‹ Mademoiselle ClaironChapitre 15 sur 70 · Mémoires de Marmontel, vol. II, livre T · texte numérisé non relu

Mémoires de Marmontel, vol. II, livre T

2. Voici, d'après les papiers des Menus, un assez curieux mémoire d'une robe, fournie pendant le voyage de Fontainebleau de l'année 1737 :

Mémoire de MM. La Rauza et Vlllerey, pour l'habillement

12b MADEMOISELLE CLAIRON.

qu'elle venait à la simplicité, elle était amenée un peu plus tard tous les jours à la vérité, à la couleur locale du costume, qui commençait à préoccuper un certain nombre d'esprits.

Et Clairon se mettait à la tète du mouvement, se plongeait dans l'histoire de tous les peuples du monde, de manière à l'approfondir, à se la rendre familière dans tous ses détails, consultait les artistes, visitait les cabinets d'antiquités, commençait même une collection, oii une série était consacrée à des costumes et à des objets usuels de l'antiquité et de l'Orient. Et de concert avec Lekain, l'ancien artisan-dessinateur, et qui prenait plaisir à dessiner lui-même ses costumes, on ce temps où il n'y avait pas encore de Winkolman, et où l'on n'avait pas étudié les peintures antiques, conservées au Vatican, elle arrivait à introduire à la Comédie-Française, dans les habillements des acteurs et des actrices, une vérité très méprisée par Levacher de Charnels, dans ses Rechercfies su?' les costumes et les théâtres de toutes les nations, mais cepen-

de M'^<^ Clairon potir une robe Iphigénie, sous les ordres de

M. de la Touche.

6 septembre.

Livres.

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6 aunes satin bleu 72

dant à peu près satisfaisante pour le temps.

Et avouons-le, quoique cette vérité fût, plus tard, approchée bien plus exactement et rigoureusement de la réalité, des vrais costumes portés par l'antiquité, il y a à se demander si ce n'est pas vraiment le juste degré de couleur locale qu'il faut à la scène, que celui indiqué par M"" Clairon, dans un paragraphe de ses Mémoires, sur les vêtements du théâtre.

« Je demande à toutes les femmes en général l'attention la plus scrupuleuse àleurs vêtements: le costume ajoute beaucoup à l'illusion du spectateur, et le comédien en prend plus aisément le ton de son rôle : cependant le costume exactement suivi n'est pas praticable ; il serait indécent et mesquin... Les draperies d'après l'antique dessinent et découvrent trop le nu ; elles ne conviennent qu'à des statues et des tableaux; mais en suppléant à ce qui leur manque, il en faut conserver les coupes, en indiquer au moins les intentions, et suivre, autant qu'il est possible, le luxe et la simplicité des temps et des lieux. Des bandelettes, des fleurs, des perles, des voiles, des pierres de couleur, étaient les seuls ornements, que les femmes connussent avant les établissements du commerce des Indes et la conquête du nouveau monde.

128 mademoîsp:lle clairon.

« Je désire surtout qu'on évite avec soin tous les chiffons, toutes les modes du moment, La coiffure des Françaises, à l'instant où j'écris, donne à leur ensemble une disproportion choquante, dénature les physionomies, cache le mouvement du cou, et donne l'air hardi, engoncé, raide et sale. »

Il y a dans la cervelle de M"" Clairon l'idée d'une révolution bien autre que celle du costume.

M"® Clairon a une ambition plus haute que de restituer aux figures du passé leurs vrais habits, elle cherche à les faire revivre, ces figures, dans la particularité de leur temps, de leur pays, de leur nationalité. \J Amour, la Haine, VAjiibition, ces passions sur lesquelles s'exerce l'art tragique, elle vent que l'acteur ne les représente plus, comme des mouvements de l'àme, en tout semblables, sous toutes les latitudes, et à toutes les époques du monde, elle veut qu'il apporte à les rendre, un tact, une science rétrospectives, et ne les joue plus dans son ignorance de l'histoire, avec ses propres sentiments et sa façon d'être habituelle.

Pour être un grand acteur tragique, il ne pa-

130 MADEMOISELLE CLxVIRON.

raît plus suffisant à M"^ Clairon d'avoir le don d'une voix sonore, d'accents émolionnants, et d'entrailles, et d'un cœur, et d'une intelligence dramatiques, il faut que l'acteur, et c'est l'acteur des temps modernes touche son public par des sentiments teintés, une expression d'alors, teintés des mœurs, des milieux, des époques, où les personnages ont vécu', — retrouve un peu de l'âme de Sparte, de Rome, d'Athènes.

La première des gens de théâtre , et cela grâce à son dilettantisme amoureux de l'antiquité, et un peu à ses goûts de collectionneuse, M"^ Clairon a l'idée de la reconstitution historique d'un personnage, dans l'atmosphère morale de son temps et de sa patrie. En effet, rappelez-vous que c'est elle qui demande que dans le rôle de Viriate, de Sertorius, on sente l'indignation et la terreur soulevées par la dictature de Sylla, qui demande que dans Tancrède, le rôle di'Aménaïde respire toute la fierté d'un être bon chez un peuple républicain ; qui demande que dans I'Orphelin de la Chine, le rôle à'Idamé

1. Voici les propres expressions de M"e Clairon dans ses Mémoires : « Cette volonté que je m'étais faite de transporter tous mes personnages dans les temps et les lieux dont ils étaient, me donnait souvent beaucoup de peine. »

MADEMOISELLE CLAIRON. Til

fasse comprendre au public qu'en Chine, le respect filial est la base de la société.

Mais de cette pensée persistante, de cet entêté vouloir d'une intelligence d'avant-garde, de cette curieuse prescience de M"" Clairon, une fantaisie littéraire d'une grande dame du temps, oii, au dire de Grimm, la grande dame aurait attrapé le ton de la tragédienne, oui, une charmante fantaisie littéraire nous en donne, pour ainsi dire, l'intime mise en scène.

Ecoutez M""^ d'Epinay, en ce Rêve fait dans sou fauteuil, au coin de son feu, près de ce clavecin qui vient de se taire '.

— En quoi, monsieur, peut-on vous être utile ?

C'est M"^ Clairon parlant à un jeune homme qu'on vient d'introduire.

— Madame, je me destine au Théâtre-Français.

— Monsieur, appelez-moi mademoiselle, on ne m'appelle plus madame. Avez-vous déjàparu sur quelque théâtre?

— Non, mademoiselle.

— Mais, n'importe, votre physionomie

m'intéresse. Asseyez-vous, monsieur, et cau-

1. Correspondance littéraire de Grimm, éditée par M. Tour- «ux. Vol. IX.

132 MADEMOISELLE CLAIROX.

sons... Ali! allez me chercher mon sac à ouvrage que voilà, sur cette console, au bout de cet appartement... que je vous voie marcher, s'il vous plait... là, près de ce nécessaire du Japon... Monsieur, je vous rends grâce. Gela est bien, vos mouvements sont aisés, vous n'avez point d'apprêt, point de disgrâces, mais vous n'avez point de noblesse. Avez-vous jamais eu occasion de voir des gens de qualité dans la société*? Quels sont, monsieur, les rôles que vous possédez le mieux, et que vous me proposez de me faire entendre ?

— Mademoiselle, celui de Néron dans Bri-

TANNICUS.

— Seulement! Mais, monsieur, avant de vous entendre, faites-moi la grâce de me dire qui était Néron.

— Mademoiselle, c'était un empereur qui vivait à Rome.

■ — Qui vivait à Rome est bon. Mais était-il empereur romain, ou demeurait-il à Rome pour son plaisir. Gomment était-il parvenu à TEm-

1. Quelque part, M^'e Clairon fait la remarque qu'où trouvait de son temps plus de bonnes actrices que de bous acteurs, par la bonne raison que chez ces actrices, nées de parents pauvres et csmmuns, les femmes doivent à leur sexe d'entrer en rapport avec la bonne compagnie plus facilement que les hommes.

pire? Quels étaient ses droits, sa naissance, ses parents, son éducation, son caractère, ses penchants, ses vertus, ses vices?

— Mademoiselle, le rôle de Néron répond à une partie de vos questions, mais pas à toutes.

— Monsieur^ il faut non seulement répondre à ces questions, mais à toutes celles que je vous ferai encore. Et comment pourrez-vous rendre le rôle de Néron ou tel autre qu'il vous plaira, si vous ne connaissez pas la vie du personnage que vous voulez représenter, comme la vôtre même ?

— J'ai cru, mademoiselle, qu'il suffisait de bien connaître la pièce pour saisir le sens de son rôle.

— Et vous avez mal cru, monsieur.

Dans cette entrevue de la tragédienne et de ce jeune homme, imaginée par M"^ d'Épinay, neretrouve-t-on pas, comme formulée en action, la doctrine de M^'" Clairon, et qui devrait être le catéchisme dramatique des acteurs et des actrices de notre siècle : « Ne pas seulement connaître l'histoire de tous les peuples du monde, mais l'approfondir, se la rendre familière jusque dans les plus petits détails, adapter à chaque rôle tout ce que sa nation doit avoir dioriginalité. »

Celte recherche, cette poursuite psychologique des personnages du passé, ce travail d'identification avec les reines et les princesses de l'antiquité, M"" Clairon les continuait au milieu des actes les plus simples, les plus plats, les plus ordinaires de sa vie, dans les détails domestiques de la chambre à coucher.; de la salle à manger, du boudoir. Chez elle, au grand jamais, on ne la voyait abandonner V élévation dramatique. Elle demandait son éventail et son carrosse du ton d'Agrippine, elle parlait à son laqueton, comme sur le théâtre, au commandant de ses gardes.

De la dignité auguste, elle en mettait partout et en tout, et l'on raconte qu'un jour, la princesse Galitzin, étant allée la voir et la trouvant malade dans sa bergère, lui demandait plusieurs fois où était son mal. M"'' Clairon de ne pas ré-

pondre. La princesse d'insister. A la fin, impatientée de l'opiniâtreté de son interlocutrice, la tragédienne lui répondait : « Ati cul, princesse ! » — Et cela, sur un tel ton noble, que la princesse déclarait que M"*" Clairon, en prononçant cette phrase, lui avait étonnamment imposé ^

Aussi conçoit-on que les manières d'être, les gestes, la démarche, la parole de M'^*" Clairon à la ville, excitaient grandement la moquerie de ses camarades. La Comédie en riait à gorge déployée, et Lekain, qui se trouvait être, en même temps qu'acteur tragique, un extraordinaire mime comique, contrefaisait sa camarade à miracle.

Ces moqueries, ainsi que les comparaisons faites de ses airs de reine de Carthage, dans la vie privée, avec la simplicité de la Dumesnil, M"® Clairon ne les ignorait pas, mais il faut dire, pour sa défense, qu'il y avait chez elle une préoccupation historique, n'existant pas du tout chez sa rivale, qui jouait d'inspiration, de génie, et que M"" Clairon pouvait être dans le vrai quand elle disait, à peu près en ces termes :

« Si on ne voit en moi qu'une bourgeoise pendant vingt-quatre heures de la journée, je ne

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