‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 28 sur 40 · CE QUI SE PASSAIT DANS LA MAISON DE LA RUE D'ULM · texte numérisé non relu

CE QUI SE PASSAIT DANS LA MAISON DE LA RUE D'ULM

La nuit n'était pas encore assez noire pour qu'une silhouette se dressant dans l'ombre tombante ne servît de point de mire aux soldats qui gardaient l'Hôtel- 33e Liv. 33

Dieu et la rue du Petit-Pont. En entendant le sifflement mortel , notre homme se jeta le long des maisons et, rampant, il gagna la rue de la Huchette.

Il se nommait Jacques Herbeau; il était sculpteur; tous les démocrates militants de 1848 l'ont bien connu. C'était un beau et fort garçon d'une trentaine d'années : l'œil, gris brun, était franc et loyal, le front haut, le nez fin, les lèvres lourdes sans être trop épaisses, les cheveux châtain brun; la barbe, rousse et douce, qu'il portait un peu longue, seyait bien à son visage, dont l'expression d'ensemble était douce et sympathique. A cette heure même, le pli qui traversait son front inquiet ne pouvait, malgré l'imminence du danger, altérer l'air bon empreint sur ses traits. Grand, bien proportionné, il portait avec aisance des vêtements qui indiquaient qu'il tenait plutôt à la classe artistique qu'à la classe ouvrière. Pour ses compagnons de combat, il était dans ce qu'on nommait alors les habits fins, démocrates socialistes dévoués, qui n'avaient de différent des autres que la toilette, et qu'on accusa ridiculement, plus tard, d'avoir organisé la sanglante insurrection au profit d'une monarchie déchue.

Par la rue de la Huchette Jacques Herbeau parvint à gagner le quai, sur lequel étaient campés les gardes mobiles. Il voulait le traverser : il marcha à quatre pattes, se traînant, rampant au milieu des soldats couchés, s'arrêtant à chaque pas, croyant toujours entendre le bruit sec d'une batterie qu'on armait; il arriva ainsi, suant, à l'escalier qui aboutissait à la Seine, qu'il descendit. Là, rapidement, il retira son paletot, releva ses manches de chemise, et, minutieusement, se débarbouilla. C'est qu'il savait que tout individu pris la figure ou les mains noires de poudre était immédiatement passé par les armes. Il jeta les cartouches qui lui rcslaient, secoua avec soin ses poches, puis, plus tranquille, il remonta sur le quai , traversa le campement des soldats sans que ceux-ci lui demandassent la moindre des choses. Son allure et son calme le faisaient prendre pour un voisin inolïensii qui venait curieusement le soir regarder les dégâts causés à son quartier par les combats de la journée.

Herbeau se dirigea vers sa demeure , se disant :

— Que peut être devenu ce Darthoy?... Il m'a peut-être cru mort, j'étais couché... Il n'est pas possible qu'il lui soit rien arrivé! Si on l'avait pris dans l'assaut!... Pauvre ami! Oh non! il aurait appelé au secours.

Inquiet sur le sort de son ami, il remontait vers le quartier du Panthéon, il allait s'engager dans la rue d'Ulm où était sa demeure, lorsqu'une fusillade le fit rétrograder. La rue d'Ulm était pleine de soldats qui tentaient l'assaut de la dernière barricade.

Herbeau n'avait plus la fièvre du combat, la poudre ne lui montait plus à la tête, le calme était revenu à son cerveau en feu. Il s'était souvenu qu'il avait une femme et des enfants, et qu'il n'avait pas le droit de risquer sa vie dans une lutte dont l'issue n'était plus douteuse. Il tourna la rue d'Ulm et, se hissant

par-dessus la clôture en planches d'un terrain, il sauta dans un chantier de bois.

— Comme ça, dit-il, j'arrive derrière chez moi sans danger, j'entrerai parle jardin.

Il traversa le chantier, et se trouva devant un petit mur surmonté d'un treillage : c'était la clôture de son jardin; il sauta sur le mur, enjamba le treillage et se trouva chez lui. Un gros chien vint aussitôt frotter joyeusement son museau sur ses mains...

— Ah! ah! on avait reconnu ce maître, Pluton. Allons, allez coucher... Voyons, je vais passer par l'atelier, si Ange ne l'a pas fermé. Pauvre belle, elle est là-haut, près des enfants, dans quel état, depuis deux jours que je suis parti !

En disant ces mots, il regarda la fenêtre de l'unique étage qui était éclairée. Il lui sembla que deux ombres de môme taille se jouaient au plafond... Il se recula pour mieux voir.

— Qui diable est là? fit-il.

Il regarda autour de lui, cherchant une échelle. D'un côté du jardin, appuyée sur le mur, près de la maison, était une petite baraque qui servait de niche au chien. Herbeau grimpa dessus.

Le 25 juin 1848, il faisait chaud : la fenêtre était entre-bâillée; non seulement on pouvait voir, mais on pouvait entendre.

Herbeau regarda.

Il vit un homme près de sa femme.

— Tiens, fit-il, c'est Darthoy. II m'a vu tomber, m'a cru perdu, et vient raconter tout, cela à ma femme; Ange va être dans un bel état...

Herbeau regardait toujours, il vit Ange sombre, qui, les yeux à terre, le menton dans les mains, écoutait ce que lui disait Darthoy. Ce dernier se disposait à sortir, Ange le retenait, suppliante. Herbeau se pencha pour l'écouter, grommelant :

— Que peut lui dire le nigaud?

Il entendit... ; car soudain son œil s'illumina d'une flamme sinistre, la sueur perla sur son front, puis, sans transition, son visage devint d'une pâleur livide et ses yeux se voilèrent... il entendait!

— Pourquoi me quittes-tu? disait Ange.

— Pour rentrer chez moi.

— Reste donc, tu ne crains plus qu'il revienne, maintenant.

— Je te répète ta phrase de tout à l'heure : a II est inutile de nous faire mépriser par les voisins. » ■

— Oh! ne raille pas; lu sais bien que je ne me soucie guère de ce qu'on dit autour de moi.

— Oui, mais notre enfant...

C'est en entendant ces mots qu'IIerbeau avait pâli, en répétant :

— Notre enfant...

Un froid glacial se glissa dans ses os, il vacilla une seconde, ses bras battirent dans le vide, cherchant vainement un point d'appui; perdant connaissance, il tomba dans le jardin... Vingt minutes au moins le corps resta inerte... La vie ne revint que lorsque les buées du soir vinrent rafraîchir les tempes du malheureux.

Nous devons, pour être clair, reprendre notre récit à l'heure où Darthoy quitta le combat.

Le premier assaut avait eu lieu; Herbeau, à genoux et le corps en avant, avait mal épaulé son fusil ; la secousse de recul que le coup, en partant, donna à l'arme, le jeta en arrière. Les soldats escaladaient la barricade. Darthoy, reculant, vit le corps de son ami étendu par terre. La barricade était envahie, ceux qui y étaient encore allaient être pris et fusillés. Pour Darthoy, tout était perdu ; Herbeau était mort; s'il n'était que blessé, les soldats ne manqueraient pas de l'achever. Profitant du tumulte dans lequel insurgés et soldats étaient confondus, il jeta son fusil et se sauva en gagnant la rue Saint-Jacques.

Après vingt minutes d'une course haletante, il arrivait au n° 7 de la rue d'Ulm :

Petite maison à un étage seulement, spécialement construite pour un artiste, ;t dont l'atelier vitré se trouvait sur le derrière et donnait sur un jardin.

Darthoy ne sonna pas à la porte, il frappa trois coups aux volets fermés ; la porte s'ouvrit presque aussitôt.

Une jeune femme parut, qui demanda, — ne distinguant pas dans le crépuscule du soir :

— Qui est là?

— Céleste.

— Seul?

— Oui ! monte 1

11 entra, et, poussant la jeune femme vers l'escalier, il continua :

— Monte vite dans la chambre... qu'on ne voie pas de lumière de la rue; je crains d'être suivi.

11 ferma la porte et s'apprêtait à suivre la jeune femme qui, obéissante, était montée au premier, lorsque les aboiements d'un chien le firent arrêter. Il tendit l'oreille en s'approchant de la porte qui donnait sur le jardin.

— Qu'est-ce que c'est que ça; est-ce que quelqu'un viendrait par là? Il écouta encore, et, n'entendant que les aboiements du chien :

— Il aboie parce qu'il a entendu ouvrir et fermer la porte, pensa-t-il. Puis, commandant au chien, il ajouta :

— Pluton, allez coucher tout de suite.

Le chien, docile, vint renifler joyeusement près de la porte en entendant une

voix amie, et se retira silencieux et obéissant. La jeune femme criant dans l'escalier :

— Céleste, montes-tu?

Darthoy alla rejoindre celle qui l'appelait. — Que veux-tu? lui demanda-t-elle dès qu'il fut dans la chambre; hùte-toi, je crains à tous moments qu'il ne revienne.

— Il ne reviendra plus ! dit froidement Darthoy.

La jeune femme recula et, l'œil anxieux, demanda :

— Où est-il?

— A la barricade du Petit-Pont.

— Qu'est-il arrivé?... il est pris?

— Non!

— Alors?... interrogea-t-elle, et sa voix trembla pour dire ce mot.

— Ange, je suis resté avec Herbeau à la barricade, depuis hier nous nous battons. Je ne l'ai quitté que...

— Que?... râla Ange, dont le regard fauve ne quittait pas le visage de Darthoy.

— Que... mort!

Le front d'Ange se plissa ; elle alla s'asseoir dans un fauteuil près de la fenêtre, et là, plutôt accroupie qu'assise, les coudes sur les genoux, la tète dans les mains, les ongles arrachant les cheveux, elle répéta :

— Mort!

Darthoy était debout, il observait Ange, et un sourire méchant crispait sa lèvre. Pendant un grand quart d'heure, ils restèrent ainsi silencieux. A travers les doigts d'Ange de grosses larmes filtrèrent. Darthoy le vit; ses sourcils se froncèrent, et, s'avançant vers la jeune femme, appuyé sur le dossier de son fauteuil, la tète près d'elle, parlant de la gorge comme s'il avait honte de ce qu'il disait :

— Ange, tu pleures?

La femme d'Herbeau ne répondit que par un sanglot.

— Ange, tu l'aimais donc?

Et en disant ces mots la voix de Darthoy siffla stridente.

— Ange, réponds-moi... car si tu l'aimais, je vais me faire tuer à mon tour. La jeune femme se releva farouche; d'un mouvement de tête superbe, elle

rejeta ses cheveux abondants sur son col blanc, et se dressa devant celui qui lui parlait, le regard fixe, la voix menaçante ; elle embarrassa Darthoy en lui disant :

— Céleste, c'est toi qui as tué Jacques. Darthoy pâlit.

— Tu l'as tué! répéta-t-elle.

— Non ! je le jure, non!

— Comment est-il mort?

— Il était près de moi, les mobiles et les soldats se massaient pour nous donner l'assaut, Jacques me tendit la main et me dit : « Si je meurs, Darthoy, je te les confie. » Je l'assurai que, mort ou vivant, il pouvait compter sur moi.

— Ah! interrompit Ange avec un sourire singulier, il nous a confiés à toi.

— Oui!

— Et tu as juré de ne penser qu'à nous.

Et, en disant ces mots, il y avait dans la voix de la jeune femme un accent de mépris tel que Darthoy lui dit :

— De quel droit me parles-tu ainsi, Ange?

Ces simples mots firent rougir Ange, qui dit pour ne pas répondre :

— Et après?

Darthoy haussa les épaules et , s'accotant à la cheminée , il continua d'un ton léger :

— L'assaut eut lieu; aux premières décharges, perdus dans la fumée, nous fûmes séparés. Quand elle se dissipa, je vis Jacques par terre étendu sur le dos; la barricarde était enlevée , les baïonnettes des soldats étaient presque sur nos poitrines; je pensai à la recommandation d'Herbeau et je me sauvai.

— Seulement à cause de sa recommandation ? demanda Ange avec le même sourire.

Darthoy haussa encore les épaules et, sans répondre, continua : — J'étais à peine au bout de la rue, quand j'entendis les cris des derniers malheureux que l'on passait par les armes...

— Ainsi, tu ne l'as pas relevé?

— Non.

— Peut-être n'est-il que blessé alors?

— Tu le voudrais? demanda Darthoy, les dents serrées.

— A la fin! répondit Ange, réponds-moi doncl si coupable que je sois, je ne suis pas la misérable que tu crois.

Darthoy essuya son front humide de sueur et, comprimant de la main sa mâchoire dont les dents grinçaient de rage, il dit froidement, mais sûr de l'effet qu'il allait produire ;

— La barricade était prise quand je suis parti; si Jacques n'était mort, il était blessé, en tout cas incapable d'échapper.

— Il peut n'être que prisonnier!...

— On ne fait pas de prisonniers! blessés ou non, on fusille ceux qu'on prend. Ange passa deux fois la main sur son front et retomba dans le fauteuil; puis,

s'accoudant, après avoir longuement regardé Darthoy, elle lui demanda:

— Jacques est mort?

— Oui!

— Céleste! viens ici..., là, en face de moi; donne-moi tes mains.

— Que veux-tu ? fit-il, obéissant.

— Je veux que tu m'écoutes, je veux que tu me répondes ;... je veux lire dans les yeux,... dans ton âme, si tu vas mentir.

SOUVENIRS D AMOUIl.

Le regard d'Ange s'appuyait lourdement sur Darlhoy ; celui-ci, embarrassé de celte persistance, tournait ou baissait la tète, évitant de regarder en face celle qui lui parlait. Ange, l'attirant vers elle, l'obligea à se mettre à ses genoux; là, lui posant la main sur le front, elle lui releva la tète, le forçant à soutenir son regard.

— Céleste, lui dit-elle, je l'aime; mais... mais j'aime,... je dois aimer mon mari... Céleste, pourquoi as-tu tué Jacques?

Darlboy releva la tête et dit :

— Je n'ai pas tué Herbeau.

— Tu as entraîné Jacques.

— Nous sommes de la même société ; sur le même ordre nous sommes partis ensemble, pour nous aider mutuellement.

— Comme deux frères, dit sardoniquement Ange. Darthoy rougit.

— Mais, malheureux, dit-elle tout à coup, retrouvant l'accent vrai de la femme mère, si Jacques est mort, que vais-je devenir? J'ai deux enfants.

— Ne suis-je pas là? répondit Darthoy d'un air sombre.

— Mais toi, exclama Ange, tu es la honte; si j'ai été indigne pour toi, je ne veux pas que mes enfants en souffrent.

— Le mien ne souffrira pas.

— Le tien! fit avec emportement la jeune femme; le tien! Déjà tu les distingues! Tu vois bien que tu es indigne de la tâche que tu voulais accepter I

Tout confus, Darthoy s'excusa :

— Je ne sais ce que je dis... Tes menaces,... tes reproches... Ange, haussant les épaules et hochant la tète, dit :

— Mais, Céleste, tu ne sens donc pas autour de nous le monde qui nous guette; tu n'as donc jamais surpris les regards qui s'échangeaient quand on nous voyait ensemble? Tu ne sais donc pas qu'il n'y avait que mon mari qui ignorait sa honte !

— Il n'est plus, fit brutalement Darthoy, et nous pouvons aujourd'hui nous marier.

— Tu n'es pas assez fou, Céleste, pour oublier, quand nous serons mariés, que j'ai trompé mon mari.

— Enfin, où veux-tu en venir?

— Je veux que, mort ou vivant, on ramène mon mari ici; je veux que tu t'éloignes au nom de l'avenir des enfants.

— Vous quitter, toi et eux, jamais !

— Il le faut.

— Mais pourquoi?

— Parce que personne ne croira à la mort accidentelle de mon mari.

— Que croira-t-on ?

— Que tu l'as assassiné.

— Moi ?

—Moi et toi, caron ne manquera pas de prétendre que tu as agi sur mes ordres.

— Mais nous pouvons nous défendre.

— Nous défendre, ce serait justifier leurs doutes.

— Comment cela ?

Darthoy se leva ; il était nerveux et contenait avec peine la colère qui lui montait au cerveau ; il se promena quelques minutes dans la chambre, puis, après un silence pendant lequel Ange l'observait, il reprit violemment ;

— Enfin, tout ceci veut dire que je dois te quitter?

— Oui!

— T'abandonner, toi et notre enfant 1

— Il le faut.

— Je ne le veux pas.

— Que comptes- tu donc faire?

— Braver tout le monde... Qu'on dise ce qu'on voudra ; je n'ai pas tué Jacques et je ne crains rien.

— Personne n'y croira.

— Et que m'importe ! Mais si je ne l'ai pas tué, c'est que je ne l'ai pas pu faire, après tout.

— Que dis-tu?...

— Je dis, je dis que je le haïssais de tout l'amour que j'ai pour toi ; que chaque parole échangée entre vous me faisait l'effet d'une injure à moi; oui, je le haïssais, et si tu veux tout savoir, j'étais parti avec la ferme volonté qu'il ne reviendrait pas ici vivant.

Jacques Herbeau était debout dans l'encadrement de la porte, (page 2G7).

— Céleste, tu m'épouvantes !

— Dieu a voulu qu'il soit frappé, continua le misérable avec véhémence; s'il en eût été autrement, je devenais assassin.

On entendit du bruit au dehors.

— Qu'est-ce que cela? fit Ange en se levant. Darthoy tendit l'oreille et écouta.

— Ce n'est rien, fit-il; Pluton n'a pas aboyé.

34e Liv.

Se plaçant alors devant Ange, il lui demanda sèchement :

— En somme, si j'ai bien compris, tu ne veux plus me revoir; tu veux être veuve..., veuve libre?...

Ange ne répondit pas... Darthoy arpenta la chambre. Enfin, haussant les épaules et comme prenant un parti décisif, il exclama :

— Eh bien! soit...

Et il se dirigea vers la porte. En le voyant partir, Ange changea brusquement de volonté; son amant l'abandonnait, elle voulut qu'il restât.

— Que fais-tu? demanda-t-elle.

— Je ne sais.

* — Écoute-moi, Céleste.

— Non, laisse-moi.

— Pourquoi me quittes-tu ?

— Parce que tu l'as voulu.

— Je craignais qu'il ne revînt; mais ajouta-t-elle d'une voix sombre, puisqu'il ne peut plus revenir...

— Il est inutile de nous faire mépriser par les voisins, fit Darthoy, répétant sardoniquement la phrase qu'elle lui avait dite.

— Les voisins! je m'en soucie bien!

— Oui, mais notre enfant..., continua Céleste du même ton. On entendit un cri étouffé comme un râle.

— Qu'est cela? demanda Ange frémissante.

— Un malheureux qu'on tue.

— Oh ! mon Dieu, fit Ange en se couvrant la fleure de ses mains. Darthoy vint se placer devant sa maîtresse, et, croisant les bras, il lui dit :

— Si je t'apporte la preuve de la mort de Jacques, tu me suivras? Ange, réponds-moi?...

Elle pensa quelques minutes, puis dit :

— Céleste, je ne consentirai à te suivre qu'après que mes enfants auront dit adieu à leur père mort. Je ne te suivrai que lorsque je serai véritablement libre, lorsque j'aurai rendu les derniers devoirs à la dépouille mortelle de Jacques.

— Tu veux son cadavre?

— Je le veux.

Darthoy passa la main sur son front pour essuyer la sueur qui l'inondait, et pour calmer son cerveau bouillant.

— C'est bien, fit-il d'un ton résolu, je ramènerai son corps... Il allait partir, Ange le retint.

— Souviens-toi, Céleste, que je ne reverrais jamais le meurtrier de Jacques.

— Je ne suis pas un assassin.

— Souviens-toi l

— Tu l'aimais donc bien, cet homme?...

— Que t'importe, s'il est mort?

— Et tu m'aimes donc bien peu, que tu me brises le cœur avec les regrets que tu lui donnes?... *

Ange se tut et Darthoy partit aussitôt exécuter sa lugubre recherche. Quand la porte de la rue se fut fermée derrière lui, Ange se laissa choir sur le fauteuil et, la tête dans les mains, les doigts dans les cheveux, l'œil fixe, elle pensa :

— Est-ce que maintenant qu'il n'est plus, j'aime Jacques? Est-ce que Céleste, cette nature de tigre, qui me plaisait tant, me fait honte aujourd'hui?... Non! je n'aime pas Jacques, je ne veux voir son corps froidi que pour m'assurer que je suis libre. Je ne pleure que sous l'action des nerfs, parce que je suis femme, et que la mort me fait peur! S'il est mort, je suis veuve! c'est-à-dire libre... libre 1 libre!... »

Dans ce dernier mot, Ange mit une intention étrange; un sourire vint sur ses lèvres, comme si elle souriait à un monde invisible. Mais tout à coup sa bouche se crispa, elle se dressa, jeta un cri et recula épouvantée jusqu'au fond de la chambre, cherchant à se cacher derrière les rideaux... Son mari lui apparaissait.

Pâle, l'œil menaçant, la lèvre méprisante, Jacques Herbeau était debout dans l'encadrement de la porte.

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