ADIEU PARIS
Quelques semaines après les événements que nous venons de raconter, un homme descendait les quais traînant une voiture à bras dans laquelle étaient quantité d'objets de menu ménage, c'était Baptiste. Il était suivi par Jacques Herbeau et par Denise qui portait la petite Gabrielle. Pluton gambadait autour d'eux. 11 était environ cinq heures du matin, les pauvres gens arrivèrent bientôt au but de leur marche matinale. C'était l'embarcadère du bateau à vapeur, où, deux fois par semaine, s'embarquaient les colons pour l'Algérie.
Herbeau était décidé à rompre avec la vie ancienne et à vivre dans un monde nouveau et d'une vie nouvelle.
Baptiste, qui s'était piis d'une grande affection pour celui qu'il avait sauvé, avait demandé en grâce à Herbeau de le garder avec lui, ce qui avait été accepté avec joie, car le malheureux sculpteur ne redoutait rien tant que la solitude.
Les événements de juin avaient attristé et appauvri la classe de gens qui faisaient vivre le cabaret du Coude de Marne : les affaires n'allant plus et surtout Baptiste partant, Denise avait demandé à accompagner les émigrants pour soigner la petite Gabrielle. Elle avait vendu la guinguette d'Alfort et avait suivi les colons.
Lorsqu'ils furent arrivés au quai, Baptiste embarqua la petite voiture et ce qu'elle contenait, puis il vint rejoindre Herbeau qui, ne tenant pas à être rencontré, était entré chez un marchand de vin avec Denise.
— Holà! Monsieur Herbeau, on va faire l'appel des passagers.
— Xe m'appelle pas Herbeau ici, dit Jacques à mi-voix.
— C'est vrai, fil Baptiste. Vous êtes mort.
Ils se levèrent et descendirent sur la berge, Jacques dissimulant son visage sous un immense chapeau; ils arrivèrent au moment où l'on appelait:
— Jacques Coinde, Baptiste Coindet, Denis • Coindet et son entant.
Les trois pauvres diables embarquèrent. Un n'avait pas appelé Pluton, mais celui-ci n'attendit pas pour sauter à bord.
C'était sur la rive le tabieau déchirant du départ, les mères ne pouvant
s'arracher de l'étreinte de leurs fils, et les enfants ingrats, heureux et impatients d'un départ prochain pour une vie inconnue. Lorsque la cloche sonna le départ, un homme vint sur le bateau, se dirigea vers Jacques et lui prenant la main lui dit bas :
— Adieu et à l'œuvre...
— Dieu sauve mon pays ! répondit Jacques... Je ne suis plus homme de parti, je suisYrançais.
Assis à l'arrière, tout plein d'une indéfinissable tristesse, Jacques regardait Paris... Paris qu'il quittait probablement pour toujours...
Paris, où il avait été si heureux.
Deux grosses larmes coulèrent sur les joues du pauvre garçon, une main s'appuya sur son épaule et la voix franche de Baptiste lui dit :
— Courage, monsieur Jacques.
Denise tendit la petite Gabrielle à Herbeau; l'enfant prit la tète de son père dans ses bras roses et appliqua sur ses joues mouillées de larmes ses petites lèvres fraîches.
La Seine tournait, le bateau vira; quand Jacques regarda, on ne voyait plus Paris; alors, plaçant son enfant sur ses genoux et la regardant avec amour, il dit :
— Tout est là maintenant.
revenons à Rolland.
On a pu voir, par le récit un peu long qui précède, quelle était la nature de Céleste Darthoy.
Rolland était le fils adultérin de ce dernier; il avait hérité des défauts et des vices paternels. Était-il responsable de cet héritage qu'il avait dû accepter sans restriction"? Nous ne pouvons répondre; il nous suffira d'indiquer le tronc pervers dont il avait fait souche, pour expliquer la perversité naturelle de cet homme.
Rolland réfléchissait profondément. Avoir réussi si péniblement son évasion, et venir se faire prendre aussi sottement.
C'était fait de lui, il était perdu ; mais, cette fois, du moins, Jeanne aurait sa part du châtiment. Le portefeuille, les gendarmes l'avaient pris; on n'avait pas manqué de le fouiller ; on y avait trouvé la pièce qu'il avait déclaré posséder, et assurément, comme elle ne laissait aucun doute sur la culpabilité de Jeanne, celle-ci avait dû être aussitôt arrêtée. Qu'il aurait voulu être renseigné à ce sujet! Maintenant, il avait commis un crime nouveau : il avait tué Félicien, mais c'était pour se défendre. Pourquoi cet homme se plaçait-il devant lui? Que lui avait-il lait? rien ; il ne venait pas lui prendre son bien : il venait chercher ce qui lui appartenait; car Rolland ne doutait pas que Félicien Duhamel ne fût tué; le coup qu'il avait porté «'lait terrible, et l'arme épouvantable dont il s'était servi fait des blés-
sures qui ne pardonnent pas... Il ne regrettait rien, le misérable; l'occasion de tuer l'amant de Jeanne s'était trouvée, il avait bien fait d'en profiter. Cet homme, il en était convaincu, était celui qui avait protégé et sauvé Jeanne, lors de la première instruction. S'il vivait, il aurait pu la servir en faisant disparaître la lettre.
Au bout de deux jours, on le retira du cachot et on le remit en cellule, mais en lui laissant la camisole de force. Le premier interrogatoire qu'il subit ne fut pas fait par un juge, mais par le directeur même de la prison. Il refusa d'abord de répondre ; mais sur la promesse que, s'il consentait à nommer ceux qui l'avaient aidé dans son évasion et comment il l'avait accomplie, on lui retirerait la camisole de force, il parla. Lorsqu'il affirma avoir seul combiné et exécuté son plan, on refusa de le croire; il dut faire une répétition, à la suite de laquelle on ne lui remit pas le terrible vêtement; mais on établit autour de lui une active surveillance.
Il était au secret et le temps passait sans qu'il sût rien de ce qu'il advenait de son affaire. Une chose l'intéressait par-dessus tout, c'était de savoir si Jeanne était arrêtée; mais chaque fois qu'il s'adressait à ses gardiens, il ne pouvait obtenir la moindre réponse.
Ce fut un nouveau juge d'instruction qui vint l'interroger. On lui demanda dans quel but, après avoir réussi à se sauver de prison, il avait été à l'hôtel du Mûrier. Il voulait donc voler, il savait donc qu'il y avait des valeurs dans cet hôtel?
Rolland haussa les épaules et répondit :
— Vous savez aussi bien que moi le mobile qui m'a dirigé; je voulais avoir la lettre que vous avez trouvée dans le portefeuille et que j'avais promis de livrer le lendemain matin. J'avais changé d'idée en apprenant que peut-être elle ne ferait avoir à Jeanne qu'une condamnation insignifiante. Alors je voulais avoir ma lettre pour la lui vendre un bon prix et me sauver de France.
— Que nous dites-vous là? Vous n'allez plus maintenant soutenir cet absurde système. Vous savez bien qu'il n'y a pas de lettre semblable dans le portefeuille.
— La lettre n'y est pas! exclama Rolland; n'y est pas! Alors, c'est que vous l'avez volée. Vous continuez ce qui a été fait la première fois, vous, l'ami de son amant.
— Mais il devient fou!...
— La lettre, la lettre, vous ne la détruirez pas. A l'audience, je vous confondrai, vous êtes une bande de gueux ligués contre moi.
Et, comme Rolland était menaçant, sur un signe du juge, des gardiens le saisirent.
— Oui, battez-moi, assommez-moi, comme l'autre fois, voilà votre justice. Pour avoir l'amour de cette saleté, vous avez consenti à faire disparaître la lettre.
— Taisez-vous, malheureux.
— Non, vous ne m'imposerez pas silence. Si j'ai risqué ma vie, si j'ai fait ce que j'ai fait, ce n'est pas pour rien, je pense.
— N'essayez plus de nous tromper et soyez plus respectueux, si vous ne voulez pas être puni.
— La lettre, où est-elle?
— Vous savez bien que cette lettre n'existe pas ; c'était un moyen qu'emploient souvent vos pareils.
— Et pourquoi faire aurais-je dit tout cela?
. — Vous vouliez vous sauver. Vous* avez déclaré que vous mèneriez le magistrat dans un endroit où était cachée cette lettre singulière. Vous vouliez ainsi essayer, une l'ois dehors, de vous débarrasser de ceux qui vous conduisaient, pour vous échapper. Sur l'assurance qui vous a été donnée que vous seriez surveillé de près et que, si vous trompiez la justice, vous seriez puni, vous avez renoncé à ce projet pour combiner l'autre évasion déjà préparée, mais plus dangereuse. Vous n'aviez que l'intention de vous sauver.
— Si je n'avais eu que ça dans la tête, je vous jure que je ne serais pas ici.
— Que voulez-vous dire?
— Que j'avais tout le temps de me sauver...
— Vous avez été trop audacieux. En sortant de prison, vous avez cherché où était descendue celle qui devait déposer contre vous; le lendemain, vous vouliez vous venger d'elle. Heureusement, surpris par un des voyageurs de l'hôtel, qui couchait dans une chambre voisine, vous n'avez pu exécuter vos criminels desseins. Ce brave jeune homme a failli payer de sa vie...
— Qu'est-ce que vous me dites là? Il n'est pas mort!... Tant pis... Et vous dites : voisins de chambre!... Ils étaient dans le même lit.
— Allons, misérable, n'ajoutez pas de nouvelles injures à vos calomnies.
— Comment des injures, des calomnies! Mais je dis la vérité. Je suis parti d'ici dans l'intention de reprendre mon portefeuille, dans lequel était la lettre de Cordier. Ce portefeuille, je l'avais caché le soir où j'allais pour traiter avec Beau-Sourire, dans cette chambre de l'hôtel, sous le lit, sur une des planches du fond sanglé. Toutes les portes de l'hôtel étaient fermées; je dus passer par les écuries. Là, je mis une échelle le long du mur, sous la fenêtre. Lorsque j'y montai, je crus la chambre inhabitée, car la croisée s'ouvrit à la première pression. J'entrai dans celle chambre. Là seulement j'entendis qu'on donnait; je me glissai sans bruit jusqu'au lit. J'avais mon portefeuille à la main. J'affirme qu'il ne pouvait pas avoir été louché, car il se trouvait à la place exacte où je l'avais placé, entre le bois du lit cl le fond sanglé. Par un mouvement malheureux, je réveillai ceux qui dormaient. L'homme, ce Duhamel, le secrétaire du premier juge instructeur, remarquez celle coïncidence, qui est L'amant de la femme que j'accuse. Il dil :
— Mais, il y a quelqu'un ici...
El une Noix de femme répondit :
— Oh! mon Dieu! que dis-tu?
MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. ;ju
Me voyant découvert, je me sauvai, tenant l'objet que j'étais venu chercher; il me vit au moment où je parvenais à ouvrir la porte, et une lutte s'engagea entre lui et moi dans le couloir... Vous savez le reste... Mais j'affirme que cela s'est passé ainsi.
— Je ne comprends pas le motif qui vous fait inventer cette fable grossière.
— Celte fable!... Le motif!... Mais c'est bien simple; je prétends ne pas être allé dans cet hôtel avec l'intention de voler, mais bien pour y reprendre ce qui m'appartenait.
— Vous pouviez le faire sans escalade, en allant le lendemain le réclamer à un des garçons.
— Je ne pouvais faire cela; à l'hôtel on savait que j'étais arrêté. Si je m'y étais présenté, ils auraient immédiatement envoyé chercher les gendarmes.
— Vous deviez alors, au lieu de vous sauver, attendre le lendemain, puisque vous deviez y mener le magistrat instructeur. Avec lui, vous retrouviez cette lettre.
— Monsieur, vous me dites cela en refusant de croire ce que je dis. Je vois bien aujourd'hui que j'avais raison d'agir comme je le faisais, puisque dés que mon portefeuille a été entre les mains de la justice, la lettre a disparu.
— Laissez cette sotte histoire.
— Non, monsieur, non! Il n'y a pas de justice. Vous dites que la vérité est une calomnie, et je vois clair. M. Duhamel, dans la première instruction, est devenu l'amant de Jeanne Cordier, et il a écarté de l'accusation tout ce qui pouvait la faire condamner. Moi, je ne nie pas le crime, mais je dis qu'elle est ma complice. J'en ai la preuve dans cette lettre volée dans mon portefeuille. Or, lorsqu'on m'a interrogé la dernière fois, ainsi que je le demandais, j'ai déclaré que j'avais caché cette lettre. Qui a entendu cela? Une seule personne, le juge et celui qu'il chargea d'écrire ma déposition. Aussitôt cet homme prévint sa maîtresse. Celle-ci, qui savait l'importance de la lettre, n'a pas hésité. Elle savait que c'était à l'hôtel du Mûrier que je demeurais; elle connaissait la chambre; elle y a amené son amant dans l'intention de faire des recherches. Ils attendaient le jour pour cela, lorsque je suis arrivé, la nuit. On m'a saisi mon portefeuille, car elle allait le garder; mais je commandai aux gendarmes de s'en saisir.
— Vous avez tort de compter sur l'effet de cet insoutenable récit. M"10 Cordier était descendue seule dans l'hôtel; elle avait pris la chambre qu'on lui avait donnée. Mais déjà M. Félicien Duhamel était descendu dans le même hôtel ; il y occupait une chambre voisine de celle de Mme Cordier. Vous êtes venu dans cet hôtel pour voler, et la preuve, c'est que, dans ce portefeuille où l'on n'a pas trouvé la lettre dont vous parlez, on a trouvé un diamant démonté caché sous la peau et un médaillon. Mmc Cordier et sa fille ont reconnu le médaillon qui appartenait à la première, ainsi que le diamant, qui provient d'une épingle que vous avez arrachée et dont on n'a pas trouvé l'or. Pouvez-vous justifier de la possession de ces objets?
— Parfaitement, fit le misérable sans se troubler.
— Vous les avez achetés? fit ironiquement le juge.
— Non, monsieur. 'Ces bijoux appartenaient à Mme Cordier. Je les lui ai pris, c'est vrai; mais ce n'est pas cette nuit-là.
— Qu'allez-vous raconter encore?
— Je ne dis que la vérité, monsieur. J'avais déjà eu un rendez-vous avec Mme Cordier dans cette même chambre et je lui pris...
— Qu'est-ce que cette nouvelle histoire?
— A la fin, si vous m'empêchez toujours de me défendre, ne m'interrogez pas.
— Je vous laisse dire ce que vous voulez pour vous défendre; mais je ne puis vous permettre de mentir pour calomnier une autre personne.
— Oui, voilà votre justice! Je reconnais que je suis coupable; je ne cherche qu'à atténuer le crime que j'ai commis en prouvant que je n'étais pas seul, que j'ai été poussé, entraîné... et au lieu d'être aidé pour rechercher cette vérité, on veut m'obliger à me taire. Pour ceux qui m'accusent, tout est facile : la police leur donnera tous les renseignements, vrais ou faux; on va fouiller dans ma vie, dans mon passé; on va interroger ma famille, mes amis, mes ennemis surtout; on fait arme de tout, et moi, pendant que tout cela se prépare contre moi, je suis enfermé et obligé au silence!...
— Ah! vous voudriez être libre?
— Non, monsieur, je ne veux pas être libre; je voudrais qu'on me fit accompagner pour rechercher ce que j'ai besoin de retrouver.
— Mais vous prétendiez que dans ce portefeuille vous aviez de quoi faire la preuve de votre innocence, et c'est une accusation nouvelle que nous y trouvons.
— Je n'ai pas dit cela; j'ai dit que j'avais dedans la preuve que la femme de la victime était ma complice.
— Oui, mais vous n'avez rien pu prouver à l'égard de cette malheureuse, et vous commettez cette nouvelle indignité, après avoir tué l'époux, de calomnier la femme. Vous avez dit également que cette femme était votre maîtresse.
— Et je le répète, oui, cette femme était ma maîtresse; il y a deux mois seulement, elle venait à un rendez-vous que je lui donnais dans cette même chambre de l'hôtel du Mûrier.
— A qui ferez-vous croire ce conte?
— Mais, à tous.
— On a interrogé le propriétaire de l'hôtel à ce propos; il a nié; il a dit qu'effectivement vous receviez des femmes, mais il n'a jamais vu Mmô Cordier.
— Pardi! croyez-vous qu'elle est venue le visage découvert, qu'elle s'est fait remarquer pour un rendez-vous semblable, lorsque, à quelques pas de là, on se préparait pour le mariage de sa fille?
— Puisque vous avez eu un rendez-vous avec cette femme, vous pouviez
Elle s'éveilla épouvantée, (page 317).
alors traiter de ce marché pour cette lettre..., que vous prétendiez vouloir lui vendre.
— C'est pour cela que je lui avais donné ce rendez-vous.
— Et que se passa-t-il? demanda le juge avec incrédulité.
— Elle fut étourdie de me voir; et moi, très bouleversé à sa vue... Il y avait longtemps que je ne m'étais trouvé en sa présence, et en la revoyant aussi belle, je n'eus plus que la pensée de la posséder de nouveau. Je lui montrai la lettre, qui
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l'épouvanta, et je lui dis que je la garderais comme une perpétuelle menace. Qu'à compter de ce jour elle devait me donner ce que je voulais.
— Un délit nouveau : le chantage.
— Mais non, monsieur; c'était la réclamation d'un droit.
— D'un droit..., dans le crime?
— Si, de complicité avec elle, j'ai empoisonné Cordier, son mari, c'est que Cordier mort, nous devions vivre ensemble; c'est que je devais y gagner une petite fortune C'est cela que je venais réclamer.
— Mais c'est épouvantable!
— Je le reconnais, mais quand on a fait ce que j'ai fait, on ne recule devant rien.
— Qu'advint-il de votre... réclamation? demanda le juge, appuyant avec intention sur ce mot.
— Je vous dis qu'elle fut épouvantée, et comme, brûlé de désir, je voulais joindre l'action à la parole, elle lutta. Dans la lutte, elle perdit connaissance.
— Mais cela serait plus abominable encore. Vous tentiez de l'assassiner pour vous livrer sur elle aux derniers outrages ?
— Je tentais simplement d'avoir de nouvelles relations avec la maîtresse qui m'avait trompé, cela brutalement, ainsi qu'il était nécessaire d'agir avec elle.
— Vous vous plaisez à inventer à dessein des crimes plus odieux les uns que les autres; mais quel est votre but en vous montrant ainsi?
Rolland fut étonné. Il répondit :
— Mais mon but, je vous l'ai déjà dit, c'est la recherche de la vérité. Jeanne a perdu connaissance. Je me suis couché près d'elle.
Le juge haussait les épaules.
— Mais, monsieur, c'est ce jour-là que ne sachant ce qui allait advenir en la voyant ainsi — un instant je crus qu'elle était morte — je la volai, je le reconnais. Je pris et ses bijoux et l'argent qu'elle avait sur elle. Je ne redoutais pas qu'elle déposât jamais contre moi. Voilà d'où je tiens les bijoux.
— Vous n'avez rien de pis à dire encore?
— J'ai à dire que Mme Cordier est ma cumplice. Qu'elle est la maîtresse de M. Félicien Duhamel, le secrétaire ^du premier magistrat chargé de mon instruction. Que c'est grâce à ces relations qu'on a fait disparaître de l'instruction tout ce qui prouvait la culpabilité de Jeanne; qu'aujourd'hui encore, on a volé parmi les pièces saisies sur moi, lors de mon arrestation, la lettre qu'il faut qu'où retrouve, et dont je vous ai déjà dicté le contenu.
— Mais vous savez bien que celle lettre, ridicule et odieuse, n'a jamais existé.
— Il faut qu'on la retrouve, ou vous verrez ce qui se pissera à l'audience. — Assez, ne menacez pas. C'est tout ce que vous avez à dire?
MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. :;i:j
— Oui, monsieur, et tant qu'on aura pas retrouvé, ou tout au moins fait rechercher la lettre, je ne répondrai plus.
Le magistrat se retira en haussant les épaules.
— Oui, oui, haussez les épaules, mais si on ne la retrouve pas, vous verrez le tapage que je ferai à l'audience, avec votre justice; tout pour un, rien pour l'autre.
Les gardiens saisirent Ptolland et le reconduisirent au cachot.
— Comment! on me punit parce que je me défends! Il y resta jusqu'au soir.
Il attendit quelques jours, croyant qu'on viendrait l'interroger de nouveau plus spécialement sur l'affaire de l'hôtel. Il s'informa, et il apprit que l'affaire, sur la demande même de M. Duhamel, était abandonnée. Il ne serait pas jugé de nouveau..., et il devait être prochainement dirigé sur Cayenne, pour y finir la peine à laquelle il avait été condamné.
Il eut un accès de rage et de colère qui lui valut deux jours de cachot.