EN BATEAU
Il eût été imprudent pour eux de s'avancer près du chien. L'œil en feu, la gueule baveuse, les crocs serrés, il menaçait les deux hommes. Le patron recula prudemment et demanda au garçon :
— Où l'avais-tu placé?
— Là, fit le garçon, montrant un intervalle entre les charpentes, derrière les roues. Le patron regarda.
— Ah ! mon Dieu, fit-il, le voilà, ils l'ont tué.
En effet, le corps sanglant d'IIerbeau était étendu dans les pilotis, providentiellement accroché par un équerre des poutres... ses pieds pendaient dans l'eau; si la roue du moulin avait tourné, le malheureux aurait été broyé. Les deux hommes se penchèrent sur le corps du sculpteur ; après avoir éclairé son visage, le maître l'observa quelques minutes, et dit:
— 11 n'est pas mort!
— Montons-le vite.
— Oui, ouvre la trappe.
Le garçon remonta et exécuta l'ordre de son maître, puis il redescendit, et, pendant que son patron prenait le corps sous les bras, il le prit par les pieds. Ils le montèrent ainsi dans la chambre du premier. Une servante, éveillée hâtivement, vint soigner le malheureux. Tout à coup le chien qu'ils avaient vu dans les pilotis remonta dans la chambre ; il renifla bruyamment quelques secondes, s'approcha de son maître étendu sur un lit, et remuant la queue, il alla frotter son gros museau humide contre le garçon. Celui-ci eut peur, en voyant fanimal se diriger vers lui; mais rassuré par ses caresses, et comprenant enfin, il cria :
— Mais on dirait qu'il veut me faire descendre en bas.
— Vas-y donc...
— C'est que...
— As-tu peur maintenant?
— Dame! c'est pas...
— Comment! toi !...
— Non! non ! je vais descendre...
Le pauvre diable n'était pas très rassuré, mais, comme il ne voulait pas être au-dessous de son maître, il descendit. Il faillit tomber; car, le voyant descendre, le chien hennissant joyeusement s'était précipité devant lui. Cette fois, au lieu de se placer devant la masse noire, le chien, au contraire, frétillait se retirant pour livrer passage au garçon; celui-ci se baissa, approcha la lumière, et vit une blonde enfant qui, presque nue, dormait étendue sur deux poutres formant berceau.
— C'est l'enfant ! cria-t-il joyeux.
Il prit avec précaution le petit être qui ne se réveilla pas. Le chien lui léchait les mains.
— Ah ! le bon chien, fit-il, c'est lui qui l'a sauvée.
11 remonta aussitôt avec son précieux fardeau, suivi de l'intelligent animal.
— C'est l'enfant!
— Bonté du ciel, fit le patron, vit-il?
— Mais oui, elle dort !
— Allons, allons, il s'agit de ne pas laisser prendre ces pauvres gens-là.
— Diable ! c'est vrai, les soldats peuvent revenir.
— Pour l'enfant, ce n'est rien ! je leur dirai que c'est le mien.
— Eh bien ! il faut faire la même chose pour l'homme, ce sera un garçon de la pompe.
— Pardi! c'est tout simple!... Est-elle jolie ! fit-il en regardant l'enfant. Puis, se retournant vers la servante :
— Jeanne, prenez cette enfant, vous vous entendrez mieux que nous à la soigner... Nous allons nous occuper de l'homme.
La servante prit Gabrielle, toujours endormie, et la porta dans une chambre de l'étage supérieur.
— Voyons, toi, viens m'aider; il est blessé, vois-tu.
— Oui, mais ça ne doit pas être bien grave, c'est dans le bras.
— Apporte la boîte de secours.
Comme beaucoup d'établissements placés sur les rives de la Seine, le moulin de la Pompe avait une boite de secours, nécessaire aux premiers soins à donner aux noyés et aux blessés.
Le garçon obéit à son maître, ouvrit la boîte et en tira quelques flacons. Après un grand quart d'heure de soins, le malade sembla revenir à lui.
— On dirait qu'il revient, fit le garçon.
— Oui ! oui, continuons.
Le gros chien assis près du lit, le museau sur les draps, suivait d'un regard attentif tous les mouvements de ceux qui soignaient son maître.
— 11 revient,... dit joyeusement le brave garçon de la Pompe voyant les yeux du blessé s'ouvrir. IN'ayez pas peur, ajouta-t-il, vous êtes en sûreté ici, monsieur.
Les yeux d'Herbeau s'étaient ouverts, son regard vague cherchait dans la chambre, puis se fixait sur ceux qui le soignaient. Sa bouche s'ouvrit; au premier son de sa voix le chien s'était dressé, et son museau frais s'était placé sur le visage de son maitre. Herbeau demanda :
— Gabrielle? Llric?
— C'est son enfant qu'il veut. Elle est là, ne craignez rien, elle est sauvée. Sauvée ! vous êtes tous sauvés.
Le moribond sourit. On entendit un heurtement à la porte intérieure du moulin. Le chien bondit, menaçant. Le maître du moulin pâlit, son garçon le regarda, inquiet, demandant ce qu'il devait faire. Herbeau, voyant leur inquiétude, dit :
— Vous avez peur, rassurez-vous ; si vous me promettez de sauver mes enfants, ne vous inquiétez pas de moi.
— Je veux vous sauver tous.
On frappa une seconde fois à la porte.
— Patron, qu'est-ce qu'il faut faire? demanda à mi-voix le garçon; ils s'impatientent.
Le patron de la pompe du pont Notre-Dame alla vers le lit de Jacques et lui dit d'un ton de commandement :
— Vous vous nommez?
— Jacques.
— Jacques, vous êtes garçon de cette pompe depuis un an, vous avez été blessé ici lorsque hier l'on s'est battu d'un quai à l'autre... Vous comprenez?
— J'ai compris, dit Jacques avec un regard reconnaissant, vous êtes un brave homme, merci.
Et il tendit sa main valide au patron.
— .Monsieur, ils frappent à coups de crosse, dit le garçon.
— Ouvrez, commanda Jacques.
— Ouvrez, dit à son tour le maître de la maison.
Tout tremblant le garçon alla vers la porte et, se rassurant lui-même, il cria :
— On y va, pardi... Attendez un peu.
Dès qu'il eut ouvert la porte, trois hommes armés de fusils entrèrent la baïonnette croisée, fermant la porte derrière eux. Celui qui semblait commander aux autres dit :
— Pas un mot, pas un cri ou nous vous fusillons... Vous avez des gardes mobiles ici?
— Des gardes mobiles!... Jamais.
— Je vous dis que nous avons vu entrer des mobiles... Où sont-ils?
— Monsieur, fit le patron, veuillez prier vos amis de mettre leurs fusils au repos; nous n'avons pas ou plutôt nous n'avons plus de mobiles ici...
— Nous les avons vus!...
— Je vous jure ma parole d'honneur que nous n'en avons plus ici. L'accent avec lequel ces mots furent dits convainquit l'insurgé; il lit un signe
à ses hommes, ceux-ci désarmèrent leurs fusils et s'accoudèrent dessus.
— Je ne suis pas juge de ce que vous faites; je n'ai ni à louer ni à blâmer la lutte que vous soutenez, je suis de ceux qui regrettent la guerre engagée... mais je suis humain avant tout, et loin d'avoir caché chez moi des soldats, j'ai sauvé un blessé.
— Un blessé de mobile ?
— Non, un des vôtres.
— Où est-il?
Le garçon, sur un signe de son maître, approcha la lanterne et éclaira le lit sur lequel Ilerbeau était étendu. Celui-ci s'était à demi soulevé et écoutait ce qui se disait. En voyant le blessé, les insurgés allaient se retirer, lorsque Jacques dit :
— Veuillez approcher, citoyen.
L'homme s'approcha défiant.
— Vous êtes des nôtres?
— Je vous amène un pensionnaire, (page 300).
— Veuillez me tendre la main.
L'homme tendit la main à Herbeau; celui-ci la lui pressa et aussitôt il se recula respectueusement, disant :
— Chef, je suis à vos ordres.
Les deux insurgés se découvrirent aussitôt.
— Vous êtes des frères et j'en suis heureux... J'ai besoin de vous.
— Parlez.
37e Liv. 37
S'adressanl au maître du moulin, Herbeau lui dit :
— Vous me garderez l'enfant, vous m'en répondez, n'est-ce pas? . — J'en réponds.
— Bien ! Je suis blessé au bras, mais pas assez gravement pour rester au lit; j'avais perdu connaissance, non de la douleur, mais des terribles émotions par lesquelles j'ai dû passer.
— Vous voulez sortir?... fit le patron de la Pompe, en voyant le blessé se lever.
— Mais certainement.
— C'est imprudent... Assurément les issues du pont sont gardées.
— Aussi n'est-ce pas par le pont que je sortirai. Comment cela, alors?
— Vous le verrez!... Vous restez avec moi, ajouta-t-il en s'adressant aux insurgés.
— C'est que, fit celui qui paraissait commander, uous devons être rendus avant une heure...
— Vous allez où je vais !...
— Peut-être.
— « Après le comlat, à la troisième heure de nuit, les frères se trouveront à la grande Vente, pour se rallier. SHl y a succès, ils devront se trouver à la dixième heure sur la place de l 'Hôtel-de- Ville... »
— C'est cela! Nous sommes vaincus, et, obéissant à l'ordre, nous nous rendions à la réunion, lorsque nous avons vu des mobiles courir et entrer ici ; nous nous sommes cachés et, sur l'assurance d'un de nous qu'ils n'étaient que quatre, nous venions les prendre.
— J'étais poursuivi; ce brave homme m'a sauvé,... et ils sont tous partis: mais hâtons-nous ; vous devez avoir un bateau avec lequel nous pouvons regagner Pile Saint-Louis?...
— Certainement!
— Eh bien, mon brave homme, il faut nous prêter ce bateau et nous l'air*conduire.
— A votre service ; Baptiste va vous conduire.
— Ça va, fit le garçon.
— Dépêchons-nous.
— Suivez-moi, éteignez la lanterne, et tenez-vous bien... Vous, monsieur, appuyez-vous sur moi, car vous ne devez pas être bien solide.
— Ne craignez rien.
Les hommes descendirent dans les pilotis.
— Chut! fit Jacques, regardons bien autour de nous si nous ne sommes pas surveillés.
Après un examen attentif, les quatre hommes montèrent dans la barque, le garçon descendit à son tour.
— Couchez-vous, fit-il, comme ça j'aurai l'air d'un pécheur qui va à son travail.
L'idée était bonne et fut mise à exécution. Herbeau serra la main de son hôte et lui dit :
— A ce soir !
— Pour plus de sûreté, vous connaissez le chemiu, répondit le maître en lui montrant la trappe.
— Merci 1 à ce soir.
— Pauvres braves gens, fit le patron en remontant.
Le garçon avait saisi sa gaffe ; d'un coup vigoureux il chassa le bateau au large et s'éloigna du pont, remontant la Seine dans l'ombre des immenses bateaux de pommes qui encombraient alors le Mail. Ils passèrent bientôt sous le pont Marie et sautèrent au pieddel'Estacade, en face de l'hôtel Lambert. Les quatre hommes débarquèrent. L'un d'eux fut envoyé sur le quai pour explorer le terrain et voir si quelque poste ou quelques patrouilles n'occupaient pas l'île. Il revint bientôt disant :
— On peut monter, je n'ai vu personne. Herbeau dit :
— Vite, hâtons-nous, voici le petit jour, et il ne sera pas prudent dans une heure de se promener avec des armes. 11 se tourna pour remercier le garçon ; celui-ci, au lieu de se préparer au retour, avait attaché son bateau et rangé les agrès.
— Eh bien, que fais-tu ! demanda Jacques, nous partons.
— Justement, c'est pour ça.
— Tu ne retournes pas au pont Notre-Dame?
— Non, je voulais vous demander une grâce.
— Laquelle?
— Je suis un républicain, moi.
— Ah bah! eh bien?
— Et je voudrais aller avec vous... être des vôtres...
— Herbeau le regarda un instant, et, satisfait de son examen, il lui dit :
— Eh bien, viens donc, nous causerons en route.
Les cinq hommes montèrent alors l'escalier qui aboutissait au quai, et se dirigèrent silencieusement vers l'intérieur de l'ile.
292 LE CHATIMEiNT.