‹ Mademoiselle ClaironChapitre 35 sur 70 · Mémoires de M"e Clairon. Paris, Pouthieu · texte numérisé non relu

Mémoires de M"e Clairon. Paris, Pouthieu

« Nous, duc de Duras, pair de France, premier gentilhomme de la chambre du Roy :

« M"^ Clairon, après avoir servi le Roy et le public pendant vingt-deux ans, avec la plus grande assiduité et la plus grande distinction. se trouvant forcée, à cause de sa mauvaise santé, de quitter le théâtre, lui avons accordé en conséquence son congé de retraite avec la pension conformément au règlement.

« Signé : Le Maréchal duc de Richelieu. Le Comte de Duras ^ »

« Fait à Paris, ce 23 avril 1766, »

1. Archives de Théâtre-Français. — L'ordre de retraite porte en marge 23 ans de service au lieu de 22.

Mais tout le récit que nous venons de faire ici, ce récit des événements depuis la sortie de M'" Clairon de For-l'Evêque jusqu'à la signification de sa retraite, nous le retrouvons plus sincère, plus détaillé, plus intime, dans trois lettres de la tragédienne, adressées à Garrick', l'illustre acteur anglais : trois lettres qui. jointes ta celle que nous avons déjà donnée, jettent une vive lumière sur ces deux années de la vie de la tragédienne.

(( Je voudrois bien vous donner le détail exact de tout ce qui s'est passé depuis votre départ :

1. The private Correspondence of David Garrick with tlu most celebrated persons of his time. London, Henry Colburn and Richard Bentley, 1831-1832, vol. II.

lia lettre commence ainsi ; M. de Marolles, conseiller à la Cour des aides, curieux d'admirer ce qui distingue, honore, aubellit chaque nation, homme d'esprit et de mérite aijanl déjà

ma faiblesse ne me le permet pas, je ne puis qu'esquisser.

« On m'a fait sortir de prison, le cinquiinne jour, on m' a conduite chez le lieutenant de police comme mauvais train (sic) ; là on ni ordonna de la part du Roi de garder les arrêts jusqu'à nouvel ordre; de ne recevoir que six personnes, et de damier leurs noms par écrit; au bout de vingtquatre jours, 071 rendit la liberté à mes camarades et ton oublia de me rendre la mienne, qui enfin anHva vingt-quatre heures après. M. le duc d'Aumont, que je vis alors, me demanda quels étaient mes projets pour Vavenir; je lui dis que je ne parlerais de moi que lorsque la Comédie seroit entièrement caùnée. Au mois de juin, tout ayant pris soîi cours ordinaire, d'accord avec Lekain et Malé, pour lesquels jetn' étais sacrifiée, je signifiai mon congé. On me répondit que le Roi me le refusait; j'insistai, et M. le duc cV Aumant vint alors me demander, au nom du Roi, du public et de la Comédie, de suspendre au mains jusqu'à mon retour de Genève, où j'avais dit que j'allais. Les motifs de sa demande étaient raisonnables : je

beaucoup voyage, veut faire connaissance avec vous, et ci'oit que vous m'aimez assez pour le bien traiter à ma recommandation^ Je suis trop flattée de celte idée pour ne pas l'adopter. Je le dois d'autant plus que personne ne vous aime plus que moi, ne sait mieux tout ce que vous valez, et ne vous croit plus juste.

m'7j rendis. Il m'offrit alors pour rentrer au théâtre tout ce gui peut séduire ime âme ambitieuse ou intéressée ; je refusai tout, je ne voulus faire le sacrifice de ma vengeance et de ma vie qu à la gloire ; je dis que si l'on voulait abolir l'infâme préjugé attaché à la Comédie, lui accorder tous les droits dont jouissent tous les autres citoyens, je reparoîtrois, mais que c' étoit à ce seul prix : on me promit d'ij travailler. A mon retour, j'appris que cette affaire avoit la plus grande publicité ; personne ne doutoit de soîi succès; mais l'étourderie, la maladresse et la méchanceté Tont fait manquer, au point même que les comédiens sont pis qu'ils n'ont jamais été. De là, je suis libre. Cependant on s' obstine àme refuser toujours mon congé, il n'est point de persécutions que je n'éprouve ; jeviens d'être à la mort, mais dussé-je périr, je ne changerois pas. Ce seroit faiblesse ou lâcheté ; mon âme est incapable de l'une et de l'autre, ma fermeté lassera les persécuteurs : gloire entière ou repos, voilà mon seul refrain.

« Bonjour, m,on cher ami : ressouvenez-vous de moi ; priez votre charmante femme d'en faire autant, et venez nous revoir le plus tôt possible.

« Il faut encore que je vous dise que le plus coquin, le plus fourbe, le plus méchant des hommes est M. Lekain ; ce n'est pas im ouï-dire, j'en ai

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les preuves écrites de sa main. Cependant, c'est à moi seule qu'il doit u?i quart de plus pour sa femm e, ime pension du Roi pour lui, et un certificat sur sa probité, attaquée par un desessupé7'ieursmême, et plus que suspectée par les autres *.

« De Paris, ce 29 décembre 1763.

« Une des choses que j'aime le mieux dans le monde, c'est mon Garrick : j'irois sûrement levoir , si j'en étais la maîtresse, mais comment voyager sans fortune? La Comédie-Françoise ne procure que de la fatigue et des infirmités, l'honneur de loger quelquefois chez le Roi, comme vous l'cwez vu, voilà tout. Il faudra bien que ce soit vous qui me veniez voir. Vous n'attendez pas, sans doute, que je rejoue; puisque vous avez de l'amitié pour moi, vous savez que je ne suis pas capable de faire une dém,arche foible et basse. J'ai fait pendant vingt-deux ans le bien de ma société, et lesj)Iaisirs du public; je n'ai jamais eu un tort ; j'ai sauvé la Comédie; j'étais l'amie de mes supérieurs; à peine ai-je de quoi vivre et l'on m'a traînée mourante, et sans m' eiitendre, dans une prison. Quel serait mon espoir? Je trouve dans mon âme tout

L Cette lettre non signée n'est pas datée, mais dans la correspondance de Garrick elle était placée entre une lettre du l«r et du 15 juin 1765.

ce qu'il faut pour pardonner la barbarie, l'injustice, l'injure; mais je m'en ressouviendrai jusqu à mon dernier soupir. Si, comme vous, je n'avois de maître que le Roi, je n'hésiterois pas. Mais, — mais, — maz5, — d'ailleurs, je me porte à merveille, depuis que je ne joue plus, et Tronchin ma condamnée à perdre la vie, si je réjouois; de là tout est dit. On prétend cependant que tout n'est j^as dit : on espère pouvoir doiuier aux comédiens l'état que j'ai désiré ; V envie de me revoir fait travailler à ce projet avec ardeur ; s'il réussit, il me couvrira de gloire, et je rentrerai saîîs doute; mais comme il me par oit impossible qu'il ait lieu, je reste fort tranquille. On me refuse toujours t7ion congé, on me retient mon fonds, je ne joins poiiit de ma pe?isio)i, 07i veut que je reçoive toujours ma part qui est en séquestre : autre bassesse que je ne ferai sûrement pas ; les comédieiis pai'oissent oublier que j'existe encore : voilà, mon cher ami., où, en sont toutes mes affaires. Mais je me porte bien. J'ai des amis qui flattent ma vanité, un amant qui fait le bonheur de ma vie, et point de besoi?is. Votre ananas étoit le meilleur du monde: votre lettre m'a fait le plaisir le ptlus sensible, et s'il étoit possible de me donner quelque s-ims de ces moments délicieux, que vous passez avec vos amis, et cette femme

charmante, quoiqu'elle soit la vôtre, vous contribueriez beaucouj) au bonheur de ma vie, parce que c'est très réellement et très vivement que je vous aime.

« J'ai trouvé, à mon retour à Paris, un rouleau de toutes vos estampes, et un billet de M. Kaye, qui me les envoyoit; ne sachant où adresser ma réponse, je n'ai pu le remercier de son attention; faites-le pour moi, je vous en prie, et dites-lui bien qu'il ne pouvait pas me faire une galanterie qui me fûtpilus chère. Le comte de Valbelle, le marquis de Villepinte et M. de Nélinski vous font mille et mille complimens, faites les miens à M"^' Garrick, le plus tendrement que vous le pourrez, et causez quelquefois ensemble de la pauvre Clairon, qui vous aime à jamais tous les deux''. »

1. Yalbelle est l'amant de cœur ; Nélinski m'a tout l'air d'être l'entreteneur russe qui, d'après im mot de Sophie Arnould, se contente de baiser la main de la tragédienne; Villepinte est l'entreteneur français, A propos dudit Yillepinte, l'entreteneur en ce moment de M^i^ Clairon, M. Nisard a donné dans sa Correspondance littéraire une curieuse lettre de Voltaire à Clairon, la priant d'user de son influence près de son amant, pour faire obtenir une cure à un de ses protégés :

« Vous allez croire que c'est la cure de quelque malade, ou de quelque esprit faible, ou la cure de quelque pauvre amant, à qui vos talents et vos grâces auraient tourné la tète. Rien de tout cela : c'est une cure de paroisse. Un drôle de

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Enfin, une dernière lettre de la tragédienne à Garrick, dans les jours qui précédèrent la signature définitive de sa retraite de la Comédie- Française, nous peint bien certainement la crise, causée par cette retraite, à la délicate santé de l'artiste :

« Depuis /e 15 am^il, je cours journellement risque de la vie, et du jour que M. l'abbé Bontems m'a remis le paquet de gaze, dont votre charmante femme a eu la bonté de le charger, j'ai été si mal que je n'ai pit songer même à la remercier. Je ne vois pas, j'entends à peine, je ne puis, sans aide, aller d'une cJiaise à l'autre : la mort me seroit mille fois moins cruelle que mon état; mais cependant le cœur est encore entier, il est reconnoissant, il vous aime tous deux à jamais, et 7ie désire rien tant que de vous le ptrouver. Le sieur Car ara, que je ne puis trop

corps du pays d'Henri IV, nommé Doléac, demeurant à Paris, sur la paroisse Sainte-Marguerite, meurt d'envie d'être curé du village de Cazeaux. M. de Villepinte donne ce bénéfice. Le prêtre a cru que j'avais du crédit auprès de vous, et que vous en aviez bien davantage auprès de M. de Villepinte. Si tout cela est vrai, donnez-vous le plaisir de noRimer un curé au pied des Pyrénées, à la requête d'un homme qui vous en prie du pied des Alpes... Les curés qui ont pris la liberté de vous excommunier, vous canoniseront, quand ils saiUront que c'est vous qui donnez des cures. »

remercier de ses attentions, vous dira le reste ; je ne peux plusl Ahil »

1. La lettre n'est pas datée, mais, dans la correspondance de Garrick, elle venait immédiatement avant une letti-e du la avril 1766.

La pension de retraite de M"' Clairon était réglée à la Comédie-Française, sur un mémoire de Lekain à Messieurs du Conseil \

Lekain, s'appuyant sur une ordonnance de de 1757, qui fixait à vingt années la durée du service d'un comédien pour lui donner droit à la pension de 1 000 livres, et le terme de trente ans pour acquérir la pension de 1 500 livres, repoussait la prétention de M''^ Clairon à une pension de 1500 francs, comme injuste', et demandait qu'on ne s'affranchît pas de toutes

1. MÉMOIRE A Messieurs du Conseil tendant à prouver l'injustice de la demande de M^^" Clairon, touchant sa pension de 1500 livres. Ce mémoire porte la date du 14 avril 1166. Mémoire à rapprocher d'une lettre de Lekain, où il déplore que Mlle Clairon ait abandonné la Société des Comédiens français comme un compose' de gens infâmes et sans le moindre soupçon d'honneur. (Catalogue des lettres autographes du lo février 1864.)

2. Mlle Clairon demandait une pension de 1 500 livres pour récompense de vingt et un ans et demi de services.

les règles, quand il s'agissait d'une femme à talents reconnus, concluant à la pension de 1 000 livres.

Il rappelait que, lorsque ]\P* Grandval, infirme et toujours malade, avait été obligée de demander son congé, on lui avait accordé seulement une pension de 1 000 livres, et cependant elle avait quatre années de services de plus que W Clairon.

Puis il trouvait que la jouissance de sa part, dès le moment de sa réception, les récompenses de la cour, les grâces jiarticulières qu'elle en avait reçues, avaient dû pourvoir suffisamment à ses besoins. Et à ce sujet, il se faisait un malin plaisir de lui remettre en mémoire qu'en 1760, M. le duc de Duras avait imaginé de faire jouer la Comédie-Française, pendant deux jours consécutifs à Choisy, à l'effet de lui faire obtenir une gratification de cent louis, pour l'aider dans un voyage quelle devait faire aux eaux, et que finalement elle n'avait pas fait. Il lui rappelait également que ses camarades lui avaient remis les émoluments de sa part de l'année, qui venait de s'écouler, quoiqu'elle ne leur eût été d'aucune utilité.

Enfin, il relevait rinconséquence qu'il y avait de la part de M"^ Clairon, à solliciter des grâces

d'une société qu'elle quittait au moment où ses services lui étaient le plus utiles, d'une société qu'elle abandonnait, parce qu'elle jugeait méprisable l'état qu'elle exerçait.

Dans ce mémoire, où l'on sent percer une ancienne rancune ', Lekain en droit strict apeut-

1 . Lekain dit en note de son Mémoire : « J'ai ouï dire que M'i6 Clairon ne m'avait jamais pardonné d'avoir mis obstacle à ses prétentions, mais je m'en suis consolé, car il n'est pas pos- :.iblc d'être juste et de plaire à tout le monde. «

Et voici l'acte qui assure à M"^ Clairon cette pension de \ 000 livres et qu'a donné l'Intermédiaire du 25 mai 1883 :

« Les Comédiens francois ordinaires du Roi, assemblés en leur hôtel, à Paris, rue des Fossés-Saint-Germain, paroisse Saint-Sulpice,

« Lesquels, attendu la sortie de demoiselle Claire-Josephe- Hippolyte de la Tude-CIairon, retirée de la troupe le l^r avril dernier, en vertu de l'ordre de Sa Majesté du... portant injonction auxdits sieurs et dames comédiens de la faire jouir de la pension annuelle de mille livres, ainsi que des droits et prél'ogatives, attribués aux acteurs qui se retirent avec permission.

« En exécution dudit ordre, signé. de MS'" le maréchal de Richelieu et de Mo'' le duc de Duras et des articles 10, 11, 14 et 15, tant de l'arrêt du Conseil d'État du Roi, que de l'acte de société fait en conséquence entre les comédiens,le9 3uin 1738...

« Ont constitué à la demoiselle Clairon, demeurant rue des Marais, paroisse Saint-Sulpice, mille livres de pension viagère, payable en quatre payements égaux de trois en trois mois.

'> Fait et passé à Paris, auxdits hôtel et salle, où se tiennent ordinairement les assemblées desdits sieurs et demoiselles comédiens, l'an mil sept cent soixante-six, le vingt-six mai. »

Et Vlnterme'diaire du 10 novembre 1884 donne cet autre acte :

« Acte du 10 décembre 1766. Remboursement du fonds de M"*^ Clairon par les Comédiens francois.

« En présence desdits conseillers du Roi, notaires au Chàtelet

être l'aison, mais la pension de 1 000 livres accordée à une femme d'un talent comme M"^ Clairon, pour vingt-deux ans de service, c'était vraiment une bien médiocre récompense, et la tragédienne a le droit, dans ses Mémoires, de faire remarquer ironiquement, en comparaison de sa pension de cent pistoles, le sort fortuné fait aux danseuses de l'Opéra, oii M"^' Allard et Guimard avaient obtenu des pensions de 1 200 livres, au bout d'un an, et où j\f '^ Heinel était gratifiée d'une pension de 8 000 livres, à la fin de quatorze ans de service.

de Paris soussignés, demoiselle Claire-Josephe-Hippolyte de laTude-Clairon, pensionnaii-e du Roi, demeurant à Paris, rue Vivienne, paroisse Saint-Eustache,

u A reconnu avoir reçu des sieurs et dames Comédiens françois, ordinaires du Roi, par les mains du sieur Jean-Baptiste de Neelle, chargé desdites affaires et de la caisse de la Comédie-Françoise, demeurant à Paris, rue de Tournon, paroisse Saint-Sulpice, à ce présent, en espèces, au cours de ce jour, comptées et réellement délivrées à la vue des notaires désignés, la somme de treize mille cent trente livres quinze sols dus à ladite demoiselle Clairon par lesdits sieurs et dames Comédiens, comme ayant été par elle fournis pour le fonds, qu'elle était tenue de faire dans l'établissement de la Comédie, suivant lesdits traité et règlement concernant ce spectacle... »

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