Donnons d'autres vers, visant la même souscription
L'argent est rare, nous dit-on :
Oui, pour en faire un bon usage ;
Mais pour un fat, un histrion,
Pour seconder l'orgueil de la Clairon,
Toutes nos dames font ravage,
Et Paris est à contribution.
Sur un théâtre qu'on élève.
On veut encor nous forcer au bonheur
D'admirer le talent fatigant et trompeur
De Clairon, avant qu'elle crève.
Là, des soins que l'on aura pris.
Chacun, s'applaudissant, chantera sa victoire.
Les quêteuses compteront alors leurs amis,
Clairon tous les suppôts ou valets de sa gloire;
Mole plus siîrement comptera ses profits,
Et tous ensemble iront au Temple de Mémoira.
Quelque temps après la représentation tle chez le baron de l'Esclapon, dans laquelle INP'* Clairon « n'avait pas été enivrée d'encens, autant qu'elle l'espérait ^ », le bruit d'une tournée de la tragédienne à l'étranger, qui n'avait été jusque-là qu'une vague rumeur, prenait la consistance d'une chose faite et arrangée. On annonçait le prochain départ de l'actrice pour la Pologne, où elle devait jouer jusqu'au mois d'octobre^.
1. M" s du Deifant exprime une opinioa contraire, elle écrit le lendemain à Walpole : « Je fus hier à la représentation de Mole : mon Dieu, que je vous regrettai ! M^'f^ Clairon fut admirable, c'était véritablement Melpomène, la pièce était Zelmire,de l'auteur du Siège de Calais; elle est faiblement écrite, mais les sentiments, les Situations sont du plus grand intérêt. J'aurais voulu entendre Corneille, lui seul avait l'énergie, la force et l'élévation qui rendent les grandes passions et la sublimité des grands sentiments. Le jeu de M''" Clairon y suj)pléa autant qu'il était possible... Je fus transportée, ravie... »
2. Correspondance littéraire de Grimjn, vol. YII. — Memoires secrets de la République des Lettres, vol. III.
Racontons ce qui s'était passé.
Au mois de janvier, j\P^^ Clairon priait M"'' Geoffrin d'user de son crédit auprès du Roi Stanislas-Auguste, pour qu'il agréât le désir qu'elle avait d'aller jouer à sa cour. Et à la lettre dans laquelle elle écrivait au Roi : <( ]\r'^ Clairon m'a dit qu'elle désirait aller passer un mois ou doux en Pologne, et qu'elle ne ferait d'autres conditions que d'être défrayée pendant son séjour, et son voyage payé ! » A cette lettre, M""^ Geoffrin joignait une copie de lettre de M^'^ Clairon, adressée au prince Repnin, où l'orgueil de la femme se montre dans la forme hautainement et humanitairement excentrique, donnée à sa supplique :
« J'ai des propositions à faire à Votre Excellence, Vous allez peut-être me croire folle, il me semble pourtant que je ne le suis pas; jugez-en. A Paris, vous m.' avez témoigné de l'amitié, et j'en ai pris beaucoup pour vous ; les bontés que vous avez eues pour Marsan et que je in approprie toutes^ me sont on ne peut pas plus chères^ je meurs d'envie de vous en rendre grâces. Vous ne pouvez pas venir ici, moi je puis aller où, vous êtes : cela vous conviendr oit-il?
« Je ne vous cacherai rien. Par tout ce que j'en-
tends dire, le Roi de Pologne excite ma curiosité ; je voudrois être à portée de l'admirer d'après ce que j'en verrois moi-même. Je n'arrange pas bien mes idées sur im être galant, populaire, compatissant, grand, bon ami et roi!
« // faut voir ce composé-là pour le bien concevoir. Il aime les talents, dit-on, et ne dédaigne pas de les accueillir. Si le spectacle l'amuse, pourquoi n'irois-je pas lui jouer quelques rôles? C'est un moyen de le voir. Ma principale étude fut, de tout temps, à connoître le genre humain; si le sien offre -un si beau modèle, j'en profiterai pour aevenir encore meilleure. Vous voyez qu'il n'est pas d'état exempt d'ambition, mais vous devez convenir que plus l'espace cpCon occupe est petit, plus il est naturel de chercher à le grandir. Maîtresse à présent de mes volontés, je ne wl occupe que de plaisir et de gloire; si je parvenois à intéresser le Roi de Pologne, d'après ce que l'on en dit en public, j'aurois amplement l'une et F autre. Vous croyez bien qu'à mon âge on n'a pas de projets indiscrets, et, je vous le jure, je n'en ai pas; l'intérêt n'entre même pour rien dans ma démarche. Ma fortune est médiocre; ma raison la rend suffisante. Je me borne à désirer que mon voyage ne me coûte rien, et je ferai ce voyage
très bourgeoisement. C'est à Votre Excellence à me décider sur ce que je dois faire : je inds disposer de ù^ois mois, donner une douzaine de représentations, » etc.^ etc.
Dans le premier moment, la demande de M"^ Clairon était accueillie avec enthousiasme par Stanislas- Auguste, qui dit dans sa réponse à j\P* Geoffrin: a Voir et entendre la Clairon à Varsovie, est une de ces choses uniques dans la vie, et que je désire assurément au possible... » Mais là-bas l'avenir est déjà si incertain pour le monarque polonais, qu'il ajoute : « Lorsque le prince Repnin me pressait de lui donner ma réponse pour la Clairon, je lui ai dit: Faites-la, vous, mon prince, vous savez mieux que moi, si dans trois mois d'ici, je serai à même de l'entendre. En cas de malheur pour moi, vous aurez soin d'elle, et vous en répondrez, puisqu'elle s'est adressée à vous. »
C'était le 10 mars que Stanislas-i^uguste écrivait cette lettre, oii il reculait devant la prise d'une décision, mais le 20 mars, cette hésitation à faire venir la tragédienne dans ses Etals faisait place à un refus catégorique, qu'il exprimait en ces termes :
<( 3/« cJièi'C maman,
« Je vous envoie ceci par estafette, pour que vous avertissiez au plus tôt M"* Clairon de ne pas songer au voyage de Varsovie pour cette année. Ces jours-ci, il m'est revenu de différents côtés, que ce même public qui s'amuse de mon spectacle, me blâme cependant du soin et de l'argent que j'y mets dans ce moment de crise. II est certain que l'épargne de mon théâtre ne me donnera pas une armée; il est certain que je me prive d'un délassement que j'aime, mais surtout il est certain que je me prive de M"® Clairon. Mais n'importe, il faut obéir à la voix du peuple, quand il s'agit de lui prouver qu'on sent et qu'on partage sa peine. Il faut que chacun s'exécute dans des temps de malheur, et je donne volontiers l'exemple.
«Maman, je vous embrasse mille fois. Faites mes excuses, pour cette fois, à M"^ Clairon. Mais si le calme revient après l'orage, son arrivée à Varsovie en sera, j'espère, une des plus belles preuves. La colombe apportera le rameau à l'olivier * ! »
Le projet caressé par M"* Clairon, au mo-
1. Correspondance inédite du roi Stanislas- Auguste Poniatowski et de iV'»« Geoffrin. Paris, Pion, 1775.
ment où Paris le considérait comme réalisé, tombait dans l'eau, et FiJlastre tragédienne de la Comédie-Française retombait à jouer sur le théâtre particulier de la duchesse de Villeroy, un théâtre dont la salle ne contenait que quelques centaines de places.
Et à propos de ces représentations devant un public si restreint, Elie de Beaumont écrivait à Garrick, à la date du 22 mars 1767 :
« Ici les talens sont cachés et ne se montrent presque que dans les ténèbres*. M'^" Clairon a quelquefois la complaisance de jouer pour ses amis, et ce divin talent est concentré dans une chambre. Demain, je dois souper avec elle, et la voir jouer chez M""^ de Florian, nièce de M. de Voltaire dont on donne jeudi, pour la première fois, les Scythes. »
l.M^ie Clairon était condamnée à jouer en cliambre.M°i« du Deffant commence ainsi une lettre à Walpole, datée dumard 23 août 1768 : « Il y a aujourd'hui un an que ce ne fut point une lettre qui m' arriva, mais une personne qui interrompit les belles scènes de Phèdre, que récitait M'i^ Clairon, vous en souvenez-vous? « Et dans le journal que Walpole avait tenu de son voyage en 1767, on trouve : « Le 23 août, arrivé à Paris à 7 heures moins un quart; à 8 heures, chez madame du Deffant. Trouva la Clairon jouant Agrippine et Phèdre. Elle n'est pas grande, mais j'aime sa manière de jouer plus que je ne ni"y attendais. «
La Correspondance littéraire de Grimm parle, à la date
de décembre 1708, de deux grandes représentations, où M*le Clairon jouait à l'hôtel de Villeroy les rôles de Didon et de Roxane, dans Bajazet, devant le roi de Danemark et le prince héréditaire de Sase-Gotha. Après la pièce, la duchesse de Villeroy présentait M"» Clairon au Roi, qui tirait une ba;;ue de son doigt et la passait au doigt de la tragédienne.
Lors de l'invention et de la préparation des fêtes qui devaient entourer de leur pompe, à Versailles, le mariage de Marie-Antoinette, soit que la duchesse de Villeroy, dans son engouement pour la tragédienne, crût qu^on ne pouvait célébrer l'hymen d'un dauphin de France, sans M^'^ Clairon, soit plutôt que la ci-devant actrice fût en quête d'une illustre occasion pour rentrer à la Comédie-Française, on annonçait vaguement qu'elledevaitrejouerdevantla cour. Donc, à la fin d'avril, il n'était bruit à Paris que d'une répétition qui avait eu lieu sur l'ancien théâtre de la Comédie, d'une répétition d'ATHALiE, telle qu'elle devait être exécutée avec les chœurs sur le théâtre de Versailles, et les gens qui avaient assisté à cette répétition, étaient représentés comme ayant été tout à fait subjugués par la majesté théâtrale déployée par M"^ Clairon, Puis,
dans les premiers jours de mai, quelques-uns allaient, disant partout que M"* Clairon à sa grande mortilication, ne jouerait' pas le rôle à'Athalle^ qu'elle avait déjà répété. M"*" du Barry ayant obtenu du Roi* qu'on ne fît pas un passe-droit aussi révoltant à M*" Dumesnil, à laquelle le rôle avait appartenu de tout temps, et qui n'avait été que très rarement jouéparM'"^ Clairon, et toujours sans succès. Mais M"" la duchesse de Yilleroy remuait le ciel et laterre, et saj^rotégée l'emportait-.
M"" Clairon jouait àYersailles le jeudi 2i mai, Athalie et, le mercredi 20 juin,TANCRÈDE \ attendant un mot du Roi, lui faisant dire qu'il Verrait avec plaisir qu'elle remontât sur le théâtre; mais le Roi ne se prêtaitpas à cette insinuation*.
Sur cette injustice faite à la Dumesnil, celle-
1. Le Roi n'était pas aussi admirateur de Clairon que Voltaire avait voulu lui faire croire. M™^ Riccoboni écrit le 29 janvier d"67 à Garrick : « Cette désolée Clairon fit dire au Roi qu'elle jouerait à Versailles, quand Sa Majesté l'oi'donnerait. C'était au commencement de Thiver. Sa Majesté a répondu qu'elle trouvait les autres actrices fort bonnes. 0 rage, ô désespoir. Je vous rendrai compte de cette représentation, dont on espère le retour de la Clairon sur la scène française. »