‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 34 sur 40 · LES DESESPERES · texte numérisé non relu

LES DESESPERES

De ce côté, l'île Saint-Louis était déserte; il n'en était pas de môme du côté de l'Archevêché; malgré l'heure matinale, une foule silencieuse et recueillie avait envahi la rue et le quai. L'archevêque Denis Affre avait été blessé sur la barricade du faubourg Saint-Antoine; ramené chez lui dans un état désespéré, il était mort la même nuit, disant :

« Que mon sang soit le dernier versé. »

Son corps embaumé devait être exposé, et les fidèles se pressaient pour être les premiers à l'ouverture des portes de l'Archevêché; mais l'exposition n'eut lieu que cinq jours api

Nos hommes n'avaient pas à se diriger de ce côté. Après avoir fait dix pas dans la rue Saint-Louis-cn-rile, ils s'arrêtèrent devant la porte d'une allée; Herbeau frappa trois coups à intervalles égaux. La porte s'ouvrit, les cinq hommes entrèrent. La porte se referma.

— Enfin nous sommes en sûreté, dit Herbeau à mi-voix.

Un vieillard apparut tout à coup dans le fond du couluir sombre; il tenait à la main une lanterne qui ne jetait qu'une lueur douteuse.

— Que voulez-vous? demanda-t-il.

— Nous venons voir un malade qui a fait appeler les docteurs.

— Le malade ne reçoit pas tous les visiteurs.

— Nous sommes ses frères!

— Qu'il soit sauvé!

— Qu'il soit libre!

Aussitôt la porte d'une cave s'ouvrit, les cinq hommes y pénétrèrent. Ils descendirent environ vingt marches; là ils se trouvèrent dans une cave pleine de tonneaux et de longues caisses. Un homme vint à Herbeau et lui serra la main.

— Nous sommes vaincus !

— C'est à refaire.

— Les armes ! les enfants.

Les trois hommes donnèrent leurs fusils que le gardien de. la cave plaça immédiatement dans les caisses. •

— As-tu beaucoup d'armes ici?

— Oui !

— Ferme les caisses et descends-les tout de suite.

— Tu crains une visite?

— Je viens l'annoncer.

— Ah! le père Jean va m'aider, alors.

— Est-ce que tout le monde est en bas?

— Oui !

— Ouvre-nous.

Le gardien ouvrit une porte qui donnait sur un étroit escalier, les cinq hommes s'y engagèrent et descendirent encore trente marches. Là ils se trouvèrent dans une salle immense soutenue par des pilotis; Baptiste, ébahi de tout ce qu'il voyait, ne put s'empêcher de dire tout bas :

— On se croirait au moulin.

Une vingtaine d'individus causaient; conversation sourde qui jetait dans la grande salle un bourdonnement lugubre. Ces hommes, d'âge et de costume divers, étaient tout noirs de poudre. Les uns avaient la tête enveloppée d'un linge sanglant; d'autres, comme Herbeau, portaient le bras en écharpe; c'était rassemblée des. vaincus de l'insurrection. Un vieillard à barbe blanche taillée en brosse se plaça au centre et dit :

— Citoyens, hàtons-nous.

Tous les assistants se groupèrent devant celui qui parlait.

— Frères, reprit-il, nous sommes vaincus; les soldats que nous avions crus avec nous se sont mis avec nos ennemis, des gens qui se sont glissés dans nos rangs nous ont compromis, et la garde nationale nous a crus les ennemis de ce que nous venions défendre. Quelles que soient les causes, nous sommes vaincus ; la République que nous voulions défendre va lentement mourir; nous ne pouvons plus la sauver que par d'héroïques efforts; vaincus dans le combat, il nous reste l'œuvre sourde et lente, le travail de mineurs, la lutte enfin des Désespérés! Comptons-nous et reformons-nous. Évitons la proscription en nous divisant nousmêmes pour travailler à l'œuvre commune. Acceptez-vous?

— Oui! répondirent les affiliés d'une seule voix.

— Je vais procéder à l'appel nominal.

L'appel se fit ; souvent on répondait aux noms par ces phrases :

— Tué à la barricade de telle rue.

— Fusillé au clos Saint-Lazare.

Quand l'appel fut terminé, le vieillard reprit :

— Je me hâte, car j'ai avis d'une dénonciation, et nous devons au plus tôt nous séparer.

Un murmure parcourut l'assemblée.

— Le délateur vous sera dénoncé, continua le vieillard. Nous sommes trente encore; nous allons nous diviser pour recommencer la révolution avortée, chacun de vous a dix jours pour choisir son lieu d'action. Un avis que je vous ferai parvenir vous avertira du jour et du lieu de la réunion. Vaincus, nous restons debout, et jusqu'à l'heure où nous pourrons rendre à notre patrie la République, nous combattrons.

— Nous le jurons, répondirent les trente membres.

— Non la République des fous, de ceux qui nous ont compromis, qui veulent tout détruire sans savoir ce qu'ils mettront à la place : les fous et les traîtres nous ont jetés où nous sommes; à l'œuvre donc, que chacun prêche et sème où il pourra : à l'ouvrier l'atelier, au bourgeois la boutique, au riche le monde ! Partout il faut travailler au sauvetage du pays qui va se perdre; à chacun sa liberté, ses droits, mais aussi ses devoirs; tous pour tous et par tous.

— Oui ! oui !

— C'est à trente aujourd'hui que notre société se reconstitue pour lutter par la raison, infatigables pour atteindre le but. Nous sommes de ce jour les soldats du Désespoir... — La parole est au citoyen Herbeau pour nous révéler le nom d'un traître.

Jacques Herbeau s'avança près du vieillard, et le bras droit étendu, d'une voix solennelle, il dit:

— Je jure que, chef de la barricade du Petit-Pont, j'ai été abandonné par mon second, Céleste Darthoy.

— Darthoy, bourdonnèrent les affiliés menaçants.

— Je jure que, poursuivi, Darthoy m'a dénoncé et a dirigé lui-même, dans la maison où j'étais réfugié, les soldats qu'il avait été chercher. J'en atteste un témoin ici présent.

Baptiste tout rouge s'avança.

— Voici enfin celui qui m'a aidé à leur échapper.

— Ton nom?

— Baptiste Coindet.

— Tu confirmes?

— Je jure, dit le brave garçon en étendant la main, que ce que monsieur... ce que le citoyen vient de dire est la pure vérité.

— Je suis convaincu qu'avant une heure Darthoy nous fera prendre ici, ajouta Herbeau.

Le vieillard se leva et dit froidement :

— Céleste Oarlhov est déclaré traître; à ce titre, il doit être considéré

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comme ennemi et être sans cesse poursuivi par chacun des frères. Darthoy doit mourir!

Au môme instant la porte s'ouvrit et le gardien de la cave parut et dit :

— Alerte ! on cerne la maison.

L'assemblée s'agita en entendant cet avertissement. Un affilié dit :

— Nous avons des armes et des munitions; défendons-nous.

— Remontons vite pour avoir la rue à nous.

— Silence, cria le chef; nous sommes en sûreté, ils peuvent fouiller la maison et la cave sans nous trouver; et nous avons, en outre, la possibilité de sortir d'ici sans remonter dans la rue Saint-Louis. Brucker, ajouta-t-il s'adressant à celui qui venait d'entrer, et les armes?

— Les armes et les munitions sont à l'abri de leurs recherches.

— Bien! continuons... et soyez silencieux.

Les affiliés se regardèrent entre eux, étonnés du calme de leur président ; celui-ci reprit :

— J'ai encore un mot à vous dire avant de nous séparer. Nous avons été vaincus; cependant il est encore dans Paris un coin qui n'est pas pris.

— Où donc?

— Le faubourg Saint-Antoine est encore debout ; ne pouvant s'en emparer, le général les a fait prévenir que, s'ils ne se rendaient à discrétion demain, à neut heures il commencerait le bombardement...

— Que faire?

— Allons-y 1 allons-y 1

— Non! marchons, non le poiug fermé, mais la main tendue. La lutte dans laquelle ils succombent est inutile. Je sais qu'ils sont décidés à se faire sauter plutôt qu'à se rendre. C'est assez de sang, je vous consulte pour savoir si l'on doit continuer.

— On ne doit pas se rendre.

— Sans se rendre, on peut abandonner les positions.

— Oui ! oui 1

— Peut-être est-ce là que l'on recommencera pour vaincre.

— Oui !

— Alors vous voulez vous y rendre pour continuer la lutte?

— La lutte n'est plus possible, dit Ilerbeau en haussant les épaules.

— C'est mon avis, appuya le chef.

— Qu'on vole.

— Oui! oui!

— Que ceux qui veulent continuer la lutte lèvent la main. Cinq bras se levèrent.

— C'est bien. Deux hommes de bonne volonté pour aller au faubourg.

— Présent, dit Herbeau se présentant avec un des hommes qui l'avaient accompagné.

— Non, tu es blessé. Un auire.

— Présent, fit un garçon de taille moyenne, ayant l'apparence d'un ouvrier fondeur.

— Ton nom ?

— Gustave Leroy.

Baptiste se pencha à l'oreille d"Herbeau et lui demanda :

— Est-ce que c'est le chansonnier?

— Oui.

— Leroy et Orlet, vous allez vous rendre cette nuit au faubourg : c'est Duflot qui commande. Vous lui direz la résolution de l'assemblée, qui veut qu'ils abandonnent aux premiers coups de feu.

— Bien !

— Comme les soldats fouillent la maison, il est prudent de fuir, non qu'ils puissent nous trouver, mais ils pourraient nous entendre. Dans quelques jours vous recevrez avis de la réunion.

— Mais comment sortons-nous?

— Par ici.

En disant ces mots, le vieillard ouvrit une porte qui donnait sur un long couloir.

— Passez par cinq, Brucker va vous conduire, vous monterez trente marches, il vous ouvrira alors une autre porte qui donne sur un égout, lequel vous conduit près du pont Marie... Sur la berge, faites attention et dispersez-vous.

Le départ s'opéra. Les six derniers qui partirent furent Herbeau, Baptistr. les trois compagnons et Gustave Leroy. Il faisait petit jour quand ils arrivèrent str le quai.

— Allons-y, dit Gustave Leroy à celui qui devait l'accompagner au faubourg Saint-Antoine.

— Allons, au revoir.

— Salut et fraternité, les enfants, dit gaiement le chansonnier.

Le garçon avait saisi sa gaffe, (page 291).

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