‹ Mademoiselle ClaironChapitre 23 sur 70 · Correspondance lilicraire de Grimm, vol. JX · texte numérisé non relu

Correspondance lilicraire de Grimm, vol. JX

Revenons ici Gur cette liaison de M'" Clairon avec le comte de Valbelle, une liaison qui aura été le grand et durable amour de l'actrice, et un apiour qui, en dépit de son goût des changements, des expériences, des renouvellements, aura persisté dix-neuf ans, — toutefois, il esf vrai, avec l'assistance momentanée d'un certain nombre de coadjuteurs.

Joseph-Alphonse-Omer, comte de Valbelle d'Oraison, baron du Dauphiné , marquis de Tourves, Rians et Montfuron, comte de Sainte- Tulle, vicomte de Cadenet, baron de Meyrargues, seigneurdeCucuronetautres lieux, etc., etc., était né à Aix, le 19 juin 1729, de André- Geffroy de Valbelle, enseigne des gendarmes de la garde, et de Marguerite-Delphine de Valbelle.

Le comte de Valbelle, d'après la biographie

no MADEMOISELLE CLAIRON.

des Hommes illustres de la Provence, avait reçu de la nature les grâces qui font l'homme aimable, l'éducation lui avait procuré les qualités de l'homme de cour, et le hasard l'avait fait naître le plus riche seigneur de la Provence;

Valbelle, qui était, à vingt ans, colonel du réi^iment de Berry, semblait prendre ses quartiers d'hiver au foyer de la Comédie-Française, avec son frère aîné, Joseph-Ignace marquis de Valbelle; et pendant que le marquis devenait l'amant en titre de W^" Mole ', le comte devenait l'amant en titre de M"" Clairon.

Le jeune et brillant officier à hausse-col, au dire de Dussault, était plutôt un bellâtre qu'un bel homme, mais il avait une imagination du Midi, l'entrain d'une amusante gaieté, une conversation vive et spirituelle, relevée de plaisanteries fines, et Ton disait de lui que, pour donner aux étrangers l'idée d'un Français aimable, il fallait leur présenter Yalbelle.

Enfin, tel qu'il était, le comte plut singulière-

1. Le marquis de Yalbelle eut de M^e Mole une fille, connue sous le nom de M^^^ Raymond. — Du reste, ce ne fut pas le seul enfant naturel qu'il eut : dans un certificat en faveur d'un jeune Cossini, faisant partie delà collection d'autographes de M. Morrison, que Mi'« Clairon assure être un enfant naturel du lïiarquis, elle mentionne le nombre immense de bâtards qu'on présenta au comte, après la mort de son frère aine.

ment à la tragédienne, qui le déclare F homme le plus séduisant de la nature; — et de la part du comte, ce fut dans les premières années une vraie passion.

On le voit, le comte de A^albelle était prêt à suivre M"^ Clairon en Russie, il était même tout disposé à engager sa vie plus étroitement à celle de M"^ Clairon; il lui avait demandé, et avec les plus grandes instances, à Tépouser.

Oui, pendant treize ans, de la part du comte, tous les serments, toutes les promesses, tous les engagements par écrit, et de l'autre côté toutes les assurances du consentement de l'actrice, qui remettait cependant et éludait la conclusion, conclusion qu'à la fois un véritable et sincère amour pour le comte, le respect des préjugés, et un peu l'appréhension des sentiments changeants de son amant, lui faisaient redouter.

Et, à ce propos, M"^ Clairon, parlant des quatre mariages qui lui auraient été proposés, et où la naissance, l'honneur, la fortune, ne laissaient rien à désirer, M"*" Clairon dit avoir refusé les trois premiers parce qu'elle n'aimait pas, et le quatrième, parce qu'elle aimait véritablement.

L'Orphelin de la Chlne avait été, pour ]\r'* Clairon, un triomphe ; la tragédie de Tax- CRÈDE, représentée à la Comédie-Française le 3 septembre 1760, fut en quelque sorte le sacre solennel du talent de la tragédienne.

C'est une admiration universelle.

Le Mercure ne parle que de l'actrice sublime.

Grimm déclare que la phrase d'Aménaïde : Eh bien, mon père! après la lecture de la lettre de Tancrède, a été admirable, et que le quatrième acte n'a été applaudi que grâce à la chaleur avec laquelle l'actrice a rendu son rôle.

L'avocat Barbier s'écrie « que M"^ Clairon pousseletalentde ladéclamationdans le tragique, au delà de tout ce qu'on avait vu en ce genre ».

D'Alembert écrit à Voltaire : « M"^ Clairon a été incomparable et au-dessus de tout ce qu'elle a jamais été. »

MADEMOISELLE CLAIRON. d73

Et après d'Alembert, l'enthousiasme de Diderot :

« Ah, mon cher maître, si vous voyiez la Clairon traversant la scène, h demi renversée sur les ' bourreaux qui l'environnent, ses genoux se dérobant sous elle, les yeux fermés, les bras tombants, comme morte, si vous entendiez le cri qu'elle pousse, en apercevant Tancrèdc, vous resteriez convaincu, plus que jamais, que le silence et la pantomime ont quelquefois un pathétique, que toutes les ressources de l'art oratoire n'atteignent pas. Ouvrez vos portefeuilles, et voyez VEsther du Poussin, paraissant devant l'Assuérus : c'est la Clairon allant au supplice*.»

Aussi est-ce une désolation dans le public, quand l'état de santé de M"^ Clairon fait abandonner lapièce, àla treizième représentation ; — et le :26 janvier 1 761 , à la reprise, c'est une curiosité et un enthousiasme qui ne peuvent se dire.

M""* de Pompadour a une si vive curiosité de voir la tragédienne dans la tragédie qui fait courir Paris, que sans attendre les représentations de la cour à l'automne, au mois de mai, sur le petit théâtre deChoisy, encore inachevé, et avec des décorations qu'on fait venir de Fontaino-

1. Lettre donnée dans V Histoire du costume au fhcdtre, par Adolphe Jullien. Charpentier, 1880.

MADpmOISELLE CLAIRON.

bleau, M"^ Clairon joue Aménaïde * devant la marquise, accompagnée de Ja duchesse deChoiseul, de la comtesse de Grammont et de deux autres femmes, et devant un petit public de seigneurs, parmi lesquels se trouvaient M. de Saint-Florentin, le marquis de Marigny, et le protecteur avoué de l'actrice, le duc de Choiseul^

1. Journal historique et anecdotique de Barbier, vol. IV. RenouarH, 1S5G.

2. Je donne, d'après les Archives du Théâtre-Fraiiçais, comme je l'ai déjà fait pour l'année où M"" Clairon a joué I'Orphelin DE LA. Chine, je donne le nombre de rej^résentations de cette année théâtrale, oii a été joué Tancrède.

1er

lo

avril

année théâtrale 1760-1761.

1760, Orphelin de la Chine.

— Spartacus

Avril 1, 4 fois.

septembre — Sertorius.

— — Ire de Tancrède 2,

Tancrède.

Septembre, 12 fois.

1. M"« Clairon, assez malade cette aunée, ne jouait ni en mai, ni en juin, ni en juillet, ni en aoiit.

2. Portée jusqu'alors au registre sous le nom de la Tude, elle est ici Mlle Clairon.

1er

octobre

1700 Taxcrède.. . .

ùctobre,

— AYexceslas. . .

5 fois.

— Bajazet

— DiDON

- Malade imaginaire (cé-

rémonie). . .

— Malade imaginai

Novembre,

10 fois.

— Ire de Caliste.

— Cai.tste

décembre

Décembre,

2 fois.

Janvier,

janvier mars

1761, Tancrède. . .

— Tancrède pour

la clô-

1 fois > .

Mars,

turc)

1 fois.

M^i'' Clairon a donc joué en tout, dans l'année théâtrale 1760-1761, trente-cinq fois.

En cette année théâtrale 1760-1761, Mi'e Clairon n'a joué que trois fois à la cour, aux 3«, 5e et lo^ voyages de Versailles :

Versailles, 30 octobre 1760, Iphigénie.

— 6 novembre — Didon.

— 3 mars 1761, Tancrède

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