‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 31 sur 40 · CHASSE A L HOMME · texte numérisé non relu

CHASSE A L HOMME

Il faisait tout à fait nuit, nuit opaque que ne pouvait percer le moindre rayon de lune. Ange avait attaché Pluton, afin de l'obliger à la suivre. Se glissant le long des maisons et des clôtures de planches de la rue d'Ulm, ils parvinrent bientôt à être à l'abri des derniers postes; là, Darlhoy saisit le bras de la jeune femme et lui dit :

— Arrêtons-nous... Détache ton chien.

Ange obéit, et demanda :

— Mais que veux-tu faire?

— Tu vas le voir.

Caressant le chien, il dit :

— Venez, beau Pluton ; où est le maître?

Le chien renifla bruyamment et vint se frotter sur sa maîtresse.

— Cherchez le maître, insista Darthoy.

Pluton remua la queue et donna du nez sur le pavé.

— Ah! je comprends, fit Ange. Va, va, mon bon chien, cherche tes petits maîtres.

Le chien reniflait, le museau sur le sol, et ne trouvait pas ; Darthoy, inquiet, cherchait un moyen de le remettre sur la piste. Après avoir réfléchi quelques minutes, il dit à Ange :

— Attends-moi.

Celle-ci se blottit dans l'angle d'une porte et attendit, confiante, le retour de son amant. Darthoy passa un doigt dans l'anneau du collier du chien et l'entraîna jusqu'à la petite maison qu'il venait de quitter. Là il caressa le chien, qui voulait retourner vers sa maîtresse, et dit à l'intelligent animal :

— Cherche le maître...

Le chien obéit ; après quelques minutes de recherche il piqua du nez en jappant joyeusement à trois pas de la porte.

— Cherche 1 cherche ! mon chien.

Pluton suivit la piste; arrivé au bout de la rue, il tournait, suivi de Darthoy lorsqu'un coup de fusil retentit.

— Je l'échappe belle ! fit ce dernier, portant vivement la main à sa tête.

Une balle, lui déchirant légèrement le front, avait enlevé son chapeau ; le sang, comme dans toutes les blessures de la tête, jaillit en abondance et lui couvrit la figure. Lorsque Ange — la vue de la jeune femme s'était faite à l'ombre — le vit ainsi, effrayée, tremblante, elle lui demanda :

— Tu es blessé?

— Ce n'est rien, à peine la balle m'a-t-elle déchiré la peau.

— Essuie-toi, tu as le visage couvert de sang.

— Au contraire, cela peut nous servir; suivons le chien.

Pluton consciencieux, la tête basse, la queue dans les pattes, suivait toujours sa piste, indiquant les rues par lesquelles était passé son maître. Les deux chasseurs s'engageaient sur le pont Rouge, lorsque le chien se mit tout à coup à courir.

— Pluton se sauve ! fit Ange.

— Non pas, il est sur leur trace; courons.

Le chien, suivant la rue Constantine, avait gagné la place du Palais-de-Justice. Ils le virent, sautant joyeusement après un homme qui portait un enfant sur son bras et en conduisait un autre par la main. C'était Jacques!

— C'est lui ! fit Ange.

— Cette fois, il ne m'échappera pas.

Il courut et devança sa compagne, trop essoufflée pour l'atteindre.

Jacques, entendant courir derrière lui, s'était retourné ; Darthoy était là prêt à saisir sa proie. Jacques l'avait reconnu ; mais, peu soucieux d'engager une lutte, il prit Ulric sous son bras et, appelant toute sa vigueur à son secours, il se mit à courir. Entendant du bruit dans la rue, les soldats du poste sortirent, et se précipitèrent sur Darthoy qu'ils arrêtèrent.

— Laissez-moi, vociféra le misérable, je suis avec vous; aidez-moi plutôt à l'arrêter... C'est un insurgé, un chef! Ange, suis-le...

Le factionnaire, au mot d'insurgé, visa Jacques et cria :

— Arrête, ou je tire.

Herbeau savait que s'il était arrêté ses enfants retomberaient entre les mains des deux infâmes : sa course devint plus rapide ; il était sur le pont, à la porte de la pompe Notre-Dame, il enjambait le parapet pour gagner l'escalier du moulin, lorsque le coup de feu retentit.

Darthoy criait :

— Venez avec moi, c'est le chef de la barricade du Petit-Pont. Je suis garde national, j'allais l'arrêter, il m'a blessé, voyez mon front.

— Aux armes ! commanda le chef de poste. Il prit quelques hommes avec lui et dit à Darthoy :

— Allons, conduisez-nous.

Darthoy les dirigea vers le pont où Ange avait suivi son mari; lorsqu'il la rejoignit il lui demanda :

— Où est-il passé"?

— Je crois qu'il a été atteint et qu'ils sont tombés dans l'eau, dit-elle avec un indéfinissable accent. Si mes enfants sont tués, oh! je me vengerai de toi...

— Silence! commanda le chef. Et, rampant le long du parapet, les soldats et les dénonciateurs s'avancèrent sans bruit.

Jacques Herbeau enjambait la porte du moulin, lorsque le soldat tira sur lui; le coup l'atteignit au bras; il tomba avec sa fille d'un côté de la porte, son fils resta de l'autre côté. La petite fille, éveillée en sursaut, se mit à crier. Jacques se releva, il lui était impossible de se servir de son bras pour tendre la main au petit Ulric qui l'appelait. Les cris de sa fille, qu'il portait toujours sur son bras, indiquaient à ceux qui le poursuivaient l'endroit où il se trouvait; déjà il entendait les pas des soldats et la voix de sa femme qui guidait ceux qui le cherchaient. Il n'y avait pas un instant à perdre. S'il était pris, il était assurément fusillé, sa fille alors retombait au pouvoir de sa femme, c'est-à-dire qu'elle était perdue, il en était convaincu, par la contagion vicieuse de la mère. A cette heure, ses doutes sur sa paternité étaient envolés, il voulait se sauver pour sauver ses enfants.

Cependant, comme dans l'incendie, il fallait faire la part du feu ; son bras brisé ne pouvait plus sauver son fils.

Un fils, après tout, risquait moins qu'une fille entre les mains des misérables... Il était facile de le reprendre un jour, car il était d'âge à se souvenir...

— Sauvons d'abord Gabrielle, pensa-t-il.

11 appuya la bouche de l'enfant sur sa poitrine et descendit avec elle dans les profondeurs de la pompe, où l'on entendait sourdement bouillonner l'eau.

— Papa! papa, prends-moi, criait le pauvre petit Ulric.

C'est alors que, guidés par Pluton qui était retourné vers sa maîtresse après avoir retrouvé son maître, ceux qui chassaient le malheureux arrivèrent près de la porte. Ange se précipita sur son fils et le couvrit de baisers.

— Mon Ulric adoré, où est ta sœur?

— Papa est tombé dans l'eau avec elle quand on lui a tiré un coup de fusil.

— Ma Gabrielle! où est-elle?

— Tais-toi donc, dit Darthoy, ils sont dans le moulin, j'ai entendu Gabrielle crier après le coup de feu... Sauve-toi avec Ulric, je te ramènerai la petite.

— Tu me le jures?

— Gabrielle est ma fille et je veux mon enfant.

Avec une force qu'on n'eût pas crue en elle, Ange prit Ulric dans ses bras et regagna sa demeure. Dès qu'elle fut partie, Darthoy plus libre dit aux soldats : - — C'est le chef de la barricade du Petit-Pont; lorsqu'il s'est Vu poursuivi, il a

pris les enfants de sa maîtresse pour se protéger, espérant apitoyer ceux qui le recherchent sur sa situation de père de famille.

— Savez-vous son nom?

— Oui, il se nomme Jacques Herbeau... J'allais l'arrêter lorsqu'il m'a échappé en entrant chez cette femme; je le poursuivais depuis la barricade; c'est son chien qui nous a mis sur sa trace.

— Vous êtes certain que c'est un chef d'insurgés?

— Je vous en donne ma parole d'honneur.

— Vous êtes garde national?

— Moi!* je suis capitaine dans la dixième légion; nous ne sommes pas encore habillés... j'avais un shako, son coup de pistolet me l'a enlevé en me blessant.

L'accent de vérité avec lequel ces quelques mots furent dits ne laissèrent aucun doute dans l'esprit des soldats. Depuis quatre moins seulement la garde nationale était reconstituée, et presque tous les citoyens étaient en bizets, la plupart même ne portaient qu'une inscription à l'encre sur une casquette.

— Qu'allons-nous faire? demanda un mobile.

— Si vous voulez me permettre de vous guider, nous ne serons pas longs à l'avoir.

— Parlez.

- Que trois d'entre vous fassent une perquisition dans le moulin.

— Il est bien tard.

— Réveillez le propriétaire, il a des torches, les garçons de la pompe vous guideront.

— Et puis?

— Qu'un de vous m'accompagne, nous descendrons sous les arches, nous guetterons le moment où votre chasse l'obligera à se réfugier près des roues, et alors s'il paraît...

Darthoy n'acheva pas, mais son accent exprimait assez sa pensée, car le caporal des gardes mobiles dit :

— Oui, oui, mort ou vivant, il nous le faut.

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