‹ Mademoiselle ClaironChapitre 29 sur 70 · M'i<^ Clairon avait 40 ans en 17G · texte numérisé non relu

M'i<^ Clairon avait 40 ans en 17G

rendre moins jolie, ce jour-là, que de coutume. Cependant je demandai avec confiance le charmant bonnet qui devait tout surmonter, mais de quelque façon que je le tournasse, j'en fus mécontente : je le jetai, j'en demandai vingt autres, et confondue de n'en trouver aucun qui m'allàt comme je voulais, je m'examinai scrupuleusement moi-même. Le nez sur la glace, éclairée par le jour le plus pur, je vis plusieurs sillons de rides sur mon front, dans les deux coins de mes yeux, dans le tour de mon cou ! la blancheur de mes dents n'avait plus le même éclat ! mes lèvres étaient moins fraîches, mes yeux moins vifs ! et malheureusement je me portais bien dans ce moment-là !... Forcée de m'avouer que ce n'était plus la faute de ma femme de chambre et de mes bonnets, que c'était moi qui n'étais plus la même, je fondis en larmes. Quelle faiblesse, direz-vous ! Hélas ! j'aimais ! mon bonheur dépendait de plaire, ma raison m'ordonnait de n'y plus prétendre. Ce moment fut affreux, ma douleur dura près de six mois; elle était d'autant plus pénible qu'il fallait la cacher pour n'en pas avouer la cause. Mais, dès le premier moment de cette cruelle découverte, je me vouai à la plus grande simplicité ; en n'attirant plus les yeux sur ma pa-

MADEMOISELLE CLAIRON. lOl

rure, je me flattai d'échapper plus aisément aux coups d'œil de détail ; la critique et l'envie doivent au moins se taire devant celles qui se font justice. Je n'exigeai plus rien en redoublant tous les soins de l'amour. Je n'en parlai plus le langage, insensiblement j'en réprimai tous les désirs. Ma conduite frappa, l'on m'en demanda compte. On fut touché de celui que je rendis. J'obtins par là de jouir, encore cinq ans, d'un cœur que beaucoup de femmes me disputaient. »

XLY

— « Monsieur-de-La-Ferté, — c'était M"^ Clairon parlant du ton le plus autoritaire, en espaçant ses syllabes, — jevousTé-pè-teque-si-Fon-chan-ge la-moin-drecho-se-à-la-pom-pe thé-â-tra-le d'O- LYM-piE, je-ne-joue-point ! »

Louis XV avait témoigné Fenvie de voir les Grâces de Sainte-Foix, et dans le répertoire de la Comédie-Française avaient été choisies OlympiE et LES Grâces, pour être jouées à Versailles. Seulement le Roi avait prévenu qu'il voulait absolument que le théâtre finit à neuf heures, à cause du conseil.

Dans la pièce d'OLYaiPiE, M"* d'Oligny, l'ingénue à la mode, remplissait un rôle muet, et M. de La Ferté, intendant des Menus, demandait à M"^ Clairon qu'elle voulût bien permettre de la remplacer près d'elle, au dernier acte, par une fille des chœurs de l'Opéra, afin qu'elle

eût le temps de changer de costume, et de ne pas retarder la seconde pièce dans laquelle elle jouait. A cette demande de l'intendant des Menus, la reine de théâtre, de se retourner vers M"*d'01igny, et de lui jeter comme un ordre : « Vous, mademoiselle, je vous défends de vous laisser remplacer. » Et M. de La Ferté faisant observer humblement à W^* Clairon que c'était le Roi qui voulait voir les Grâces, et qu'il avait ordonné que le spectacle fût fini à neuf heures, elle lui faisait l'impérieuse réponse, citée plus haut, et dans un état d'irritation tel, que l'intendant des Menus n'osait plus insister. Il faut dire que M"^ Clairon détestait Sainte-Foix.

Là-dessus on jouait Olympie, et Clairon, qui aurait dit, quelques instants avant, qu'il ne tenait qu'à elle, suivant qu'elle jugerait à propos de déclamer, de faire durer la pièce un gros quart d'heure de plus *, Clairon traînait la pièce en longueur. Arrivait J'entr'acte, pendant lequel le Roi avait l'habitude de s'en aller, lorsque l'intervalle entre les deux pièces était un peu long. Le Roi s'impatiente, il tire sa montre; neuf h&ures sont sonnées, il se lève et sort en disant à haute voix : K On m'avait promis les Grâces. » Ima-

\. Correspondance liltérah'e de Grimm. Garaier frères, vol. VL

giuez la belle colère du bouillant Sainte-Foix, qui était dans la salle ^

C'était le moment où le comte de Valbelle et M. de Villepinte, deux fanatiques de la tragédienne, venaient de faire frapper une médaille où l'on voyait d'un côté le buste de M"* Clairon couronné de lauriers, et de l'autre côté on lisait celte légende :

<( V Amitié et Melpomène ont fait frappei' cette médaille ew 1764. »

C'était le moment où un véritable ordre, V Ordre du Médaillon, était institué, représentant d'un côté Clairon, et de l'autre, le dessin allégorique de Gravelot, commandé par Garrick % et qui inspirait les fades vers :

Sur l'inimitable Clairon, On va frapper, dit-on, Un médaillon.

1 . Mémoires de M'^« Dumesnil en réponse aux Mémoires d'Hippobjte Clairon, par Dussault. Paris, 1829.

2. II y a vraiment dans le moment une multiplication d'hcmmages un peu exagérée, à la plus grande gloire de la tragédienne. Presque en même temps que la médaille est frappée on grave le dessin que Garrick a fait faire par Gravelot Et on grave encore, avec l'argent du Roi, le grand portrait de la Clairon en Médée, de Carie Vauloo. Je reviendrai avec détail sur tous ces portraits, dans l'icoiiograpliie de la tragédienne, à la fin du volume.

■MADEMOISELLE CLAIROX. 203

Vers dont Sainte-Foix faisait cette cruelle parodie :

De la fameuse Frétillon, A bon marché se va vendre le médaillon.

Mais à quel pris qu'on le donne.

Fût-ce pour douze sous, fût-ce même pour un. On ne pourra jamais le rendre aussi commun Que le fût jadis sa personne *.

Mais la représentation d'ÛLYMPiE avec ce qu'elle avait eu d'humiliation pour d'Oligny, amenait quelque chose de plus cruel, que la sanglante épigramme à l'endroit de la hautaine tragédienne. Sainte-Foix était l'ami de Fréron, et sans doute, par son intermédiaire, un éloge de d'Oligny « qui n'avait jamais voulu écouter aucune proposition de fortune, au prix de son innocence », un éloge en vers, paraissait dans V Année littéraire, et que Fréron faisait suivre de cette page, oii, sans qu'elle fût nommée, tout le monde, au fait des anecdotes de sa jeunesse, reconnaissait la Clairon :

« On lui saura gré (à Fauteur, M. Duvoyer de Gastels) d'avoir insisté, dans le juste éloge de

1. Je ne sais quelle est la valeur de l'anecdote, rapportée par Dussault, racontant qu'après cette épigramme, M"8 Clairon faisait acheter des épreuves du portrait de Sainte-Foix, qu'on gravait en même temps que le sien, et faisait adroitement substituer à la tête de l'auteur di-amatique, une tète d'hyène.

M"* d'Oligny, sur sa conduite irréprochable jusqu'à ce moment. Puissc-t-il se souvenir toujours que les muses sont chastes et qu'elles ne doivent Jamais chanter le libertinage et la prostitution I Les talents les plus rares, ou regardés comme tels, n'effacent point l'opprobre d'une vie dissolue. On peut accorder quelque estime au jeu théâtral de la comédienne, mais le sceau du mépris est toujours empreint sur sa personne. C'est en vain qu'après avoir acquis une honteuse célébrité par le vice, on affecte un maintien grave et réservé. Cette honnêteté tardive et fausse ne sert qu'à former un contraste révoltant avec lAie jeunesse infâme, et je ne sais si l'on n'aimerait pas mieux qu'une créature de cette espèce se montrât constamment ce qu'elle a été, que de paraître ce qu'elle n'est pas. La franchise du libertinage est moins choquante, en effet, que la morne hypocrisie de la dignité \ »

Quelques jours après la publication de l'article de Fréron, M"^ Clairon allait trouver les gentilshommes de la chambre, et menaçait de se retirer, si on ne lui faisait justice du vil folliculaire.

Un ordre du Roi était obtenu pour mettre

1. L'Année littéraire, par M. Fréron. Paris, chez J. Panckouke. Lettre V, 17 jaavier 1765.

Fréron au Fort-l'Éveque. Mais l'exempt, qui devait l'y conduire, tombait au milieu d'une violente attaque de goutte du journaliste, et ses amis obtenaient la suspension de l'ordre, jusqu'au moment où il serait en état de se rendre en prison. Pendant ce temps Fréron faisait agir des protections. L'abbé de Yoisenon, très aimé du maréchal de Duras, lui écrivait une lettre, dans laquelle il sollicitait très chaudement la grâce du rédacteur de VAfi7iée littéraire, lettre à laquelle le maréchal répondait que c'était la seule grâce qu'il était forcé de refuser, et qu'elle ne serait accordée qu'à la demande de M"^ Clairon. A l'humiliation de devoir son pardon à la femme qu'il avait insultée, Fréron s'écriait bravement comme le philosophe de l'antiquité : « Aux carrières, aux carrières plutôt* ! »

1. La vérité est que Fréron manqua d'héroïsme en cette affaire. Il adressait au maréchal de Richelieu la plus plate et la plus mensongère rétractation. La voici telle que l'a imprimée la Revue rétrospective (vol. XV) :

« Paris, 2 mars 1765.

« Monseigneur,

« J'ai déjà eu l'honneur de vous écrire deux lettres pour me justifier de l'horrible imputation qu'on a faite d'un article de mes feuilles, où l'on prétend que j'ai voulu désigner M^e Clairon. Je ne saurais trop vous protester, Monseigneur, que je n'ai jamais eu dessein de peindre cette actrice célèbre. Il n'y a que ses ennemis ou les miens qui aient pu lui appliquer un portrait général, et prêter à ma plume une malignité dont elle n'est

Alors intervenait, en faveur de Fréron, dont l'un des enfants avait pour parrain le roi Stanislas, une protectrice toute-puissante, Marie Lecszinska: la pieuse reine de France exigeai! qu'on lui fît grâce en faveur de la campagne qu'il menait contre l'irréligion et les philosophes.

M"^ Clairon se montrait très blessée de ce déni de justice à son égard : elle écrivait aux gentilshommes ls la chambre une lettre pathétique, 011 elle témoignait son regret de voir que ses talents n'étaientplus agréables au Roi, qu'elle le présumait du moins, puisqu'on la laissait

point coupable en cette occasion. Je prends avec confiance la liberté de réclamer de nouveau votre justice et votre bonté pour faire cesser l'inquiétude affreuse que l'ordre du Pioi ajoute à mes maux.

« Je suis, etc.

« Fréron. »

Dans une lettre à Favart, il disait : « ... D'ailleurs je ne l'ai pas nommée, et je proteste que je ne l'ai pas eue en vue; mais je suppose pour un moment que j'aivoulula désigner : en effet, serais-je donc si coupable? Quoi! l'on a permis et l'on permet encore aux comédiens de jouer YÉcossaise dans laquelle ils disent que je suis représenté, sous le nom de Wasj), et il me sera fait un crime d'indiquer vaguement, dans un écrit approuvé par un censeur, une comédienne dont j'ai lieu d'être mécontent personnellement. — La] persécution que j'éprouve est bien étrange, Monsieur : si la demoiselle Clairon ressemble en effet au portrait que j'ai tracé, comment ose-t-onprotéger une créature aussi infâme que celle que je dépeins? Si ce portrait n'est pas le sien, comment a-t-on l'injustice de me punir?

avilir impunément, et qu'en conséquence elle persistait à demander sa retraite.

Et elle allait, en personne, épancher son cœur chez le duc de Choiseul, et lui faire part de son projet.

« Mademoiselle, lui aurait dit le spirituel et ironique ministre, nous sommes, vous et moi, chacun sur un théâtre, mais avec la différence que vous choisissez les rôles qui vous conviennent, et que vous êtes toujours sûre des applaudissements du puhlic. Il n'y a que quelques gens de mauvais goût, comme ce malheureux Fréron, qui vous refusent leurs suffrages. Moi, au contraire, j'ai ma tâche souvent très désagréable, j'ai beau faire de mon mieux, on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue, et cependant, je ne donne point ma démission. Immolons, vous et moi, nos ressentiments à la Patrie, et servons-la, de notre mieux, chacun dans notre genre. D'ailleurs, la Reine ayant fait grâce, vous pouvez, sans compromettre votre dignité, imiter la clémence de Sa Majesté. »

La reine de théâtre, fort mécontente de ce persiflage, revenait chez elle, oii se tenait un comité composé de ses amis et de la troupe des comédiens, présidé par le duc de Duras, et Ton

convenait qu'on ferait craindre à M. de Saint- Florentin le retrait de toute la troupe, si l'on ne faisait raison à la Melpomène moderne de l'insolence de Fréron. Si bien que M. de Saint- Florentin, effrayé de la conjuration et incertain sur le parti à prendre, devant la division que cette grosse affaire mettait chez les gens de cour, se demandait un moment, malgré son profond respect pour la Reine , s'il ne devait pas prendre les ordres du Roi *.

1, Mémoires seo'ets de la République des Lettres^ vol. II.

En cette même année 1763, à deux mois de l'afTaire Fréron, c'est l'afTaire Dubois* : deux affaires de la Comédie-Française, oii M"' Clairon apparaît, comme le boute-feu et le brandon de discorde.

Au mois d'avril, la rentrée des théâtres était arrivée, et la Comédie-Française, dont les loges étaient louées pour plusieurs représentations, allait ouvrir par la reprise du Siège de Calais, s'annonçant de la manière la plus brillante.

Un incident imprévu mettait à vau-Feau les espérances de la Comédie.

Le comédien Dubois, honoré depuis vingtneuf ans de la confiance de tous les héros tra-

1. Clairon dit dans ses Mémoires : « La ridicule affaire Dubois, commencée par M. le duc de Duras, trop étourdi, trop inconséquent pour en prévoir les suites, et conduite après, par la légèreté despotique du maréchal de Richelieu... »

212 MADEMOISEI>LE CLAIRON.

giques, le confident habituel d'Agamemnon, d'Achille, de Mahomet et qui, dans la pièce de Du Belloy, jouait le personnage du généreux Manny, le comédien Dubois, maltraité par Tamour et soigné par un petit chirurgien de Saint-Côme, eut une difficulté avec son Esculape.

Du côté du comédien, allégation du versement de plusieurs acomptes, outre la livraison de deux feuillettes de vin, et demande à être reçu à prêter serment qu'il ne doit 'rien, — et Dubois apportait le témoignage d'un camarade, d'un compère, le comédien Blainville.

Du côté du chirurgien, réponse à son adversaire que l'impossibilité par lui de prouver et d'articuler la quotité des comptes, implique contradiction dans ce qu'il avance, et lui refuse, comme comédien, d'être admis à prêter serment qu'il ne doit rien.

Là-dessus, exaspération du tripot comique, de ces hommes, de ces femmes qu'on déclare exercer un métier infâme, et qu'on veut priver de la faculté à'ester en justice. Et la Comédie- Française prend, tout entière, fait et cause pour Dubois et Blainville, enchantée de trouver une occasion de tirer satisfaction de l'insulte publique faite à l'état du comédien.

Malheureusement, la chose tirée au clair, il

se trouve que Dubois et Blainville sont deux fripons. Alors la troupe paye le chirurgien, et, après avoir pris l'agrément des gentilshommes de la chambre, raye Dubois et Blainville du tableau des comédiens ordinaires du Roi ; et les affiches de la Comédie, posées d'avance pour la réouverture d'avril, annoncent à la cour et à la ville que Bellecourt est chargé du rôle de Manny.

Mais la fille de Dubois était une des plus jolies actrices de Paris, et ayant eu l'avantage, au dire de Clairon, de rendre heureux tous les gentilshommes delà chambre, M. de Yillequier, M. de Fitz-James, le duc de Fronsac*, qui, —

1. Voici, d'après un rapport de police du 7 décembre 1759, publié dans la Revue anecdotique, en 1860, le récit de l'amourette du duc de Fronsac avec la Dubois :

« La demoiselle Dubois, actrice de la Comédie-Françoise, fille du comédien actuel de ce nom au même théâtre, est, ainsi que tout Paris le connoît, d'une très jolie figure, grande, bien faite. A été bien élevée par ses père et mère, qui n'ont rien négligé pour son éducation, et qui la retenoient chez eus de très court. Mais l'amour s'étant fait sentir par les fleurettes que M. le duc de Fronsac lui débitoit à la dérobée, quand il la trouvoit au spectacle, il y a de cela environ un an, il lui fut indispensable de s'y rendre, et comme pour se voir particulièrement, il y avoit beaucoup d'obstacles à surmonter, ce jeune seigneur, de convention avec elle, se servit d'un stratagème qui le fit réussir à lui cueillir sa première fleur. Ce fut de s'introduire chez les père et mère sous le travestissement d'un garçon limonadier q,ui, tous les matins, portoit à cette demoi-

reçu tout dernièrement, on survivance de son père, le duc de Richelieu, — arrangeait les choses de telle façon, que, le lundi 15 avril, il arrivait seulement, vers les deux heures, à la Comédie, un second ordre portant injonction de faire jouer à Dubois le rôle de Manny, le Roi se réservant la connaissance de l'afl'aire et la décision sur le sort du comédien.

Il n'est pas besoin dédire qu'il avait transpiré, au dehors, quelque chose du complot de la jeune Dubois et des gentilshommes de la chambre, et que la Clairon, qui s'était constituée la gardienne, en même temps que l'orateur, de X honneur des comédiens, dans une réunion chez elle, en prévision de l'ordre du Roi, avait obtenu de ses camarades la parole de ne pas jouer avec Dubois.

Et la scène se jouait ainsi : Lekain arrivait au théâtre, et demandant aux semainiers qui jouait le rôle de Manny ; C'est Dubois, selon l'ordre du Roi! lui répondait-on. Cela étant,

selle du chocolat. Cette intrigue dura quelque temps, sans être découverte, et elle ne m'est parvenue que parce qu'elle l'a ellemême racontée à quelqu'un qui est à ma dévotion. Mais l'inconstance de M. le duc la rompit, et notre demoiselle resta vacante jusqu'au moment de son début au théâtre, oii M. le marquis de Villeroy, qui prit du goût pour elle, lui fit présent de tous ses premiers habits de théâtre... »

répliquait-il, voilà mon rôle! Et il s'en allait. Et Mole l'imitait. Puis c'était Brizard, puis c'était Dauberval. Eu dernier lieu, entrait Clairon, assurant qu'elle était malade, qu'elle sortait de son lit, mais qu'elle savait ce qu'elle devait au public, et qu'elle mourrait sur le théâtre plutôt que d'y manquer, et finissant enfin par l'interrogation : Qui fait le rôle de Manny? Et sur la réponse, se trouvant mal, et retournant se mettre au lit ^

Cependant il est cinq heures et demie, et le public est assemblé dans la salle, attendant le Siège de Calais. Lekain, Mole, Brizard ne sont point au théâtre. M"^ Clairon, qui a paru un moment, bien assurée que ses camarades ne joueront pas, ne s'est pas donné la peine de s'habiller, et est remontée dans la chaise à porteurs qui l'a amenée.

Pendant ce temps, les partisans de la Dubois plaident sa cause au parterre, tandis qu'elle-

1. Correspondance Uttérah'e de Grbnm, vol. VI. — Mémaires secrets, vol. IL — Journal de Colle', vol. III. — Collé dil : que les comédiens, les chambres assemblées en hâte, arrêtèrent une députation chez le duc de Duras pour y faire leurs remontrances et y porter le vœu de leur compagnie... mais au bout d'une heure et demie, ils ne rappoi'tèrent que les gestes d'un monseigneur bien fâché, ne séchant que dire qu'il fallait obéir.

même, les cheveux épars*, va suppliante, de loge en loge, cherchant à émouvoh' les cœurs, on faveur d'un père infortuné, et demandant vengeance des atrocités de M*'® Clairon-.

Au fond, les comédiens se trouvaient fort empêchés d'annoncer la déplaisante nouvelle d'un changement de spectacle. Enfin, à plus de six heures, la toile levée, le timide Bouret, ses gants blancs à la main, se hasarde au compliment d'entrée : Messieurs, nous sommes au désespoir... « Point de désespoir, Calais », crie tout d'une voix le parterre. Et les cris du parterre gagnent l'orchestre, les loges, la salle entière. Préville, Préville l'idole du public, tente de commencer son rôle dans la comédie du Joueur, qu'on a substituée au Siège de Calais. Il est sifflé, et obligé de se retirer. C'est un vrai tintamarre, où l'on entendait au milieu des huées et des sifflets : Mole, Brizard, Lekain, Dauberval a7i Fort-VEvèque... Clairon à l'hôpital... Frétillon aux cabanons.

1. Voici dans quels termes s'exprime sur le compte de Mi'e Dubois, la Clairon : « MH« Dubois oubliant qu'elle me devait le peu de talent qu'elle avait, ... bête à l'excès à la vérité, et pour le moins aussi coquine... »

2. Mlle Dubois réussissait si bien, que, pendant le cours de la représentation, on entendait, dans le parquet, un officier du l'égimeut de Fitz-James, crier tout haut : « qu'il fallait au moins la pendre » {la Clairon).

Et l'émeute de la salle, et les vociférations : La Clairon à r/iôpital! durent jusqu'à sept heures, où l'on baisse la toile, et où l'on rend l'argent au public.

Le lendemain, 16 avril. M"® Clairon recevait la visite d'un exempt de police, qui avait l'ordre de la conduire au For-l'Evêque. Malade d'une inflammation d'entrailles, et alitée, la tragédienne avait au chevet de son lit M"* de Sauvigny, la femme de l'intendant de Paris, la petite tête folle bien connue. Et après que M^'' Clairon eut fait tous ses préparatifs d'embastillement, avec toute la sublimité tragique convenable ', l'intendante voulut ostensiblement conduire à la prison, dans son caTrosse,sa philosophe et son illustre amie, ainsi qu'elle l'appelait. Mais comme elle était venue en vis-à-vis, et qu'il fut impossible de faire démordre l'alguazil de sa prétention de monter dans la voiture, on l'installait devant, et M"*" de Sauvigny prenant dans le fond son amie sur les genoux, les deux femmes à sen-

1. Avec la hauteur de Viriate, quand elle parle à Perpenna, elle aurait dit à l'exempt de police « qu'elle était soumise aux , ordres du Roi; que tout en elle était à la disposition de Sa Majesté, que ses biens, sa personne, sa vie en dépendaient, mais que son honneur était intact et que le Roilui-même n'y pouvait rien! » A quoi l'exempt de police aurait répondu : « Vous avez raison Mademoiselle, là oii il n'y a rien, le Roi perd ses droits. »

timent traversaient ainsi les rues, donnant le public spectacle de leur tendre intimité.

On plaçait M''^ Clairon dans le meilleur logement de la prison, meublé presque richement. On lui permettait de donner à souper, et c'était, du malin au soir, une affluence prodigieuse de carrosses à la porte de la prison. Une disgrâce convertie en un éclatant triomphe ' .

Au bout de cinq j ours, M"^ Clairon avait assez de la prison, et elle obtenait d'en sortir sur la représentation de son chirurgien, que sa santé était en danger, mais elle devait rester aux arrêts chez elle, ne pouvant recevoir que six personnes, parmi lesquelles étaient son médecin et son chirurgien.

1. Cette disgrâce lui valait cette lettre de Voltaire, qui dut avoir une influence sur les déterminalions futures de la tragédienûe :

« L'homme qui s'intéresse le plus à la gloire de Mii« Clairon et à riionneur des beaux-arts, la supplie très instamment de saisir ce moment, pour déclarer que c'est une contradiction trop absurde d'être au Fort-l'Évéque, si l'on ne joue pas, et d'être excommuniée si l'on joue, qu'il est impossible de soutenir ce double affront, et qu'il faut enfin que les Velches se décident. Les acteurs, qui ont marqué tant de sentiment d'honneur dans cette affaire, se joindront sans doute à elle. Que M'ie C;iairou réussisse ou ne réussisse point, elle sera révérée du public et si elle remonte sur le tliéâtre comme un esclave qu'on fait danser avec ses fers, elle perd toute sa considération. J'attends d'elle une fermeté qui lui fera autant d'honneiu" que son talent, et qui sera ime époqtie mémorable. »

Toutefois la surveillance, exercée sur la personne, n'était pas si sévère, qu'elle ne put pas faire tenir ce billet a Lekain :

« De chez moi, ce 23 avril 1763.

« Je viens d'avoir une conférence avec une 'personne parfaitement instruite.

<( L'indigne protégé du maréchal *** 7ie reparaîtra jamais^. On ne me l' a pas articulé aussi positivement; mais on in'a dit que tous ceux dont notre sort dépend, sont convenus qu'il falloit renoncer à la Comédie ou auj^rojet de nous dégrader. On craint les désistements ; tenons ferme respectueusement et tout ira bien. J'ai demandé qu'on vous changeât de lieu, par la craijite que j'ai ([ue vous ne tombiez tous malades, oit vous êtes ; que

1. M'io Clairon était bien renseignée. Dubois était obligé de se retirer de la Comédie-Française, ainsi que le témoigne cette lettre de M^e Riccoboni à Garrick, en date du 45 mai 1765 :

« On vous aura sans doute écrit que les Comédiens françois l'ont emporté sur le maréchal de R.ichelieu. Dubois [poor rascal) est retiré, mais avec les honneurs de la guerre. Le plaisant c'est qu'il a demandé son congé, ne pouvant, dit-il, vivre avec nn tas de maroufles comme ses camarades. Enfin le combat est fiai, et le champ de bataille reste à Clairon. Ses ennemis, fâchés de sa victoire, font courir le bruit que vous avez dit à milady Holland que M'io Dumesnil est très supérieure à Clairon. C'est assurément de quoi flétrir ses lauriers et les entrelacer d'absinthe.» The private Correspondence of David Garrick wifh tlie niost celebrated persons of his titne, ïienvi Colburn et Rflchard Bentley. London, 1831-1832, voL II.

l'on fixât le temps de votre détention; et Von est convenu que favois raison de croire quelle étoit un prétexte pour cabaler et tenir de mauvais propos 2ilus longtemps. Enfin, mon ami, j'ose espérer que cela ne sera pas bien lonrj, et que la semaine prochaine, au plus tard, nous serons tous chacun chez nous, jouissant de notre gloire. Dites bien des choses de ma part à nos trois amis. Vous pouvez être bien sûrs tous du cas cpie je fais de votre estime et de votre amitié; tant que je vivrai., mon cher ami, je vous jure que je la mériterai^,

« Clairon. »

Elle restait ainsi aux arrêts, trois semaines après sa sortie de For-l'Evêque, trois semaines, pendant lesquelles elle écrivait à Garrick une épître, encore toute chaude de son indignation^ à propos de ce coup révoltant du plus injuste despotisme :

« De Paris, ce 9 may 1763.

« Mon âme, à jainais pénétrée d'un traitement aussi barbare qu'injuste, avoit besoin, mon cher ami, du plaisir que votre lettre vient de lui faire : cette lettre a suspendu quelques instants l'indi-

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