‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 36 sur 40 · L AGENT SECRET · texte numérisé non relu

L AGENT SECRET

Pendant que se passaient ces divers événements, Darthoy avait emmené Ange, non dans son pays, mais dans une banlieue de Paris. Lorsque L'emménagement fut terminé, Darthoy se rendit à la préfecture de police.; là il demanda à parler au chef de la sûreté générale. Il fut aussitôt Introduit dans une petite pièce ronde, meublée seulement de deux chaises et d'un bureau, devant lequel se trouvait UD

homme d'un certain âge. L'homme leva la tête, regarda longuement Darthoy et, lui montrant une chaise, lui fit signe de s'asseoir, en disant :

— Vous avez désiré me parler, monsieur, que me voulez-vous?

— Je vous demande, monsieur, une demi-heure d'entretien pour vous révéler de grands choses.

— Qui êtes-vous d'abord ?

— Je vous suis inconnu, monsieur, je me nomme Céleste Darthoy, je m'occupe d'affaires. Entraîné par quelques amis lors de la révolution de Février, je me suis jeté dans le mouvement, convaincu que Février nous ayant rendu la liberté et la République, tout motif d'émeute disparaissait. Il n'en a pas été ainsi. L'insurrection qui vient d'être réprimée a été pour une grande part organisée et soutenue par la société dont je faisais partie.

— Comment s'appelait cette société?

— Les Libres.

— Quel était son but?

— Fonder et défendre la République.

— Et vous faites partie de cette société ?

— Oui, monsieur, j'en faisais partie.

— Que voulez-vous?

— Je viens vous dire que, revenu à des idées plus saines, comprenant que les gens avec lesquels j'étais seront toujours des mécontents, des turbulents, je viens vous offrir de vous donner le nom de tous les membres.

L'homme regarda pendant quelques minutes celui qui faisait cette infâme proposition.

— Croyez-vous, dit-il, qu'il n'eût pas mieux valu faire il y a dix jours la démarche que vous faites aujourd'hui?

— Il y a dix jours, je croyais; aujourd'hui, je ne crois plus.

— Nous donner les noms et les demeures, cela nous avancera peu aujourd'hui. Êtes-vous décidé à châtier le parti que vous blâmez, êtes-vous décidé à servir

votre pays en défendant le gouvernement d'ordre qui le régit aujourd'hui?

— Oui, monsieur, fit sans hésiter Darthoy.

— Vous comprenez ce que je veux vous dire ! interrogea avec un certain accent le chef de la sûreté.

— Je comprends, répondit Darthoy en rougissant.

— Il faut que vous nous soyez tout dévoué, il faut que nous puissions absolument compter sur vous, et ceux qui vous emploieront sauront largement rémunérer vos service*.

— Je vous promets que vous n'aurez qu'à vous louer de moi.

— Je ne vous connais pas à l'heure où je vous parle, mais, vous le savez, demain je vous connaîtrai mieux que vous-même.

— Je le sais.

— Je puis donc vous dire ce qui sera plus utile que de nous livrer les noms; c'est de surveiller la reformation de ces sociétés que l'émeute a bouleversées, c'est de nous rapporter leurs moyens d'action, leur but, leur œuvre et surtout les noms des chefs.

— Je le ferai.

— Vous m'avez compris; demain je vous reverrai et nous terminerons.

— A pareille heure? demanda Darthoy.

— A pareille heure ! répondit l'homme.

— Au revoir, monsieur, dit Darthoy qui salua et sortit.

Le chef de la police ne lui rendit pas son salut, il écrivit sur un papier: Céleste Darthoy, et agita une sonnette qu'il avait près de lui. Un homme parut; il lui remit le nom qu'il venait d'écrire et lui dit :

— Faites chercher le dossier de cet homme.

Darthoy, léger de cœur et d'esprit, regagna la maison où Ange l'attendait. Quand il arriva, Ange, sombre, lui demanda :

— Et maintenant qu'allons-nous faire?

— Rien! fit-il en l'attirant à lui... Oublie, vis sans tracas, sans soucis... maintenant nous sommes riches.

— Mais je n'ai plus ma fille, dit-elle en hochant tristement la tète.

Le lendemain, à l'heure convenue, Darthoy se trouva au rendez-vous; il fut immédiatement iutroduit près du chef de la sûreté, qui lui dit :

— Vous êtes exact, ètes-vous toujours décidé?

— Oui, monsieur.

— Je désirerais savoir les motifs qui vous ont si promptement fait changer de parti.

Darthoy rougit et ne répondit pas.

— La promptitude avec laquelle vous passez d'une cause à une autre me fait craindre que vous n'en fassiez autant avec nous. Des services qui s'appuieraient sur une opinion exaltée, sur un but politique, me rassureraient.

— D'abord, monsieur, fit Darthoy avec embarras, en dehors des causes que je vous ai dites hier, il est une raison de famille, de haine personnelle que je dois taire. Ce que je puis dire, c'est que je serai un serviteur dévoué; ce que je puis déclarer, c'est que je me trouve aujourd'hui presque sans ressources et que j'ai absolument besoin de gagner de l'argent, beaucoup d'argent. Pour ce faire, je ne reculerai devant rien, quelque difficile et dangereuse que soit la mission dont on me charge.

— Ceci m'assure de votre désir de bien faire, mais ne m'assure pas de voire discrétion et de votre fidélité.

— Vous avez en main la possibilité de me punir trop rapidement pour hésiter.

On lui laissa la camisole de force, (page 309).

— •Vous avez raison. J'accepte vos services, et je tiens à vous dire que si la moindre révélation d'une mission qui vous serait confiée vous échappait, nous agirions. Vous vous appelez Jean-Céleste Darthov?

— Oui, monsieur.

— Vous étiez pâtre à .Miramas, vous avez quitté votre pays à la suite d'une condamnation. Vous êtes allé demeurer à Saint-Remy. Là encore vous avez été chassé du pays à cause de votre inconduite. Arrivé à Paris, vous avez trempé dans

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une affaire de commission qui a mené les principaux entrepreneurs devant les tribunaux. De cette condamnation pour escroquerie vous êtes sorti acquitté, mais par le tribunal seulement. Tout cela est bien vrai?

— Tout cela est vrai, oui, monsieur, fit Darthoy la tête basse.

— C'est de cette année que nous vous voyons principal agent dans toutes les émeutes de 1846 et 1847. C'est vous qui, dans le faubourg Saint-Antoine, avez commencé le pillage d'une boutique. Est-ce vrai?

— Oui, monsieur.

— Maintenant, j'ai omis à dessein une chose que vous savez... Vous avez été condamné pour vol sous un autre nom que celui que vous portez; cette condamnation, rendue par contumace, n'a pas encore reçu son exécution.

— Mais je n'ai pas été condamné pour vol!

— N'essayez pas de nier, vous me feriez immédiatement douter de votre sincérité. Ce que je sais de vous est une arme dont je ne me servirai que si vous ne remplissez pas les promesses que vous m'avez faites.

Tout confus, embarrassé, Darthoy ne put que répondre :

— Je suis à vos ordres, monsieur.

— Voici la mission que nous vous donnons. Vous allez, à l'aide des relations que vous avez, aider à la reformation de toute société dont le but serait, ou le renversement ou la transformation du gouvernement. Selon les titres que vous saurez acquérir dnns ces sociétés, selon la puissance que vous aurez, nous baserons les émoluments de vos services. Toutes les semaines vous devez nous donner le rapport entier de ce qui sera dit et fait dans les réunions ou dans les comités de ces différentes sociétés. Vous donnerez les noms et adresses des gens qui en seront membres ; lorsque sur tel ou tel vous aurez besoin de renseignements, ils vous seront donnés à votre gré. Est-ce entendu?

— Oui, monsieur.

— Voici un bon à toucher. Commencez votre service dès aujourd'hui; c'est à moi seul ici que vous aurez affaire. Vous ne devez être connu de personne ; vous ne vous rendrez pas à la préfecture pour vos rapports, on ira les chercher chez vous.

— J'ai oublié de vous donner mon adresse.

— C'est inutile, dit le chef de la sûreté en consultant ses notes; vous restiez rue des Postes, hier au matin, vous avez enlevé et déménagé la femme d'un de vos amis tué pendant l'insurrection, vous demeurez avec elle rue de la Marc, 90, à Ménilmontant.

Darthoy étourdi prit le bon à toucher, salua et sortit.

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