Mémoires de AT"* Dumesnil, par Dussault. Ledous
Sur la phrase de la Dumesnil, le duc redevenait rhomme poli, qu'il était d'ordinaire, et prenant la main de M"* Clairon, sur le ton le plus honnête et le plus affectueux, il lui disait :^ Mademoiselle, dans tout ce qui dépendra de moi, vous pouvez être sûr de mon empressement à vous servir. »
A quelques jours de là, M"" Clairon recevait son ordre de débuta la Comédie-Française.
« Nous, duc de Gesvres, pair de France, pre- « mier gentilhomme de la Chambre du Roi,
« Ordonnons à la troupe des Comédiens fran- « çois de Sa Majesté de faire incessamment dé- « buter sur son théâtre la demoiselle Clairon « dans les rôles qu'elle aura choisis, et ce, afin « que nous puissions juger de ses talents pour « la Comédie.
c: Signé : Le duc de Gesvres. »
« Fait à Versailles, ce iO septembre 1743. »
1. Et Mlle Clairon était reçue à demi-part le mois suivant: « Nous duc de Gesvres...
« Étant satisfait du début de M^ie Clairon tant à la cour qu'à la ville, et voulant lui donner les moyens de se perfectionner dans la déclamation, l'avons, sous le bon plaisir de Sa Majesté, receue et recevons dans sa troupe des Comédiens françois, pour y jouer dans les pièces tant tragiques que comiques de leur répertoire, avec une demi-part que nous lui
accordons Je celles actuellement vacantes à la Comédie par la retraite de M^'e Duboccage, ordonnons à la troupe des Comédiens francois de faire jouir la dite demoiselle Clairon de la demi-part ci-dessous accordée à compter de Pâques dernier, que la dite demoiselle Duboccage s'est retirée, et ce, aux clauses et conditions portées par nos règlements et de la même manière qu'en jouissent les autres comédiens.
« Fait à Fontainebleau, le 29 octobre 1743. »
Et au bout de deux mois, la fortunée actrice, avec l'ordre de doubler M^'e Dangeville, se voyait encore attribuer un nouveau quart de part :
« Nous duc de Gesvres...
« Voulant que chacun des acteurs et des actrices de la Comédie-Françoise se prête à tout ce qiri peut faire le bien du service, et connoissant la nécessité d'avoir plus d'une actrice pour remplir les rôles de soubrette, en expliquant en tant que besoin est l'ordre de réception d®nné à Mii<= Clairon ; ordonnons qu'elle doublera la demoiselle Dangeville, dans tous les rôles de son emploi. Et voulant donner à la dite demoiselle Clairon des marques de la satisfaction de ses talents, nous lui avons accordé un quart de part de celle actuellement vacante par la retraite de et ce outre la demi-part qu'elle a desjà, etc.
« Fait à Versailles, le 26 décembre 1743. »
Enfin à une année de là, par l'accord d'un quatrième quart, M^i» Clairon obtenait une part entière :
« Nous duc de Fleury...
« Avons accordé et accordons sous le bon plaisir de Sa Majesté, à la Di'e Clairon^ un quart de part vacant par le décès du S. Montmeny, pour avec trois quarts.de part que nous lui avons ci-devant accordés, faire une part entière, de laquelle part entière, ordonnons aux Comédiens francois de Sa Majesté de faire jouir la Mi'^ Clairon, à compter du jour du décès de Montmeny, aux charges, clauses et conditions portées par lea règlements de la troupe, etc.
« Mandons à M. Lenoir de Cindré, intendant des Menus d'y tenir la main.
« 31 décembre 1744. »
Les trois premières pièces ont été publiées par M. Emile Campardon dans les Comédiens du Roi de la troupe française ; lai quatrième fait partie des Archives de la Comédie- Française.
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Dans les conditions de son engagement à la Comédie-Française, pour doubler Dangeville, M^i^ Clairon devait être tenue de se rendre utile dans les deux genres : la comédie, la tragédie. Jusque-là, en province, son emploi avait été l'emploi de soubrette. Elle avait tout au plus, et par hasard, et à défaut d'une actrice tragique, joué trois ou quatre fois de seconds rôles tragiques, mais seulement le désir de gagner de ' plus forts appointements, et la vanité de tout entreprendre, lui avaient fait stipuler dans son dernier engagement de province, qu'elle jouerait de grands rôles tragiques, et encore à son arrivée à Paris, elle n'en savait que cinq, et ne les avait joués qu'une ou deux fois.
Cela était connu des semainiers, qui, lorsqu'ils lui demandèrent dans quel genre elle voulait s'essayer, furent fort étonnés de l'entendre dé-
clarer qu'elle voulait débuter dans la tragédie. Pourquoi cette préférence? Clairon avoue qu'elle n'en savait rien. Est-ce le souvenir de la glorieuse prédiction que lui avait faite un jour Sarraizin, la voyant jouer le rôle à'Eriphile dans la troupe de LaNoué. Enfin, quelle que soit la raison de sa détermination, elle déclarait tenir absolument à jouer la tragédie. L'air dédaigneux, qu'elle rencontrait dans l'assemblée comique, piquait son amour-propre et l'entêtait dans sa volonté. On lui proposait Constance dans Inès, Aricie dans Phèdre... La jeune actrice déclarait fièrement que c'était trop peu de chose, qu'elle choisissait Phèdre, et qu'elle la jouerait... Phèdre, entendez- vous, le rôle triomphal de M"® Bumesnil!
La prétention de la débutante faisait rire tout le monde, et on l'assurait que le public ne souffrirait pas qu'elle achevât le premier acte. Làdessus, dépit, colère contenue de la femme, qui disait le plus majestueusement qu'elle pouvait : « Messieurs, vous me voulez ou vous ne me voulez pas : j'ai le droit de choisir. Je jouerai Phèdre ou je ne jouerai pas! »
Ainsi qu'elle Tavait demandé, voulu, exigé, M^'® Clairon débutait à la Comédie-Française, le i9 septembre 1743, et voici le compte rendu que fait de ce début, le Mercio^e de France :
« Le 19 de ce mois, les comédiens ont remis au théâtre la tragédie de Phèdre, de Racine, dans laquelle Mademoiselle Clairon, nouvelle actrice, a débuté pour la première fois. Elle a joué le rôle avec un applaudissement général. C'est une jeune personne qui a beaucoup d'intelligence, et qui exprime avec une très belle voix, les sentiments dont elle a l'art de se pénétrer. On peut ^ire que la nature lui aprodigué les plus heureux talents pour remplir tous les caractères convenables à sa jeunesse, aux agréments de sa personne et de sa voix. »
Une petite brochure : Lettre a Madame la marquise V. DE G,.., sur le début de Mademoiselle
Clairon à la Comédie-Française. A la Raye, MDCCXLIV\ nous donne de plus curieux, de plus circonstanciés, de plus intimes détails sur ce début.
Le brochurier imprime que les connaisseurs furent ravis de l'égarement que la débutante mit dans le passage :
Dipu, que ne suis-je assise à Tombre des forêts.
Puis à propos du vers :
Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale.
Il peint la frayeur de son visage, la Janguidesse de ses gestes, l'extinction de sa voix, la mort de son être^
1. Je donne l'ea-tête de la lettre : « J'ai l'honneur, l'iaaame, de vous informer du succès avec lequel M"" Clairon a débuté à la Comédie-Française. Vous voulez que j'entre dans un détail circonstancié, et que je vous remette sous les yeux, son goût, le jeu, le genre qui lui est propre, ainsi que les endroits des pièces, où elle a préférablement enlevé les suffrages. Vous exigés encore que je crayonne son portrait, et que je vous rapporte quelques faits qui la regardent. Je me soumets à vos ordres, Madame... »
2. « Le comédien qui commence, dit M"e Clairon dans ses Mémoires, a besoin d'indulgence. Je l'ai vivement éprouvée moi-même le jour de mon début. J'éprouvai toutes les bontés du public dans les trois premiers actes de Phèdre, mais au quatrième, au grand couplet de l'urne, je n'eus pas un seul
La brochure dit encore de l'actrice :
« M'^*" Clairon a sur le théâtre un air noble et élevé! Sa démarche attire les regards et son maintien les fixe. La confiance avec laquelle elle se présenta plut au public. »
Et la brochurette donne cet intéressant portrait physique de l'artiste :
« Mademoiselle Clairon est âgée de 22 ou 23 ans. Elle est extrêmement blanche, sa tête est bien placée. Ses yeux sont grands, pleins de feu et respirent la volupté. Sa bouche est ornée de belles dents, sa gorge est bien placée, elle s'élève sans affectation. On gagne à l'examiner un plaisir que les autres sens seraient jaloux de partager avec la vue. Sa taille est aisée, elle se présente avec beaucoup de décence. [In air modeste et prévenant intéresse en sa faveur. Sans être une beauté accomplie, il faut lui ressembler pour être charmante. Son esprit est pétillant, sa conversation est douce et engageante. Musicienne et actrice, amie des arts et leur élève, elle est propre à tout, et sans faire d'effort, elle se trouve naturellement ce qu'elle veut être. »
coup de main. Si l'on eût fait ce bruit, dont j'ai vu souvent décourager les talens naissants, j'aurais disparu pour toujours. »
M"® Clairon continuait ses débuts avec succès.
Le 20 septembre, ellejouaitZÉxoBiE, où elle se tirait admirablement du récit très difficile de la première scène. Le 14 octobre elle jouait Ariane, oii elle triomphait, toujours maîtresse de la scène, et où elle se montrait grande, humble, faible, passionnée, furieuse, femme en tout, et ne laissant rien à désirer de ce qui la caractérise. Toujours présente à son acteur, continue la Lettre à M""' la marquise de F..., l'animant afin de profiter de ses feux, elle se surpasse ellemême, et tout le monde avoue que jamais actrice n'a mieux réussi le désespoir à' Ariane. Le 26, elle jouait I'Électre de Crébillon, aux applaudissements de tous.
Son triomphe continuait dans les autres tragédies qu'elle jouait, et il n'y eut guère que le
rôle diAtalide dans Bajazet où elle ne réussit pas, où elle eut un jour dinfortune.
M'^" Clairon jouait également dans la comédie. Elle rem.plissait, en ces mois de septembre et d'octobre, le rôle de Dorine dans le Tartuffe, de Céliane du Philosophe Marié, et le rôle de la Nouveauté, mais elle sentait presque aussitôt que ce n'était pas là sa voie, et ce passage de la brochure consacrée à ses débuts' faisait pressentir, dès 1744, que l'ancienne soubrette était au moment d'abandonner le genre, où elle avait brillé en province.
« Yoici maintenant, madame, ce que l'on pense de M"'^ Clairon pour le comique. Elle a du vif, du pétillant, de la finesse, mais un peu trop de gravité ; et ce qui est singulier, c'est que, malgré tout, 1res souvent son jeu est froid dans ce genre. Elle a paru avec distinction dans la Nouveauté^ petite comédie, qui sera longtemps ce que son titre annonce. Elle y chanta plusieurs airs. La netteté de sa voix, son goût et ses cadences aisées firent un plaisir inlini dans un séjour où la musique est un talent qu'on n'y exige point et qu'on y rencontre avec surprise. Cependant, madame, il est probable qu'elle aban-