‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 32 sur 40 · LES PILOTIS DU MOULIN DU PONT NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

LES PILOTIS DU MOULIN DU PONT NOTRE-DAME

Darthoy demanda un fusil qui lui lut donné, et, suivi d'un garde mobile, il gagna le quai de la Ferraille, et descendit avec lui l'escalier qui conduisait aux arcades que les eaux très basses n'avaient pas inondées.

Pendant ce temps , les quatre gardes mobiles dirigés par leur sergent frappaient à la porte du moulio. Un garçon parut à la fenêtre.

— Qui est-ce qui est là?

— Ouvrez !

— Que voulez-vous?

— Nous venons faire une perquisition.

— Mais il n'y a personne dans le moulin.

— Un homme vient de s'y réfugier.

Le garçon effrayé dit :

— Attendez alors, je vais réveiller le patron.

Quelques minutes après, un homme effaré apparaissait à la porte.

— Qu'y a-t-il, messieurs?

— Laissez-nous entrer d'abord; vous le saurez après, ajouta le sergent; puis, s'adressant à un soldat :

— Placez-vous à la porte et tirez sur quiconque voudra sortir ou entrer :

— Bien, sergent.

Et le garde mobile alla se placer à la porte du moulin; le sergent courut à lui et dit plus bas :

— Cachez-vous pour éviter toute surprise, et veillez; peut-être n'est-il pas seul ici... Si vous voyez la moindre chose douteuse, sifflez deux fois... pouvez-vous siffler?

— J'étais étalier chez un boucher.

— Qu'est-ce que ça veut dire?

— Que je sais faire ça.

Il plaça deux doigts dans sa bouche et lança dans l'air un sifflet strident comme

Le corps sanglant du sergent disparut dans l'eau bourdonnante, (page 283).

celui d'une machine à vapeur. Les garçons bouchers à Paris emploient ce signal chaque matin, pour livrer la viande dans les boucheries; c'est ainsi qu'entre deux et trois heures du matin , ils réveillent les garçons chargés de recevoir la marchandise.

— Assez, fit le sergent; c'est bien cela; siffle deux coups si tu vois l'homme; un seul, si tu crains quelque chose... Le soldat se blottit dans l'ombre du parapet, et le sergent retourna vers le moulin.

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— Monsieur nous offre des torches, dit un soldat.

— Des torches, un joli point de mire pour se faire fusiller sans qu'on sache d'où le plomb vient... merci.

— C'est que, n'étant pas habitués à marcher dans ces pilotis, vous risquez tort un accident si vous n'êtes pas éclairés.

— Nous avons la lune.

En effet, la lune venait de se lever immense dans le ciel noir, ses reflets scintillaient sur l'eau bourdonnante; on eût dit qu'un fleuve d'argent liquide courait sous l'arche du Diable. Le sergent frappa familièrement sur l'épaule du patron et lui dit :

— Vous devez avoir une lanterne.

— Certainement!

— Que votre garçon l'allume , elle nous permettra de visiter l'intérieur du moulin, guidez-nous avec lui.

— Je suis prêt.

— Armez vos fusils, dit le sergent à ses hommes.

— Suivez-moi, dit le maître.

— Allons, et pas de bruit, reprit le sergent.

Les soldats suivirent le patron et procédèrent dans chaque pièce à la plus minutieuse perquisition.

— Divisons-nous, dit le sergent, et désignant un soldat, il ajouta :

— Toi, suis le garçon et visite les étages supérieurs ; nous deux, continua-l-il en se retournant vers le patron, nous allons descendre dans les pilotis; la lune nous éclairera.

Le garçon et le soldat obéirent.

— Venez, dit le patron.

Il ouvrit une petite porte qui donnait sur un escalier-échelle, et ils descendirent vers les roues du moulin. Quand ils furent dans les pilotis, le sergent dit tout bas au meunier :

— Guidez-moi, mais laissez-moi passer devant.

Ils étaient en bas, c'est-à-dire dans cette forêt de charpentes qui soutenait alors le moulin du pont Notre-Dame : chaque pas était dangereux, ils marchaient sur un abîme; le courant rapide et les remous de la Seine, en cet endroit, devaient infailliblement perdre le malheureux qui y serait tombé.

— Écoutez, sergent, fit le patron du moulin, si vous m'en croyez, n'allez pas plus loin.

— Chut ! râla le sergent.

— Mais vous allez tomber dans l'eau, prenez garde.

— Taisez-vous donc.

— Je ne vais jamais plus loin.

— Eh bien, restez là et taisez-vous...

Le sergent allait s'avancer lorsqu'il entendit le sifflet de son soldat...

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— C'est le sifflet d'un...

— Taisez-vous donc, que j'écoute... un seul!... Qui diable est là-haut?... S'adressant à celui qui le guidait, il dit :

— Montez demander au soldat ce qu'il a vu et descendez vite, je ne bouge pas...

— Quel soldat?

— Celui qui est à la porte du pont... Dites, en vous dirigeant vers lui : Ami!

— Bien.

Le patron remonta; il venait à peine de disparaître dans l'escalier, la porte se refermait sur lui, lorsque le sergent vit jouer une ombre sous ses pieds... un homme était derrière lui; il voulut crier, mais une violente poussée le jeta dans l'eau; un coup de fusil retentit; il était tiré par Darthoy, qui, caché sous les arcades de la rue, avait vu l'ombre d'un homme dans les pilotis et, convaincu que cette ombre était Jacques Herbeau, avait tiré. C'est le corps sanglant du sergent qui disparut dans l'eau bourdonnante. Du haut de l'escalier une voix cria ■

— Sergent, vite, vile, remontez, les insurgés sont sur les quais. Deux coups de sifflet stridents retentirent.

— Il ne remonte pas, cria encore la voix, il a peut-être regagné les arcades par les moises du pont...

— C'était le soldat guidé par le garçon qui, par les fenêtres du grenier, avait vu la bande armée des Désespérés qui, dans l'ombre des parapets, suivaient le quai. Croyant son sergent remonté, il se rallia au soldat placé à la porte. Quelques minutes après, Darthoy et ses gardes mobiles les rejoignirent. Darthoy était tout mouillé.

— Eh bien? fit un soldat.

— Je l'ai tué, répondit Darthoy sombre...

— C'est vous qui avez tiré?

— Oui!

— Et l'enfant qui était avec lui?

— Ne me parlez pas de l'enfant! hurla le misérable.

— Tous les deux sont noyés, dit à demi-voix le soldat qui l'accompagnait, nous les avons vus disparaître... J'ai cru qu'il allait me tuer, tant il rageait... Il s'est jeté à l'eau, et il n'a pu rejoindre l'enfant... voyez, il a rapporté sa capuche.

— Et le sergent?

— Il n'a pas reparu!

— J'en étais sûr, je lui ai dit qu'ils étaient deux dans l'eau.

— Vite au poste, j'ai vu une bande d'insurgés sur le quai

— Les voici, vite, vite.

Les soldats se sauvèrent, entraînant Darlhoy, qui marchait titubant et comme hébété... Le garçon et le patron du moulin rentrèrent et fermèrent toutes les portes et les fenêtres.

— En voilà une nuit! dit le patron au garçon.

— Ils sont noyés tous les deux?

— Tous les trois !

— Ah ! le pauvre petit !

— Tais-toi, j'entends encore du bruit... éteins la lumière. Le garçon obéit.

— Je crois qu'ils descendent l'escalier, fit le garçon attentif.

— Oui! laissons-les; si on les voit, on va tirer sur le moulin.

— Savez-vous que c'est triste, ça, patron.

— Oui, bien triste... car ils croient tous, les pauvres gars, défendre la République.

— Ce qui me navre le plus, c'est qu'ils aient noyé ce pauvre homme.

— Tu l'avais donc vu, toi?

— Oui !... et, comme on le poursuivait, je n'ai rien dit. Le patron serra la main de son garçon.

— Pourquoi ne l'as-tu pas fait monter derrière les tubes

— Je l'avais mieux placé.

— Non, puisqu'il a été tué.

— C'est pas sûr.

— Ils l'ont vu!

— Venez voir vous-même, ça vaudra mieux. Le patron étonné, dit:

— Allons voir; mais le bruit que nous avons entendu? peut-être foui lie- t-on encore le moulin.

— Descendons par les trappes.

— Viens...

Les deux hommes, connaissant à fond les localités, descendirent dans la grande pièce où était la machine; là ils ouvrirent une trappe et regardèrent.

— Il n'y a personne.

— Alors, descendons.

— Attendez, fit le garçon à voix basse.

— Qu'y a-t-il?

— J'ai vu quelque chose remuer près des engrenages.

— Ferme la trappe.

— Pourquoi? nous sommes dans l'ombre, on ne nous voit pas.

— Regarde alors.

Le garçon se coucha, et, la tète passée en dehors de la trappe, il regarda. Puis, il se releva et dit en se penchant dans l'oreille de son patron :

— Je ne sais pas ce que c'est, mais c'est pas un homme.

— Comment ça?

— Oui, c'est quelque chose de noir... je ne sais pas!

— Ah ça! es-tu fou?

— Mon, je ne suis pas fou !

Et essuyant son front, moite de sueur, il ajouta :

— Ah! en voilà des drôles d'histoires!

Le patron haussa les épaules, et, ouvrant la trappe, il se pencha à son tour et regarda l'objet qui effrayait tant son garçon. Après quelques minutes d'attention, il se releva et dit :

— Ce n'est assurément pas le diable...; rallume la lanterne et viens avec moi, il faut voir un peu ce que c'est.

— Et puis, s'il nous arrive quelque chose?

— Vas-tu être indigne de la bonne action que tu viens d'accomplir?

— Non, je vais... avec vous.

Ces mots furent dits avec un soupir bien gros. Le garçon obéit cependant; il alluma la lanterne, le patron la prit et tous deux descendirent. Ils prirent leurs précautions: le terrain était dangereux; ils arrivèrent devant la masse noire. C'était un gros chien tout mouillé qui, dès qu'il les vit, se mit en arrêt et gronda pour défendre un objet encore invisible à leurs yeux.

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