‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 8 sur 40 · UNE AUTRE NUIT DE M. ROLLAND · texte numérisé non relu

UNE AUTRE NUIT DE M. ROLLAND

Les soupçons qui avaient plané d'abord sur la Belle Bordelaise avaient mis celle-ci sur ses gardes et modifié ses plans. Le crime abominable qu'elle avait prémédité et consommé de complicité avec Rolland avait pour but de se délivrer de son mari, et de lui permettre de vivre avec son amant qui réorganiserait la maison d'une façon toute moderne. Ils avaient déjà décidé, comme le chasseur de la fable, de tout ce qu'il devait faire. Le cabaret, le petit restaurant, se transfor-

nieraient en un cale-concert que dirigerait Rolland et dans le comptoir duquel trônerait la belle Jeanne.

Mais cela était impossible. Du jour où ils afficheraient leur intimité, les soupçons renaîtraient; ils étaient forcés de se voir secrètement pour leur sûreté. Et la nature ardente de la Bordelaise souffrait de cette contrainte. Elle avait tué son mari pour vivre avec son amant, elle voulait son amant. Pour vivre avec Rolland, il fallait se défaire de la maison. C'est ce qu'elle était décidée à faire.

Les affaires de la succession allaient assez rapidement; tout cela avait été régularisé avant le décès du malheureux, sur le conseil de Jeanne. Elle héritait de tout, les biens étant au dernier et, du reste, sa fille étant mineure. Le fonds de commerce fut mis en vente, et dès lors elle y resta à peine dans la matinée; elle passait toutes ses journées avec Rolland ou à sa recherche quand elle ne l'avait pas rencontré; quand elle l'avait trouvé, ils allaient s'enfermer tous les deux dans un hôtel ou dans une chambre meublée des environs de Paris. Celle vie fougueuse plaisait par sa nouveauté à la Belle Bordelaise; mais peu à peu elle s'en lasse, et leurs rendez-vous furent moins suivis.

Ce dont elle ne s'était pas rendu comple, lorsqu'elle était mariée, c'est que ses désirs vicieux s'augmentaient de l'impossibilité de les satisfaire; elle aimait Rolland avec passion parce qu'elle ne pouvait le voir à son aise; ils se parlaient dans un coin, bien vite, disant une phrase souvent d'un mot, et quel mot! qui faisait rougir l'un ou l'autre et briller leurs yeux; quand ils passaient l'un contre l'autre, leurs mains se cherchaient; leur rencontre n'avait de mobile que l'obscénité.

Maintenant qu'ils étaient libres, ils se recherchaient moins. 11 semblait à la Belle Bordelaise que Rolland n'était plus galant, qu'il était grossier avec elle; il était si certain d'être le maître qu'il ne se gênait plus; elle était souvent blessée de ses manières et de ses façons.

Rolland était très ennuyé de la réserve qu'il devait observer; il avait cru que Jeanne veuve il l'épouserait et mènerait la vie douce d'un directeur de café, qui n'a d'autre occupation que de servir de partenaire à ses clients, lorsqu'ils veulent jouer. R avait alors pensé à quitter Taris avec elle pour aller s'établir dans une grande ville de province.

Jeanne aurait peut-être accepté dans les premiers jours, mais maintenant elle relusait; elle était bien aise d'être obligée de rester veuve, d'avoir une raison pour refuser à Rolland.

Celui-ci avait toujours l'esprit tourmenté par le souvenir d'Adèle. Au contraire, Jeanne n'y pensait pas; nous savons la piètre estime dans laquelle elle tenait la jeune fille, de quelle façon elle la jugeait.

La Belle Bordelaise était très contente d'être débarrassée de son enfant, qui devenait trop belle et qui était trop grande : cela criait trop son ùgu, cl Jeanne, quoique paraissant jeune, prétendait n'avoir que vingt-Six ans. Mmo veuve

Cordier était convaincue que sa fille vivait avec un amant, et elle disait : bon débarras 1

Si Rolland pensait à la jeune fille, ce n'est pas que l'amour le tourmentait, oh! non; mais la crainte; car Adèle savait le crime : c'était le témoin redoutable.'Aussi, lorsque la Bordelaise lui avait dit que les soupçons se portaient sur l'enfant, en avait-il été soulagé; il se savait assez audacieux pour se défendre contre elle : l'accusation venant de l'accusée même perdait toute sa force. Et puis, ils avaient tout arrêté avec Jeanne. D'autre part, si la grande Adèle avait été condamnée, il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il épousât la mère.

Le premier pas fait, on glisse sur le chemin du crime, on ne juge plus sainement, le sens moral s'éteint. Ce qu'il voyait simple, possible, était absurde, dangereux et abominable. Suivant une voie fausse, il est naturel qu'on voie faux.

Nous avons dit que l'amour de la Belle Bordelaise se calmait. Elle restait plus longtemps sans voir Rolland. Celui-ci, qui le voyait peut-être, aurait voulu brusquer la situation et cherchait un moyen.

Un soir, ils s'étaient donné rendez-vous aux Champs-Elysées. Ils devaient aller passer la nuit ensemble à Auteuil.

Jeanne arriva toute bouleversée, regardant autour d'elle pour s'assurer qu'elle n'était pas suivie. Rolland lui prit le bras et, inquiet, lui demanda :

— Qu'est-ce que tu as?

— Marchons vite, je crains d'avoir été suivie.

— Prenons une voiture.

— Non, non, je ne puis rester ce soir avec toi, je peux être surveillée. Il ne faut pas que je découche... Marchons.

Et, s'appuyant sur son bras après avoir encore regardé autour d'elle, ils marchèrent.

— Mais qu'est-ce qu'il y a de nouveau ? demanda Rolland.

— Il y a, qu'hier, on est venu à la maison faire une perquisition. Aujourd'hui, on est revenu en faire une nouvelle.

— Dans la chambre de la petite?

— Partout.

— Et ont-ils trouvé quelque chose? demanda Rolland tremblant.

— Non, mais j'ai peur. On m'a encore interrogée très longuement.

— On t'a parlé de moi ?

— Oui, beaucoup.

Elle sentit le tremblement du bras de Rolland sur le sien.

— Qu'est-ce qu'ils ont dit?

— Ils m'ont répété ce qu'ils avaient dit la première fois, que dans le quartier l'on affirmait que tu avais été mon amant.

— El lu l'as nié?

— Absolument. J'ai dit que tu m'aimais peut-être, mais que tu ne me l'avais jamais montré autrement que par la galanterie qu'un homme bien élevé a toujours pour une femme jeune.

— C'est ça. Et alors?

— Alors, on m'a interrogée sur toi: quand tu venais; si tu étais revenu depuis la mort de mon mari. On m'a demandé si j'avais des nouvelles de ma fille; on m'a demandé si je ne pensais pas que tu l'avais enlevée.

— Moi !

Et Rolland, secoué par la crainte, devenait livide; il demanda :

— Alors leur piste vient sur moi !

— Sur nous deux... Cependant on trouve toujours bien étrange le départ de la petite ; mais tu comprends que, quoique je lui en veuille, j'aime mieux qu'on ne la trouve pas... Qu'on l'accuse de ça... Bien; mais je ne sais pas si je serais assez forte pour l'en accuser moi-même.

— Il le faudrait cependant... Si cela arrivait, ne t'y trompe pas, c'est notre tète qui serait en jeu.

— Oh! ne dis pas cela, fit la Belle Bordelaise avec un tressaillement et passant vite une main sur son col.

Ils marchèrent un peu plus vite, sans parler, sentant l'un et l'autre à leurs bras qu'ils tremblaient.

Jeanne reprit :

— Je suis venue te dire qu'il faut prendre nos précautions. Jusqu'à nouvel ordre, nous ne nous verrons plus... Lorsqu'ils iront chez loi.

— Tu crois qu'ils vont venir chez moi?... Mais je n'ai rien à dire de plus que l'autre fois.

— Mais l'autre fois, on t'avait appelé comme témoin.

— Et ce serait qu'ils me considéreraient comme accusé s'ils venaient? Et, en disant cela, les dents du misérable claquaient.

— Je ne dis pas cela; mais il ne serait pas étonnant qu'on fit une perquisition chez toi.

— Oh ! je n'ai rien à craindre de ce cùté-là.

— Tu n'étais pas chez toi aujourd'hui?

— Non !

— 11 se pourrait qu'ils y fussent allés en sortant de chez moi, et, n'étant pas là, ils ne se gênent pas; ils auront fait ouvrir la porte pour faire la perquisition.

— Je ne crains rien, et j'aimerais mieux ça que d'y assister.

— Quittons-nous!... Moi, je vais rentrer; je crains déjà qu'on n'ait remarqué mon absence!.. Tout dépend de notre conduite... Ainsi, fais attention...

— Oui... Quand nous reverrons-nous?

— Je ne sais pas... Je trouverai un moyen de te faire savoir quand il n'y aura pas de danger...

Et ils se quittèrent... Ils oublièrent de s'embrasser.

Jeanne entra, rue Saint-Honoré, dans un grand magasin d'épicerie, acbeta quelques fournitures et revint chez elle, en les portant elle-même; en entrant, elle les plaça sur le comptoir, et dit haut :

— Ahl je suis fatiguée; c'était lourd, ça: mais il le fallait absolument ce soir... et on ne me l'aurait apporté que demain...

Elle donnait ainsi l'explication de sa sortie.

Rolland, resté seul, regagna les quais, et marcha lentement, réfléchissant sur ce qu'il venait d'apprendre. Il était impossible de ne pas le reconnaître: la situation devenait menaçante. Rolland n'avait pas de remords, mais il avait des regrets. Le crime qu'il avait commis ne lui servait à rien; au contraire, il rendait irréalisable le plan qu'il avait conçu... Et, maintenant, il devait vivre, sans cesse poursuivi par la crainte d'être découvert... Qu'allait-il faire? Le séjour de Paris ne lui semblait pas prudent ; il pensa à s'engager en province... C'était peut-être ce qui le tranquilliserait le plus.

En tout cas, il ne voulait pas rentrerchez lui le soir. Il se trouvait à la hauteur du pont Neuf, près du café-concert où chantait M"0 Rien-Aimée; il y avait presque deux mois qu'il ne l'avait vue, la nuit de la mort de Cordier, justement. Il se secoua à cette pensée.

Le concert allait bientôt finir, il se hâta. Effectivement, il arriva lorsque l'on chantait la dernière chanson.

MUo Rien-Aimée était assise sur l'estrade, bâillant derrière son éventail ; elle le vit et lui sourit; alors, en quelques signes, voici le dialogue qui s'engagea entre eux :

— Quelle miracle, on te voit si tard!

— Oui! je viens spécialement te voir. Es-tu seule?

— Oui, je suis seule.

— Veux-tu passer la soirée et la nuit avec moi?

— Mais certainement.

Et il y eut encore un signe et un rire de satisfaction qui ajoutait :

— Ça tombe bien , je m'ennuyais ce soir; nous rirons. Rolland se fit servir une consommation.

Rolland était connu dans l'établissement; il y avait souvent fait entendre ses élèves lorsque ceux-ci donnaient une audition pour se faire engager; on y jouait aussi quelques-unes de ses œuvres musicales. Or c'est à cause de cela qu'on le servit encore, car l'orchestre finissait de jouer le dernier morceau que les étudiants du quartier connaissaient : la Marche des Chameaux.

Tout le monde quittait brusquement sa place, les chanteuses se levaient

80 PARIS LA Nl'IT.

et se reliraient de la scène, commençant déjà à déboucler leur ceinture et à dénouer leurs rubans , afin d'être plus vite en tenue de ville pour sortir. Autour de l'orchestre se trouvaient quelques habitués spéciaux, gens du métier, chanteurs ou musiciens, avec lesquels Rolland causait. Par eux, il apprit qu'une troupe se formait pour aller terminer la saison dans une ville d'eaux. Il demanda quel était le correspondant chargé des engagements; on lui répondit que c'était le directeur lui-même qui engageait. C'était justement l'affaire qu'il cherchait, et ce qui lui plaisait, c'était de ne pas passer par les agences pour traiter.

La salle était à peu près vide; il ne restait que les musiciens qui rangeaient leurs instruments; les garçons desservaient hâtivement les tables; la caissière comptait sa recette; le maître de la maison, une ancienne basse de province, allait et venait, surveillant et commandant : il était de mauvaise humeur.. Rolland étouffait dans cette atmosphère empestée par les odeurs de vin chaud, de citron et de fumée.

Les artistes sortaient une à une, se hâtant pour prendre le bras de l'amant qui attendait à la porte.

Quand M"e Bien-Aimée parut, Rolland se leva; elle vint vers lui et l'embrassa en lui disant :

— Tu as eu une bonne inspiration de venir ce soir... Attends un peu, je reviens tout de suite... et nous partons.

Elle se dirigea vers le gros homme brun, l'ancienne basse, le patron de la maison... Rolland remarqua qu'elle semblait se disputer; il vit tous les deux se diriger vers le comptoir. Le patron donna de l'argent à Mlle Bien-Aimée. Celle-ci l'empocha, puis, haussant les épaules, elle paraissait continuer de se quereller.

Elle termina par un geste familier aux gamins de Paris, et qui manque absolument de distinction; c'est-à-dire que, ployant un bras, elle frappa à petits coups son coude, en disant :

— Et puis, zut!... voilà pour vous, marchand d'eau chaude! . L'ancienne basse allait se fâcher et ficher Mllc Bien-Aimée à la porte ; mais

Rolland arrivait justement pour lui offrir le bras. Ils sortirent.

— Tu quittes le Beuglant?

— Mais oui ; figure-toi que cette espèce de marchand d'eau chaude veut me donner des leçons... Ah! je l'ai secoué... Parce qu'il a chanté les basses dans les chœurs, cet homme croit chanter quand il se gargarise!... Ah! non, ce n'est pas lui qui en apprendra à MUe Bien-Aimée... Dis donc, mon chéri, achetons quelque chose pour souper en rentrant.

— Oui, ça va...

Sans autre façon, Mlle Francine avait pris le bras de Rolland, et l'emmenait tout naturellement, comme s'il venait tous les soirs.

Adèle s'agenouilla et pleura (page 80).

Les provisions furent vite faites, et, quelques minutes après, ils étaient à moitié déshabillés, attablés devant le petit guéridon, dans la chambre de Mllc Bien-Aimée.

— Tu as bien fait de venir ce soir; j'aurais été triste.

— Je craignais que tu ne sois pas libre.

— Ah! si tu savais comme je suis libre, maintenant, lit-elle en riant : plus d'amant, plus de patron; j'ai donné le compte à tout le monde; je n'ai plus que toi...

11e Liv. u

— Tu es fâchée avec ton amant?

— Oui, d'hier soir... Il se marie... une drôle d'histoire... Je le conterai ça...

— Et qu'est-ce que tu vas faire?

— J'ai envie d'aller aux eaux... Figure-toi que, pour finir la saison, Ba'andin et sa femme montent une petite troupe : trois personnes, un homme et deux femmes; avec eux, ça fera cinq... J'ai presque promis tantôt... Je dois donner réponse demain, et prendre mes avances; on part le soir...

— C'est l'affaire dont on m'a parlé au Beuglant?

— Probablement; ils sont venus tantôt pour me chercher; c'est de là que je me suis disputée avec le patron...

M11* Bien-Aimée, câline, se pencha sur Rolland :

— Ainsi, mon petit chéri, c'est toi qui auras ma dernière nuit. Ils s'embrassèrent, et Rolland reprit :

— Dis donc, cette ville d'eaux, où est-ce?

— En Belgique, à Spa... Connais-tu ça? on m'a dit que c'était gentil comme tout... On joue, tu sais!

— Tiens, fit Rolland, mais ça m'irait ça.

— Tu viendrais bien?... demanda gaiement Mlle Bien-Aimée... Fais-le donc, nous partirons ensemble, comme si nous étions mariés... Tu vois, il paye bien, Balandin... J'ai vingt francs de cachet!

— Mais a-t-il engagé un accompagnateur?

— Non... Il doit en chercher un là-bas... mois il préférerait te prendre.

— J'irai le voir demain matin.

— Nous irons ensemble, il faut que j'aille toucher une avance. Oh ! ça sera amusant, si tu viens.

— C'est plus que probable.

— A la bonne heure.

Rolland était très satisfait de trouver l'occasion qu'il cherchait ; ce qui lui plaisait surtout, c'était de quitter la France quelque temps. Il avait absolument peur, il avait idée qu'il était sérieusement menacé. Son absence pouvait peut-être tout sauver. Quand il se trouvait avec Mlle Bien-Aimée, le gai visage de la gentille artiste chassait ses mauvaises pensées. Nous savons que MIle Franchie n'aimait pas le silence ; aussi babillait-elle sans cesse.

— Je suis libre; ainsi je suis à toi.

— Mais ton amant viendra pout-être te retrouver.

— Non, non, c'est bien fini... je te dis qu'il va se marier... C'est un type, mon amant; il n'a rien inventé, tu sais. C'était un bon petit garçon, auquel je faisais croire tout ce que je voulais.

— Que tu ne le trompais jamais...

— Pauvre petit, s'il avait su ça... il aurait joliment souffert. Mais, écoute

donc, tu vas voir sa naïveté. Je suis sûre qu'il va épouser une roublarde de la plus belle eau. Leur connaissance est tout un poème. Ils se sont connus dans l'eau.

— Aux bains de mer?

— Non, sous le pont Notre-Dame, fit Mlle Bien-Aimée en éclatant de rire.

— Comment ça?

— Tu te souviens de la dernière fois que tu es venu... cette nuit du grand orage.

— Oui, oui, je me souviens, fit Rolland, frissonnant malgré lui en se rappelant la nuit du crime.

— C'est cette nuit-là. Mon amant revenait de soirée, lorsque, suivant le quai, il voit une femme qui court et se jette par-dessus le pont... Tu sais, c'est un brave garçon, lui. 11 ne fait ni une ni deux, il se jette à l'eau et il repêche la jeune fille. Il parait qu'elle est belle comme tout. Je l'ai à peine vue.

— Tu l'as vue ?

— Oui, je les ai vus ensemble, hier au soir. Mais il faisait nuit... Enfin, elle a dix-sept ans à peine... Il en est devenu amoureux... et en avant la noce!... Tu vois ça?

— Eh bien! ça peut être un bon mariage, elle peut être très honnête. Si c'est la misère qui la faisait se tuer, il faut une certaine vertu à une femme jeune et jolie pour préférer mourir que faire la noce.

— Oh ! on ne se tue pas seulement que par misère... Elle n'a pas le nom d'une fille sage.

— Tu vas juger de la sagesse au nom?

— Dame, tu ne vas pas me dire que Rigolboche, ça pose une femme.

— Comment se nomme-t-elle ?

— Elle s'appelle Beau-Sourire.

— Beau-Sourire! exclama Rolland, dix-sept ans..., la nuit. .

— Eh bien, qu'est-ce que tu as?

Rolland était pris d'un tremblement nerveux. Pour le dissimuler et pour éviter de répondre, il éclata de rire en répétant :

— Beau-Sourire... Beau-Sourire. Ah! ah!

Un moment, MUo Bien-Aimée le regarda, croyant qu'il se moquait d'elle; alors il put dire :

— Ah! ce nom! évidemment, c'est un nom de guerre... On ne se nomme pas comme ça...

— Mon Dieu! le nom est gentil!... Il ferait bien au théâtre...

— Oui.

Rolland avait de la peine à se remettre. Il voulait cacher le désir qu'il avait d'en savoir plus; il voulait interroger et il n'osait, redoutant de donner l'éveil

à MUc Bien-Aimée, qui n'aurait pas manqué de demander des explications; faisant tous ses efforts pour paraître indifférent, il reprit :

— Quelquefois ces mariages-là sont très heureux, tu sais. Ton amant, est-ce qu'il est bien?

— C'est un homme très chic, un homme du monde et timide comme une jeune fille; j'en ai été bouleversée quand j'ai appris ça; jamais je ne l'aurais cru capable d'une pareille action.

— De se marier?

— Non ; d'aller pêcher une fiancée, cria Francine.

— Et cette jeune fdle, qu'est-ce qu'elle fait?

— Je ne sais pas. Elle a l'air assez bien, comme il faut, il dit qu'elle a dix-sept ans ; elle en paraît vingt.

— Et tu les a surpris ensemble?... Tu as dû faire une belle vie...

— Voilà ce qui te trompe. Je n'ai rien dit du tout. D'abord, il pouvait se trouver avec une parente, avec une amie; je voulais voir et je les ai suivis.

— Et alors ?

— Je l'ai vu qui la conduisait jusqu'à sa porte, Grande-Rue, à Passy, au coin de la petite place... Je les ai vus s'embrasser, se quitter, puis une fois que j'ai vu mon petit bonhomme seul, alors j'ai fait ma scène, et le résultat c'est que nous nous sommes quittés.

— Ce qui tombe à merveille, puisque demain malin je te quitte de très bonne heure pour aller faire ma malle et je pars avec toi...

— Tu es gentil comme tout.

— Mais raconte-moi donc cette scène de baignade...

Mlle Bien-Aimée ne se lit pas prier, elle ajouta même à l'histoire de nombreux détails. Pour Piolland, le doute n'était pas possible : c'était bien la grande Adèle, la fille de Jeanne, celle qui savait, celle qu'on avait sacrifiée, celle qu'on devait livrer pour donner à la justice la proie qu'elle cherchait. Toute la nuit, le misérable pensa à l'indigne action qu'il allait commettre; mais ce plan était arrêté, il ne recula pas. Le matin, dès qu'il fut levé, il prit une feuille de papier à lettres, et H écrivit quelques lignes de la main gauche, pour qu'on ne pût jamais reconnaître son écriture; il glissa la lettre sous enveloppe, mit l'adresse et descendit la jeter à la poste.

Il se rendit alors chez lui; il redoutait qu'on n'y fût venu en son absence, ainsi que la Belle Bordelaise le lui avait dit. Elle s'était trompée. Il dit alors à son concierge qu'il venait de signer un engagement de quelques mois pour la province; il devait partir le soir. Au cas où on le demanderait, il ne serait de retour à Paris que dans deux ou trois mois.

Une heure après, sa malle était faite et portée chez Francine. Il allait avec la jeune artiste chez le directeur, qu'il connaissait au reste, et son engagement

était aussitôt signé. Ils devaient se trouver tous les deux le soir même à la gare.

Toute la journée, ils firent des empiètes, et le soir ils montèrent en wagon. Dans le même compartiment se trouvait toute la troupe. Tous gais, riant. Rolland était heureux de ce mouvement, de ce changement dans sa vie; il était tout joyeux, et depuis le matin, au reste, il était plus calme. Mlle Bien-Aimée, toujours gaie, semblait être reprise du plus grand amour pour l'artiste, et, en somme, le voyage se présentait dans les meilleures conditions.

Pas une minute depuis la veille Rolland n'avait pensé à la Belle Bordelaise; il était tout entier à lui, satisfait de l'heureux hasard qui lui avait fait savoir ce qu'était devenue la grande Adèle, et se hâtant de la perdre pour ne pas être perdu par elle.

LES TOURMENTS DE M!,e BEAU-SOURIRE.

Le lendemain, lorsque MUe Beau-Sourire s'éveilla dans sa petite chambre, seule, accoudée sur l'oreiller, elle pensa à la scène qui s'était passée la veille dans le cabinet du restaurant de Suresnes. La dureté avec laquelle elle avait été élevée, les catastrophes qui l'avaient frappée en avaient fait une femme de bonne heure. Elle jugeait sainement, logiquement. Lorsque, bien décidée à se tuer, elle avait été si miraculeusement sauvée, elle avait envisagé froidement sa vie nouvelle; soutenue, encouragée par celui auquel elle devait la vie, elle avait repris courage.

Pas une seule fois elle n'avait pensé au mal ; le jeune homme, en mêlant le nom de sa mère à la bonne action qu'il accomplissait, l'avait tout à fait rassurée. Aussi MUo Beau-Sourire était-elle convaincue que l'argent qu'avait dépensé pour elle Auguste de La Saussoye lui était prêté par sa mère.

Tout entière à son travail, voyant sa clientèle se faire, l'avenir lui paraissait plus riant, et elle voyait la possibilité prochaine de rembourser ce qu'on lui avait avancé. Reconnaissante de ce qu'Auguste avait fait pour elle, charmée par sa distinction, lui trouvant une qualité de plus dans sa timidité, elle s'abandonnait

sans réserve à cette amitié. C'est la veille seulement qu'elle avait vu sur quelle pente elle glissait.

Elle était aimée, et elle aimait; ce qui avait été tenté la veille devait immanquablement se renouveler. Tôt ou tard, elle céderait. Était-ce là ce qu'elle s'était promis? ATon. Certainement, Auguste lui avait dit qu'il était prêt à l'épouser, et elle le croyait. Mais, alors qu'elle y consentirait, il y avait à ce mariage une impossibilité matérielle : il lui fallait le consentement de sa mère ; celle-ci pourrait le lui refuser, mais en tout cas elle était bien décidée à ne pas le lui demander.

Adèle croyait que, depuis la mort de son père, Mme Cordier vivait avec flolland, et cela lui donnait des accès de rage; elle cherchait les moyens de venger son père, mais elle reculait devant le châtiment qui frapperait sa mère. Elle n'aurait voulu atteindre que le misérable qu'elle haïssait doublement. Un jour ou l'autre elle agirait.

Mais le matin où nous la retrouvons, une seule pensée l'occupait : quelle conduite avait-elle à tenir vis-à-vis de son sauveur? Si elle voulait résister, il fallait au plus tôt lui défendre de venir, renoncer à le voir ; et cela était impossible, c'eût été de l'ingratitude, puis son cœur s'y refusait absolument ; et, en continuant à voir aussi librement Auguste, immanquablement la scène de la veille ne tarderait pas à se reproduire, et aurait-elle encore le courage de résister?

D'abord Auguste l'avait mise en demeure de se prononcer ; il voulait en faire sa femme, et, en lui déclarant qu'elle ne pouvait se marier, elle avait cependant répondu : Oui.

Elle avait dix-sept ans ; elle pouvait attendre sa majorité pour se marier à sa guise, mais cela était bien enfantin. Elle devait se rendre à l'évidence; ils étaient tous les deux pleins du même désir; leur sang jeune coulait plus chaud lorsqu'ils se trouvaient ensemble, leurs mains brûlaient quand elles se touchaient, leurs lèvres se cherchaient. Et si la veille Adèle avait résisté, c'est que l'attaque avait été brutale et l'avait révoltée. Auguste avait eu la maladresse des timides; pour se rendre hardi il était devenu grossier.

Mais elle avait trop souffert en le voyant, après, si doux, si humble, si repentant, et son cœur était touché par ses supplications. Elle le sentait enfin, elle ne résisterait pas à la première attaque. Que devait-elle faire?

La tête lourde d'une mauvaise nuit, pleine de songes fous, elle se leva et s'habilla ; puis elle se rendit au cimetière du Père-Lachaise. Elle demanda au gardien où était située la tombe de son père; sur les renseignements qu'elle donna, <>n l'y conduisit. Elle ne remarqua pas que les gardiens semblaient étonnés de cette visite, qu'ils se faisaient des signes, puis que sur la tombe on l'observait.

Adèle s'agenouilla et pleura; puis, penchée sur l'entourage de fer, la tète entre ses deux mains, elle dit à voix basse, comme si elle parlait au corps :

— Père, ta fille a toujours été honnête et sage, tu le sais; père, aujourd'hui

je ne puis vivre seule, toujours seule, et cependant je ne puis épouser celui que j'ai choisi; il me faudrait pour cela revoir les assassins, et je ne les reverrai que pour te venger. Père, n'est-ce pas que tu me pardonneras? n'est-ce pas que je ne serai pas une malhonnête fille si je consacre ma vie à celui qui m'a sauvée?...

La jeune fille resta longtemps ainsi, priant, pleurant, semblant parfois écouter. Au bout d'une grande heure, les yeux rouges, mais le cœur plus calme, la jeune fille sortait du cimetière et rentrait chez elle. Mlle Beau-Sourire avait pris une résolution.

Toute la journée elle travailla, impatiente, attendant l'heure où venait ordinairement Auguste. Celui-ci n'arriva pas à l'heure habituelle, et elle fut inquiète; elle se dit que la veille elle avait été bien sévère avec lui lorsqu'il l'avait quittée; peut-être l'avait-elle blessé et n'usait-il plus revenir ; elle allait presque pleurer lorsqu'on frappa.

Elle courut ouvrir. C'était lui, tout timide, plus embarrassé.

— Entrez! dit-elle.

Ii entra ; elle le fit asseoir. Il ouvrit la bouche enfin.

— Mademoiselle Adèle, il faut que je vous parle sérieusement.

— Ah !

— Vous voudrez bien m'entendfe?

— Certainement.

— Vous ne m'en voulez plus d'hier?

— Ne parlons pas de ça, fit-elle, rougissant.

— C'est que ce que j'ai à vous dire est grave.

— Eh bien, tant mieux, je vous répondrai.

— Comme vous me dites cela !

— C'est que, moi aussi, j'ai de graves choses à vous dire.

— Oh ! mon Dieu, sont-ce des reproches que vous allez me faire?

Et comme il la regardait, il vit son aimable sourire, et il fut rassuré; alors il reprit aussitôt :

— Ecoutez, Adèle, la vie que je mène est une torture de toutes les heures ; votre pensée ne me quitte pas; le jour, la nuit vous êtes sans cesse à mon chevet; ce que j'éprouve pour vous, je ne l'ai jamais ressenti.

M"0 Beau-Sourire était toute rouge de s'entendre parler ainsi, et bien plus pour se donner une contenance que pour nier, elle hochait la tête d'un air de doute.

— Vous ne me croyez pas? protesta Auguste.

— Je vois toujours écrit là-bas, sur cette glace : Auguste et Franchie...

— Oh! je vous en supplie, ne parlez plus de ça; rien que ce nom prononcé par vos lèvres me blesse. Adèle, l'amour que j'ai là est sans précédent. Bien ne pourrait l'entraver. Je vous aime, je vous aime follement. Aucune mauvaise pens'-e ne se mêle à ce sentiment.

— Mais ce n'est pas cela que vous vouliez me dire?

— Je veux vous dire que j« me sens incapable d'y résister plus longtemps. 11 lui prit les mains.

— Vous m'avez dit une fois que vous m'aimiez; est-ce vrai? Elle ne répondait pas.

— Adèle, vous ne m'avez pas trompé?

— Vous le savez bien, balbutia-t-elle.

— Eh bien!... la vie sans vous m'est désormais impossible, quoi qu'il arrive, vous serez ma femme. Ne m'opposez pas la raison que vous m'avez déjà donnée, il le faut; vous savez où trouver voire mère.

— Oh! cela, jamais!...

— Il le faut, Adèle. Il le faut, je vous aime trop; écoutez: je suis incapable de me contenir plus longtemps; en venant sans cesse, je renouvellerais la folie de l'autre soir, et je ne sais jusqu'où cela irait; mais j'aime trop, je souffre trop pour ne pas obéir à mon sang qui me parle près de toi.

Adèle avait la tête baissée; elle ne répondait plus ; ce qu'il disait, elle le comprenait bien, et elle fut violemment secouée lorsqu'il acheva :

— Ou tu seras ma femme, ou tu seras à moi contre ta volonté, je le sens... Mais je suis un honnête homme, et maintenant qu'il me reste assez de force pour le faire..., je partirai et je renoncerai à vous voir... Cette vie, presque commune, que nous menons, ne peut continuer; je me suis cru plus fort que je ne le suis, lorsque j'ai cru que je pourrais vivre près de vous, comme un frère aine... Adèle, répondez : aimez-moi, ou chassez-moi...

Elle ne répondit pas.

— Mais je voudrais que vous soyez ma femme, et pourquoi refusez-vous? Ce que vous trouvez si difficile peut se faire sans quedvous vous en mêliez.

Elle le regarda et dit :

— Je ne vous comprends pas...

— Je ne sais pas les raisons qui vous font volontairement renoncer à voir votre mère; elles doivent être graves, car la façon dont vous en parlez est singulière... Assez souvent les antipathies sont partagées; si vous n'aimez pas, c'est que vous n'êtes pas aimée... Votre mère ne s'occupe pas de vous; que peut lui importer votre mariage? Vous ne voulez pas la voir, on ira...

Adèle réfléchissait; il semblait que ses idées se modifiaient. Auguste s'en aperçut, et il acheva :

— Voici le plan que j'avais conçu ; vous allez voir : Je vais voir ma mère ; je suis sur d'elle, elle ne refusera pas de laisser faire à son fils ce que son mari a fait.

— Que voulez-vous dire?

— Mon père avait une petite lortune et uu beau nom; il devint amoureux

— Demain, Auguste, tu m'amèneras ma fille (page 92).

de la couturière de sa mère, une excellente jeune fille, un ange, comme vous... Elle n'avait pas un liard; il l'aimait, il l'épousa... C'est ma mère, une bonne bourgeoise qui, lorsque je lui raconterai notre histoire...

— Mais vous la lui avez contée..., elle me connaît...

— Certainement, certainement, fit Auguste en rougissant; mais je ne lui ai pas encore parlé de cela... Or, ma mère me dira simplement : Tu l'aimes, épouse-la... ; va la chercher... Et elle vous appellera sa fille.

12e Liv. 12

Mon Dieu! que tout cela faisait donc plaisir à entendre, et quel heureux sourire s'étendait sur l'admirable visage de la jeune fille!

— Moi, je ne puis plus vous voir comme cela, seule, en tête-à-tête; j'en deviendrais fou; mais je veux vous voir toujours cependant; eh bien! je vous conduis chez ma mère et je vous y vois tous les jours. Une personne que je trouverai ira chez votre mère..., et il faudra bien qu'elle se décide à donner son consentement. On ne dira pas où vous êtes; vous aurez quitté Paris et serez donc à l'abri de ses recherches... Adèle, voulez-vous?

— Mon Dieu! que vous êtes bon..., et comme je vous aime!...

— Vous dites : Oui?

— Mon cœur vous dit : Oui... Mais ma mère...?

— Qui vous dit que ce n'est pas son plus ardent désir, votre mariage?... M1'0 Beau-Sourire dit avec amertume :

— Son plus ardent désir serait ma mort.

— Vous m'effrayez. Quelle femme est-ce donc?

— Vous la verrez, car j'aurais mauvaise grâce à refuser sans cesse la seule chose honnête que nous puissions faire. Nous allons l'essayer.

— Vous acceptez?

— Oui. Mais si vous voulez éviter de plus grands malheurs, il faut que vous agissiez prudemment, c'est-à-dire que vous cachiez très rigoureusement et ma situation et le lieu où je me serai retirée.

— N'ayez crainte; l'homme que je vais charger de cela est adroit. Si elle refusait, n'avez-vous rien qui puisse faire pression sur elle ?

MIlc Beau-Sourire le regarda à ce mot; elle vit qu'il l'avait dit sans y mettre aucune intention ; elle devint sombre et sembla hésiter à répondre. Puis elle dit tout à coup :

— Écoulez; puisque je me décide, il n'y a pas à hésiter, et tous les moyens sont bons; on ira demander à ma mère son consentement, et, si elle refuse, on retournera près d'elle avec une lettre de moi..., et alors elle ne refusera pas.

— Ah ! vous voyez bien ! . . .

— Mais, avant tout, vous me promettez de ne jamais m' obliger à parler de ce que je lui écrirai?

— El pourquoi voulez-vous que je vous demande ça?

— Quand ira-t-on?

— Demain, dès le matin, et je pars d'ici pour aller annoncer à maman que demain je lui amènerai ma fiancée. Vous verrez quelle bonne femme que maman. Vous avez eu cette douleur de ne pas connaître une bonne mère ?

— Moi, je n'ai connu qu'une mère belle..., trop belle.

— Il faut que vous me disiez votre nom, celte fois.

— Oui; ma mère se nomme Jeanne Cordier; elle est veuve depuis deux mois. Mon père, vous le savez, est mort la nuit môme où vous m'avez sauvée. Je crains, hélas! que Ton ne trouve, chez nous, la place prise par un misérable.

— Où demeure-t-elle!

— Rue Saint-Denis, presque en face la halle. C'est un café-restaurant connu sous l'enseigne du Café de la Bordelaise.

Auguste avait écrit tout cela. Puis il dit :

— De ce pas, avant de partir à Orléans, je cours chez mon homme, celui qui va aller demain la voir.

— 11 ne faut pas qu'on y aille avant que j'aie quitté Paris.

— Mais de quoi avez-vous peur?

— Oh ! voyez-vous, je sais ce qu'un mouvement de mauvaise humeur peut lui faire faire.

— Songez donc que l'homme qui va se présenter ne vous connaît pas, ne sait pas où vous serez.

— C'est vrai, mais j'aime mieux cela.

— Il sera fait à votre guise. Ce soir, préparez votre malle, car demain vous venez avec moi. Et maintenant laissez-moi vous embrasser de tout mon cœur, ma fiancée.

Elle lui tendit ses lèvres; il la pressait dans ses bras; il fit un effort brusque pour se retirer en disant :

— Oh! près de vous, mon sang me brûle. Au revoir, Adèle. A demain matin.

— A demain.

Seule, Adèle s'assit, s'accoudant sur la table à côté de son ouvrage abandonné; elle resta ainsi pensive assez longtemps. C'est que, en quelques minutes, sa vie venait tout à coup de s'éclaircir. Jusqu'alors elle avait reculé devant la demande à sa mère, et il avait fallu, pour qu'elle découvrît qu'elle n'avait rien à redouter, que la phrase d'Auguste, si simple, le lui révélât :

« N'avez-vous aucun moyen de faire pression sur sa volonté? »

Elle n'avait pas pensé à cela; sa mère avait tout intérêt à se débarrasser d'elle; elle était encore trop jeune, trop coquette, trop belle pour supporter à ses côtés une grande fille, admirablement belle, qui criait son âge.

D'autre part, elle-même voulait croire qu'elle n'avait pas d'enfant; elle avait toujours détesté sa fille; en la portant dans ses flancs, les plus criminelles pensé > lui étaient venues, et cette haine s'était toujours augmentée.

Sans la présence du père de l'enfant, de Cordier, la petite Adèle, assurément, aurait disparu. Tout cela lui revenait à la mémoire; elle ne pouvait que plaire à sa mère en la délivrant tout à fait d'elle. Il était donc tout simple qu'un allât lui demander cette autorisation qu'elle ne manquerait pas de donner. Il fallait «'Ire prudent, car si l'on se trompait; si, dans le seul but de faire une méchanceté, la

mère voulait faire revenir sa fille et la punir de sa fuite en la faisant enfermer jusqu'à vingt ans? elle le pouvait; c'est cela qu'il fallait éviter.

La phrase d'Auguste lui avait fait voir qu'on pouvait agir et braver la volonté maternelle, puisqu'en cas de refus, elle écrirait à sa mère qu'elle n'hésiterait pas à les dénoncer, elle et son amant, si on la tourmentait et si on refusait de lui accorder ce qu'elle demandait.

Est-ce qu'elle le ferait? Oh! non, elle en était incapable; elle n'aimait pas sa mère, mais elle ne se sentait aucune haine contre elle; celui qu'elle détestait, c'était l'homme; c'est lui surtout qu'elle accusait; c'est lui qui avait entrainé sa mère, qui l'avait poussée d'abord à sa faute, puis au crime ; elle en élait convaincue; elle avait vu ce que le misérable avait tenté sur elle.

Elle menacerait donc s'il le fallait, mais avec l'intention bien arrêtée de ne jamais exécuter sa menace, et il était plus que probable que la menace suffirait. Tout cela lui paraissait possible. Elle n'aurait plus ainsi à les redouter ni l'un ni l'autre.

Adèle était heureuse ; elle souriait à l'avenir, l'avenir si désespérant encore le matin, car elle était revenue du cimetière sans avoir pris de résolution. Elle allait se marier, retrouver une véritable famille, et la peiite pauvre, abandoniiLO et vouée au malheur, allait se trouver presque riche. Elle élait bien heureuse en pensant à cela, la grande Adèle!

Auguste, en la quittant, n'avait pas perdu une seule minute; il avait été trouver son homme d'affaires et l'avait chargé de faire la demande dans les termes arrêtés avec MUc Beau-Sourire. L'homme devait y aller le soir et lui donner réponse le lendemain à son retour.

Cela entendu, il se rendit au chemin de fer. Deux heures après, il était agenouillé devant sa mère, lui racontant la longue histoire que nous savons, et, quand il eut fini, sa mère le fit se relever, l'embrassa en pleurant et lui dit :

— Demain, Auguste, tu m'amèneras ma //lie.

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