A LA CLAIRON PUBLIQUE
De la cour tu voulois en vain
Expulser, ô Clairon ! ton illustre rivale,
Dumesnil paroit et soudain,
D'elle à toi, l'on voit l'intervalle.
Renonce, crois-nous, au dessein
De surpasser cette héroïne ;
Ton triomphe le plus certain
Est d'avoir eu débauche égalé Messaline.
« A Fontcnay, le 21 juillet 1770.
« Je mériterais peu, mon cher ami, d'être un de ceux qui ont le plus applaudi au talent de ma , chère reine (M"^ Dumesnil) et qui chérissent davantage sa personne, si je ne me réunissais dans ce moment à tous ceux dont elle a enlevé les suffrages, dans sa dernière représentation de Semiramis, à Versailles. Ce n'est pas peu que d'avoir subjugué tous ces êtres de cour, pour la plupart faux ou prévenus. Elle a fait ce miracle, il était bien digne d'elle. Je vous jure que la satisfaction que j'en éprouve est au-dessus de toute expression. Les succès pleins et modestes de ma chère reine ont toujours terrassé l'orgueil et humilié l'envie. Cette dernière (M"* Clairon) se déchire les bras : plût à Dieu qu'elle se déchirât le cœur, ou qu'elle s'empoisonnât de l'âcreté de son sang !
« Adieu, mon ami^
« Lekain. »
1. Lettre autographe signée de Lekain, sans nom du' destinataire, publiée par Dussault dans les Mémoires de Jlf'e Dumesnil,
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Depuis que M"* Clairon s'était retirée de Je Comédie-Française, elle avait ouvert une sorte d'école déjeunes élèves, qu'elle se complaisait à former pour le théâtre.
Parmi ces élèves, il y en eut un, âgé seulement de seize ans, et de la plus jolie figure du monde, et qu'elle avait surnommé VAmour et qui n'avait plus d'autre nom. Mais VAmour ne s'avisait-il pas de prendre des leçons d'un autre genre, chez un autre professeur, et M"^ Clairon, dit-on, prise de jalousie, renvoyait de chez elle l'Amour, tout nu. dans le costume sous lequel est représenté le petit dieu de l'antiquité. Et l'on avait beaucoup causé de Taveuture, dans Tété de 1767, parmi le monde des actrices et des filles de haut style *.
1. Mémoires secrets delà Rcpuhlique des Lettres, vol. III. — Une conduite aussi inliumaine faisait dire à Sophie Arnould
D'autres préférés succédaient à ÏAmou»', et recevaient les soins dramatiques de la tragédienne. Parmi ceux-là, en première ligne, le jeune Larive était instruit, formé, couvé par M"* Clairon, pour faire oublier, pour écraser sa bête noire : Lekain.
Aussi cherche-t-elle à produire son élève dans le plus haut monde, et l'entendez-vous, un jour qu'elle le fait répéter devant une très grande dame, l'entendez-vous lui dire, sur le noble ton de Melpomène : « Allons, monsieur Larive, votre extérieur est fort beau, montrez à madame la duchesse que votre intérieur ne le cède en rien M »
Et pendant trois grands mois, avant les débuts du tragédien de vingt-deux ans ^ les amis de l'actrice, Marmontel en tête, allaient partout répétant que Paris était au moment de posséder la perle des acteurs. Enfin, le 3 décembre 1770, jour de son début, la sollicitude maternelle de Clairon pour son jeune homme était telle, qu'elle avait pris place dans le trou du souffleur, et c'est de là que, toute la représentation, à chaque vers, à chaque hémistiche, elle soute-
« Qu'on voyait bien que la reine du théâtre n'était pas la mère de VAmoîir. «