‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 30 sur 40 · LE CHIEN PLUTON · texte numérisé non relu

LE CHIEN PLUTON

Herbeau demeura quelques secondes devant le corps de sa femme, hésitant s'il devait la secourir; mais le tableau de ce qui venait de se passer se plaça devant lui et il recula. Pour lui, sa femme n'existait plus; morte ou vivante, que lui importait I il ne devait plus la revoir. Il enjamba donc par-dessus le corps d'Ange et entra dans la chambre où dormaient les enfants. Il réveilla l'aîné, un gentil garçon de quatre ans.

— Ulric, fit-il, papa veut te mener promener.

L'enfant s'éveilla joyeusement, et, tout heureux d'être emmené par son père, il se hâta. Lorsque Ulric fut prêt, Jacques se pencha sur le berceau où dormait sa fille, une blonde enfant de deux ans.

— Gabri, fit-il, c'est papa.

L'enfant s'éveilla à demi, et, sans crier, se laissa prendre par son père. Portant Gabrielle dans ses bras et prenant la main d'Ulric, il se disposait à sortir lorsque l'enfant lui dit :

— Et maman?

Ce mot fit mal à Jacques; il s'arrêta, dissimula son émotion et dit :

— Elle est partie...

— Alors, papa, nous allons la retrouver?

— Oui !

— Pourquoi qu'elle est partie, papa? demanda Ulric avec celte terrible obstination de l'enfance.

— Pour vous préparer des lits.

— Mais pourquoi que nous partons?

— Pour retrouver maman.

— Maman est partie parce que les coups de fusil lui font peur?

— Oui 1

— Dis donc, papa, et Céleste?

A ce mot, le sang afflua au cerveau du pauvre garçon; il crut qu'il allait tomber : il se contint et dit en faisant un effort :

— Il est mort !

— Pourquoi?

— Parce qu'il s'est battu.

— Pourquoi s'est-il battu?

Herbeau ne savait que répondre à l'enfant; ses questions l'embarrassaient. S'asseyant et l'attirant vers lui, il lui demanda :

— Est-ce que tu l'aimes bien, Céleste?

Son œil brillait d'une lueur fauve en faisant cette question. L'enfant fit la leube et dit :

— Oh non, va! il m'ennuie, il me bouscule toujours pour embrasser ma petite sœur.

— Tu ne l'aimes pas?

— Oh non !

— Ah 1 fit Jacques, respirant bruyamment pour se délivrer de l'oppression qui le tenait inactif et en embrassant son fils à pleine bouche.

— Dis donc, papa, pourquoi donc qu'on se tue?

— Pour défendre la République.

— Pourquoi donc qu'on tue ceux qui défendent la République?

— Parce qu'ils défendent une fausse République.

— Pourquoi celle que tu défends est-elle meilleure?

— Tu m'ennuies...; tais-toi.

Ennuyé de la persistance d'Ulric, Jacques se hâta de traverser le salon et de descendre au rez-de-chaussée, afin d'éviter aux enfants la vue de leur mère étendue sur le parquet. A peine arrivé dans la rue, le bruit de ses pas fit tirer quelques coups de fusil par les soldats qui gardaient le poste de la rue d'Ulm. Ulric se serra tremblant contre son père.

— Ulric, ne pleure pas, mon enfant, lui dit Jacques en l'embrassant.

— Non, papa, fit le pauvre petit.

— On nous tuerait, vois-tu.

L'enfant trembla, mais ne dit pas un mot. Ils marchèrent vite et bientôt se perdirent dans les brumes du soir...

Il détournait à peine la rue lorsque Darthoy y entrait ; étourdi de voir la porte ouverte, il monta inquiet dans la chambre d'Ange. Épouvanté en voyant la jeune femme étendue sur le parquet, il se pencha vers elle.

— Ange ! Ange ! c'est moi I Le corps ne bougea pas.

— Ange ! fit-il, prenant la tête de la femme dans ses mains et cherchant par son souffle à lui rendre la vie, Ange, réponds-moi. .

Effrayé de la raideur du corps et de la contraction des traits, il s'écria :

— Oh 1 mon Dieu ! est-ce qu'elle est morte?

Et, rampant le long du parapet... (page 278).

Il lui donna les soins que réclamait son état. Ange reprit bientôt connaissance.

Elle fut quelques minutes à se souvenir de la situation dans laquelle elle se trouvait. Apercevant Darthoy, elle lui dit:

— Les entants?...

— Que dis-lu ?

— Jacques?...

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— Jacques est mort. J'ai vainement cherché son corps; on avait déjà déblayé la rue et enlevé les victimes.

— Il les a enlevés tous les deux...

Darthoy cherchait à comprendre les divagations de sa maîtresse.

— Remets-toi, Ange... ; que s'est-il passé ?

Ange, s'élant redressée, passa la main sur son front, comme pour éclaircir ses idées ; elle fit de vains efforts pour se souvenir et pour s'expliquer l'état de souffrance et de faiblesse dans lequel elle s'éveillait.

— Que s'est-il passé? répéta Céleste.

Ange pensa quelques minutes et jeta un cri.

— Qu'as-tu ?

— Les enfants, les enfants! fit-elle affolée, et, prenant la bougie, s'appuyant, en se guidant, sur son amant, elle l'entraîna vers la chambre des enfants ; en voyant les lits vides, elle s'écria :

— Il m'a volé mes enfants...

Et elle retomba dans les bras de Darthoy.

— Mais explique-toi! fit celui-ci, où est Gabrielle?

— Est-ce que je sais, moi !

— Où est Gabrielle, Ange?

— Il les a pris, lui!

— Qui, lui?

— Jacques.

— Jacques, répéta Darthoy, pâle et dont l'œil s'illumina d'un feu haineux, comment Jacques?

— Oui, Jacques, qui est entré dès que tu es sorti...

— il vil :

— Jacques qui sait tout, continua Ange sans entendre, Jacques qui m'a insultée, frappée, meurtrie, et qui m'a dit que, à lui ou à toi, mes enfants étaient les siens devant la loi, et qu'il les voulait prendre.

— Où est-il allé? demanda Darthoy menaçant.

— Est-ce que je le sais, moi!

— Que faire alors?

— Mes enfants, je les veux ! entends-tu? je les veux !...

— Mais où est-il allé?

— Je ne sais pas,... et je veux mes enfants, cria Ange, s'arrachant les cheveux.

— Il les a peut-être conduits chez un parent... A son retour, interroge-le adroitement.

— Il ne reviendra pas.

— Comment, il ne reviendra pas!

MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. 27o

— Non, il m'abandonne... à toi, a-t-il dit, à toi — et elle continua rageuse — à toi, qui me laisses prendre les pauvres petits et restes là, froid, sans idée, sans moyen de les retrouver.

— Mais que veux-tu que je fasse?

— Ce que je veux que tu fasses! exclama Ange, mais je te croyais un homme, une force; tu n'es donc rien. Si Jacques revenait, tu ne trouves qu'une chose, toi : l'interroger; mais tu n'as-donc rien dans les veines, qu'on peut te voler ton enfant sans que ton cœur batte plus fort!... Tu n'as donc pas d'énergie, pas d'âme?... Mais c'est avec un couteau, avec tes dents que tu devrais lui ouvrir la gorge pour savoir où sont mes petits, entends-tu?

Darthoy, les dents serrées, les lèvres sèches, ne répondit pas. Ange continua :

— Il m'a insultée, il m'a reproché mon passé... Que t'importe! Il t'a traité d'infâme et de lâche, ah ! ah! ah ! Qn'est-ce que cela te fait... ; il paraît qu'il disait vrai... Il m'a frappée, presque étranglée, mais bah! tu te soucies bien de cela... Il a volé nos... mes enfants, et tu restes là! lâche! lâche! lâche!

Darthoy haussant les épaules, Ange se précipita sur lui, et, le bousculant avec une force qu'on n'aurait jamais crue en elle, elle continua :

— Mais réponds donc!... Tu n'as pas de cœur?...

Se débarrassant d'elle et se secouant, comme le sanglier qui fait tête pour se débarrasser des chiens qui le harcèlent, Darthoy la repoussa et dit sèchement :

— Assez, sotte! ce n'est pas avec cette comédie qu'on agit; les cris et les pleurs ne servent à rien.

— Que vas-tu faire? demanda la mère, dont l'œil brilla.

— Je vais retrouver les enfants.

— Oh! je vais avec toi.

Sans répondre, Darthoy descendit au rez-de-chaussée, la jeune femme le suivit.

— Où vas-tu? demanda-t-elle encore.

Darthoy ouvrit la porte du jardin et appela :

— Plu ton, ici!

Un beau chien épagneul écossais accourut et sauta sur sa maîtresse en jappant joyeusement.

— Ah ça! que fais-tu? interrogea Ange.

— Tu le verras bientôt; fais-toi suivre par le chien et viens avec moi. Sans comprendre, Ange obéit, appelant le chien qui la suivit en gambadant.

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