VENGEANCE DE FEMME
Nous l'avons dit, Jeanne Cordier croyait sa fille coupable et d'une nature perverse. La culpabilité de l'enfant allait plus loin : elle était convaincue que c'était sa fille qui avait provoqué son amant. Rolland était presque excusé ; elle était jalouse de sa fille, et elle aimait encore ce misérable. Peut-être même qu'en même temps que sa haine augmentait pour Adèle, sa colère contre l'homme s'éteignait. Elle acceptait ce dicton immoral : a L'homme prend où il trouve; c'est à la femme de se défendre. »
Aussi, sa souffrance à cette heure n'était déjà plus de ce qu'elle croyait avoir découvert, mais du départ de Rolland qui, elle en était persuadée, s'était sauvé pour rejoindre Adèle. Pas une minute elle ne pensa à son mari mort; toute la longue cérémonie funèbre se fit sans qu'elle y portât attention. Sa tenue était irréprochable ; chacun attribuait au chagrin de la perte de son mari la douleur qu'elle éprouvait de l'infamie de son amant.
Quand tout fut terminé et qu'elle se trouva seule chez elle, elle eut peur. Elle n'osait pas, le soir, monter dans les chambres du premier; elle était décidée de se faire faire un lit dans la boutique et obligeait sa servante à faire son lit près d'elle.
Elle n'avait aucune préoccupation sur ce qu'était devenue son enfant; elle était partie et rien ne manquait chez elle..., bien au contraire. Si Rolland était resté, elle eût dit volontiers : bon débarras. Le seul sentiment qu'elle éprouvait pour elle était un désir de se venger, et déjà, à tout prix, elle était décidée à retrouver son amant. Celui-là, elle le voulait, il manquait à sa vie, et il lui devait son amour, il était son complice.
Tout le monde avait été étonne de l'absence d'Adèle au convoi de son père, et de son départ de la maison; mais personne n'osait en parler à la veuve. L'aprèsmidi du jour du service funèbre, au retour du cimetière, la boutique avait été ouverte, et les habitués ordinaires étaient revenus. On ne s'était pas étonné de l'absence de Rolland. Chacun se doutait des relations qui existaient entre la Belle Bordelaise et l'artiste, et la moindre convenance obligeait les amants à une certaine
— Eb ! dites donc, on ne part pas comme ça ! (page 40.)
retenue. Il n'eût pas été décent de les voir se sourire, alors que le corps du pauvre diable était encore chaud.
Une chose avait surpris tout le monde, c'est la véritable douleur qu'éprouvait Jeanne de la perte de son mari : c'était, pensait-on, peut-être une femme légère, mais de bon cœur; elle avait pu tromper son mari, tout en l'aimant bien ; c'est une chose assez commune, au reste, que cette façon d'aimer chez nombre de femmes.
5e Liv. 5
Le lendemain de l'enterrement de Cordier, elle était accoudée sur le comptoir, pensive, les yeux rouges; il lui sembla que les habitués causaient entre eux et se la désignaient. On parlait d'elle ; elle se demanda s'il n'était pas aussi question de Rolland. Quelqu'un l'avait-il vu? Savait-on où il était? Elle n'osait demander. Mais sa curiosité était éveillée; elle était trop femme pour ne pas la satisfaire aussitôt.
Elle fit signe à l'un d'eux de venir lui parler, et elle demanda :
— Qu'ai-je donc, que vous me regardez ainsi?
— Mais rien du tout, ma pauvre madame Cordier... Oh! on ne vous accusait pas, nous parlions des tourments que ça va encore vous donner, après la douleur que vous avez éprouvée.
La belle Jeanne releva la tête et regarda celui qui lui parlait avec étonnement. Elle ne comprenait pas. Comme sa pensée était uniquement à Rolland, elle supposa qu'on l'avait vu, peut-être avec sa fille ; elle se crispa pour demander :
— Quel tourment voulez-vous que j'éprouve?
— Eh bien ! cette affaire qui vous arrive, fit l'homme assez embarrassé, ne sachant comment s'expliquer.
La Relie Rordelaise ne douta plus qu'on parlait de Rolland et d'Adèle; l'affaire, c'était la fuite de la jeune fille et de l'artiste. Elle devint rouge, mais elle se tint sur la réserve et dit :
— Je ne sais de quelle affaire vous parlez?
— Dame! on nous l'a dit, à nous... C'est peut-être pas vrai...
— Mais quoi?
— Eh bien! l'exhumation de Cordier... Le coup fut terrible.
Elle sentit L froid qui couvrait ses joues d'une pâleur livide; vainement elle voulut cacher le tremblement qui la secouait. Elle balbutia :
— Que me dites-vous là?... On ne m'a pas dit... Ça ne se peut pas.
— Mais on le dit.
Elle fut une grande minute à se remettre.
Enfin, se dominant, et avec un accent que lui eût envié la meilleure comédienne, elle demanda :
— Comment? exhumer Cordier?... Mais pourquoi?... On ne m'a rien dit; mais, le pauvre chéri, il a assez souffert ; on n'a pas le droit d'aller le tourmenter à nouveau.
— La justice a toujours le droit, madame Cordier..., et on ne prévient pas; vous comprenez?
Oh ! elle était très forte, très forte, la Relie Rordelaise, car cette fois, pendant que tout en elle était glacé d'effroi, pas un muscle de son visage ne bougea, son sourire triste resta le même, et elle dit d'un ton ingénu :
MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. 3o
— Mais je ne m'explique pas le motif de ça... Pourquoi?... Que veut-on voir ?...
— Madame Cordier, il doit en être rien, mais on dit qu'il a été empoisonné. C'est le médecin qui a écrit à la police.
Ah! mais c'est moi seule qui l'ai soigné... C'est impossible!
Elle se leva pour servir : on ne demandait rien cependant; mais elle ne pouvait rester en place, elle étouffait. Elle monta vivement dans la chambre et s'y enferma; elle fit en quelques minutes une inspection rapide. Tout était bien propre, et toute la literie avait été donnée à épurer la veille. Elle redescendit, non rassurée, mais plus calme; sous le coup de cette menace, elle était fiévreuse; il ne manquait que cela, avec les tourments qu'elle endurait ! Elle aurait voulu aller encore interroger, elle n'osait plus. Qu'allait-il se passer? Si on allait s'apercevoir du crime! si on allait l'arrêter! La maison resterait à sa fille, qui y recevrait son complice. Oh! non, si elle était prise, elle le dénoncerait. Si elle se sauvait, ce serait tout avouer, et on doutait encore, puisqu'on ne l'avait pas inquiétée, elle; la justice pouvait croire à une erreur de médecin. Enfin, les idées les plus saugrenues lui passaient par la tête, et elle passa une atroce journée. Le soir, elle se rassurait un peu, se disant que ce qu'on lui avait dit n'était pas vrai. L'exhumation était une médisance du quartier. Mais c'était effrayant, car cela indiquait des soupçons répandus. Elle était décidée à tenir tête.
La nuit commençait à venir lorsqu'une voiture s'arrêta à la porte. La Belle Bordelaise eut une secousse, mais se remit aussitôt et se prépara à jouer son rôle de veuve désolée. Trois hommes entrèrent dans le café; l'un d'eux vint vers Jeanne et lui demanda :
— Madame Cordier !
— C'est moi, monsieur, fit-elle; que me voulez-vous?
— Madame, je désirerais vous parler particulièrement.
Celui qui lui parlait la regardait fixement. Elle supporta son regard sans embarras , attendant qu'il parlât.
— Bien, monsieur; puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
— Je suis le commissaire de police.
— Ah! bien, monsieur.
Et elle dit cela avec la note juste d'étonnement nécessaire.
— Je suis accompagné de M. le juge d'instruction.
— Le juge d'instruction... Oh! mon Dieu! mais c'est donc vrai?
— C'est donc vrai? fit aussitôt le commissaire en la regardant; que voulezvous dire?
— Tantôt, ces messieurs, qui jouent là, me disaient qu'on parlait d'exhumer mon mari.
— Ah! vous avez appris... Madame, si vous voulez nous conduire dans la chambre où M. votre mari est décédé.
La veuve, ayant chargé la servante de tenir le comptoir, dirigea les trois personnes vers sa chambre. — Il lui fallait tout son sang-froid, sinon elle était perdue. — Les premiers moyens de défense d'une femme ce sont les larmes. Jeanne pleurait, elle sanglotait en montant l'escalier et elle ajoutait d'un accent déchirant :
— Mais non, ce n'est pas possible, personne ne pouvait désirer sa mort.
Elle ouvrit la porte de la chambre, et quand elle fut entrée derrière les trois hommes, elle alla vers le lit dans lequel Cordier était mort, elle s'agenouilla comme devant une chapelle et, pendant une grande minute, elle mêla à ses larmes les plus pieuses exclamations. Cela faisait peine à voir, que la douleur de cette femme renouvelée par une enquête. Les trois hommes se regardaient et déjà, évidemment, les soupçons qui planaient d'abord sur elle se dissipaient.
Pendant que le commissaire regardait partout, cherchant, le juge d'instruction questionnait doucement la jeune femme éplorée. — Il voulut d'abord la rassurer un peu, afin qu'elle parlât plus facilement, et dit :
— Madame, de l'autopsie il résulte absolument que Joseph Cordier est mort empoisonné; les ordonnances saisies par le médecin qui est venu constater le décès ne commandent point les substances retrouvées dans le corps de votre mari, et qui ont déterminé la mort.
— Mais, monsieur, ce n'est pas possible, je ne l'ai pas quitté d'une minute... et ce n'est pas...
— Nous ne vous accusons pas, nous venons nous renseigner; il y a un coupable, il est de votre intérêt de nous aider à le retrouver.
— C'est vrai, monsieur..., mais je ne pourrai jamais croire à un empoisonnement.
— Voyons, madame..., votre mari était depuis longtemps malade?
— Oui, monsieur, une maladie de langueur..., quoique jeune, il avait beaucoup vécu, il était épuisé.
— Le caractère de ses souffrances était-il aigu?
— Oh! oui, monsieur, il avait d'épouvantables crises.
— Pensez-vous que, souffrant beaucoup et voulant en finir, il se soit suicidé?
— Je ne le crois pas.
— Quelle était la nature de vos relations?
— Monsieur, j'aimais beaucoup mon pauvre Joseph, qui m'aimait bien ; je lui étais toute dévouée. Depuis quatre mois il était au lit, et nos relations étaient toutes fraternelles.
— Vous êtes coquette, jeune, jolie, il vous aimait beaucoup. Ne lui donniezvous pas de motif de jalousie?
— Depuis que mon mari était malade, son état m'inquiétait beaucoup trop pour que je pensassa à un autre qu'à lui.
— Des renseignements que nous avons recueillis...
Le juge lisait des notes. Les mots « renseignements recueillis » troublèrent légèrement Jeanne, mais ce fut un nuage vite dissipé : elle reprit aussitôt tout son calme. Le magistrat, après avoir consulté ses notes :
— On assure que vous avez eu des relations avec des clients, entre autres avec un nommé Rolland, duquel votre mari était très jaloux. Il l'avait même, une fois, mis à la porte en l'injuriant gravement.
Pendant qu'elle entendait cette phrase, pas un muscle de son visage ne bougea, et cependant son cœur battait si violemment qu'elle tendit un peu les épaules en avant, craignant qu'on ne le vît par-dessus son corsage. De sa voix la plus sincère et l'air bien franc, bien loyal, elle répondit :
— Monsieur, c'est vrai, j'ai été quelquefois légère, mais la médisance a tout grossi. Je suis très libre avec tout le monde ; de là on a conclu que je me donnais à qui voulait... Mais je défie ceux-là de trouver quelqu'un qui puisse déclarer qu'il a eu des relations avec moi.
— Vous connaissez ce Rolland ; cette scène est vraie?
— Oui, monsieur. M. Rolland est un de nos habitués; il m'a fait la cour, c'est vrai; j'ai pu l'écouter; on a pu croire que cela était plus grave que ça n'est. C'est possible. C'est que M. Rolland a toujours été très respectueux avec moi; il a pu rire, plaisanter, faire le galant, mais jamais il n'a été au delà. Mon mari, un jour, s'est disputé avec lui, quelques jours avant sa maladie, sur des calomnies qui lui avaient été répétées ; mais il s'était remis après une explication dans laquelle M. Rolland avait déclaré que, s'il venait à la maison, c'était, non pour moi, mais pour ma fille.
— Et ce M. Rolland, le voyez-vous?
— Très rarement; depuis que mon mari lui avait refusé Adèle, il ne venait que rarement; il était venu un peu plus souvent sachant mon mari plus malade, car ils étaient restés amis.
— Ah! votre mari lui avait refusé sa fille, qu'il aimait... Et votre enfant, l'aimait-elle?
Cette question parut plus cruelle à la Relie Rordelaise que toutes celles qui lui avaient été faites; elle fit un suprême effort; il ne fallait pas mentir; elle était convaincue que Rolland et sa fille étaient ensemble; on pouvait les retrouver; on le savait peut-être.
Elle dit donc :
— Oui, monsieur, elle l'aimait beaucoup...
— Et pourquoi votre mari s'opposait-il à cette union, puisqu'il était l'ami de Rolland?
— M. Rolland n'a pas de position et ne cherche pas à s'en faire : c'est un artiste, un musicien. On dit qu'il a du talent, mais il ne travaille guère, et c'était la misère, ce que mon mari ne voulait pas pour sa fille.
— Rolland ne lui en voulut-il pas de ce refus?
— Oh! non, monsieur, je vous l'ai dit, M. Rolland est un paresseux, mais c'est un excellent homme.
— Et votre fille, ne fut-elle pas fâchée contre son père à la suite de ce refus?
— Ma fille n'a pas du tout ma nature; elle paraît tout accepter, et au fond elle fait ses réserves : elle est très hypocrite...
— Vous ne vous entendez pas très bien avec votre enfant, fit le juge d'instruction après avoir consulté ses notes.
— Ma fille a une nature vicieuse, et je suis obligée, tenant un établissement public, de la surveiller et d'être très sévère.
— On dit que vous la battez même.
Oh! cette partie de l'interrogatoire la faisait terriblement souffrir; si elle avait osé, elle aurait dit tout ce qu'elle pensait de sa fille... ; mais sa liberté, sa vie dépendaient de sa retenue.
— Je suis violente, emportée, mais point méchante, monsieur, je vous le jure. J'ai pu, dans des moments de colère, avoir pour Adèle des violences, que je regrettais aussitôt...
— Et ce mariage vous plaisait, à vous...? Il vous débarrassait de votre enfant?
Cette fois, il fallut encore toute sa volonté pour répondre.
— Oui, monsieur, j'aurais désiré ce mariage...
— Ce refus obstiné de votre mari n'amena-t-il pas un certain trouble dans les relations de famille?
— Non, monsieur...
— C'est de cette époque que votre époux est devenu plus gravement malade?
— Je ne me souviens pas au juste du jour où Joseph s'est alité.
— Votre demoiselle est ici?
Jeanne sentit qu'elle pâlissait, mais il était impossible de mentir.
— Non, monsieur.
— Il faudra l'envoyer chercher, car j'aurais besoin de lui parler.
— Monsieur, je ne sais pas où elle est.
— Que dites-vous là?
Et les trois hommes se consultèrent d'un air soupçonneux.
— Monsieur, ma fille s'est sauvée d'ici, et c'est un des motifs qui augmentent ma douleur. Elle m'a abandonnée, l'ingrate.
— Et quand cela?
— La nuit de la mort de son père...
— La nuit de la mort de Cordier!... exclama le commissaire, comme trouvant une piste.
— Comment cela est-il arrivé?
— C'est simple, monsieur. J'étais dans la boutique causant avec des clients; je me retourne et je vois ma fille parlant bas avec M. Rolland. Je me mets en colère après elle, je défends à M. Rolland de s'occuper d'elle, et j'envoie Adèle près de son père. Une heure après, quand je montai, Cordier était mort. Effrayée, je grimpai vivement chez ma fille... Sa chambre était vide.
Les trois hommes avaient eu la même pensée... et le juge dit tout haut :
— C'est cette misérable qu'il faut retrouver...
— Quoi! vous pensez que c'est!... exclama Jeanne étourdie, et elle n'acheva pas; elle baissa la tête, feignant de sangloter, jouant le doute, l'horreur. Et pendant que les trois hommes se préparaient au départ, s'apitoyant sur elle, en disant :
— Pauvre femme ! pauvre mère !
La Cordier pensait :
— Ah! gueuse, tu m'as pris mon amant..., mais je serai bien vengée.