UNE NUIT DE JUIN
Ange avait environ vingt ans; elle était excessivement belle. Ses cheveux noirs encadraient magnifiquement son visage un peu long. Ses yeux bruns immenses étaient bordés de cils fins recourbés à leur extrémité. Ses lèvres, dessinées en arc, étaient d'un rouge sanglant qui faisait ressortir l'éclatante blancheur de ses dents. Son nez fin et légèrement busqué avait ces fraîches narines roses des femmes impressionnables. Son front était pur. Sous sa peau blanche et diaphane, on voyait courir les veines azurées. Ses oreilles, à peine rosées, étaient toutes petites.
Faite comme les filles de la Provence, c'est-à-dire semblable aux beautés
grecques, un peu grande et mince, chacun de ses mouvements était rempli de grâce. La fébrile vigueur de son regard, en faisant rougir celui sur lequel il tombait, révélait la soif de désirs qui dévorait ces vingt ans-là.
Telle était la belle indigne qui recula épouvantée en voyant, encadré dans la porte, son mari, Jacques Herbeau. Jacques entra, ferma la porte derrière lui, et dit à sa femme :
— J'ai tout entendu, Angel J'ai tout entendu, et je ne me suis pas tué!... Ainsi, continua-t-il en hochant la tête, c'est par les deux seules affections véritables que j'ai eues dans ma vie que je suis aujourd'hui frappé. Tu n'as donc pas de cœur, Ange?
Ange baissa la tête sous le poids de la honte.
— Ainsi tu ne te défends pas!... J'aurais peut-être cru à un mensonge, et tu n'as pas même essayé de le faire. Tu acceptes la situation; tu tiens assez peu à moi pour attendre les conséquences des révélations qui viennent de m'être faites... Tu sais bien cependant que je ne puis plus rester avec toi... tu sais bien que je ne puis plus laisser près de toi mes... les enfants.
Ange releva la tête, et, regardant alors son mari, elle lui dit :
— Tu emmènerais mes enfants?
Herbeau, droit et fier, les sourcils froncés, répondit :
— Qu'ils soient ses enfants ou les miens, je ne veux pas que, portant mon nom, ils aient à rougir de leur mère.
Sous le regard de son mari, la femme coupable baissa la tète et dit d'une voix sourde :
— Mes enfants sont à moi ! je ne veux pas qu'ils me quittent ! Herbeau eut un rire de mépris.
— Alors tu as pensé, misérable et ingrate, que tu pourrais encore avoir une volonté... Tu n'as donc pas conscience du mépris qui te couvre... Tu ne sens donc pas qu'il y a en moi un juge et... et peut-être un bourreau ?
La jeune femme releva la tête, et, l'œil brillant, regarda son mari de côté.
— Oui, un bourreau. Oh ! je connais ta nature : tu souffrais plus sous mon calme méprisant, et ma colère te fait relever la tête... Mais tu ne me connais plus, tu ne sais pas à quel degré de férocité ton crime peut me faire atteindre. Je t'aimais et, si j'étais obéissant près de toi, sans volonté, c'est que tu étais ma femme, c'est que je croyais que j'étais le père des enfants que tu m'as donnés. Tu ne sais pas quelle éternelle douleur tu as jetée en moi, parce doute duquel je ne sortirai de ma vie... J'aime les enfants... et je ne sais s'ils sont les miens!
— Que t'importe ! je ne veux pas que tu me prennes mes enfants.
— Jamais tu ne les reverras.
— Tu me tueras alors.
Ange s'était dressée devant son mari, belle d'audace, de volonté, de défi.
Herbeau la regarda lentement des pieds aux cheveux et, haussant les épaules, les lèvres avancées, il dit d'un ton plein de mépris :
— S'il le faut, monstre, je te tuerai !
Ange regarda fixement Herbeau : jamais elle ne l'avait vu ainsi; jamais elle n'avait pensé que cette enveloppe de douceur, cet éternel sourire cachaient cette contraction de rage et de haine. Elle faiblit à son tour; elle sentit sa volonté défaillir, et, se laissant choir, glissant à genoux, les mains jointes, les yeux suppliants, elle lui dit :
— Je suis une misérable...
— Oui, fit Jacques, appuyant sur chaque syllabe, misérable.
— Une infâme !
— Oui, infâme.
— Pardon, Jacques.
— Pardon! pardon!... et il éclata de rire. Pardon! ah! ah! et de quoi?
— Oh! Jacques... grâce!
— Pardon! grâce! tu me méprises donc bien que tu espères pareille chose. -- Je serai ta servante... garde-moi... laisse-moi vivre avec mes... nos enfants.
— Comment! tu brises ma vie, tu ne me laisses dans l'avenir qu'une douleur éternelle : vivre entre mes deux enfants avec le doute constant. De bon, tu me fais ridicule; de ma vie, si tranquille que je cherchais dans la politique une occupation, tu fais une vie de galère ; de mon honnêteté, tu fais le mépris ; de mes amours, tu fais mes haines... et tu crois qu'il suffit d'un aveu, d'une larme pour être pardonnée.
— A genoux, Jacques, je t'en prie ; laisse-moi vivre avec mes enfants.
— Jamais!
— Je t'en supplie !
Et la misérable, affolée, se traînait aux genoux de son mari.
— Jamais I
— Jacques, ne me rends pas folle.
— Assez, te dis-je, les enfants ne te connaîtront plus.
— Tu veux me prendre mes enfants, cria-t-elle en se relevant à demi..., en voyant Jacques se diriger vers la chambre où les enfants étaient couchés.
— Tu ne les reverras jamais ; c'est par la mère que je punirai la femme. Ange bondit, et, se plaçant devant Jacques, elle lui dit :
— Mes enfants sont à moi, entends-tu? Quel droit as-tu sur eux? Je les veux. Tu t'attaques à une femme; pourquoi ne t'attaques-tu pas à leur pè...?
Elle ne put continuer : avant que le mot cruel fût sorti des lèvres de la misérable. Jacques l'avait saisie et obligée à retomber à ses genoux en lui disant :
— Tais-toi! tais-toi! ou je t'étrangle, gueuse!
Épouvantée, vaincue, elle resta quelques minutes anéantie aux pieds de Jacques, n'osant lever la tête. Herbeau avait beaucoup souffert de la cruauté avec
laquelle celle qu'il avait aimée s'était dressée pour lui nier sa paternité. Il essuya ses lèvres bordées d'écume, et, se contraignant, il dit d'une voix calme :
— Ange, tu m'as marché sur le cœur sans pitié, sans merci ; tu m'as insulté jusque dans mes enfants...
— J'ai menti !... dit vivement la malheureuse.
— Écoute-moi! Ange, je t'ai aimée, beaucoup aimée; maintenant, je te hais ! Ange, tu n'es plus ma femme ; je vois aujourd'hui la sottise que j'ai faite : je t'ai prise à la boue et je te rends à la boue ; tu es née dans le vice, tu y vivras. Une seule affection était sortie de cette boue, et c'est par elle que je te punirai.
Jacques se dirigea vers la chambre des enfants.
Cette fois encore, Ange se releva et se plaça devant lui.
— Où vas-tu ?
— Chercher les enfants.
— Je ne veux pas qu'on prenne mes enfants ! Jacques haussa les épaules et la repoussa.
— Herbeau, tu n'emmèneras pas mes enfants, entends-tu? tu me tueras avant... Herbeau, laisse-les-moi, je te jure que je ne reverrai plus Darthoy... Herbeau, tu pourras m'insulter, me battre; reste et laisse-moi mes enfants !
— Darthoy va venir, remets-toi, tu n'es pas belle ainsi.
— Insulte-moi, mais laisse-moi mes enfants.
— Ainsi tu ne les aimes pas assez pour les sauver de ta honte. Allons, allons, assez, la fille; laisse-moi.
Il rejeta sa femme en arrière et allait entrer dans la chambre où les enfants dormaient, lorsque celle-ci, le saisissant à la gorge, le menaça d'un couteau. Herbeau lui prit le poignet et lui arracha l'arme. Alors, perdue, sans conscience, pleine de rage, la malheureuse se rua sur son mari; des pieds, des poings, des ongles, des dents, elle voulut soutenir la lutte. D'abord, Jacques se défendit contre elle, comme on se défend contre un enfant; mais voyant la rage avec laquelle elle se jetait sur lui, la colère lui monta au cerveau. Il prit la malheureuse dans ses bras de fer et la serra comme dans un étau. Ange chercha vainement à se débarrasser de cette étreinte. Elle étouffait... Jacques la vit devenir rouge, puis pâle, il entendit ces mots :
— Ah! tu m'assassines, lâche!
Il eut peur ; ses mains se desserrèrent, et la malheureuse femme tomba sans connaissance sur le parquet.
— Oh! mon Dieu ! fit Jacques, est-ce que je l'ai tuée?
Ange se débattit quelques secondes; ses membres se raidirent et elle resta froide, inanimée, aux pieds de son mari.