LES GUEUX S'AIMENT ENTRE EUX
Seule chez elle, la Belle Bordelaise se hâta de dégrafer son corsage et de dénouer ses jupons, et elle se laissa tomber dans un fauteuil. Il était temps, elle étouffait; c'avait été un moment terrible à passer que cet interrogatoire; elle ne s'expliquait pas elle-même comment elle avait pu se contenir; elle ne se croyait pas si forte. Au fond d'elle, la misérable était heureuse, elle ressentait une joie sauvage, elle s'était bien vengée I doublement, puisqu'elle croyait que sa fille était partie avec Rolland; elle la punissait en l'accusant d'un crime abominable, et l'arrachait ainsi des bras de son amant. Mais alors elle pensa que si on arrêtait sa fille, on arrêterait son complice; on l'interrogerait! Elle était perdue.
A cette pensée, un frisson courut dans son sang; elle se releva, n'ayant pas d'idée arrêtée, ne sachant comment elle allait agir, mais disant :
— Il faut à tout prix que je le voie ce soir.
Elle se rhabilla vivement, alla donner des ordres à sa servante, et elle sortit
par la porte de l'allée afin de n'être pas vue par ses clients. Elle n'était pas calme, la Belle Bordelaise, et déjà ceux qui venaient de l'interroger ne l'auraient pas reconnue s'ils étaient revenus. Le tourment, l'inquiétude étaient visibles sur son visage.
Si elle allait trouver sa fille avec Rolland, que ferait-elle? Elle n'eût pu le dire, mais cette idée ne l'arrêtait pas ; elle lui faisait crisper les poings et briller les yeux, mais ne l'arrêtait pas.
Nous devons revenir un peu en arrière pour retrouver le joli monsieur qui s'appelait Rolland, au moment où surpris par la Belle Bordelaise dans son odieux attentat, et apprenant la mort de Cordier, il s'était sauvé, voyant la grande Adèle courir en l'appelant assassin, en déclarant qu'elle allait se venger, — il était fou de peur, — ne doutant pas que la jeune fille se rendait au plus prochain poste réclamer des agents pour arrêter les assassins de son père et raconter la tentative dont elle avait failli être victime. Rolland se sauvait. C'était, on s'en souvient, au moment où l'orage éclatait. Il traversa les Halles, et, pour éviter la pluie, il entra dans un de ces cabarets qui restent ouverts toute la nuit. Là, il se fit servir, et but sa bouteille en deux traits; il était dévoré de fièvre. Il avait toujours dans les oreilles le cri de la jeune fille :
— Assassins ! assassins ! je vais vous dénoncer.
Déjà peut-être la police était-elle dans la maison et le cherchait-on. Et il avait envie de partir, mais la pluie tombait à torrents. Il était furieux de cet accès de folie, qui l'avait fait chasser par la veuve et qui le faisait dénoncer par la fille.
Qu'allait-il faire? Où se cacher? Chez lui, il n'y avait pas à y penser; c'est là qu'on viendrait d'abord, et il devait se hâter de quitter le quartier des Halles, dans lequel des agents, peut-être, étaient déjà à sa recherche.
Chaque individu qui entrait lui faisait peur; il lui semblait que tout le monde le regardait, qu'on savait déjà ce qui s'était passé. Deux fois il se leva et il revint s'asseoir en voyant la pluie. 11 allait partir; au moment où il ouvrit la porte, une main se posa sur son épaule, et il entendit :
— Eh! dites donc, on ne part pas comme ça!
Il crut qu'il allait s'écrouler; il se retint au bouton de la porte. Il était pris; il se retourna, l'œil hagard, la face livide. C'était le garçon marchand de vin qui réclamait le prix de la bouteille. Il était si troublé qu'il avait oublié de payer. Il chercha dans ses poches; il ne pouvait trouver son argent, et le garçon disait déjà :
— On la connaît, celle-là; si vous n'avez pas le sou, vous irez au poste. Celait épouvantable, cette niaiserie, cette banalité. Il restait confondu, ennuyé
de tous les regards qui se fixaient sur lui, lorsqu'il désirait tant n'être pas remarqué. Enfin il trouva son argent, il paya; il sortait lorsqu'il entendit :
— Oh! il n'y avait pas de danger... tu ne le connais donc pas?
— Non... je ne connais pas tout le monde.
— C'est l'artiste, l'amant de la Bordelaise.
— C'est amusant d'être chez soi, bien à l'abri (page 44).
— Ah! c'est celui-là?... un beau gars...
On l'avait reconnu. Si on le cherchait déjà, là, on aurait un renseignement; il fallait se hâter de fuir; mais où aller au milieu de la nuit? Il pensa bien à ce refuge éternel de tous les coquins qui, ayant fait un mauvais coup, vont commencer à en profiter; où la porte est ouverte à tous sans qu'on demande ni d'où l'on vient, ni qui l'on est, à la maison de tolérance; mais, en même temps que c'est le refuge, c'est souvent le piège et ils en ont peur.
6e Liv. 6
A force de se creuser le cerveau, il se souvint qu'il connaissait une petite chanteuse de café-concert, qui chantait dans un grand café du quartier Latin (qui n'existe plus), que les étudiants nommaient le « Beuglant. »
Le café-concert se trouvait presque au bout de la rue Dauphine. Ce n'était pas bien loin; en se hâtant, il pouvait arriver à la fermeture, avant le départ des artistes. Il se mit à courir, et, quelques minutes après, il arrivait juste au moment où la jeune fille sortait.
— C'est à cette heure-ci que tu viens me donner ma leçon?
— Oui. Qu'est-ce que ça fait? Veux-tu m'emmener ce soir?
— Comme ça, tout de suite I
— Pardi!
— C'est que j'ai faim. Allons souper à la Halle. Il eut un frissonnement à cette proposition.
— Oh! non, pas à la Halle!
— A la brasserie...
— Non! veux-tu bien faire une petite dînette chez toi, ce sera plus amusant?
— Oui, je veux bien.
— Nous allons faire des provisions.
— Ça va!
Et aussitôt ils se dirigèrent vers la boulangerie de la rue Dauphine qui reste ouverte une partie de la nuit et où les couples qui redescendent de chez Bullier vont prendre un petit pain et un bol de lait. Il y a toujours des charcutiers dans la rue Dauphine qui ne ferment pas avant trois heures du matin. Il leur fut donc facile de faire leurs provisions. Rolland avait hâte d'être rentré, et la jeune fille le remarqua.
— C'est à cause du temps. Ce n'est pas gai d'être dehors!
— Il ne pleut plus. Alors maintenant je ne te vois que lorsqu'il pleut.
— Es-tu méchante, Bien-Aimée; depuis quinze jours, je te l'ai dit, j'ai des leçons. J'ai fait répéter tout un répertoire à ma troupe qui part en Amérique.
— Et ça te prenait tes nuits?
— L'on répétait l'après-midi et le soir quelquefois jusqu'à minuit. A cette heure-là, je ne serais pas venu.
— Tu sais bien que je ne sors jamais avant une heure du café.
— Oui, mais ne te prévenant pas, je risque de ne pas te trouver seule.
— Tu as bien tort de te gêner pour venir. Je suis libre quand je veux ; mais c'est curieux, tu te figures que je m'amuse, que je suis prête à aller le soir avec le premier venu.
— Je n'ai pas dit ça.
— C'est bien pis, tu le penses.
— Alors, tu es la sagesse même avec ces gens-là, ma Bien-Aimée?
— Écoute, Rolland, je vis très honnêtement. Voilà l'ennui, avec vous autres, parce que l'on vous a cédé, qu'on vous aime assez pour vous recevoir toujours, voilà le cas que vous faites de celles qui ne sont pas oublieuses.
— Ne te fâche pas.
— Je vis très sage et je suis très estimée de mon amant.
— Je comprends ça.
— Je suis libre, mais je n'abuse pas de ma liberté, et ce que tu me dis me fait de la peine; ça me ferait regretter d'agir avec toi en vieille camarade.
— Allons, tu dis des bêtises. Je plaisantais. Je sais bien que tu es la plus charmante maîtresse que l'on puisse avoir, et que celui que tu choisis est le plus heureux des hommes.
— C*est vrai, va, ce que tu dis là, fit MUo Bien-Aimée, en regardant celui qu'elle prétendait traiter en vieux camarade.
— J'en suis convaincu.
— J'ai un amant, un très gentil garçon, très bien élevé, qui n'est pas bien riche, mais qui me donne tout ce que je veux. Il vit en famille, il est timide comme tout; il vient me voir et toujours il me donne rendez-vous. Il est sûr de moi. Restant avec sa mère, il ne peut pas découcher. Or, j'ai toute ma liberté : je n'en fais pas plus mal pour ça. Deux fois par semaine, il vient au calé et me reconduit. Tu vois bien que tu peux venir sans crainte de rencontrer personne.
— Mais si je venais un soir et qu'il t'attende pour te reconduire?
— Je dirais que tu es mon professeur... Elle se mit à rire en ajoutant : Est-ce que je mentirais?
— Ça ne serait pas gai.
— C'est un garçon très bien élevé, je te le répète, qui trouverait ça tout naturel. C'est un homme du monde d'abord.
— Du quel?
— Ah ! ne le blague pas, je l'aime bien. Il a un beau nom, il a une très belle place dans un ministère.
— Tout à l'heure, tu vas me faire sa biographie.
— Non! non! éclata de rire Mlle Bien-Aimée. Je suis bavarde comme une pie..., et je serais désespérée si mon Auguste nous rencontrait; mais je voulais te prouver que je n'étais pas ce que tu croyais..., et que si je n'étais pas sage, je serais libre de faire ce que je voudrais.
El cela était dit avec une conviction étonnante. M110 Bien-Aimée se trouvait très vertueuse.
M. Rolland ne fit pas d'objections. La jeune artiste était très gentille, c'était une petite rousse aux lèvres épaisses, au rire provocant, aux regards effrontés, au nez relevé, pas très grande, bien prise; elle se disait chanteuse d'opérette et soubrelte de comédie. Mlle Bien-Aimée, sur l'affiche, se nommait Françoise Taupiu
— et elle avait transformé ça en Francine Bien-Aimée. Jusqu'à dix-sept ans, elle avait été brunisseuse en bijoux dorés. C'est à la goguette, tous les lundis, avec ses parents, qu'elle avait pris le goût du chant. Un dimanche, au bal de l'Élysée- Blénilmontant, elle avait connu un jeune homme qui « était au théâtre; » elle avait été séduite par ce mot, et, le lendemain, elle se réveillait artiste dramatique.
M"0 Bien-Aimée avait été l'élève de Rolland; des leçons très agréables, qui s'étaient prolongées souvent jusqu'au lendemain. Leurs relations ne s'étaient jamais entièrement rompues; ils se rencontraient irrégulièrement; le soir, ils s'adoraient, c'était comme un renouveau, et ils se quittaient tous les deux rassasiés, se disant :
— C'est la dernière fois que nous sommes réunis. Mais ils recommençaient toujours.
Les provisions étant faites, les deux amis, bras dessus, bras dessous, remontèrent la rue Dauphine. MUc Francine, troussant haut ses cotillons ruches, laissait voir une jambe bien ronde et un pied fin, haut cambré, élégamment chaussé. En marchant, elle babillait, racontant à Rolland ce qu'elle chantait, les succès qu'elle avait obtenus, les engagements qu'elle espérait, parlant toujours pour ne rien dire.
Rolland en était satisfait; écoutant sans entendre, il était toujours inquiet, et chaque fois qu'il voyait des passants se diriger de leur côté, il baissait la tête et se penchait sur M110 Bien-Aimée, évitant d'être vu. Celle-ci, croyant chaque fois qu'il offrait un baiser, tendait ses lèvres et ils s'embrassaient.
Francine demeurait rue de l'École-de-Médecine; un petit appartement bien modeste; dans la chambre pendaient, en guise de tableaux, de grandes couronnes d'or, envoyées à la jeune chanteuse par les abonnés du théâtre lorsqu'elle avait été engagée en province.
Débarrassée de son manteau et de son corsage, Francine dressa le couvert dans sa chambre.
Rolland, qui était plus calme, préparait les provisions.
En se mettant à table, Francine dit à Rolland :
— C'est amusant d'être chez soi, bien à l'abri, quand il pleut dehors.
— Oui, surtout près d'une jolie petite femme comme toi. Il s'assit près d'elle et la prit dans ses bras...
— Tu dis cela pour parler; car si tu pensais ce que tu dis, tu viendrais plus souvent.
— Voyons, Bien-Aimée, ne me fais pas de reproches... Je veux racheter tout ça... Je t'aime et, la preuve, c'est que, malgré ce temps-là, je suis venu.
— Oui, ça te prend comme une toquade, et ça te dure autant.
— Tu te trompes encore. Je viens avec toi, non pas seulement pour passer la MMrée, mais toute la journée de demain..., d'après-demain...
— Mais, toute la vie..., éclata de rire Bien-Aimée en l'embrassant.
— Toute la vie, si tu veux.
— Ah! si tu étais sérieux, nous ne ferions pas mal; tu me donnerais des leçons; nous irions en tournée; tu donnerais des concerts; nous n'aurions besoin que d'un comique avec nous...
— Cela pourrait peut-être se faire, dit Rolland, qui voyait, dans cette proposition à la diable, un moyen de se soustraire aux recherches.
— Tu ne parles pas sérieusement.
— Je te jure que si; nous en recauserons... Veux-tu de moi, demain et aprèsdemain?
— Oh! oui, je le veux bien...
— Eh bien! c'est entendu...
Mlle Bien-Aimée se pencha sur Rolland, lui prit la tête dans ses petites mains, le regarda une minute, et, l'embrassant fort, elle dit :
— Je t'aime plus que tu ne crois, mon gros chéri.
Us se mirent à table bien gaiement, babillant, riant , ils rendaient la vie au passé. Rolland était tout à fait tranquille. Cependant il ne put dormir de la nuit, et, s'éveillant de très bonne heure, il se levait lorsque Mlle Bien-Aimée, s'éveillant à son tour et le voyant s'habiller lui demanda :
— Tu t'en vas déjà?
— Mais non, je descends commander notre déjeuner.
Ce n'était pas cela qui préoccupait Rolland; comme presque tous les coupables, il ne pouvait rester sans nouvelles; il avait besoin d'aller rùder autour du lieu qu'il redoutait; il voulait savoir. Il prit les plus grandes précautions et se rendit aux Halles. Du coin de la rue, il regarda la maison ; la boutique n'était même pas fermée ; on se souvient que la Belle Bordelaise n'avait pas pensé à cela ; il entra dans une maison en face et regarda dans la boutique : il vit Jeanne dans son comptoir causant avec ses clients. C'était le moment où on lui disait qu'elle devait fermer la boutique, et où elle pensait à aller à la recherche de son amant.
Ainsi tout était calme, il n'était rien advenu. Sa peur était ridicule. La grande Adèle s'était simplement sauvée de lui et était revenue chez sa mère après son départ; de tout cela, il ne restait qu'une chose, c'est qu'il était fâché avec Jeanne, c'est que celle-ci devait avoir pour lui une haine égale à l'amour qu'elle avait eu; mais comme elle était sa complice, il n'avait pas à la redouter. Le reste lui était absolument indifférent. Aussi retourna-t-il chez Mlle Bien-Aimée tout à fait tranquille. En retrouvant la jeune artiste, il était très gai. Il passa la journée avec elle, la soirée à son concert; ils revinrent ensemble et, ce soir, ils restèrent tard à la brasserie. Le lendemain, ils étaient las tous les deux, ils s'étaient aimés trop longtemps. Quand Rolland se disposa à sortir, elle ne lui dit pas comme la veille :
— Tu t'en vas déjà; mais...
— Dis donc, bébé, quand nous reverrons-nous?
— Un de ces soirs. Au revoir.
— Au revoir.
Et ils s'embrassèrent bien amicalement. Rolland repassa par la rue Saint- Denis pour retourner chez lui, calme; il voulait voir s'il n'y avait rien de nouveau. Il arriva juste au moment où le convoi quittait la maison mortuaire. Tout se passait régulièrement. Décidément tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il se dirigea vers sa demeure, chantonnant :
— Bah! fit-il , un jour ou l'autre nous nous serions reproché ça, en vivant ensemble ; il vaut mieux que ça finisse ainsi dans l'intérêt à tous les deux.
Et le brave garçon se redressa, bien calme, bien tranquille sur l'avenir. C'était un beau gaillard que Maurice Rolland, l'artiste, un pianiste de premier ordre, que la paresse et le jeu avaient déclassé.
Il avait environ trente ans , l'air martial , le regard insolent.
Il était robuste et cependant assez élégant de tournure; le visage était beau; d'un ovale un peu long, il était encadré par des cheveux d'un roux marron qui retombaient en boucles épaisses sur le front vaste et intelligent. La barbe, jaune clair, était bien plantée; il la portait en pointes fines; les lèvres, pleines d'appétits, très fraîches, étaient couvertes d'une moustache rousse qui rapetissait la bouche. Le teint était brun et mat, le nez droit; les yeux, fendus en amande, bordés de longs cils, étaient un peu enfoncés sous l'arcade sourcilière ; ils avaient un regard d'une fixité étrange, qui, appuyant lourdement sur celui qu'il regardait, l'embarrassait, le gênait et, quand c'était une femme, la faisait rougir; dans le regard, dans le dessin des lèvres, on sentait la volonté. Il était bien fait, les extrémités étaient mignonnes et élégantes. Il était nonchalant dans sa marche et toujours négligemment vêtu. D'ailleurs, débraillé, tout en étant ni misérable ni malpropre et très soigneux de son linge.
Rolland avait eu une peur terrible et il se trouvait tout à coup rassuré, mais tout à fait rassuré; désormais, c'était une affaire manquée et sans suite.
Il menait la vie la plus singulière du monde ; il travaillait peu et passait la plus grande partie de son temps au café. Il avait du talent, tous ceux qui le connaissaient se plaisaient à le reconnaître; mais, du diable s'il en abusait. Tout le monde ignorait la source de son argent; il est vrai qu'il était criblé de dettes, mais il vivait toujours bien, sans se priver. On le voyait souvent avec des femmes ; de ce côté, il n'était pas difficile, nous l'avons vu; il est vrai qu'il n'aimait pas, il satisfaisait plus sa chair que son cœur. Ce matin, se trouvant heureux de la quiétude qu'il recouvrait, il rentra chez lui changer de vêtements, puis il descendit au café pour déjeuner; là, embarrassé de sa journée, il se demanda ce qu'il allait faire. Il se souvint alors d'une petite blanchisseuse qu'il n'avait pas vue depuis longtemps, et il se dit :
— Je suis libre maintenant, je peux bien un peu m'amuscr. Quelle boulette
j'allais faire! Mais avec la jalousie de cette femme, c'était une vie d'enfer. Un jour ou l'autre, ça aurait mal fini. Je suis mon maître. Cette femme-là me plaît, je la prends; j'en ai assez, j'en change. Franchie chante trop; je vais à Lucie. Oui, tiens, je vais l'emmener à la campagne.
Rolland se dirigea vers la demeure de celle qu'il appelait sa petite blanchisseuse, rue d'Enghien; il demanda Mme Lucie; la concierge répondit que madame n'était pas rentrée depuis deux jours. MUc Lucie était une ouvrière qui ne travaillait pas seulement à l'atelier. A moins d'être rentière, il faut bien afficher un métier, et Mlle Lucie s'était souvenue qu'elle avait été blanchisseuse — beaucoup plus connue dans les bals qu'à la place où on embauche. On l'appelait Lucie la blanchisseuse; elle ne blanchissait guère que son petit museau gai avec de la poudre de riz.
Rolland fut contrarié de ça ; c'était une journée d'ennui. Il rentra chez lui et se mit à travailler; il était décidément tout à fait tranquille, car il composa sa grande valse : les Éclats de rire.
Une fois au travail, le temps filait vite; il était vraiment artiste, et une fois le sujet, la phrase trouvée, il fallait qu'il l'achevât; toute la journée, il joua, puis il passa une partie de la nuit à chercher son accompagnement. La journée du lendemain se passa à remettre au net. Le tantôt, il venait de copier sa parution. Il la lisait brillamment sur son piano. On frappa, il n'entendit pas; on frappa de nouveau, il n'entendit pas plus. Il imitait de la voix, sur la phrase musicale, les éclats stridents du rire.
La porte s'ouvrit. Jeanne entra, toute craintive, l'œil méchant; son regard fouilla la chambre; elle resta une minute appuyée sur l'angle de la porte, la main sur sa poitrine, respirant bruyamment. Est-ce que, montant trop rapidement l'escalier, elle était arrivée essoufflée? Non!
Dans l'escalier, elle avait entendu le piano, et elle s'était dit :
— Il est gai, il joue..., et c'est peut-être pour elle qu'il s'est mis au piano. Elle avait hésité à monter; puis enfin, comme elle venait pour lui faire du
mal et se sauver elle-même, ellemonta.
Arrivée devant la porte, en entendant la musique et les éclats de rire, elle eut un moment de rage. Elle était décidée en entrant, si elle voyait sa fille, à l'étrangler. Elle voyait rouge. Elle frappa. On ne répondit pas.
Elle entra, prête à tout. Rolland était seul devant son piano, tout à son travail, n'entendant rien. Elle respira...
L'appartement de Rolland n'était pas grand : deux pièces, une petite chambre à coucher et le salon dans lequel on entrait, meublé d'Un divan, de deux fauteuils, une table et un piano.
La porte de la chambre à coucher était ouverte, Jeanne se dit :
— Elle est là!
Et, ayant soin de ne pas faire de bruit, de ne pas détourner l'attention de l'artiste tout entier à sa valse, riant crescendo, s'amusant du rythme bizarre qu'il avait trouvé, la Belle Bordelaise, glissant le long du mur, marchant doucement sur le tapis, atteignit la porte delà chambre; d'un regard prompt elle vit qu'elle était vide ; du même coup d'œil elle avait remarqué le lit défait, portant encore l'empreinte d'une seule place occupée, d'un seul oreiller froissé ; elle eut un soupir de satisfaction. Alors elle s'appuya au mur, ne faisant pas de bruit, ne voulant pas troubler l'artiste pendant son travail, l'écoutant et l'admirant. Elle le trouvait très beau dans son débraillé. Rolland était en costume de chambre; il était à demi vêtu, en bras de chemise, mal peigné, ne pensant plus à lui, tout entier à sa valse.
Il se retourna et la vit.
— Toil qu'est-ce que tu veux? fit-il, visiblement ennuyé.
— J'ai à te parler.
— Ne viens pas me faire de scène...; c'est fini..., n'en parlons plus.
— Je ne viens pas te faire de scène... ; tu m'as fait souffrir, je ne viens pas te le reprocher... Est-elle là?
— Qui? demanda Rolland tout naturellement.
— Tu sais bien de qui je veux parler...
— Moi? du diable si je comprends un mot...
— Adèle...
— Ta fille?... voyons, tu es folle... J'ai eu un moment de folie, je le regrette, mais tu ne vas pas rne poursuivre avec ça... ; je ne vois pas ta fille, je ne tiens pas à la voir... Je me suis mal conduit, c'est vrai... ; une folie... Tu peux être tranquille maintenant... ; vis chez toi, moi chez moi...
— Mais tu es tranquille, toi..., tu ne sais rien?
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Mais, malheureux, l'on sait tout.
— L'on sait tout; quoi? demanda Rolland qui pâlissait et qui courut vivement fermer la porte et fit entrer Jeanne dans sa chambre, fermant encore la porte, craignant qu'on n'entendît. Il tenait la jeune femme par la main; il lui demanda avec anxiété et d'une voix sourde :
— Qu'est-ce que l'on sait?
— Ce matin, on a exhumé le corps de mon mari.
— Qu'est-ce que tu dis là? fit l'artiste épouvanté, devenu livide, déjà pris d'un tremblement et s'asseyant sur son lit.
— Oui, on a fait l'autopsie, on a reconnu qu'il est mort empoisonné.
— Et on nous accuse?
— On a des doutes... Mais tu m'épouvantes, toi; mais tu vas te trouver mal; si l'on t'interroge, alors nous sommes perdus.
MADEMOISELLE BEAU-SOUKIUE.
Elle avait des frissonnements en évoquant tout cela (page 53).
— Non, non, il n'y a pas de temps à perdre, il faut partir.
— Tu deviens fou... Sois donc calme, raisonnable; je viens d'être interrogée.
— Toi!... Qu'as-tu dit?
— C'est ce que je viens te dire pour que tu ne me démentes pas. Mais il faut du sang-froid. Maintenant, j'ai peur, à cause de toi.
— Non, Jeanne...; c'est le premier coup. Je serai calme. Ainsi, on sait... Tu avais bien pris tes précautions, tu as fait attention à lotit?
7e Liv. 7
— Oui, oui; et la preuve, c'est qu'ils n'ont rien trouve à la maison.
— Bien, on t'a parlé de moi?
— La police sait tout. On a dit que tu étais mon amant; je l'ai nié; j'ai dit que lu avais élé galant avec moi, voilà tout; que ce que tu cherchais chez nous, c'est ma fille.
Il y eut un silence pendant lequel Rolland restait l'œil fixe, sans voir; seulement, à celte heure, il avait conscience du danger qu'il courait, et il se demandait s'il ne serait pas découvert aux premiers mots qu'on lui demanderait. Devant ce danger menaçant, il comprit qu'il devait rester uni avec la Bordelaise. Il fallait effacer le mal qu'il avait fait, et aussitôt il lui dit :
— Tu me juges mal et je le mérite cependant. Je n'ai pas tous les torts, je te le jure.
— C'est peut-être moi? fit celle-ci.
— Non ; mais écoute-moi. Je me suis sauvé de chez toi parce que j'étais honteux de ma conduite, et cependant voilà ce qui se passait : ta fille était toujours après moi, elle faisait semblant de ne pas connaître nos relations; lorsque je le quittai dans la cuisine, que je montai, au moment où j'allais entrer dans la chambre, elle ouvrit la porte de la sienne... Elle me vit. Est-ce une comédie, esl-ce la vérité? elle crut que c'était chez elle que je montais. Tu comprends que je ne pouvais pas lui expliquer ma présence. Je dus lui laisser croire. Elle m'attira chez elle, me disant d'entrer, afin de n'être pas surpris, et, seul avec elle, elle tomba dans mes bras... Tu comprends que c'était un rôle difficile.
La Bordelaise écoutait les dents serrées, l'œil ardent; elle était venue uniquepour parer au danger qui les menaçait, et déjà elle n'y pensait plus, elle écoulait la justification de son amant et la preuve de l'indignité de sa fille, et cela lui plaisait en la fortifiant dans sa haine et en excusant son amour constant pour le misérable. C'est la jalousie qui domina. Elle crut tout ce que Rolland lui disait. Elle lui demanda :
— Depuis longtemps elle était ta maîtresse?
— Je te jure que non. Je te le jure, elle n'a jamais été ma maîtresse; je la considérais comme une enfant; je voyais ce qu'elle voulait, je comprenais ce qu'elle disait; mais je ne voulais pas répondre. Tu conçois; d'abord, je t'aime. Il a fallu cette circonstance pour que je fasse cette folie. Mais, je te le jure, je n'ai jamais rien eu avec Adèle.
— Ah! Rolland, jamais tu ne me feras oublier cela, jamais. J'aurai toujours ce tableau devant les yeux.
— Je ne peux pas t'en dire plus. Crois ce que tu voudras.
Il semblait, en disant cela, que Rolland n'était pas fâché que Jeanne crût plus qu'il n'en disait. C'est ce qui arrivait au reste. La Belle Bordelaise était convaincue que sa fille adorait Rolland, qu'elle élait vicieuse, — elle la jugeait sur
MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. Ul
elle-même, les enfants tiennent souvent des parents, — elle acceptait parfaitement la scène odieuse comme la racontait l'artiste; elle n'aurait pas agi aulrei à l'occasion, et elle était persuadée que Rolland ne disait pas tout; ne fût-ce que ce jour, il avait été l'amant d'Adèle.
Cela lui faisait gros au cœur; c'était une lourde et pénible pensée qui amenait des larmes dans ses yeux et des lueurs fauves dans ses regards.
Ils s'étaient assis tous les deux sur le lit, embarrassés de ce qu'ils disaient, tous les deux voulant s'entendre, se remettre, il le fallait à cause du danger menaçant, ils se taisaient. La Bordelaise avait de grosses larmes dans les yeux, et Rolland avait des tremblements dans les membres et des frissons sur le col.
L'une revoyait la petite chambre et sa fille à terre avec Rolland; lui, voyait la prison, le bagne... C'est Jeanne qui, essuyant ses yeux, reprit :
— Enfin, ne parlons plus de ça... C'est une misérable créature; mais j'en suis vengée : c'est elle qui nous sauvera.
Rolland la regarda: il ne comprenait pas; il était convaincu, au contraire, que, loin de les sauver, c'était la plus terrible accusation qu'il avait à redouter.
Il n'avait pas aimé la grande Adèle; nous l'avons dit, le grand vaurien n'aimait personne, que lui. Ce qu'il aimait, c'était la luxure dans le vice, dans le bizarre, dans le défendu. Il était de ces misérables dont la lubricité s'allume de l'odieux qu'il y a dans certaines amours.
Une femme libre, indépendante, à lui seulement, était une fatigue; il aimait le fruit défendu, le bien de l'autre.
Il n'avait donc jamais aimé Adèle; il l'avait désirée parce qu'elle était jeune, parce qu'elle était belle... A celte heure, la situation ridicule dans laquelle elle l'avait mis, la honte dont elle l'avait couvert, et surtout le danger dont elle était la menace perpétuelle, par les deux accusations portées contre lui, transformait le désir qu'il avait eu d'elle en une haine au moins égale à celle de sa mère.
si, lorsque Jeanne lui dit que c'était Adèle qui les sauverait, il hocha la tète, bien persuadé du contraire.
— Ecoute-moi, fit Jeanne, et hâtons-nous; car si on venait ici également pour t'inlerroger et que j'y fusse, tout ce que je veux faire serait impossible.
— Parle vite, alors...
— Le plus simple, c'est de te raconter mon interrogatoire... Écoute.
Alors Jeanne raconta, mot à mot, détaillant les impressions ressenties, l'effet produit sur le magistrat par ses réponses, toute la scène à laquelle nous avons assisté.
Quand elle eut fini, Rolland, étourdi et presque rassuré, la regardait avec épouvante... Se disait-il qu'il était abominable de voir combiner ainsi la perte de son enfant? Ûh non! il pensait qu'il devait faire bien attention à lui, parce qu'une femme capable d'une telle action, capable d'arrêter et de combiner avec
calme un Ici plan, était bien redoutable, et que mieux valait avoir l'amour de la Belle Bordelaise, si compromettant qu'il lut, que sa baine...
Alors ils arrêtèrent bien les points de défense, c'est-à-dire les minuties de leur déposition pour ne point être démentis. Bolland alla même jusqu'à proposer à la veuve de monter un des petits paquets qu'il lui donnait dans la chambre de sa fille, et de le cacher dans un meuble; à la première perquisition, on le trouverait...
Jeanne refusa sèchement, disant qu'elle voulait bien profiter de ce qu'il y avait, mais non y aider; il n'était pas nécessaire que sa fille fût gravement condamnée, il suffisait qu'on ne les condamnât pas, eux...
— Est-ce que tu aurais encore ici de cette poudre?
— Non, pas de danger; mais j'en peux toujours avoir.
— Tu en auras pour moi. un jour...
— Oh ! qu'est-ce que tu dis là ?
— Voyons, il faut que je te voie souvent; mais ni ici ni chez moi, pendant que durera l'instruction... et jamais de lettres, tu sais...
— Pardi... Trouve-toi dans trois jours, après la fermeture de ta boutique, en face de la gare Montparnasse.
— Bien;... Et surtout, lorsqu'on t'interrogera, du sang-froid...
— Oh! maintenant, je suis sûr de moi... Il fallait nous entendre.
fis -embrassèrent. La Bordelaise nouait les rubans de son chapeau, lorsqu'on frappa à la porte... Ils sursautèrent ensemble. Bolland était tout pâle.
— Nous sommes perdus, disait Jeanne; ce sont eux!... Et elle cherchait à se cacher. Rolland fit un effort et demanda :
— Oui est là?
— C'est un papier pour vous, monsieur Bolland.
Ils respirèrent bruyamment tous les deux, se souriant de soulagement.
— Quelle peur j'ai eue! disait Jeanne.
Bolland alla entre-bàiller la porte au concierge et lui prit le papier... Il lut... C'était une citation à comparaître devant le juge d'instruction... Il tremblait en lisant le papier... Il le montra à Jeanne, qui le regardait, inquiète.
— Eh bien! qu'est-ce que tu as? dit-elle.
— Cela me bouleverse... C'est ma citation...
— Mais, au contraire, cela doit te rassurer... C'est la preuve que tu n'es considéré que comme témoin... et cela t'assure qu'on ne viendra pas...
— C'est vrai... tu as raison !... fit-il plus calme.
— Maintenant que je ne crains pas qu'on nous surprenne, je reste; nous aurons le temps de causer..., étoile le regarda avec des yeux brillants, en dénouant son chapeau... puis elle dit, en souriant :
— Ah! je suis plus tranquille, maintenant...