur fusil. Au moment où chaque combattant reprit sa place de combat, deux hommes placés au coin de la brèche se serrèrent la main ; l'un dit à l'autre :
— Si je meurs, Darthoy, tu t'occuperas d'eux.
Celui auquel il s'adressait lui serra la main et, avec un sombre sourire, lui répondit :
— Que tu sois mort ou vivant, tu sais bien que je suis là.
Le bataillon se massait de l'autre côté du pont; celui qui commandait la barricade dit bas à ses hommes :
— Attention, les enfants! pas de pitié; vainqueurs ou vaincus, nous serons fusillés... Ouvrez leur estomac, et vous verrez qu'ils n'ont pas de cœur.
De l'autre cùté de la barricade, l'officier cria :
— En avant!... Et le tambour battit.
— A nous ! cria le chef des insurgés. Feu! feu!
La barricade et les fenêtres de la place s'illuminèrent et vomirent le plomb sur les soldats et les gardes mobiles, qui grimpaient en rangs pressés sur la forteresse des Désespérés.
Quand le crépitement de la fusillade eut cessé, il y eut un moment de silence troublé par le râle des mourants et par le cri des blessés... puis le heurtement eut lieu.
MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. 2o5
Ce fut horrible, épouvantable; le triangle d'acier des baïonnettes disparaissait dans les intestins des insurgés ; des cris, des plaintes, des blasphèmes sortirent avec le sang de ces poitrines robustes. Les soldats écrasaient ce mur de chair, derrière lequel un autre mur de chair se dressait.
Celui des deux hommes qui, décidé au sacrifice héroïque, avait recommandé les siens à son ami s'écria en entraînant ses compagnons :
— A coups de crosse..., de couteau..., de dents... Vengeons nos frères.
— Oui! en avant! en avant! hurlèrent les insurgés.
Les gardes mobiles ne s'attendaient pas à cette reprise d'offensive des Désespérés; ils les croyaient vaincus, ils les revoyaient forts; un moment d'indécision les perdit.
— En avant ! cria encore celui qui avait parlé.
Les défenseurs de la barricade s'élancèrent et repoussèrent les mobiles en désordre; les fusils furent promptement rechargés, et le feu recommença.
Pendant que l'officier des mobiles ralliait ses troupes et que le canon reprenait position pour mitrailler les audacieux qui osaient se défendre, l'homme que nos lecteurs ont déjà entendu cherchait des yeux celui qu'il avait appelé Darthoy. Son regard erra sur les vivants. Ne le voyant pas, son front se plissa; il baissa les yeux et chercha parmi les morts... Darthoy n'y était pas.
— Où donc est-il? se demanda l'individu.
Les insurgés ne perdaient pas leur temps pendant l'accalmie ; avec des pavés ils avaient comblé la brèche. Le chef de la barricade était mort dans l'assaut, l'homme le remplaça. Il grimpa sur la barricade reconstruite, et s'y couchant, il observa les mouvements des soldats. Il faisait toutà fait nuit; pourtant, aux scintillements des baïonnettes qu'illuminait l'éclair de chaque coup de feu, il vit qu'une nouvelle colonne d'attaque se formait. Il se pencha vers ses compagnons et leur dit :
— Ils vont revenir... ; nous sommes perdus; ils sont plus nombreux.
— Eh bien, fit froidement un des combattants, qu'ils nous tuent.
— D'abord, faisons descendre ceux qui sont dans les maisons et qui y seraient pris comme dans une cage. Que deux hommes aillent les chercher.
— Nous y allons.
— Mes amis, nous soutiendrons le feu ; au choc, nous céderons et nous nous replierons sur la barricade de la rue Saint-Jacques.
— Bien !
— Tout le monde a entendu? demanda à mi-voix l'homme qui venait de reprendre le commandement.
— ; Oui, oui, répondirent les insurgés du même ton.
Un coup de canon retentit. Une partie de la barricade s'écroula et trois hommes tombèrent;... dix nouveaux coups ouvrirent une brèche. La fusillade n'arrêtait
pas; le chef, toujours couché sur le sommet de la barricade, redescendit en disant :
— A nous maintenant; ils viennent.
Les insurgés s'embusquèrent, on entendit le pas redoublé de la troupe... Puis la barricade fut envahie pas les soldats.
L'horrible combat recommença. Les malheureux, criant, hurlant, se tordaient éventrés; d'autres luttaient corps à corps, des poings, des ongles, des dents. Dans cette nuit, où ennemis et amis pouvaient à peine se reconnaître, on entendait un cri de défi, de rage, un râle, le bruit d'un corps qui tombait, et un blasphème saluait la victoire. Écrasés par le nombre, les insurgés se sauvaient de toutes parts en remontant la rue du Petit-Pont. Les soldats, harassés, ne les poursuivirent pas, s'appliquant d'abord à occuper solidement la redoutable barricade qu'ils venaient d'enlever après quinze heures de combat.
Les insurgés cherchaient à gagner le lieu où ils devaient se rallier, glissant le long des maisons, rampant sur le sol dépavé, se cachant dans l'encoignure des portes ou derrière des bornes, à chaque alerte.
Tout à coup, un homme blessé au bras, qui se sauvait en descendant la rue Saint-Jacques, s'arrêta et leur dit :
— Ne remontez pas par là, la barricade Saint-Jacques vient d'être prise; ils fusillent ceux qu'ils ont trouvés armés derrière.
Les Désespérés se rallièrent alors.
— Que faire? demanda l'un d'eux.
Celui qui avait déjà parlé, et qu'on semblait le plus écouter, dit:
— Mes enfants, nous sommes entre deux feux ; par les petites rues, nous pourrons nous sauver en nous débandant; c'est ce qu'il faut faire.
— Mais on dit que le faubourg Antoine tient encore.
— Ne pensons plus à tenir, frères, reprit le chef;... nous sommes vaincus ; puisque le combat nous a épargnés, que chacun de nous a fait son devoir, pensons à ceux que notre mort ferait veuves ou orphelins. Sauvons-nous, et à demain! pour un jour meilleur.
C'était à peu près l'avis de tout le monde qui venait d'être résumé ; car il n'y eut aucune objection; tous se serrèrent la main, se répétant mystérieusement :
— A demain, à la Vente.
Puis ils se séparèrent, cherchant les rues désertes.
L'homme qui les commandait remonta seul et regagna la rue Saint-Julien, en disant :
— Où diable est donc passé Darthoy? Est-ce que l'imbécile, me voyant couché sur la barricade, m'a cru mort?
Il tournait la rue, un coup de feu retentit et une balle siffla à son oreille.
... Perdant connaissance, il tomba dans le jardin, (page 2G0).