‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 6 sur 40 · UN MAUVAIS REVE · texte numérisé non relu

UN MAUVAIS REVE

Le matin du jour où commence notre histoire, lorsque MUe Adèle s'éveilla dans la chambre de la rue de la Monnaie, elle crut qu'elle avait fait un mauvais rêve; elle regardait autour d'elle surprise. Où était-elle? Cette grande chambre, haute de plafond, les murs couverts de tapisserie, ces vieux meubles sculptés, ce grand lit à colonnes dans lequel elle était perdue, cette vieille horloge à poids, dont le vaste balancier battait son toc toc mélancolique, celte vaste cheminée dans laquelle s'éteignaient quelques braises. Où était-elle?

Ce qu'elle croyait avoir rêvé était donc arrivé; c'était vrai; pendant qu'épouvantée par la vue de son père mort, s'étant sauvée dans sa chambre, où elle priait, un homme s'était jeté sur elle. Elle avait des frissons de dégoût au contact qu"elle avait ressenti. Sa mère était arrivée juste à temps lorsqu'elle allait devenir la proie de cet homme. Alors c'est sa mère qui l'avait outragée; elle lui avait jeté à la face des mots qu'elle n'avait jamais entendus. Elle l'avait insultée, l'injuriant, elle, ne la défendant pas, ne la protégeant pas contre cet homme.

Et cet homme, c'était l'amant de sa mère, et cet homme avait aidé sa mère dans un crime. Ils avaient tué son père. Son père, le seul être qui jusqu'alors avait eu pour elle de douces paroles et de bons baisers. Celui qu'elle aimait, celui qui la protégeait, celui qui avait compris sans qu'elle le lui dît qu'elle ne pouvait vivre avec Rolland, et qui avait repoussé la demande du misérable; car l'enfant, qui n'avait pas encore pu juger la conduite de sa mère, avait été dupe de la comédie de la demande en mariage.

Elle s'en souvenait ; la veille, elle avait vu sa mère et le misérable comploter la mort de son père. Alors que s'était-il passé? Elle s'était sauvée comme une égarée, puis elle avait eu peur; le tonnerre grondait épouvantablement. elle était devenue comme folle, courant dans les rues sombres et désertes ; elle était arrivée place de l'Hùtel-de-Ville, elle avait couru sur le pont, s'était jetée à l'eau.

Elle avait des frissonnements en évoquant tout cela. Mais elle ne se souvenait plus, il y avait une lacune dans sa mémoire. Elle s'était réveillée dans une chambre

sombre, un homme, un jeune homme doux, respectueux, était à son chevet et la soignait... Était-ce dans cette chambre? elle ne la reconnaissait pas.

Ce n'était pas un rêve. Sa mère était une misérable indigne, femme coupable, épouse criminelle, mère dénaturée, elle ne pouvait la revoir, et son père n'était plus. Elle avait un peu plus de seize ans. Qu'allait-elle faire?

Mlle Adèle était accoudée, pensive, sur son oreiller; elle était oppressée par la pensée du père, étendu là-bas, gardé par les deux coupables. Qu'allait-elle faire? Elle ne pouvait pas cependant aller dénoncer sa mère; c'était épouvantable.

Elle avait failli être victime d'un misérable, qui l'avait frappée, torturée, qui l'avait déchirée, presque souillée, étant vaincue; c'est providentiellement qu'elle avait été sauvée; pouvait-elle aller dénoncer, le misérable; c'était en même temps livrer sa mère, car les deux complices se tenaient; la punition de l'un obligeait au châtiment de l'autre.

Mais que faire? Elle n'avait aucune ressource, elle ne savait aucun métier, elle était à jamais perdue, elle était surtout effrayée du vide qu'il y avait devant elle.

Elle se souvenait bien qu'on l'avait rassurée, qu'on lui avait dit qu'elle ne devait pas se tourmenter. Mais elle ne croyait plus aux bons. Et sa seule pensée était de renouveler sa tentative. Elle n'avait plus de père; sa mère, c'était pis que si elle n'en avait pas, et assurément, l'œuvre tentée par le misérable, il chercherait à l'accomplir ou il se vengerait de sa défaite. C'était un ennemi qui devait la poursuivre. Sa mère allait également mettre la police à sa recherche, l'obligera rentrer pour lui faire subir tous les affronts; l'artiste serait là, remplaçant celui qu'il avait tué, la guettant sans cesse; ce serait le maître.

Adèle était trop jeune pour la résistance , elle ne voyait que la menace ; elie se sentait perdue sans ressource, et elle s'affermissait dans cette idée qu'elle n'avait qu'à mourir. Elle avait l'âme trop haute pour rien demander ni accepter de n'importe qui.

— Pauvre père! disait-elle — et de grosses larmes coulaient sur ses joues. — Mon pauvre cher papa, je te retrouverai, toi... Les monstres! loi si bon, si doux, ils t'ont empoisonné.

Alors, en pensant à son père, elle se rappela les dernières minutes qu'elle avait passées près de lui la veille.

Elle cessa de pleurer tout à coup, et le regard fixe comme si elle faisait des efforts pour se souvenir, elle dit :

— Mais papa se doutait de tout; il savait... mais il m'a fait jurer... oui, il me disait : « Si je venais à mourir, il y a dans le bahut de la petite chambre de làhaut, où je mets mes outils, un livre dans lequel est une lettre. Cette lettre, lu la prendras. » Il me l'a l'ait jurer. Je ne dois ouvrir cette lettre qu'ayant quitté la maison... Mais cela avait un but... Je dois avant tout exécuter sa volonté. Mais comment pourrais-je avoir cela... retourner à la maison?...

A cette pensée, il courut un frisson dans son corps.

— Non; cela, jamais!... Mais que ferai-je?... J'ai juré à mon pauvre papa et je dois lui obéir : il le faut, je le dois...

M"c Adèle regarda autour d'elle; elle vit un grand peignoir de femme; elie voulut se lever, mais elle se sentit brisée; elle ne pouvait agir qu'avec peine. Elle se leva cependant et s'habilla; elle se regardait en disant :

— Mais à qui sont ces vêtements?...

Sa pensée, alors, se porta sur ce qui s'était passe la nuit; elle se souvenait. C'est un jeune homme qui l'avait sauvée; à celui-là, qui la voyait désespérée, elle avait promis de ne pas recommencer, mais d'écouter ses conseils. Quel était cet homme! Il lui avait dit son nom; elle ne s'en souvenait plus.

C'était un bien mauvais rêve qu'elle avait fait là. Quel serait le réveil? Pour un jeune cerveau, c'était Irop, et la jeune fille, vêtue, s'assit dans un fauteuil, et prenant son front à deux mains, se demanda encore :

— Que vais-je faire ?

Elle était ainsi, perdue dans ses pensées depuis une demi-heure, lorsqu'elle entendit la porte de l'appartement qui s'ouvrait. Elie se regarda vite, s'assura qu'elle était décemment vêtue. On frappa à la porte; elle alla ouvrir.

— Eh bien, mademoiselle, comment allez-vous ce matin? Avec un peu d'embarras :

— Je vous remercie, monsieur; bien...

— Mademoiselle, je vous ai dit hier que je me mettais à votre disposition, me voici. D'abord, je vous apporte à déjeuner. Je vous déclare, en outre, pour vous tranquilliser, qu'ainsi que vous paraissiez vivement le désirer, personne n doute de rien. On ne m'a pas vu vous apporter ici. On ne sait pas qu'il demeure dans l'appartement une autre personne que moi.

— Je vous remercie bien pour tous les tracas que je vous donne.

— Les tracas! Le plaisir, vous voulez dire. Si vous voulez bien, je vais vous préparer le déjeuner; j'ai apporté tout ce qu'il faut. Dame, je n'ai qu'un petit li ment de garçon, une antichambre et tout de suite ma chambre qui sert de chambre à coucher, de salon et de salle à manger.

Il roula la table près de la fenêtre et dressa le couvert.

Adèle était embarrassée, n'osant ni parler, ni agir; elle se trouvait intimidée par les prévenances du jeune homme, et ne savait comment l'en remercier.

— Mon Dieu, que je vous donne de peine, et je suis toute honteuse... Je ferai tout cela.

— Comment!... Voulez-vous me laisser? N'est-ce pas le devoir d'un homme de servir une femme? Je ne vous demande qu'une grâce... Vous savez ce que vous m'avez promis, nous devons causer ce matin... Invitez-moi à votre table, nous c tuscrons en déjeunant... Au bout de quelques minutes, vous méjugerez mieux.

— Monsieur, ie suis absolument confuse de vos bontés.

— Ne parlez pas de ça. Vous savez. Je vous répète que je suis à votre disposition. Naturellement, vous n'allez pas rester enfermée sans avoir besoin de nouvelles ; il faut me commander, j'irai, pour savoir ce que vous avez besoin de savoir.

— Ça, merci, j'accepte.

— A la bonne heure. Mais il faut également accepter le déjeuner.

— J'ai peu d'appétit.

— Ça va venir.

Le couvert était dressé, les 'plats servis ; le jeune homme avait apporté le déjeuner dans un panier. Il plaça un petit fauteuil devant la table et , offrant la place :

— Là, mademoiselle, veuillez vous asseoir. Puis, disposant un siège en face d'elle :

— Moi ici, et maintenant déjeunons et nous causerons.

— Je vous assure, monsieur, vous êtes si bon que vous m'embarrassez.

— N'ayez nulle crainte... Considérez-moi comme... votre frère.

— Merci.

— Voyons, vous avez des courses à faire?

— Oui.

— Certaines choses à savoir?

— C'est cela... et c'est très important.

— Je m'en doute bien. Parlez.

La jeune fille se trompait, en croyant qu'elle pouvait envoyer un ami discret prendre des nouvelles, si simple que fût ce qu'elle avait à demander; elle ne savait comment formuler sa demande. Elle voulait savoir ce qui était advenu après son départ ; elle voulait savoir si sa mère n'avait pas chassé de chez elle le misérable dont elle avait failli être la victime; elle voulait savoir surtout ce qu'on pensait d'elle, si on avait appris sa tentative de suicide, si on la croyait vivante ou morte; enfin, si on était à sa recherche, ce qu'elle redoutait le plus.

Elle ne pouvait parler , il fallait absolument raconter ce qu'elle voulait garder secret; elle ne voulait accuser personne, car l'accusation de l'un entraînait celle de l'autre. Tout se tenait et le moindre mot obligeait à tout dire. Aussi resta-t-elle tout interdite devant le jeune homme. Celui-ci, ne s'expliquant cette réserve que par son embarras, bavardait pour la mettre à l'aise. Il lui raconta longuement sa situation, qui n'était pas longue à expliquer. N'ayant pas assez de fortune pour vivre dans l'oisiveté, il avait une place dans un ministère, dont le travail consistait en sa présence à peu près régulière, une sinécure.

Auguste racontait qu'il serait riche un jour : il n'avait pour toute famille que sa mère, une brave vieille femme, qui passait la moitié de l'année dans sa propriété, aux environs d'Orléans...

Ul

Ils se promenèrent le long de l'eau (page 62).

Auguste de La Saussoye vivait seul, malgré les supplications de sa mère, qui voulait sans cesse le marier. Le jeune homme était rebelle; il n'avait jamais rencontré le cœur de son cœur, vivait d'une façon très simple, très régulière, sans relations, presque sans amis; très timide, un peu femmelette, comme les enfants élevés parles femmes, il s'ennuyait profondément; il avait trouvé un charme singulier dans l'aventure, et il déclarait que cela lui avait produit un tel effet, qu'assurément cela devait avoir une grande influence dans sa vie

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Le jeune homme racontait tout cela à la diable, sans ordre, pressé de parler, voulant ne pas paraître embarrassé près de la jeune fille, et ne sachant que lui dire.

Adèle, au contraire, ne disait pas un mot. A mesure qu'il parlait, elle se rendait plus compte de sa situation et ne savait guère comment elle en pourrait sortir... Elle ne pouvait éternellement demeurer chez ce jeune homme; il fallait qu'elle gagnât sa vie...

— Alors, vous refusez mes services? finit-il par dire.

— Non, je n'en ai pas à demander.

— Je vois bien, vous ne voulez pas dire vos chagrins; vous ne voulez pas qu'on vous console?

— Il n'y a pas de consolation à mes chagrins.

— Ils ne sont pas éternels, cependant?

— Le temps seul peut les atténuer, sans les effacer jamais.

— Ah!...

Assurément, M. de La Saussoye avait une question à faire, car il regarda la jeune fille; leurs regards se croisaient, et leurs lèvres remuaient pour ne rien dire... Enfin, faisant un effort, tout rougissant :

— C'est un grand chagrin d'amour qui vous a poussée?... La jeune fille eut un sourire triste :

— Oh! non, monsieur... C'est plus grave que cela...

— Ah bien! tant mieux! fit joyeusement Auguste... Je croyais que vous aimiez..., que vous aviez été trompée!...

Oh! qu'il était content de parler sur ce sujet, le brave jeune homme, et que les réponses de la jeune fille le ravissaient... surtout lorsqu'elle dit :

— Non, monsieur, je n'ai jamais aimé et n'ai jamais été aimée.

— Oh! ça... par exemple...

Il devint plus rouge encore, en voyant l'air étonné avec lequel Adèle le regardait; puis, toujours gêné par le silence, embarrassé de ce froid, il reprit :

— Voyons, mademoiselle, votre secret, c'est votre secret... je ne vous en parlerai plus... Quand vous aurez besoin de moi, vous savez que je suis là...

— Merci...

— Parlons... Que voulez-vous faire?... Oh! vous savez, je vous dis cela pour vous mettre à l'aise, pour vous aider... Je vous l'ai déjà dit; ici, ne vous gênez en rien, au contraire... J'ai une bonne amie qui remplace maman.

— Vous êtes trop bon... Je vous dois doublement la vie... Hier, j'étais folle, je voulais mourir à tout prix... Le bien-être que j'ai trouvé chez vous, la sympathie que vous m'avez témoignée m'ont rendu la raison... Aujourd'hui, je veux, vivre... Il faut, monsieur, que je travaille...

— Oh! vous avez le temps!

— Vous vous trompez, monsieur... Vous m'avez montré trop de respect pour ne pas reconnaître que j'en serais indigne, si je consentais à faire autrement... Vous me proposez de m'aider?... C'est ainsi que j'accepte vos services...

— Le sentiment qui vous dirige est trop honnête pour que j'ose le blâmer. Quel est votre métier?

— Je n'en ai aucun. Ce que je puis vous dire sur moi, le voici : j'étais en pension et voyais très peu mes parents, qui sont des commerçants. Je fus retirée de pension il n'y a pas deux ans; depuis cette époque, j'aidai ma mère dans les soins du ménage. Je n'ai pas appris de métier. Je me crois très adroite dans la coulure; c'est le métier que je vais choisir. Je suis sans famille.

Ces derniers mots étaient dits sourdement, et de grosses larmes coulèrent sur les joues de la jeune fille, qui acheva :

— Je ne puis ni ne veux dire le nom de mes parents. Je viens de perdre mon père et je me suis sauvée, et ai voulu me tuer parce que je suis décidée à ne jamais revoir ma mère, et que sans eux je suis sans ressource.

— Il y a une bien triste histoire dans tout cela.

— Oh! oui, monsieur, et si vous voulez que nous restions bons amis, ne m'en parlez jamais.

Il y eut encore un silence. Depuis longtemps déjà ils avaient terminé le repas, auquel la jeune fille avait à peine touché. Auguste de La Saussoye lui dit :

— Voyons, mademoiselle, parlons du présent. Vous me considérez comme un ami. A ce titre, vous me permettrez de vous aider dans ce que vous voulez faire.

Elle ne répondit pas. Alors le jeune homme s'écria :

— Voyons, si vous ne voulez rien accepter de moi, voulez-vous que je fasse ceci : Je vais écrire à ma mère que je connais une jeune fille digne d'intérêt à tous égards; que je la prie de s'intéresser à elle en l'aidant à s'établir. Ma mère ne m'a jamais rien refusé.

La jeune fille le regarda en souriant, émue de la délicatesse du procédé.

— J'accepte, dit-elle en lui tendant la main. Maintenant que vous placez votre mère dans nos relations, je suis moins gênée pour être votre amie.

— A la bonne heure! Vous m'avez donc cru un... comment vous dirai-je ça? un garçon léger, voyant dans le service rendu le prétexte d'une bonne fortune.

— Non, non, je vous ai jugé tout de suite. Vous êtes bon!...

— Maintenant, puisque nous sommes plus familiers, causons encore.

Et alors il fut entendu que la jeune fille resterait encore un jour dans la chambre du jeune homme; celui-ci allait passer la soirée près de sa mère et lui parler de sa protégée. Le lendemain, il serait de retour à Paris; on louerait une chambre où la jeune fille s'installerait; c'était le coté principal, et elle commeu-

cerait à se mettre au courant du métier qu'elle choisissait en se faisant un trousseau et des robes pour elle. Tout cela à titre de prêt de Mmc de La Saussoye; elle le voulait ainsi, et cette honnêteté, cette dignité charmaient le jeune homme. Quand tout fut entendu, prêt à partir, M. de La Saussoye lui dit :

— Maintenant, j'ai encore quelque chose à vous demander; vous n'allez pas vous fâcher, au moins?

Elle le regarda en souriant, croyant que, comme la veille avant de se retirer, il voulait l'embrasser; un peu rougissante, elle tendait la joue.

— Ce n'est pas cela, fit-il gaiement, mais je le prends tout de même. Et il l'embrassa.

— Qu'est-ce donc?

— Nous causons tous les deux depuis longtemps ; vous m'appelez monsieur seulement, mais vous savez mon nom, et moi je suis fort embarrassé; il faut cependant que, parlant de vous, je dise à maman un nom avec mademoiselle.

— Je vous l'ai dit : de ce jour, je ne veux plus porterie nom de ma famille.

— Votre prénom?

— Adèle.

— Très bien; mademoiselle Adèle, nous vous trouverons un nom.

— J'ai bien, fit-elle en riant, un sobriquet qu'on m'avait donné d'abord à ma pension et duquel on appelait toujours mon père... quand il n'était pas malade.

— Dites-le.

— Beau-Sourire.

— Oh! mais c'est très joli, ça, et c'est bien trouvé. Si vous le permettez, mademoiselle Adèle, c'est ainsi que je vous nommerai désormais : MUe Beau- Sourire.

Et comme elle souriait, il exclama :

— Oh! oui, voilà un nom justifié... Au revoir, mademoiselle Beau-Sourire...; à demain ; et vous pouvez être tranquille désormais et arrêter dans votre cerveau ce que vous voulez faire. Demain, je vous rapporte le nécessaire pour fonder la maison Beau-Sourire, commanditée par Mme la baronne de La Saussoye.

— Merci !

Il partit, et lorsqu'elle fut seule, la jeune fille pensa :

— Mon Dieu ! est-ce vrai que je pourrai vivre heureuse et honnête ? Tous les gens ne sont pas méchants !

Sortant de Paris, Auguste de La Saussoye était bien décidé à demander à sa mère de vouloir bien s'occuper de sa protégée, et cela lui paraissait la chose la plus simple du monde. Une jeune fille, pour une raison qu'elle voulait tenir secrète, se trouvant sans ressources, sans moyen de vivre, avait voulu se donner la mort ; il l'avait sauvée.

Cette jeune fille était pure, chaste, il eu était convaincu; l'ayant arrachée à la mort, n'était-il pas naturel qu'il s'intéressât à sa vie? Était-ce bien là seulement ce qu'il y avait dans son cœur? Nous n'en répondrions pas. En tout cas, c'était tout ce qu'il voulait dire à Mme de La Saussoye, laquelle ne pouvait manquer de ressentir pour M110 Beau-Sourire la môme sympathie que son fils avait pour elle.

Ce beau plan dura jusque chez sa mère; mais en se trouvant en face, il en reconnut la difficulté; il se trouvait dans l'impossibilité de parler; il était convaincu que sa mère éclaterait de rire à son nez, en le priant, à l'avenir, d'être plus discret sur ce qu'il appelait ses bonnes actions. Et il se décida tout simplement à garder son aventure pour lui, à s'occuper seul de sa protégée, en lui assurant cependant qu'il n'agissait que sous la direction maternelle.

Il demanda de l'argent à sa mère, qui le gronda sur ses grandes dépenses, et le lendemain il était de retour à Paris.

Quelques heures après, il avait loué et fait meubler un petit logement composé de trois pièces dans la grande rue de Passy.

11 avait commandé, dans un grand magasin, tout le linge et les étoffes nécessaires, et le soir même Mn° Beau-Sourire se trouvait installée chez elle, et elle recevait la commande.

Rien ne peut rendre son état; elle était comme ahurie, refusant de croire ce qu'elle voyait, n'osant prendre la situation sérieusement.

— Maintenant, je vous le répète, disait Auguste, vous ne me devez rien. C'est maman qui a tout fait et je vous le laisse. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de me permettre de venir vous voir. Cela fut entendu, naturellement.

Le jeune homme, heureux et content, partit. On éprouve tant de bien à faire une bonne action, sans arrière-pensée, et, nous l'affirmons, c'est sans arrière-pensée qu'Auguste agissait, n'écoutant que son cœur,ne se rendant pas compte de l'amour qui naissait en lui.

Seule, Mlle Beau-Sourire pleura; elle pensait à son père mort, qu'elle ne devait plus revoir; c'était le dernier, le seul ami qu'elle avait eu, et elle pensait que, si l'âme survit à la matière, il la voyait toujours restée digne de lui.

La jeune fille se mit ardemment au travail, levée tôt et se couchant tard; chaque jour, le jeune homme venait la voir en sortant de son ministère.

Jetez-leur la pierre, si vous l'osez, aux pauvres enfants. Au bout de dix jours, Auguste avait avoué à Adèle qu'il l'aimait. Celle-ci était devenue rouge et n'avait pas répondu. Il avait parlé de mariage quelques jours après; elle avait pleuré, et, tout ému, il lui avait dit :

— Alors, vous ne m'aimez pas... , vous me repoussez?

— Oh! non..., monsieur Auguste. Je vous aime, mais je ne peux pas me marier.

— Et pourquoi?

— J'ai ma mère..., et je ne veux pas la revoir.

— J'irai, moi.

— Oh! jamais! jamais!

Auguste l'ut un peu surpris, mais ce fut tout. Pendant quelques jours encore, il en fut ainsi; mais chaque jour le mal devenait plus grand; ils s'adoraient et ils avaient peur l'un de l'autre. Cet amour sans issue ne pouvait durer.

Il avait bien été question une fois d'attendre l'âge où l'on est son maître, mais cela n'était pas sérieux; ils étaient trop jeunes l'un et l'autre pour que la chute n'arrivât pas. Un jour, Auguste était venu lui rendre visite un peu plus tôt. Il faisait un temps magnifique, une de ces belles soirées de fin d'été. Il lui proposa d'aller se promener jusqu'à Suresnes; elle accepta, et ils partirent pour diner bras dessus bras dessous; ils traversèrent le bois de Boulogne, se grisant au rude parfum des bois, riant ensemble, se regardant avec des yeux luisants, se pressant plus fort les bras à chaque regard. Ils arrivèrent ainsi à Suresnes, et ils se promenèrent le long de l'eau.

Le soleil couchant empourprait le fleuve, illuminant les feuillées des berges et du bois; il faisait beau et gai, et regardant, appuyée sur son bras, la tète un peu penchée sur son épaule, elle dit :

— Aujourd'hui, l'eau est belle et riante...; ce n'est pas comme l'autre soir.

Ils frissonnèrent ensemble au souvenir qu'elle évoquait. Alors, Auguste la prit dans ses bras, et il l'embrassa en disant :

— Oh! ne parlez pas de cette nuit!

Il sentit qu'elle lui rendait inconsciemment son baiser...; il devint rouge; ils se reprirent le bras, se pressant un peu plus, et ils marchaient, ne trouvant plus un mot à se dire, elle toujours souriante et la tète baissée, lui embarrassé.

Arrivés devant un grand restaurant, il fut heureux de pouvoir rompre le silence en disant :

— Adèle, si vous voulez, nous allons diner.

Elle acquiesça de la tète; le jardin était plein de monde; cela les ennuya. Le garçon proposa un petit salon qui donnait sur l'eau; ils acceptèrent et il les dirigea.

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