‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 35 sur 40 · LE COUDE DE MARNE · texte numérisé non relu

LE COUDE DE MARNE

Ilerbeau était reste seul avec Baptiste au pont Marie.

— Mon ami, dit-il, si l'on me voit avec mon bras en écharpe, je serai arrêté. 38e Liv. 38

298 LE Cil AU MENT.

— Vous n'allez pas le retirer cependant.

— Si.

— Il ne faut pas faire ça, c'est de la dernière imprudence.

— Aussi n'est-ce pas positivement ce que je veux faire.

— Qu'allez-vous faire?

— Je vais retirer mon bras de cette cravate...

— Je vous jure que c'est imprudent.

— Mais tu vas m'offrir ton bras, et il remplacera la cravate en ne me compromettant pas...

— Très bien, c'est une idée, ça.

Herbeau passa son bras blessé sous celui de son compagnon ; il entraînait Baptiste vers les quais lorsque celui-ci lui demanda :

— Où diable allez-vous par là?

— Nous retournons.

— Au moulin?

— Évidemment.

— Ali çà! mais vous êtes fou.

— Comment cela?

— Vous vous figurez qu'après ce qui s'est passé celte nuit à la pompe Notre- Dame, on ne va pas faire de perquisitions ce matin.

— Mais cependant il faut que je prenne mon enfant.

— Rien de plus naturel... Et , souriant, Baptiste ajouta : Quoique de ce matin je sois devenu un homme dangereux, je ne suis pas encore un suspect.

— Eh bien?

— Je vais vous conduire à Alfort, chez une personne sure; de là je retournerai seul au pont Notre-Dame et je vous ferai porter l'enfant par la bonne.

Herbeau hésitait.

— Qu'avez-vous encore?

— J'ai envie d'aller flâner autour de chez moi.

— Décidément vous n'avez plus de raison ; vous comprenez bien que celui qui vous a dénoncé ne va pas manquer de vous faire surveiller.

— Cependant il faut que j'aie des nouvelles...

— D'abord donnez-moi le bras ainsi. Très bien! Marchons, car en restant là nous allons nous faire remarquer.

— Il faut avant d'aller à droite ou à gaucho prendre une décision.

— Voulez-vous me permettre de vous conseiller?

— Je te le demande même.

— Avant tout, pour que vous soyez tout à fait éclairé, voici ce qui s'osi passé hier: quand vous êtes entré dans le moulin, une femme s'est jetée sur l'autre entant qui vous accompagnait.

— L'enfant n'avait rien? demanda Jacques inquiet.

— Rien! la femme l'a couvert de baisers, et sur l'ordre de l'homme... Comment que vous le nommez ?

— Darthoy !

— Darthoy ! Elle est partie entraînant l'enfant qui criait après vous. Darthoy, après avoir fait chercher dans la maison, est descendu sous les arches du quai ; là il vous guettait; au moment où vous avez jeté le garde à l'eau il a tiré, tous avez lâché la capeline de la petite fille. Voyant l'homme se débattre dans l'eau et la capeline flotter, il a cru que c'était vous et que dans votre chute vous aviez entraîné la pauvre petite. Alors il s'est jeté à l'eau , a nagé vers ce qu'il croyait être l'enfant, il a plusieurs fois plongé; enfin, épuisé, il a regagné le bord; c'est alors qu'il a rejoint les soldats.

On comprend avec quel intérêt le malheureux Herbeau écoutait les moindres détails de ce récit.

— Qu'est-il devenu?

— Il est reparti avec les soldats qu'il avait amenés, il tenait la capeline dans sa main et était convaincu que vous et l'enfant étiez noyés.

— Tu es certain qu'il me croit mort?

— Je vous l'affirme.

— Alors, s'il en est ainsi, n'ayant pas l'espoir de me prendre, il ne retournera pas inutilement à la pompe Notre-Dame.

— Lui peut-être; mais la garde du poste à laquelle il manque un homme fera une perquisition pour s'expliquer comment il a pu se noyer.

— Mais enfin je veux absolument savoir ce qu'est devenu mon enfant et ce qu'est devenue ma... cette femme.

— Tenez, j'ai un moyen bien simple... C'est pas que je veux me mêler de vos affaires... ; mais moi je n'ai rien à craindre, n'est-ce pas?... eh bien, si ça vous va, j'irai flâner où vous voulez aller.

— Tu as raison, dit Herbeau; allons où tu veux me conduire, et en route je te dirai ce que tu auras à faire.

Us se mirent en marche. Une heure après ils arrivaient à Alfort; appuyant à gauche dès qu'ils eurent passé le pont de Charenton, ils suivirent le quai et s'arrêtèrent devant une petite guinguette au-dessus de laquelle on lisait : Au Coude de Marne.

— Nous y sommes, dit Baptiste.

Ils entrèrent dans le cabaret, petite salle enfumée aux murs gras, au plafond de solives, dans laquelle étaient cinq tables, vides à celte heure. Baptiste frapp sur une table en criant :

— A la maison.

Aussitôt, dans l'encadrement ensoleillé de la porte, parut une petite femme

d'une trentaine d'années, blonde ou plutôt rousse, œil vif, nez fripon et bouche fraîche.

— Tiens, fit-elle joyeusement, c'est Baptiste.

— Madame Denise, fit Baptiste, je vous amène un pensionnaire, monsieur que voilà, qui, ennuyé des émeutes qu'il y a toujours à Paris, veut finir la saison à la campagne.

— Soyez le bienvenu, dit la jeune femme, et, regardant llerbeau, un gai sourire vint sur ses lèvres semblant dire que la compagnie promise ne lui serait pas désagréable.

— Madame, fit Herbeau, je viens ici me reposer en travaillant, je désire avoir une chambre claire. J'ai une petite fille qu'on m'amènera ce soir.

En disant ces mots il regarda Baptiste.

— Je désirerais que vous me trouviez quelqu'un qui se chargeât d'elle sans l'obliger à me quitter.

— C'est bien simple, fit la femme, j'adore les enfants.

— Alors tout est pour le mieux. Je voudrais avoir ma chambre tout de suite, car je souffre.

— C'est vrai, fit Baptiste, je ne pensais plus à votre blessure.

— Monsieur est blessé? demanda la maîtresse du Coude de Marne; puis, avec une mine intelligente, elle ajouta : Ah ! je comprends, mais vous pouvez être tranquille, Denise n'est pas une bavarde.

Aussitôt la jeune femme disposa ce qui était nécessaire dans un chambre du premier pour recevoir son nouvel hôte. Pendant ce temps, Baptiste avait été au comptoir, avait pris le broc et, ayant versé deux grands verres de vin blanc, il dit à llerbeau :

— A votre santé! Je vais partir. Il est bien entendu , ainsi que vous me l'avez expliqué, que je ne passerai pas par la rue d'Ulm, j'escaladerai les planches et j'irai voir par le petit jardin ce qu'on a fait chez vous.

— C'est bien cela, et ce soir tu reviendras.

— Dès que j'aurai des nouvelles vous me verrez avec l'enfant.

La jeune hôtesse reparut et dit que tout était prêt. llerbeau serra la main de Baptiste et lui dit :

— Au revoir!

— A ce soir, répondit Baptiste qui s'éloigna.

Resté seul dans la salle du cabaret, Herbeau pensa à ce qui s'était passé dans celte seule nuit : son bonheur perdu, son avenir brisé. Il ne devait plus revoir ceux pour lesquels il avait vécu; il lui fallait refaire une vie nouvelle. A sa vie d'honnête homme, à son passé sans tache allait succéder l'inconnu.

Qu'allait-il faire? Il devait désormais se consacrer entièrement à sa fille, puisque c'est pour elle seulement qu'il consentait à vivre encore, son fils étant resté

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entre les mains des deux misérables qui l'avaient trompé; mais l'éducation d'un garçon n'est pas menacée des mêmes dangers que l'éducalion d'une jeune fille. Son fils ne devait pas souffrir, il le savait, car si Ange était une malhonnête femme, elle était mère. L'énergie qui avait soutenu Herbeau jusqu'alors l'abandonna. Accoudé sur la table, le front dans la main, deux grosses larmes coulèrent sur joues. Denise qui l'observait s'avança tout émue et lui dit :

— Vous souffrez, pauvre monsieur.

Il fit un effort pour se dompter; mais, vaincu par la douleur, ses sanglots éclatèrent.

— Voyons, monsieur, du courage; montez à votre chambre vous reposer. Herbeau obéit machinalement; dès qu'il fut dans la chambre il s'étendit sur le

lit : la matière était vaincue.

Depuis quatre jours il n'avait pas dormi et il avait combattu en courant 1rs plus grands dangers le dernier jour; et la dernière nuit le coup qui le frappait l'avait complètement anéanti; il s'endormit.

Pendant ce temps, Baptiste gagnait le pont Notre-Dame. Quand il entra son maître lui dit :

— Tu es seul?

— Oui, bourgeois... Pourquoi?

— C'est la troisième perquisition qu'ils font depuis ce matin.

— Je m'en doutais, fit Baptiste. Et l'enfant?

— Jeanne l'a portée chez elle.

— Patron , je vais encore sortir parce qu'il m'a chargé de quelques commissions.

— Mais où sont-ils?

— En sûreté.

Baptiste partit aussitôt et se dirigea vers la rue d'Ulm.

Suivant les observations d'IIerbeau , il longea la clôture en planches qui bordait un côté de la rue; deux planches manquant, il s'introduisit dans le chantier. Le jardin d'IIerbeau était à quelques pas, Baptiste s'approcha du petit mur et regarda. La maison lui parut vide, les portes de l'atelier étaient grandes ouvertes; tous les plâtres étaient décrochés et entassés. Après avoir appelé sans obtenir de réponse, convaincu que la maison était abandonnée, il sauta par-dessus le mur et entra; effectivement, dans un déménagement hâtif, on avait tout enlevé. Baptiste reprit alors le chemin qu'il avait pris pour venir, et, entrant dans une boutique en face de la maison, il demanda :

— Est-ce que M. Herbeau, le sculpteur, ne reste plus là?

— M. Herbeau a été tué hier à la barricade du Petit-Pont.

— Ah! mon Dieu... et sa dame?

— Sa dame est partie ce matin dans son pays probablement. Une voiture de

déménagement pour la campagne a été chargée des meubles et est partie il y a une heure environ.

— Vous ne savez pas par quel chemin? Je chercherais à la rejoindre.

— Ce n'est guère possible; M. Darthoy nous a dit que Mm0 Herbeau était déjà partie par la diligence à six heures. Pauvres gens! A quelle époque vivonsnous! Voilà un ménage qui était heureux il y a quatre jours, des enfants charmants, un homme jeune qui avait une réputation, une jolie femme qui l'aimait... et aujourd'hui, plus rien.

— Hélas ! vous avez bien raison. Monsieur, je vous remercie et je vous prie de m'excuser.

— A votre service.

Baptiste se retira, il savait ce qu'il voulait savoir. Il se dirigea vers la demeure de Jeanne, la servante qui gardait la petite Gabrielle ; il prit l'enfant et se disposait à l'emmener lorsque le chien Pluton parut; l'intelligent animal n'avait pas quitté la petite fille. Baptiste emmena l'enfant et le chien à Alfort. Quand il arriva, Herbeau dormait encore. Comprenant sous quel poids de douleurs et de fatigues le pauvre garçon avait succombé, il ne l'éveilla pas. II plaça la petite fille près de lui, Pluton se coucha au pied du lit. Ayant tout terminé le brave garçon descendit et dit à Mme Denise :

— Ah! madame, vous allez me servir à déjeuner, je l'ai fichtre bien gagné.

Et il se mit à table, devant la gentille hôtesse qui dressa deux couverts. Dans le sourire qu'ils échangèrent on pouvait voir qu'ils étaient d'intimes connaissances.

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