‹ Mademoiselle ClaironChapitre 3 sur 70 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

De MADEMOISELLE

GRONEL

Dite

FRETILLON

Actrice de la Comédie de E,ouen Écrite par elle-même *.

Cette chronique romanesque, assez mal informée, et mentionnant des scandales peut-être un

1. Je cite le titre d'après l'édition de La Haye, 1757 (quatre parties). Mais la première édition serait de 1739, en trois parties

MADEMOISELLE CLAIRON 2o

peu par approximation, a vraiment tout l'air, — toutefois avec des erreurs sur les amoureux, — de la biographie amoureuse de la première étape de cette existence, dont, à quelques années de là, les rapports de police vont nous donner à Paris une continuation, en tout point semblable à l'histoire de M''" Frétillon à Rouen. Peut-être ne sont-elles pas absolument authentiques les liaisons de M"'' Clairon avec le jeune sujet de la troupe, avec les académistes de Rouen, avec mylord Lope, avec Ridhilles, avec son frère Bageria, avec le négociant Bioche, gendre de Coignard, le libraire-, mais je suppose déjà la jeune comédienne entraînée par une foule de galants, et prête à se livrer à qui lui plaisait ou la payait, et je la vois entremêlant les passades de Rouen avec les passades de Paris, pendant les congés de carême, et menant enfin une vie

avec figures. Un exemplaire de cette édition, annotée parGueulette, contient cette note : « Celte troisième partie de YHistoire de A/"« Frétillon ne doit être regardée que comme la seconde ; elle est de l'auteur de la première partie qui l'a intitulée troisième partie, pour qu'on ne la confondit pas avec une seconde partie (imprimée en gros caractères beaucoup plus gros et reliée ci-dessus) et qui n'est pas du même auteur.

L'édition de 1741, ornée du portrait de l'actrice, que je possède, ne contient que deux parties.

1. Je ne sais sur quelle autorité Groubental dit, dans Imirce, en parlant des débuts de Mi'o Clairon dans la capitale de la Normandie : k rassasiant les horlogers de Rouen ».

si libertine, si polissonne, si scandaleuse, qu'elle lui attirait im allront public des plus désagréables, — et que je croirais non une invention de Gaillard, mais une chose arrivée.

Il y avait à Rouen un petit théâtre de marionnettes, près du Cours. Un jeune homme de la ville racontait à l'homme, qui faisait parler le Polichhiel, les aventures amoureuses de la jeune Clairon, et lui donnait quelque argent pour en divertir le public. Et un soir que rassemblée était nombreuse, Polichinel, supposé l'amant de l'actrice, et s'adressant à une marionnette femelle portant son nom, lui disait toutes les injures imaginables, en lui reprochant une kyrielle d'infidélités, et racontait tout au longune drolatique aventure d'amour, arrivée dans un escalier.

Chez la jeune actrice, aux oreilles de laquelle était déjà venu, peut-être, le bruit du guignol satirique, on conçoit, lors de l'apparition du livre de Gaillard, l'indignation et la colère de se voir ainsi imprimée toute vive, — et cela en province, dans ces années, où la province était encore très peu faite aux indiscrétions de l'imprimerie.

Mais laissons parler la diffamée : « J'étais au Havre-de-Grâce avec la troupe, lorsqu'il parut

(le libelle) : ma douleur fut au delà de toute expression. Loin de mes protecteurs, ignorant ce que je devais faire, n'osant, ne devant pas me confier à l'ignorance, la bêtise et l'insouciance, je ne fis aucune démarche pour tirer raison de cet outrage; ma candeur me permit même de croire que je devais compter sur la justice des hommes. Mais avec plus de lumières qu'aurais-je fait?... Quelques mois de prison, où j'aurais fait condamner ce malheureux, n'auraient pas empêché la publicité du livi'e ; ma honte prétendue n'en aurait pas moins couru le monde, et la réparation serait restée dans l'oubli. »

Et la comédienne, dans le récit qui suit, met sur le compte d'un dépit et d'une vengeance d'amour blessé, la rédaction de cette calomnieuse chronique de sa jeunesse.

« Un pauvre diable (il se nommait Gaillard), assez plaisant, faisant des vers et cherchant partout à souper, obtint de ces dames de les venir amuser quelquefois. J'avais, tous les jours, ou mon petit couplet de chanson ou mon quatrain, dans lesquels Yénus et Vesta n'étaient rien en comparaison de moi : mais, tout en louant mes charmes et ma vertu, il lui passa dans la tête de jouir des uns, et de chasser l'autre. Connaissant

bien les êtres de la maison, sachant un jour que ma mère devait sorlir pour affaires, il obtint d'une vieille servante, que nous avions, de le laisser pénétrer jusqu'à ma chambre. Il n'était queneuf heures du matin, j'étais encore couchée, j'étudiais. Il faisait chaud; nul bruit ne m'avertit de réparer mon défîordre; je n'avais pas encore quinze ans, et ma chemise et mes cheveux étaient ma seule couverture. Cette vue ne lui permitpas de rester longtemps maître de luimême : il accourut, voulut me prendre dans ses bras; j'eus le bonheur de m' échapper. Mes cris firent entrer la servante et une voisine qui logeait sur le même carré que moi. Nous prîmes alors les balais, les pelles, et nous chassâmes ce malheureux. Ma mère rentrée, il fut décidé que nous rendrions plainte; il fut réprimandé par le magistrat, chansonné par la ville et chassé pour jamais de chez nous. Mais la rage succédant à son amour et à ses désirs, il fit sur moi ce dégoûtant libelle qu'on a lu dans toute l'Europe \ »

1. L'histoire de M"e Frétillon a été successivement attribuée à Gaillard de la Bataille, au comte de Caylus, à un certain Baraguier. La paternité du livre semble définitivement devoir demeurer à Gaillard de la Bataille. Je donne toutefois ces notes manuscrites qui se trouvent sur le feuillet de garde d'un exemplaire, ayant appartenu à Gueulette : < L'auteur de

ce roman est le sieur^Baraguier, qui, après avoir été le héros et le témoin des exploits de l'enfance de la dite demoiselle Clairon, en voulut être l'historien. Il avait été aussi l'amant de la mère. C'était un homme de finance. » Et à cette phrase du roman : « Ridhilles avait un frère aîné arrivé depuis peu d'Espagne; on le nommait Bagerria... » se trouve au bas le renvoi suivant : Baragué (sic) fils d'un gros négociant do Rouen. » Maintenant ce Baragué ou Baraguier serait-il le Baraguier qu'eu 1769 mentionne la France littéraire : « On le dit né à Rouen, et mort en 1753 ; on le donne comme l'auteur d'une pièce nommée Aphos, comédie en un acte et en vers, représentée à la Comédie-Française le 3 septembre 1747. n {L'Intermédiaire, année 1775.)

Certes l'inconduite fort peu douteuse de ia préposée au bureau de la location du théâtre de Rouen, et les désordres et les scandales de sa vie crapuleuse, aidèrent grandement au succès du livre satirique, près de ceux qui connaissaient la mère de l'actrice. Dans le roman de Gaillard, vous rappelez-vous une certaine bergère, au fond de laquelle la Scanapiecq apaisait « la révolte des sens d'une jeunesse bouillante » soudainement enflammée par l'excitation irritante du spectacle? Eh bien, cette bergère me fait l'efTet d'être bien plutôt un ressouvenir d'observateur que d'une imagination de romancier. Il se trouve encore dans le petit bouquin un concubinage delamère avec un quidam, condamné aux galères, qui me paraît assez vraisemblable. Enfin certains autres détails de la vie commune de la mère et de la fille offrent de

sérieuses apparences de réalité. Je citerai, entre autres, le récit d'une fuite de la fille, chassée par les mauvais traitements de la mère, fuite suivie d'une batterie homérique dans la loge de la danseuse Tonton chez laquelle elle s'était réfugiée, et qui ressemble beaucoup au pugilat entre la Saint-Huberty et Rosalie Levasseur, à une répétition d'AxYS, à l'Académie lyrique.

Mais vraiment ce Gaillard serait-il un aussi noir calomniateur que Clairon le déclare, quand à propos de la conduite de sa mère à Rouen, la comédienne dit dans ses Mémoires, au moment du bruit fait en Normandie par la publication du libelle : « Cette dame respectable qui m'aimait tant (la présidente Rimorel sans douta) m'ouvrit les yeux sur la cause de mon malheur, je vis que je le devais tout entier à l'inconduite de ma mère, et cette lumière me la fit prendre en si grande aversion, et il m'en a tant coûté pour rester avec elle jusqu'à son dernier soupir... » Est-ce que, par hasard, la fille n'aurait été guère plus calomniée que la mère, par le comédien Gaillard?

La troupe de La Noue et de M"* Gautier, chassée peut-être de Rouen par la concurrence d'une troupe lyrique, avait été tenter la fortune dans les Flandres', en cette terre de forteresses et de villes de garnison, où les théâtres, tous les soirs, étaient remplis d'aune jeunesse militaire.

A Lille, la mère de Clairon voulait la forcer à épouser un comédien de la troupe, dont elle s'était follement engouée. C'était, au dire de la comédienne, le plus sot, le plus grossier, le plus plat des hommes, en un mot le type du triste personnage de Thibaudois, de l'EsPRrr de coxtradic-

1. « Dans le premier voyage que Garrick fit en France, il vit M'i« Clairon à Lille. Elle chantoit bien, elle dansoit agréablement, jouoit les soubrettes avec beaucoup d'agrément. Garrick, qui s'y connoissoit et qui avoit un pressentiment exquis, lui trouva plus d'une disposition à se distinguer un jour, et s'imagina qu'elle se perfectionneroit dans l'emploi des soubrettes, en voyant un modèle aussi parfait que MUc Dangeyille. » [Lettre su7' les A?'ts imitateurs, par Noverre, Collin, 1807.)

TiON. Depuis deux ans, la jeune fille résistait à ses empressements, à ses sollicitations, à ses demandes; mais à Lille, l'insistance du malotru prenait le caractère d'une persécution qu'encourageait la mère.

Ici, il faut donner la parole à Frétillon, et place à l'invraisemblable historiette que l'invraisemblable vierge du théâtre de Rouen a le sang-froid d'offrir au public :

« Les ordres de nja mère, sa violence poussée au point de me présenter un pistolet pour obtenir mon aveu, -me firent enfin sentir que j'avais besoin d'un protecteur, qui, sans armer les lois, pût contenir mes entours et me défendre. Conduite par le seul désespoir, sans idée d'aucun vil intérêt, sans amour, sans désirs, je fus m'ofîrir et me livrer moi-même, sous la seule condition qu'on me sauverait du mariage et de la mort dont j'étais également menacée. Ce moment qui ne présente au premier aspect que l'idée du libertinage, est peut-être le plus noble, le plus intéressant, le plus frappant de ma vie. »

Malheureusement cette immolation sans aucune idée de vil intérêt, sans amour, sans désirs, n'est pas précisément l'immolation journalière, dont parlent les rapports de police, nous représentant la jeune actrice de la troupe de Lille,

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comme la maîtresse à la fois du comte de Bergheic, colonel du régiment de Royal-Wallon, du chevalier de By, lieutenant-colonel du même régiment, de M. Desplaces, major du commissaire général de cavalerie. Et le rapport ajoute : « On est d'abord alarmé de voir trois rivaux guerriers se disputer le cœur de cette fille ; mais qu'on se rassure, tout se passera dans la tranquillité. La Clairon était fille d'arrangement, et «d'ailleurs assez habile pour en amuser une demidouzaine. Ainsi tout se passa dans l'ordre et tout le monde fut content'. »

1. R,api3ort de la Janière, du 10 décembre HoO, à Berrj-er. Archives de la Buxtille , publiées par François Ravaisson» vol. XII. — Ce rapport, excessivement curieux, qui est l'iiistoire complète des amours de l'actrice, pendant les premières années de ses débuts, contient bien quelques erreurs sur sa famille et le lieu de sa naissance, mais semble parfaitement renseigné sur les faits de l'existence galante de la femme.

La Noue, qui n'avait pas gagné d'argent dans l'exploitation du théâtre de Rouen, et qui en avait beaucoup perdu, en montant une troupe pour le théâtre de Berlin, que la guerre de 1741 empêcha de jouer; La Noue complètement dégoûté des directions théâtrales, revenait à Paris et débutait dans le principal rôle du Cojite d'Es- SEX, joué à Fontainebleau, le 14 mai 1742 \

La troupe de La Noue ainsi rompue, Clairon s'engageait dans une autre troupe, demandée par le quartier général du roi d'Angleterre, pour donner des représentations à Gand. Là, au dire de l'actrice, elle n'était ni flattée des suffrages qu'elle obtenait, ni tentée de la fortune immense que lui offrait mylord Malborough'. Et même

1. Galerie historique des acteurs du Théâtre-Français, par Lemazurier. Paris, 1810.

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