‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 9 sur 40 · L ABANDONNEE · texte numérisé non relu

L ABANDONNEE

Rolland, bien calme, bien confiant dans l'avenir, partait en Belgique. Il n'avait plus peur, il avait dépisté la police ; la gaieté de ceux qui l'entouraient l'enveloppait et chassait ses noires pensées. Il allait sans souci finir la saison, espérant rentrer en France lorsque l'affaire serait absolument terminée.

Ce mot affaire était gros de menace; il entendait l'accusation du crime commis par lui portée sur celle qui lui avait résisté. Nous le laisserons à sa quiétude.

A l'heure où il partait, une femme descendant la rue des Martyrs, puis le faubourg Montmartre, gagnait le boulevard ; sa robe de soie éraillée grinçait en balayant le trottoir; la taille, mince, grêle, jouait dans le velours d'un manteau bordé de fourrure, — nous sommes fin d'été; — sa figure était grillée par un voile noir. Elle marchait vite, vite, pressée d'arriver au café qui fait l'angle du boulevard Montmartre et du passage Jouffroy, au café des Princes. Arrivée, elle changea tout à coup d'allure; la pauvre femme, qui descendait hâtive le faubourg, déjà fatiguée avant d'avoir atteint le but, se redresse tout à coup, et, droite, l'air arrogant, clignant de l'œil, elle marche sur le boulevard comme sur une terre conquise, provoquant les hommes.

En arrivant devant le café, elle voit tout d'un coup d'œil, puis s'assied à une table placée sur le devant de la terrasse.

Elle connaît le garçon du café; c'est par son petit nom qu'elle l'appelle. C'est en souriant et familièrement, à voix basse, qu'elie lui commande sa consommation.

Sa consommation... Un verre d'absinthe dans lequel elle trempe un morceau de sucre.

Pour boire, elle doit lever son voile.

Oh! ce n'est plus la même femme; qui pourrait dire son âge? jugez: ses joues, d'un blanc mat, ont les pommettes roses; ses lèvres, d'un rouge criard, sont lippues, déprimées aux coins; ses yeux ont le regard vague; les paupières,

lourdes, ombrées, sont bordées de noir; les cheveux se plaquent en anneaux égaux sur la céruse de son front; les doigts blancs et longs ont l'extrémité brunie par le tabac; ses lèvres ne quittent la cigarette que pour boire.

Chaque fois qu'un homme passe, ses yeux se tournent vers lui, le regard brille; quand l'homme est passé, la lueur s'efface.

Ce soir, disions-nous, où l'artiste était tranquillement dans un wagon, se rendant à Spa, la femme était assise devant la terrasse du café. Un homme vint s'asseoir près d'elle; elle se recula d'abord.

L'homme haussa les épaules et dit :

— Je veux vous parler; ne craignez rien.

— Je ne crains rien. Qu'est-ce que vous voulez?

— Avez- vous des nouvelles de votre mari?

— Rolland! fit la femme en tressaillant. Dieu merci, non.

— Vous ne le voyez jamais? fit l'homme en la regardant fixement.

— Oh ! voilà trois ans que je ne l'ai vu... Mais pourquoi me demandez-vous ça?

— Pour rien.

— Vous avez une raison pour venir ici, à cette heure, me trouver pour me parler de mon mari ?

— Aucune.

— Oh ! il y a quelque chose que vous ne voulez pas dire. Je vous connais, vous; quand vous vous occupez de quelqu'un, ce n'est pas pour lui faire du bien.

— Est-ce que vous voulez toujours faire du bien à Rolland?

— Oh! non, fit la femme.

— Et pourriez-vous m'aider à le trouver?

Un homme passait, qui vint parler à la femme, et elle dit vile, tout bas :

— Appelez-moi Louise, ne parlez pas de Rolland.

L'homme se tut; la femme, que nous connaissons, nous savons qu'elle était Mme Rolland, causa quelques minutes avec celui qui sortait du café; elle se leva pour prendre son bras. Celui qui avait parlé d'abord lui dit :

— Il faut absolument que nous causions ensemble.

— Demain, venez chez moi, répondit-elle à mi-voix.

La femme partit et, quoique l'homme eût pris pour le lendemain rendez-vous avec elle, il la suivit; sans doute elle ne regagna pas sa demeure; car, lorsqu'il la vit entrer avec l'homme qui la conduisait, il inscrivit le nom de la rue et lenuméro de la maison.

L'individu, ayant serré son carnet dans sa poche, redescendit le faubourg, suivit les boulevards et gagna le quartier du Marais. Là, après avoir consulté ses notes, il entra dans une maison et, s'adressant au concierge, il demanda M. Rolland.

— C'est ici, monsieur.

MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. 9b

— A quelle heure le trouve-t-on ordinairement?

— Oh ! monsieur, quand il est à Paris, il ne rentre guère que pour se coucher.

— Comment, quand il est à Paris? 11 n'est pas ici en ce moment ?

— Non, monsieur.

— Quand est-il parti?

— Aujourd'hui même.

— Ah! fit l'homme d'un air singulier.

Le concierge reprit aussitôt :

— Mais..., si vous aviez à correspondre avec lui, il faudrait écrire. ■ — Vous savez où il est?

— Non. Il est engagé pour deux ou trois mois..., je crois que c'est dans une troupe ambulante qui exploite le Midi; mais il m'a dit que je conserve les lettres, et que de temps à autre il me dirait où je dois les lui envoyer.

— C'est tout ?

— Oui.

— Vous ne savez pas le nom du directeur?

— M. Rolland ne me raconte pas ses affaires; je vous dis ce qu'il m'a dit; maintenant, c'est tout ce que je sais.

— Et c'est ce malin, dites-vous, qu'il est parti?

— Oui, monsieur.

— C'est bien. Au revoir, monsieur; demain, je vous demanderai d'autres renseignements.

L'individu partit, laissant le concierge stupéfait.

Une l'ois dehors, il regarda encore ses notes, s'orienta et se dirigea du côté des Halles. Arrivé rue Saint-Denis, à l'endroit que nous connaissons, ayant lu sur l'enseigne : Café de la Bordelaise, il entra, prit place à une des tables et se fil servir une consommation.

Il demanda à la servante :

— C'est, bien ici l'endroit qu'on appelle A la Belle Bordelaise?

— Oui, monsieur.

Puis, d'un air aimable :

— Est-ce à cause de vous, la belle enfant?

— Oh! non, monsieur, c'est la patronne que l'on appelle ainsi.

— Où est-elle donc? .

— Elle est sortie. Depuis la mort de son mari, Mme Cordier n'est pas souvent à la maison.

— Ah!

— Autrefois, c'était gai ici, mais c'est bien triste maintenant; la maison est un peu abandonnée; au reste, madame cherche à vendre.

— Ah! elle cherche à vendre. Esl-ce qu'il y a acquéreur?

— On dit que oui.

— Et elle quitterait bientôt, alors?

— Oh! je crois que oui, monsieur.

— Merci.

L'individu donna quelque menue monnaie à la servante, la priant de lui donner de l'encre. Il tira alors de sa poche son carnet, une plume et se mit à écrire.

Après avoir consulté de nombreux petits morceaux de papier qu'il tirait^des poches du carnet, voici ce qu'il écrivit :

« Rolland est marié à une fille Emma. La fille Emma avait été arrêtée, accusée d'avoir empoisonné son enfant; les preuves n'étant pas suffisantes, elle fut acquittée. Il paraît que Rolland ne croyait pas à l'innocence de sa femme, car de ce jour il l'abandonna. La séparation fut prononcée entre eux. Depuis ce jour, la femme Rolland, abandonnée, sans ressources, est inscrite.

» Des renseignements que j'ai pu prendre pendant la journée d'hier, elle n'a jamais revu son mari; elle a pour lui le plus profond mépris et en a peur.

» Elle se fait appeler Louise Dupin, du nom de sa mère. Quelques personnes qui l'ont connue l'ont entendue accuser son mari de tout ce qui lui était arrivé. Elle aurait même dit que le crime qui lui avait été imputé était l'œuvre de Rolland, qui avait joué une infâme comédie en la dénonçant pour se débarrasser d'elle. Je dois la voir demain, et pense avoir sur son mari des renseignements précis. Rolland est parti de Paris ce matin, disant qu'il était engagé dans une troupe d'artistes lyriques allant donner des concerts dans quelques villes du Midi.

» Depuis l'époque qui m'a été désignée, Rolland rentre très rarement chez lui. On ne sait ce qu'il fait. Il était tard lorsque j'ai pu me rendre à son domicile; je n'ai pu ainsi prendre que des renseignements vagues, me réservant de revenir demain avec une lettre du commissaire qui me permettra d'interroger plus longuement le concierge.

» Je me suis rendu alors au café qui m'était indiqué. La veuve Jeanne Cordier était absente. Depuis la mort de son mari, l'établissement paraît abandonné.

» Elle est en marché pour le vendre. On croit que cette vente sera prochaine.

» Tels sont les renseignements que j'ai pu obtenir dans ma journée; demain, j'en aurai de plus étendus sur Rolland, que vous m'avez principalement recommandé, par sa femme et par le concierge de la maison où il demeure. »

L'individu termina son rapport par un petit griffonnage absolument illisible qui lui servait de signature, et, glissant la lettre sous enveloppe, mit la suscription, et ayant soldé sa consommation, sortit et alla jeter sa lettre à la poste.

Quand Mme Cordier rentra chez elle, et que la servante lui raconta qu'un individu était venu, l'avait demandée, s'était renseigné sur ses agissements, puis avait passé un quart d'heure à écrire; la Belle Bordelaise pâlit; elle demanda :

Ses yeux ne quittaient plus le regard de celui qui écrivait (page 90}.

— Et cet homme a-t-il dit qu'il reviendrait?

— Non, madame. Mais une autre personne était venue deux heures avant, qui vous a demandée également, disant qu'il fallait absolument qu'elle vous parle demain matin. Ce que ce monsieur avait à vous dire était, paraît-il, très grave, très important.

Jeanne eut peur, sa voix tremblait lorsqu'elle demanda :

— Est-ce un des hommes que vous avez vus ces jours-ci?

13* Liv. 13

— Non, madame. C'est un monsieur qui a l'air très bien... Il avait un portefeuille sous le bras, il était fort convenable, très poli.

La Belle Bordelaise ne répondit pas; elle souffrait, elle avait hâte de cacher son émotion, car elle était convaincue que, des deux hommes qui étaient venus dans la journée, l'un était un magistrat et l'autre un agent.

C'était une épouvantable vie, qu'il fallait maintenant accepter, de tourments, de craintes, de menaces; c'était le commencement du châtiment.

Elle remonta chez elle, suant la peur, arracha plutôt qu'elle ne dégrafa sa robe et se jeta sur son lit tout habillée.

La boutique fermée, quand tout était silencieux dans la maison, à chaque heurt, chaque bruit, chaque cri dans la rue, elle croyait qu'on venait la chercher.

Il y avait deux jours qu'elle n'avait vu Rolland ; celui-ci avait-il été arrêté comme elle le redoutait et l'avait-il dénoncée? Avait-on trouvé une preuve contre elle?... Ce fut une épouvantable nuit, et le jour la trouva éveillée, accoudée sur son oreiller, l'œil fixe, les joues humides de larmes.

Elle était dans cet état nerveux, lorsque la première personne qui était venue la veille vint la demander le matin; humble, avenante, s'efforçant de sourire, elle la reçut et lui demanda ce qu'elle voulait.

On le devine, le visiteur n'était autre que l'homme d'affaires envoyé par Auguste de La Saussoye pour demander à Mme Cordier la main de sa fille.

D'abord stupéfaite, aux premiers mots, quand elle comprit, elle se transforma, s'emporta violemment, se payant sur le pauvre homme des tourments de sa nuit. Elle refusa net, déclarant qu'elle se considérait comme n'ayant plus de fille ; qu'elle ne donnerait jamais son consentement, qu'elle ne voulait pas la revoir, qu'elle pouvait bien continuer la vie qu'elle menait, sans l'obliger à souscrire, par son acceptation, à la duperie de l'homme qu'elle avait choisi.

A l'heure même où l'homme d'affaires d'Auguste de La Saussoye était si violemment repoussé de chez la Belle Bordelaise, l'homme que nous avons suivi dans son enquête, la veille au soir, se présentait chez la femme de Rolland.

La malheureuse l'attendait; elle Je fit entrer, et son regard anxieux chercha à deviner sur son visage ce qu'il venait lui demander.

L'homme, disons le mot, le mouchard, l'agent des mœurs lui dit avec

légèreté :

— Je ne viens pas pour vous, ma fille ; vous n'avez rien à craindre, si vous répondez bien sincèrement à ce que je vais vous demander.

La pauvre fille, tremblante, dit :

— Que voulez-vous?... Parlez...

— Vous n'avez pas revu Rolland, ces jours-ci?

— Oh ! je vous l'ai dit hier... Je vous le jure, il y a trois ans que le misérable m'a repoussée, et, chaque fois que je l'ai rencontré depuis, je me suis sauvée.

— Voyons, quand vous vous êtes mariée avec Rolland, vous l'aimiez ?

— Oui... oh! oui..., appuya la jeune femme...

— Il vous aimait?

— Je n'ose plus le croire aujourd'hui...

— Mais, alors, vous le croyiez?

— Oh! oui...

— Vous vous entendiez bien ensemble ?

— Oui, monsieur...

— Mariés, votre ménage fut heureux?

— Pendant six mois...

— Six mois seulement, répéta l'agent d'un ton monotone, en prenant son carnet et en tirant ses notes.

En le voyant agir, la femme eut un tressaillement; elle subissait un interrogatoire... Que se passait-il? quelles recherches nouvelles faisait-on sur elle et sur lui? Est-ce que l'accusation de laquelle elle s'était sauvée si tristement renaissait?

Ses yeux ne quittaient plus le regard de celui qui écrivait.

— Après, que se passa-t-il? Quelle raison vous a fâchée avec Rolland?

— II ne rentrait plus, monsieur; j'étais huit ou dix jours sans le voir; il vivait avec des artistes, des chanteuses, et m'abandonnait.

— Et vous n'aviez rien à vous reprocher ?

— Oh ! rien, je vous le jure.

— Mais vous avez élé mère après?

— Non, monsieur, je...

Et la jeune femme semblait embarrassée ; elle parut faire un effort pour dire :

— Nous avions des relations avant de nous marier. Oh! mais je vous le jure, monsieur, je n'avais connu qu'un homme, Rolland... Lui, je l'adorais, et c'est justement lorsqu'il sut que j'allais devenir mère qu'il m'épousa.

Et la jeune femme fondit en larmes.

— Oh ! c'est alors qu'il m'aimait, allez, et je l'aimais bien. Il était si heureux d'avoir un enfant... Oh! les beaux rêves que nous faisions à ce moment. J'éiais belle, très belle; lui est toujours resté le même; il est beau. A ce moment, je ne voyais, je ne pensais que par lui, et nous étions misérables, nous étions pauvres, on s'aimait, on n'y faisait pas attention. C'est lorsque j'eus mon enfant, mon premier, qu'il commença à ne plus rentrer à la maison.

— Ah! vous avez eu deux enfants? observa l'agent en écrivant aussitôt.

— Oui, monsieur, deux enfants.

Et d'un ton étrange, le regard fiévreux, l'œil farouche, la jeune femme ajouta :

— Deux enfants que j'adorais , qui sont morts, et qu'on m'a accusée d'avoir empoisonnés.

» Quand le premier mourut, sans que je le sache, tout autour de moi, une accusation circulait tant que l'autorité dut s'en occuper.

» Une perquisition fut faite chez nous ; mon mari, auquel je demandais toujours pour nos enfants de quoi vivre, ne répondait pas ; c'est à peine si je le voyais une fois tous les huit jours; vous pensez, ici, seule chez moi, lorsque je vis arriver ces gens, je fus tout épouvantée. Un enfant mort, une autre petite de trois ans, et la police chez nous ! »

L'agent, vivement impressionné, regardait la femme; évidemment, il y avait dans son regard, dans ses allures, les prodromes de la folie. Elle avait bien souffert, et le cerveau était atteint.

L'agent n'interrogeait plus, il observait, il écoutait et prenait ses notes.

La fille Emma, le regard fixe, obéissant à celui dont elle avait peur, à l'agent des mœurs, disait tout..., et elle continua :

« Quand les agents et le médecin entrèrent dans la chambre, je me cramponnai à un meuble pour ne pas tomber. Jugez donc, moi, moi la mère, on m'accusait d'avoir empoisonné mon enfant. Oh! je tenais dans mes bras celui qui était vivant..., je l'embrassais.

» Et, révoltée, je dis :

„ — Allez, messieurs, cherchez..., cherchez..., afin que vous puissiez répondre aux misérables qui osent accuser une mère de tuer son enfant...

» Ils fouillèrent partout, dans les meubles, dans les armoires; moi, j'étais derrière eux, haussant les épaules de leur insistance; mon autre petite fille était là, pendue à mon jupon, jouant, s'amusant de cette perquisition; elle aussi, elle les imitait, la pauvre petite, remuant les chiffons qu'on sortait des tiroirs.

» On n'avait rien trouvé dans ces recherches et , las , le commissaire et les agents allaient se retirer, lorsque l'un des hommes, se précipitant sur mon enfant, lui arracha des mains un paquet de poudre blanche... L'ayant goûtée, il s'écria, menaçant, en s'adressant à moi :

» — Misérable ! après avoir assassiné le premier, vous alliez laisser mourir l'autre!

» Je crus que j'allais devenir folle, quand il dit au commissaire, en lui tendant le paquet de poudre :

» — Tenez, monsieur le commissaire, c'est de l'arsenic...

» Tous les gens qui étaient là se mirent à regarder, trempèrent leur doigt dans la poudre, la mirent sur leur langue, puis, se retournant de mon côté, m'insullant, m'injuriant...

» Oh! monsieur, quand j'y pense...! c'est affreux!

» On m'emmena, on me mit en prison ; on m'interrogeait tous les jours, me répétant sans cesse :

» — Avouez que vous avez tué votre enfant!...

» Pauvre petite que j'avais tant soignée, la tuer..., la tuer..., moi; c'était épouvantable. »

Et la malheureuse restait les bras pendants, le regard fixe, comme si elle voyait encore le tableau dont elle rappelait le souvenir.

L'agent couvrait toujours son papier de notes. Il profita de ce moment de silence pour demander :

— Et votre mari, que faisait-il?

— Mon mari..., mon mari..., oui, il venait parfois dans la journée...; nous ne nous parlions pas...

— 11 venait tous les jours?

— Oui, mais il ne restait pas.

— Est-ce qu'il s'occupait de ses enfants?

La femme eut alors un mouvement de rage, puis, comme si elle ne pouvait se contenir plus longtemps, elle dit avec volubilité :

— Mon mari! mon mari! j'en suis certaine, j'en suis convaincue, c'est mon mari qui venait pour tuer ses enfants. Mon mari voulait se débarrasser de moi, se débarrasser de sa famille. Eh bien ! c'est ce que vous vouliez savoir? N'est-ce pas, c'est lui qui a empoisonné mes enfants, c'est lui qui a mis dans le coin d'un meuble cette poudre qui a été la cause de mon accusation ?

L'agent était un peu surpris par l'allure de la femme; celle-ci, croyant qu'il doutait de ce qu'elle disait, reprit plus vigoureusement :

— Si vous venez ici pour avoir des renseignements sur mon mari, je vais vous les donner... C'est lui qui a assassiné notre enfant, c'est lui qui est cause de la mort de la seconde, c'est lui qui m'a fait accuser, qui a tout machiné contre moi pour être libre...; c'est lui qui est la cause du métier que je fais..., ce qui le réjouit, allez..., parce qu'une femme comme moi n'existe plus, elle n'a plus le droit de se plaindre..., on ne croit plus à ce qu'elle dit. Je ne suis rien, moi... Du jour où, femme honnête, des agents m'ont prise chez moi pour m'emmener en prison, où, mère malheureuse, accusée de cet épouvantable crime, l'infanticide, j'ai été séparée de mon enfant vivant pour me faire juger sur la mort de l'autre... j'étais perdue. J'ai été acquittée...; mais tous les gens qui méconnaissaient disaient toujours : C'est la femme qui a tué son enfant..., et mon mari, pour justifier son abandon, l'affirmait. Alors, chassée par tout la monde, méprisée par ceux que je connaissais, repoussée par ma famille, qu'avais-je à faire?... Rien, n'est-ce pas?... qu'à suivre l'homme qui m'a dit : « Viens, je payerai ta nuit... » C'est ce que j'ai fait... Je suis une fille publique! Avez- vous besoin d'autres renseignements, monsieur? dit la fille Emma, femme Rolland, après une grande minute de silence, pendant laquelle l'agent griffonnait toujours sur son carnet.

L'individu rangea ses notes et, sans aucune émotion, lui dit .

— Ma fille, il est probable que vous serez citée demain ou après. Ne manquez pas de vous y rendre, si vous voulez vous éviter des désagréments.

Puis, remettant son carnet dans sa poche, et, d'un air gai, il prit congé, disant .

— Au revoir, Emmal

Page 1