CE QU ON VOIT DANS UNE GLACE
Arrivés au premier étage, le garçon voulut les faire entrer dans un cabinet qui donnait sur le jardin ; mais ce fut Auguste qui lui désigna le petit salon qui se trouvait en angle; la fenêtre s'ouvrait sur une petite terrasse couverte de verdure qui jetait une ombre discrète. Pendant qu'il commandait le dîner, Adèle regardait autour d'elle, émerveillée.
— Oh! que c'est joli ici! Cette fenêtre est comme un bosquet; l'on voit l'eau et le bois.
11 revenait, et elle lui dit en riant :
— C'est la première fois que je dîne dans un restaurant; mais c'est joliment riche ici...; mais nous allons être tout seuls....
— Oui; ne me disiez-vous pas que vous désiriez n'être pas vue?
— Oh! j'aime mieux cela; ici, personne ne nous voit, on est chez soi.
Et cela était dit bien honnêtement. Elle retourna à la fenêtre, regarda encore et répéta :
— Mon Dieu, que c'est joli !
Quand elle revint pour se mettre à table, elle parut embarrassée, et elle lui dit :
— Nous aurions mieux l'ait de diner dans le jardin.
— Pourquoi?
— C'est plus gai.
— Nous essayerons d'être gais... Là, ma chère Adèle, nous pouvons causer à notre aise... Nous causerons de Pavenir, que je vois, quand je suis près de vous, riant et clair comme ce jour.
Elle ne répondit pas; le garçon les servit. Pour parler, Auguste dit :
— l'aime beaucoup ce petit coin de Suresnes; la semaine on y est bien libre, à l'abri des indiscrets et des importuns.
— Ah ! vous connaissiez celte maison?
Le jeune homme devint tout rouge; il répondit :
— Je la connais peu... J'y suis venu une fois ou deux..., avec ma mère.
Mon Dieu! que ce mensonge avait de la peine à sortir, et comme il semblait craindre que la jeune fille n'eût remarqué le salut familier que lui avait adressé le patron à son entrée. La grande Adèle n'avait rien vu, rien; elle était tout entière à ce monde nouveau pour elle.
Le cabinet, avec son ameublement sans harmonie, lui paraissait une merveille de luxe. Cette belle table, ce beau divan, ces glaces, ces dorures..., c'était admirable. Des gens venaient ordinairement prendre leur repas en ce lieu; car on était en semaine, et le jardin était plein de monde, et l'on entendait les garçons aller et venir pour servir dans des petits salons semblables à celui dans lequel elle était ; et quelle gaieté ! les éclats de rire s'entendaient à travers les cloisons.
A cette heure, M110 Beau-Sourire n"avait plus de sombres pensées; toute cette vie, toutes ces joies l'envahissaient, et son adorable sourire s'étendait sur son charmant visage. De sa vie elle n'avait éprouvé sensation pareille.
Peu à peu, elle se familiarisait, elle avait moins peur et se trouvait plus à l'aise; et tout en dînant ils recommencèrent à bavarder et à rire, comme ils avaient fait au départ en entrant dans le bois de Boulogne.
C'est ainsi que le dîner se termina; la nuit était venue peu à peu et Adèle se leva pour regarder encore le magnifique tableau qu'ils avaient devant les yeux; elle s'accouda sur la fenêtre et Auguste y vint aussitôt.
Le dîner l'avait un peu animée; sa riante petite figure était adorable, ses yeux brillaient; sur ses belles lèvres passait parfois sa petite langue mignonne; elle soutenait en riant les regards de son ami. Ils étaient penchés sur l'appui de la fenêtre trop étroite à cause de la feuillée qui l'enveloppait, obligés de se serrer si près, qu'Auguste dut passer son bras autour de sa taille, et elle ne parut pas s'en apercevoir.
Ils se parlaient tout près l'un de l'autre, les lèvres si rapprochées que leur causerie était comme un baiser. Adèle, voyant des gens qui s'arrêtaient, se recula toute confuse en disant :
— Oh ! on nous regarde.
Elle recula si brusquement qu'elle repoussa Auguste et ils retombèrent tous les deux assis sur le divan. Elle riant; lui, mal à l'aise, dévoré.
En tombant, elle était dans ses bras et, n'y pouvant résister, il l'y retint, pencha la tête sur son visage et l'embrassa longuement sur les lèvres ; elle s'en défendait à peine et elle entendait :
— Oh 1 que je t'aime, Adèle.
Le baiser la brûlait; elle voulut se dégager et il la retint; la raison s'envolait, la passion brûlait son sang. Il la tenait dans ses bras, elle essayait de se lever et la main du jeune homme glissait sur la cambrure de la taille et retombait sur les hanches; il répéta qu'il l'aimait.
Je vous dis qu'on vous demande dans ma voiture (page 68).
Adèle eut peur et se débattit nerveusement, ne voulant pas entendre les mots étranges qu'il lui disait :
— Laissez-moi, laissez-moi, c'est mal...
— Je t'aime.
Elle continuait ; mais, fiévreusement, Auguste la tenait. Elle fit un suprême effort, s'arracha de ses bras et courut vers la porte qu'elle ouvrit en disant :
— C'est indigne.
9e Liv. 9
Elle se mit à pleurer.
Auguste restait tout niais, tout bête, tout honteux devant elle.
— Pardonnez- moi; j'ai eu un instant de folie.
— Je n'aurais jamais cru que vous agiriez ainsi.
— Adèle, je vous en prie, oubliez... Oui, c'est indigne, je le reconnais; mais pardon.
Elle ne répondait pas et pleurait toujours. Il lui prit la main et la baisa; elle le laissa faire, et il supplia encore :
— Ne pleurez pas. Si vous saviez ce que je souffre! Oui, l'homme qui veut abuser d'une femme contre sa volonté est un misérable ; c'est l'excès de l'amour que je ressens pour vous qui m'a fait mal agir. Pardon... Ne pleurez plus. Je vous aime tant..., et ne devons-nous pas un jour être l'un à l'autre...
— Oh ! jamais ainsi.
— Oui, Adèle; mais, je vous en prie, ne pleurez plus.
Ils étaient embarrassés d'être encore seuls et sans lumière dans le grand cabinet. Il sonna. La jeune fille essuya vivement ses larmes, ne voulant pas être surprise ainsi par le garçon. Pendant qu'elle se couvrait de son manteau et attachait son chapeau, Auguste était à la fenêtre, respirant bruyamment, tout honteux de son équipée, et cependant très satisfait de la résistance de la jeune fille.
Le garçon apporta de la lumière et Auguste demanda l'addition. Adèle se trouva plus à l'aise quand le cabinet fut éclairé. Auguste la regardait; leurs regards se rencontrèrent. Il dit aussitôt :
— Vous m'en voulez toujours..., vous ne me pardonnez pas...
Elle lui sourit. Il lui prit alors la main, la baisa et lui dit avec passion .
— Oh ! Adèle, si tu savais comme je t'aime !
Elle retira bien vite sa main, toujours souriant; elle se coiffait debout devant la glace, elle rattachait les rubans de son chapeau. En voyant sur la glace des centaines de noms écrits au diamant, elle essaya de les lire et elle eut une petite exclamation qui fit tourner la tête à Auguste.
Celui-ci ne comprit pas le motif de l'exclamation; il soldait l'addition. Le garçon parti, il vint près d'Adèle. Elle ne regardait plus la glace, et se retournait comme ennuyée ; alors niaisement le jeune homme s'écria :
— Ah ! vous avez lu? Mais ça n'est pas moi, je vous le jure.
Il mentait, et si M"e Beau-Sourire avait daigné lever les yeux sur lui, elle l'aurait vu à la rougeur de son front. Auguste de La Saussoye se souvenait que, dans ce même cabinet, il s'était passé une scène autrement terminée que celle à laquelle nous avons assisté. En souvenir de ce jour, les auteurs avaient signé sur la glace : Auguste de La S... et Franchie Bicn-A..., puis la date. Les deux noms avaient été rayés, mais on pouvait encore les lire.
C'était cette phrase qui avait motivé le petit cri de Mllc Beau-Sourire et la
moue dédaigneuse qui le suivait.
Ils sortirent du restaurant moins gais qu'ils n'y étaient entrés, se donnant le bras et ne trouvant rien à dire. A la fin, Auguste prit un parti et dit :
— Voyons, Adèle, j'ai mal agi, c'est vrai; mais vous pouvez pardonner un excès d'amour, puisque vous savez quelles sont mes intentions. Si vous vouliez, si vous pouviez vous marier, dès demain je m'en occuperais, et vous savez bien que je suis incapable de jamais vous abandonner.
— Je suis blessée de ce que vous m'avez jugée autre que je suis... Je ne suis pas MUc Francine.
— Francine! Ah! vous pensez à la glace. Mais je vous assure que ce n'est pas moi... Je ne connais pas de Francine..., et puis, d'abord, je vous aime trop...
— Vous m'en avez donné une singulière preuve ce soir.
— Toujours, alors..., vous me le reprocherez... Vous refusez de vous marier... Alors vous n'aimez pas, et c'est un amour sans espoir.
— L'homme qui estime une femme ne devrait pas compter sur la violence pour s'en rendre maître.
— Pardon! vous avez raison... Mais c'est mal à vous de me parler toujours ainsi, quand vous savez combien je regrette ce que j*ai fait.
11 y eut un long silence, au bout duquel Auguste dit encore en suppliant :
— Est-ce que nous allons nous quitter fâchés!
— Non, fit-elle : je n'en parlerai plus.
— Oh! mais, vous savez bien, Adèle, que vous serez ma femme. Il n'y a que vous que j'aime en ce monde.
— Il me faudra l'écrire comme là-bas.
— Encore !
Ils étaient arrivés à Passy. La paix était faite, car Auguste avait cru demander ça :
— Ne m'aimerez-vous jamais et ne serez-vous jamais ma femme?
— Cela dépendra de vous; mais c'est moi qui choisirai l'heure.
Et Mlle Beau-Sourire remonta chez elle sur ce mot, le laissant tout embarrassé.
Cependant la phrase contenait une promesse formelle. Jusqu'alors, Auguste n'en avait pas eu, et la situation d'Adèle était fort délicate, puisqu'elle refusait absolument de revoir jamais sa mère, et qu'étant mineure, elle ne pouvait se passer de son consentement ; et, nous devons le dire, le jeune homme adorait la jeune fille, et, nature honnête et loyale, il était véritablement décidé à l'épouser : cette idée s'était encore fortifiée par la résistance d'Adèle et par la façon d avait été reçu.
Or, en quittant Mlle Beau-Sourire, il redescendait la Grand'Rue de Passy plus
calme, plus tranquille, sans s'apercevoir que, depuis leur sortie du restaurant de Suresnes, ils avaient été suivis par une voiture marchant au pas.
Lorsqu'il arriva à la hauteur du Trocadéro qui n'avait pas encore été transformé à cette époque, la voiture s'arrêta, et le cocher, sautant de son siège, courut vers lui.
— Monsieur, monsieur, voulez-vous monter en voiture?
Croyant à l'offre d'un cocher revenant à vide, et ayant le désir de promener longuement ses désirs et ses pensées, il refusa :
— Merci, je ne cherche pas de voiture.
— Ce n'est pas ça... Je vous dis qu'on vous demande dans ma voiture. Assez étonné, il répondit :
— Moi, on me demande... Et qui?
— Une dame, fit le cocher, clignant de l'œil.
Très intrigué, Auguste suivit le cocher, qui ouvrit la portière.
A la lueur de la lanterne, il vit une jeune femme, assise dans un coin et se reculant pour lui faire une place... Il la reconnut, et la rencontre lui sembla désagréable.
— Comment, c'est toi?
— Oui... j'ai à te parler... Monte un peu.
— Qu'est-ce que tu me veux?
— Monte d'abord; je ne te fais pas peur? Le cocher n'a pas besoin de savoir nos affaires.
Auguste regarda vivement autour de lui, craignant que celle qu'il quittait ne vît ce qui se passait... Tout était désert; il monta et prit place.
— Qu'est-ce que tu me veux, et comment te trouves-tu là?
— Je me trouve là... c'est bien simple... Je te suis depuis Suresnes... J'ai attendu que tu fusses seul pour te parler... Peu de femmes en auraient fait autant à ma place.
— Ah! depuis Suresnes... tu m'as vu..., fit Auguste, contrarié...
— Oui... maintenant, ce que je te veux... je vais te le dire...
La voiture marchait... La jeune femme se plaça devant Auguste et, le regardant bien en face :
— Savez-vous, monsieur de LaSaussoye, que votre conduite avec moi est celle du dernier des goujats...
— Je te prie...
— Et que si je n'étais pas une femme qui se respecte, toi et celte...
— Je vous défends d'en dire davantage.
— Je dirai ce que je veux... et tu l'entendras...
— Parlez comme vous le devez, si vous voulez que je vous écoute... Il y eut un moment de silence.
La jeune fille était fort gentille; elle avait de petits airs de méchante humeur qui lui allaient à merveille; nerveuse, s'agitant sans cesse, elle contrastait singulièrement avec son interlocuteur qui, tout sot, enfoncé dans son coin comme un enfant boudeur, était fort embarrassé de l'aventure.
— Monsieur, vous ne devez vous en prendre qu'à vous de ce qui se passe aujourd'hui. Puisque je ne peux vous voir, il est assez naturel que je vous cherche; et puisque vous refusez de me donner des explications, il faut bien que je les exige, n'importe où je vous rencontre.
Auguste ne broncha pas. La jeune femme impatientée reprit :
— Puisqu'il est défendu d'aller chez vous, je vous ai écrit, d'abord des lettres aimables, puis des lettres de reproches; à aucune vous n'avez daigné répondre. Vous pensez bien que je ne viens pas mendier votre amour. Dieu merci, je me respecte trop pour ça et ce n'est pas moi qui m'abaisserais à courir après un homme.
— Alors, qu'est-ce que tu veux?
— Comment, ce que je veux ! mais une explication.
— Sur quoi?
— Mais sur... sur ta conduite.
— Je suis bien libre, je pense.
— Et libre de quoi? Je n'existe donc pas? Est-ce que tu as à te plaindre de moi?
Et cela était dit bien effrontément, en regardant bien en face, par celle que nos lecteurs ont reconnue, sans doute, par Mlle Franchie Bien-Aimée, artiste lyrique.
— Voilà à quoi ça sert alors de vivre bien tranquille, en pot-au-feu, d'être sage, d'être fidèle à son amant? A la première occasion on vous lâche, et pourquoi?
— Francine, je vous défends de dire un mot sur cette femme.
— Avec ça que je me gênerai; tu ne vas pas me faire croire qu'elle vaut plus cher qu'une autre. J'espère bien que tu ne vas pas te marier avec?
— Vous vous trompez, dit gravement Auguste, et c'est pour cela que je vous prie de ne pas parler de cette demoiselle.
— Ah! en voilà une nouvelle! exclama Mlle Bien-Aimée; tu vas te marier et tu me le dis comme ça, simplement; tu vas dîner en cabinet particulier avec ta fiancée; tu faisais peut-être une répétition générale.
— Pour qui me prenez-vous, dit naïvement Auguste, rougissant au souvenir de sa scène du cabinet.
— Oh ! je le connais ce cabinet-là, tu m'y as menée et je sais pourquoi.
— En voilà assez ! Que me voulez-vous?
— 11 le demande! Ainsi tu me quittes, c'est bien arrêté; car je ne crois pas à ton mariage. C'est le mariage des petits oiseaux : d'un nid à l'autre. La mairie où tu te maries, c'est le restaurant. Tu te maries par divan M. le garçon, qui
porte son tablier en écharpe, tu jures sur un buisson d'écrevisses. Non, mon petit, il ne faut pas me la faire, celle-là. On ne me quitte pas comme ça.
Auguste en était absolument abruti ; il ne connaissait pas cette Francine-là ; jamais il ne l'avait vue sous ce jour; il était habitué à la voir près de lui douce, aimante, câline et surtout respectueuse; jamais on ne s'était fiché de lui de cette façon... Jamais surtout on ne lui avait parlé sur ce ton persifleur. C'est que Mlle Francine Bien-Aimée connaissait la nature faible et naïve de son amant; elle le voyait absolument pris par une nouvelle passion ; elle voyait que tout était fini pour elle; si Auguste l'avait encore aimée, il lui aurait parlé tout autrement; elle n'avait plus rien à ménager. On se quittait, c'était bien; mais elle voulait avoir le beau rôle.
— Mon petit, ça ne sera pas long; j'ai été assez bête pour perdre ma position pour toi ; j'ai refusé des offres magnifiques, préférant être sage pour vivre avec toi. J'ai fait des dettes, et voilà la récompense.
— Comment des dettes! mais il me semble que je...
Ah! oui, une belle affaire que tu me donnais, trois cents francs par mois;
et tu crois que je pouvais vivre avec... Mais, avant toi, mon petit, j'avais mille francs par mois, j'avais voilure et c'était un autre homme que toi. Enfin, voilà le plus clair de la chose, ma position est perdue, et pour qui? Pour un monsieur qui me lâche pour la première personne qu'il rencontre.
— Ah! en voilà assez, Francine; voilà trois fois que je te dis de ne pas faire intervenir celte personne dans nos affaires. Je te le défends.
— Ah ! mais dites donc, vous, je ne veux pas que vous me parliez comme ça... Puis, sans raison, fondant tout à coup en larmes :
— Vous m'abandonnez et vous m'injuriez maintenant. Oh! je n'aurais jamais cru ça de vous; il faut qu'un homme soit descendu bien bas pour traiter ainsi une femme qui a eu la faiblesse de lui céder...
— Mais je ne t'injurie pas ; je n'ai rien dit qui puisse te faire pleurer.
— Ah! oui, mes larmes te font rire; lu ne comprends pas qu'on puisse pleurer un homme; tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer; tu ne m'as jamais aimée, et j'ai été assez sotte pour croire le contraire ; je vois la vérité aujourd'hui ; mes larmes te semblent ridicules. Tu n'as pas de cœur...
Et M1,e Bien-Aimée pleurait, mais pleurait! une averse! Auguste en était presque ému, et, d'un ton amical, il reprit :
— Écoute, Francine, sois raisonnable. Toi-même, tu me disais tout à l'heure que tu ne tenais pas à moi.
— Est-ce qu'on pense ce qu'on dit quand on est en colère?.... Si je ne t'aimais pas, crois-tu que depuis tantôt je serais dans cette voiture, t'épiant, te suivant, te voyant avec elle, elle que tu me préfères? Oh ! cette femme, j'aurais voulu la tuer!
— Voyons, voyons, Francine, sois raisonnable...
— Ah! oui, tu en parles à ton aise, tu ne souffres pas, toi.
Et comme elle mentait avec aplomb, Mlle Bien-Aimée! elle sortait du restaurant de Suresnes lorsqu'elle avait vu Auguste et Adèle, bras dessus bras dessous, se dirigeant vers le bois de Boulogne.
Comme elle n'était pas seule, elle s'était cachée dans sa voiture, avait fait le tour du lac, puis elle avait revu les jeunes gens qui rentraient par la porte d'Auteuil. La personne qui l'accompagnait l'ayant quittée, elle avait dit au cocher de suivre au pas les jeunes gens. Nous avons vu le reste.
— Écoute, Franchie, tôt ou tard il faut être raisonnable; un homme doit penser à l'avenir; tu savais bien que je ne me marierais pas avec toi... et je t'avais dit : « Je ne te quitterai que pour me marier. »
— Ça n'est pas vrai, tu ne vas pas te marier avec celle-là. Et Francine pleurait plus fort.
— Francine, je te jure que si.
— Alors, bien...; mais c'est le procédé qui me blesse.
— Quel procédé?
— Eh bien, la façon dont tu m'abandonnes ; je vaux mieux que ça, et tu me traites comme la dernière des filles... Quand on est resté avec une femme assez de temps pour la juger, pour savoir qu'elle est honnête, qu'elle est restée sage avec vous, on ne la quitte pas comme ça, sans une visite, sans un mot, ne daignant pas même répondre à ses lettres.
— Là, Francine, j'ai eu tort; c'est vrai, je n'ai jamais eu un mot de reproche à t'adresser ; mais je ne voulais pas te quitter comme ça ; je voulais te voir et te raconter la vérité.
— C'est vrai, ça?
— Pardi! Voyons, en nous quittant pour me marier, je veux te donner et te laisser un bon souvenir de moi. Pour cela, j'irai chez toi.
— Veux-tu venir ce soir?
— Lorsque j'irai, ce sera pour la dernière fois.
— Eh bien, ce soir, veux-tu? Oh! si tu viens, je te pardonne tout... Tiens, regarde, je ne pleure plus.
— Eh bien, oui !
— A la bonne heure 1 fit MUe Francine le prenant dans ses bras, l'embrassant en disant : Oh! Auguste, jamais, jamais on ne t'aimera comme je l'aimais!
Et le baiser de M110 Francine fit tressaillir Auguste; les feux qu'avait allumés M,|c Beau-Sourire se ravivaient; s'abandonnant aux caresses de Francine, le monstre fermait les yeux, son cerveau évoquait une autre image et ses lèvres disaient tout bas :
— Adèle !
Ce fut la nuit des funérailles de l'amour.
Mlle Bien-Aimée était bien la plus charmante personne qu'on pût voir, dans l'intimité. De l'ardent brasier allumé par Mlle Adèle elle ne laissa que les braises.
Nos lecteurs ont pu juger déjà la nature d'Auguste de La Saussoye. C'était la bonté, la faiblesse, la naïveté mêmes. Succombant aux regards d'une femme adroite, il devenait une proie facile. On se souvient du jugement que Mlle Francine portait sur lui en racontant à Rolland qu'elle avait toute liberté.
Élevé près des cotillons de sa mère, il croyait aux bons et aux sages. Les femmes pouvaient être légères, elles n'étaient jamais sans cœur, sans âme, sans foi. Il était resté dans ses croyances à la petite grisette s'abandonnant jeune pour se ranger après. Il n'allait pas au delà dans le vice. Mlle Bien-Aimée lui avait raconté l'éternelle histoire des déclassées : la famille barbare qui repousse l'enfant et, par son abandon, la fait glisser du travail dans le vice. Elle avait raconté qu'heureusement l'art l'avait sauvée. Et Auguste y avait cru. Il y a un âge, pour certains, où la vie apparaît tout autre; comme le fruit dont la cosse éclate à la maturité, il semble pour ceux-là qu'un voile qui enveloppait le cerveau se déchire, et ils voient vrai. C'est par cette transformation que passait le jeune homme.
Il commençait seulement à voir juste dans la vie de Mlle Bien-Aimée. Et pourtant, au contraire des viveurs qui font raconter, après un souper dans un cabinet particulier, à la demoiselle debout devant la glace, regrafant sa robe et lissant ses cheveux, a les malheurs » qui l'ont obligée à faire ce triste métier, c'est Mlle Bien-Aimée qui, n'ayant pas sommeil, voulut « brûler une cigarette » au milieu de la nuit, et, si peu vêtue que nous glisserons sur ce détail, accoudée sur l'oreiller, demanda au jeune Auguste :
— Ainsi, c'est fini..., c'est la dernière fois que nous nous voyons, c'est entendu... Mais enfin, pour t'ètre si vivement décidé, c'est ta famille qui t'a forcé?
— Non, ma famille n'en sait rien encore.
— Et tu dis que tu vas te marier bientôt? Le cri du cœur de M11" Bien-Aimée fut :
— Elle est donc bien riche?
— Elle est pauvre...
Et, se croyant très spirituel, Auguste ajouta :
— C'est là toute ma joie.., elle plus pauvre que'toutes, sans rien..., rien, entends-tu?... qu'elle...
Francine, éclatant de rire, dit :
— Rien! Elle n'est pas toute nue?
Et lui, gaiement :
— Plus que toi en ce moment..., quand je l'ai connue.
— Oh! Et sa cigarette tomba des lèvres. Quelle stupéfaction! C'est pas vrail tu ne prends pas une femme comme ça !
MUe Francine avait pris le bras de Rolland (page 80J.
— C'est mieux encore; elle me devra tout.. , tout... C'est à moi qu'elle doit la vie.
M110 Bien-Aimée se recula un peu dans la ruelle du lit; elle se demanda si le jeune homme avait bien toute sa raison.
— Cela l'étourdit..., et c'est vrai.
— Mais comment l'as-tu connue? C'est une dame du monde?... Qu'est-ce qu'elle est?... Un grand nom?
10° Liv. 10
Auguste pensa que de dire le sobriquet d'Adèle, ce n'était pas être indiscret; lui seul, il le pensait, lui donnait ce nom, et il répondit gaiement :
— Elle a un nom dans le genre du lien. Elle se nomme Beau-Sourire.
— Qu'est-ce que tu me dis là? C'est un nom de cocotte, ça...; tu te moques de moi.
— Ma parole d'honneur, non!
— Tu ne veux pas dire son nom, alors..., et tu sais bien que tu n'as rien à craindre de moi. Tu te maries?... Adieu!... Tu me quittes pour en prendre une autre. Moi, j'en fais autant. Quitte à quitte; je ne t'en veux pas pour ça... Tu peux donc parler franchement; je ne suis pas de ces femmes qui vont vous faire des scènes à la mairie.
— Je le sais bien. Je te jure, Francine, que c'est la vérité.
— Elle se nomme Beau-Sourire; elle n'a rien, elle est sage?
— Ça, je le jure encore...
— Oh ! moi, je te l'aurais fait jurer pour moi, il y a un an... Mois ça ne me regarde pas.
Auguste eut un mouvement de tête négatif.
— Oui, oui, maintenant c'est entendu... Je suis gentille, bonne fille, je ne déplais pas, là ; mais tu ne m'aimes plus ; je parle de l'époque où lu m'aimais. Ça ne fait rien ; si c'est vrai, c'est un drôle de mariage. C'est parce que tu l'aimes que tu te maries... Et quand tu las connue, elle était dans un costume un peu négligé pour une fiancée...
Auguste de La Saussoye éclata de rire et reprit :
— Cela ne justifierait guère ce que je t'ai dit : qu'elle était chaste et pure. Écoute-moi et tu comprendras.
— Tu vas me conter comment tu l'as connue?
— Oui.
— Oh! va, ça m'amusera l'histoire d'un amour sérieux.
Et, ayant roulé une nouvelle cigarette, elle se plaça bien à son aise, presque la tète sur son épaule, pour écouter le plus curieusement du monde l'histoire qui lui avait enlevé le cœur de son amant.
Celui-ci, le plus naïvement du monde, raconta toute la scène terrible à laquelle nous avons assisté, un peu fier de sa belle action.
Quand il eut fini, Mlle Bien-Aimée bâillait en lui disant :
— Eh bien, tu sais, à ce prix-là, j'aime mieux ne pas trouver de mari... C'est pas moi qu'on repêchera jamais... Je tombe de sommeil. Bonsoir.
Puis, avant de s'endormir, elle observa :
— C'est drôle tout de même; c'est la seule fois que tu passes la nuit chez moi, et c'est la dernière fois que nous nous voyons.
Et Mlle Bien-Aimée s'endormit, rêvant de cette jeune fille qui se jetait à l'eau. Auguste, étendu à ses côtés, rêvait d'Adèle.
Mais oui, rêvait d'Adèle! Cela choque; cet amoureux qui sort tout ému des bras de celle qu'il aime, qu'il adore, la joue encore humide de son baiser, et qui consent le même soir à se livrer aux caresses d'une autre, et d'une telle autre!... C'est mal, mais c'est vrai. Le cœur était resté là-bas, voilà tout, et le pis, c'est que le lendemain matin, en se sauvant, honteux, il ne pensait encore qu'à l'heure où il retrouverait MUe Beau-Sourire, où il lui jurerait qu'il ne pensait qu'à elle, qu'il avait beau la quitter, que son souvenir l'enveloppait toujours. — Et il ne mentirait pas.
M"0 Bien-Aimée, au contraire, ne pensait qu'à une chose, elle avait liquidé sa situation avec son Auguste; depuis quelques jours, elle ne le voyait plus, elle était inquiète... pour son terme. Ce terme avait été le dernier souvenir qu'il lui avait laissé.
Or, M"e Franchie, quand elle avait bu le vin qu'elle aimait, lorsqu'elle avait fini son verre, passait une dernière l'ois la langue sur ses lèvres. Ainsi en amour. Celte dernière nuit, elle avait effacé, par son dernier baiser, jusqu'au souvenir de son Auguste.
Quand il partit au matin, elle lui dit, maussade d'être éveillée :
— Oui, adieu, laisse-moi dormir... Puis elle ajouta méchamment : Dis donc, si jamais je tombe à l'eau, ne me sauve pas... J'aimerais mieux mourir que de l'épouser...
Auguste fut blessé de la plaisanterie et il partit en pensant :
— Ai-je été naïf! Avais-je besoin de raconter ça.