Larive était né le 6 avril
nait son élève, des yeux, de la voix, du geste.
Doué de traits pleins de noblesse et fortement accusés, d'une taille élégante, d'un or^^'lne sonore et doux, d'une prononciation très pure, d'une figure malheureusement sans grande mobilité, et qui faisait comparer l'homme à un superbe et bête oiseau de proie, Larive avait, à son début, un assez grand succès, qu'il devait surtout aux grâces de la jeunesse, et au bruit, fait d'avance, autour de son talent par sa protectrice.
Larive demeurait l'élève préféré, aimé, chéri de M"* Clairon, et lors des tracasseries qui lui étaient suscitées à la Comédie-Française, et le forçaient à aller jouer à Bruxelles, et plus tard à Lyon, il s'établissait, entre M"* Clairon et son protégé, une correspondance intime des plus curieuses* pour l'histoire de la vie familière, et de la pensée et du cœur de la srande tragédienne.
1. Cette correspondance faisait partie de la collection Dubrunfaut, dont, après beaucoup de sollicitations et de démarches, j'avais obtenu communication de M. Charavay. Au moment de la publication de mon livre, je la trouve publiée in extenso dans le Coureur des Théâtres (juillet-août 1849^, par Charles Maurice, un curieux d'autographes, en ces années où les historiens de profession ignoraient encore les lumières apportées à la biographie des gens célèbres par la publication de la lettre autographe. Maintenant il faut dire que j^ubUée dans le Coureur des Théâtres, c'est absolument comme si cette correspondance n'était pas publiée.
LYII
Une correspondance où, dans chaque lettre, il est toujours, toujours, question de nouvelles du répertoire ou d'indiscrétions de coulisses, ou de petits détails d'art dramatique.
Un jour. M"* Clairon entretient Larive de la réouverture de la Comédie-Française, et de la décadence du talent de Lekain :
« On a rouvert le théâtre par Alzire. Tout le monde a été confondu de la lenteur^ de l'inattentioîi^ de l'oubli de Lekain. Jamais, à ce que Von irCa dit, il n'a montré moins de talent. M"*" Dumesjiil a été très monotone, et le iniblic a murmuré assez hautement deux ou trois fois. Il étoit mécontent du changement de la salle, il faisait tant de bruit que tous les acteurs, hors Brizard, n'ont su ce qu'ils faisaient. Vous croyez bien que je n'y étois jms, je le sais j^ar tous
2Si MADEMOISELLE CLAIRON.
ceux qui soupoienl chez moi, ce jour-là, et qui y avaient été; je puis les croire, vous savez qu'ils saut sages et sans intérêt à la chose^. -.t
Un autre jour elle loue le jeu de M"*" Sainval :
(( J'ai été voir la j^^tite Sainval. Son succès est prodigieux , mais elle le mérite ; c'est un talent réel et charmant. »
Un autre jour, elle lui parle de M"* Luzy, hors d'état de quitter son lit ou sa chaise longue, disant de la pauvre actrice :
(( Elle est toujours soufrante et « belle. »
Un autre jour, elle lui écrit ce mot sur M"' Dubois :
« Gardez le secret sur ceci : M"'' Dubois a été voir ses supérieurs, pour leur dire qu'elle se retireroit à Pâques, si son enrouement qu'elle a toujours, continuoit; deux jours après, oji lui signifîoit son ordre de retraite pour le moment. Elle en est au désespoir, parce que cela lui fait
1. La lettre est adressée à« Mo7isieur Larive, chez M. Paper, rue des Doininicaiîis, à Bruxelles n. Elle perte un cachet ou 1:3 L et UQ C sont entrelacés.
perdre sa recette de l'hiver, et qu'elle aime wi peu l'argent. »
Un autre jour, elle lui dit le début éclatant de M"* Raucourt, et revient encore, un autre jour, à la continuité de triomphes, qui enchantent ses haines :
« M^^' Raucourt a débuté (23 décembre 1772) avec le plus grand succès. Tout Paris en raffole, et quoicj[ue Brizardsoit son seul maître connu, on nomme, à chaque vers qu'on lui entend dire., la personne dont elle a pris des leçons * . Elle n'a que seize ans et demi; elle est belle comme un ange, sensible, noble. Ce sera, je l'espère, un cliarmant sujet, et j'ose ciboire que J/"" Vestris se mordra les doigts, plus d'une fois, de in avoir désobligée.
« Le succès de M"" Raucourt continue toujours, elle transporte tout le mondée et cela est juste. Hier, toute la salle, d'une voix unanime, demanda que les comédiens donnassent une représentation à son profit. J'ignore si messieurs les gentilhommes de la chambre, de qui cela dépend,
1. Grimm dit, en effet, que Brizard a désiré que l'instruction de M'ie Raucourt fût saupoudrée de quelques leçons de la Clairon.
y consentiront, mais cette demande qui 'prowie V enijouement où l'on est, est d'un bien fâcheux aurjure pour ma chère amie, il/"'" Vestris. Le public pourrait bien la traiter, comme il traite l'Achille, qu'elle trouvoit si convenable. Cette femme est la première piersonne, que j'ai réellement haïe, i!/"* Raucourt mérite tous les soi?is, que Jf prends pour la former, mais j'avoue que je trouve bien doux, en la servant, de me venger de toute Vinfjratitude et de l'insolence de Vautre. »
D'autres fois, un rien, une des polîtes nécessités de la vie des planches fait les frais de plusieurs épîtres :
« Ce 8 au soir.
« J'aurai donc toujours raison : lorsque vous étiez à Paris, je vous parlais du besoin que vous auriez d'un habit riche, vous ne voulûtes jias me croire, et maintenant vous me chargez de vous en trouver im ^ . // eût bien mieux valu que vous
1. Dans une première lettre, M'^^ Clairon refuse très nettement au jeune Larive de lui avancer l'argent de cet habit. Voici la lettre :
« // vie serait bien doux, mon cher enfant, de ne vous rien laisser désirer, et vous pouvez être sûr que toides les fois que je pourrai quelque chose pour vous, j'oublierai volontiers mes besoins pour m'occuper des vôtres; mais je ne puis vous avan-
l'eussiez choisi vous-même, je naurois pas l'inquiétude de craindre que ce que je ferai ne vous convienne pas.
« Xai été aujourd'hui chez plusieurs fripiers, je n'ai trouvé que des vilenies très chères. On doit m' en apporter demain. J'ai fait dire à votre tailleur d en chercher . J' ai prié M . Lorel de tâcher de m en faire trouver par le valet de chambre de M. de Chauvelin, dont quelque camarade en a peut-être à vendre. Il ser oit plus avantageux de l'avoir de la première main. Tout ce que je j)our-
cer votre habit, mes devoirs et mes charges sont au-dessus de mes moyens dans ce moment. Je me passe du nécessaire pour moi, je vends pour le donner aux autres, et je vous avoue que lorsque Je pourrai davantage, c'est à votre bien-être à venir que je veux songer. Je sais que vous avez besoin d'un habit, mais nous sommes convenus qu'à toute rigueur, vous pouviez vous en passer cette année. Vous n'êtes point si mal que vous ne puissiez attendre, attendez donc. Vous me mandez que vous n'avez point d'argent et jiourquoi n'en avez-vous pias? Vous ne m'avez encore envoyé que onze cent quatre livres sur les mille écus, que vous devez m'envoyer dans le courant de l'année.
« Je n'ai jamais vu de couronne à Néron : c'est une coiffure toujours effroyable, quand elle est seule, les Romains n'avoient pour coiffures que des casques à la guerre et des espèce} de bonnets, tels que celui de votive bonnet de Cinna, dans le courant de la vie civile, et les empereurs n'étoient couronnés qu'avec des lauriers. Si vous voulez plus que vos cheveux dans Néron, mettez une couronne de lauriers.
« Bonjour, mon cher enfant, j'attends le comte, de moment en moment. — Mercredi, 4 novembre ». (Lettre autographe de Clairon à Larive, de la collection Morrisson.)
rai faire, pour que vous l'ayez promptement, je le ferai. Mais le voulez-vous de velours, d'éloffe? Faut-il qu'il soit brodé sur toutes les tailles ? Le désirez-vous d'or ou d'argent? De quelle couleur? Quel prix voulez-vous y mettre? Tout cela m' embarrasse beaucoup. Oh! vous êtes un terrible enfant l »
« ...Je ne vous ai point encore trouvé d'habit. Ceux qu'on m'a fait voir ne me convenoient ni pour le prix ni pour le genre. On m'en cherche et j'attends, car le temps qu'il fait est trop rigoureux pour que je sorte\ »
Mais ce qui remplit les lettres de la tragédienne, ce sont des enseignements, des leçons, de petits traités ingénieux de l'art dramatique, à l'usage de son élève, et voici une lettre à propos de la pièce de Boissy : La vie est un soxge :
« Vendredi au soir 17.
« Je vas de mieux en mieux, j'ai reçu votre lettre de change^ et j'ai eu l' honneur de recevoir hier M. le prince de Ligne. Je nH entreprendrai
1. Lettre autographe de Clairon à Larive, appartenant à M. Caille, de Coudé-sur-EscauW
'pas de détailler tout ce que je trouve d aimable, d'honnête et de recommandable de lui^ je ne finirais pas, je me borne à dire qu'il me paroît impossible d'être mieux.
« Je viens de lire : La vie est un songe. Cest ime pièce tronquée, rnanquée en pleiîi, mais dans laquelle on peut cej^endant faire de bien belles choses, en paroissant songer à l'extrême noblesse qu'il faut annoncer 2^cir toute l' habitude de votre corps. Peu de gestes, le visage le plus austère, des S071S lugubres et lents, et lorsque vous dites à Clotilde : Ce discours me révolte... poijit de cris, de la rage^ de l'impatience intérieure, est tout ce que vous pouvez vous permettre. Il faut garder les éclats pour le second acte, dans la scène avec votre père, lorsque vous ne savez pas encore qui il est. Ne faites qu'adoucir votre visage et votre ton, soyez ému, mais n'allez pas plus loin; que ce soit toujours le même homme. Dans le couplet des reproches, mettez toute la chaleur, toute l'animosité, tout le désir de vengeance qu'il vous sera possible, mais en asservissant tout à la plus grande noblesse. Dans le monologue suivant, donnezvous le temps de sentir et par conséquent de causer. Je ne vous parle point de la scène d'Arlequin: « c'est une monstruosité révoltante. »
Votre premier mouvement, en voyant Sophro-
nie, doit être un étonnement d'extase; à mesure que vous la regardez^ votre visage doit s^ adoucir et devenir aussi touchant qu'il êtoit austère. Vos inflexions doivent aller au cœur, et quant au jeu total de la scène., le canevas vous est prescrit 'par ces vers :
Je me sens entraîné par un désir rapide,
Et retenir par le respect.
Vous enflammez mon cœur et le rendez timide.
« Les visites qui m' arrivent, m'empêchent de vous écrire davantage, mais le reste est comme on dit : Le Pont aux ânes. Profitez de ce que je vous indique, et ce sera toujours cela. »
Et à ]a fin d'une autre lettre, Clairon indique à Larivc les nuances délicates, supcrieurement distinguées^ qu'il doit mettre dans le rôle du Glorieux :
Appliquez-vous dans le râle du Glorieux à faire valoir mon petit croquis : comme le personnage est jeune, qu'ihï est fier que par erreur, qu'il est vraiment noble et qu'il se repent à la fin, il faut faire sentir les deux nuances, dont je viens de vous parler. C'est avec Pasquin, Lisette. Lafleur et Lisimon qu'il est fier, dans tout le reste il doit être
digne. Vous demanderez peut-être comment vous ferez sentir cette différence, jiar un rien ou presque rien. Tant que vous serez glo7'ieux, n'ayez rien de moelleux, d'affable dans votre figure, votre maintien et votre voix, n appréciez vos entours que comme de la fange, jmrlez d'un ton bref, sec, avec poids et mesure^ que votre rire soit amer et dédaigneux, et ciuand vous aurez besoin d'être digne, en gardant F air le plus noble possible, radoucissez votre maintien, votre visage et votre ton : vos entours, tout inférieurs qu'ils sont, sont des hommes^ gagnez-les autant que votre caractère peut le permettre^ »
1. C'est la fia d'une lettre donnée plus loin, où elle croque le portrait du duc d'Arenberg, qu'elle n'a jamais trouvé que digne et pas fier, et elle veut que Larive se modèle sur lui, pour ce rôle du Glorieux.
Celte correspondance de Clairon avecLarive, elle a surtout le mérite de nous montrer l'actrice, dans le train-train de la vie tranquillement intime, dans le repos apaisé et les occupations de son coin du feu, parmi les êtres de sa do- i mesticité; sur ce fond d'intérieur, hélas! fermé, perdu, irretrouvable des comédiennes du passé, — dont nous n'avons guère, de la vie privée, que les amours, les grosses agitations, les tumultes de l'existence.
Nous la voyons travailler à ce grand lit, « un ouvrage si long, qu'elle désespère en jouir dans l'année » ; nous la voyons partir pour aller promener son importance au bois de Boulogne; nous la voyons interrompre sa correspondance « devant le monde qui lui arrive pour ses soupers des mardis ».
Aujourd'hui la tragédienne, à laquelle on
prête une langue si dramatique dans les petits riens de la vie privée, nous apprend que sa foulure va mieux, qu'elle marche, qu'elle se sert de son bras, mais que le derrière lui fait toujours de la douleur. Un autre jour c'est la grande nouvelle : Louvet\ son domestique, qui a été fort mal, est hors de danger, et sa cuisinière la quitte ! mais, Dieu merci, elle ne peut être que mieux, avec une nouvelle fricasseuse.
Quelquefois cinq ou six lignes d'un bout de lettre lèvent, tout à coup, comme un voile, sur des habitudes, des goûts, une délicate nervosité, et révèlent, en un sentimental croquis d'âme, une femme inattendue.
1. Ce Louvet a-t-il remplacé ou précédé Pierre Bernier, en ave ur duquel nous trouvons, dans r/?i<er?nefZ/ffeVe du 25 mai 1783, une donation de Mlle Clairon à la date du 23 décembre 1768.
« Demoiselle Claire-Josephe do Latude Clairon...
« A donné, à titre de donation entre vifs irrévocables,
« A Pierre Bernier, valet de chambre chirurgien,
« Et à Marie-Michelle Martin, sa femme,
« Les meubles et effets mobiliers garnissant la chambre que la femme Bernier occupe dans la maison de la demoiselle Clairon (rue du Bacq) chez laquelle elle demeure en qualité de femme de chambre.
« Cette donation est faite sous la condition expresse que, si la femme Bernier venait à renoncer à la communauté de biens établie entre son mari et elle, elle aurait reprise sur tous les meubles et objets mobiliers... »
Dans cet état de meubles et effets mobiliers, dont le montant s'élève à 1 000 livres, signalons l'estampe encadrée de M^^^ Clairon en Médée, estimée '54 livres.
« Vous savez mon désir pour une camparjne; ne pouvant m en procurer une, j'ai j^ris le parti d'aller ni établir à r hôtel de Valbelle^, depuis mon dîner jusqu'à mon souper. Je reçois mes visites. J' ai fait porter de l'ouvrage et des livres. De demi-heure en demi-heure, je vais faire le tour du jardin, et je me trouve à merveille de ce petit exercice, et surtout du calme ([ui règne dans cette maison : la mienne, sa?is cesse ébranlée par les voitures qui passent, donnoit des secousses à mes nerfs qui m'étoient insupportables. Depuis la dernière attaque que vous m'avez vue, je n'ai cessé de souffrir que dans les moments où je ni! ai pas été citez moi.
n Baisez Fidèle de ma part... »
Et Fidèle, dans une lettre qui suit, amène, sous la plume de la tragédienne, un autre tableautin de sa vie intérieure, dans l'effort d'une tentative de maternité sans grande chaleur.
« Vous avez donné l'hospitalité à un chien, moi je Vai donnée à un petit garçon. Mole m'a
1. hes Anciens Hôtels de Paris, par le comte d'Aucourt, indiquent l'hôtel Valbelle, comme situé rue du Bac, 34, en face la rue de Gribeauval. Il est devenu la propriété de Fouché duc d'Otrante, et en 1834 du comte de Lanjuinais.
adressé une malheureuse veuve avec six enfants sans 'pain. J'en ai pris un, et je m'occupe des moyens de faire vivre lé reste. Je ne garderai point cet enfant chez moi : c'est un petit diable, cela m! embarrasse et m'ennuie^ mais comme il i^essemble beaucoup au margrave [d' Anspach) et que je compte le voir arriver ici cet automne, f ai p7'is cet enfant avec l'espoir de l'envoyer en Allemagne. Si cela ne réussit pas, je le mettrai en métier, je payerai l'apprentissage que sa mère aura choisi^ et n'en entendrai plus parler. Bonjour, mon cher enfant; mes chevaux sont mis, je n'ai que le temps de vous embrasser. »
Dans cette correspondance, il y aura une après-midi sur des gens de sa connaissance, des jugements où se rencontre un peu du recueillement d'une pensée qui philosophe, en attendant le souper.
« Je suis fort aise que M. le duc d'Arenberg vous permette de lui faire votre cour; quand il venoit à Paris, lorsque j'étois au spectacle, il venoit me voir dans ma loge, et nie traitoit avec toutes sortes de bontés. On dit qu'il est fier, mais je ne l'ai jamais trouvé que digne, et c'est une grande différence. Cotinoissez-la, elle est utile au
296 IûaDEMOISELLE CLAIRON.
métier que vous faites, la fierté naît toujours d'un vice de cœur ou de l'esprit, la dignité de la noblesse de notre âme. La première attire presque toujours la haine, la seconde force au respect. L'une porte au dédain de ses semblables., F autre ramène à l'humanité... La nature a fait tous les êtres éqaux, le hasard a fait des grands et des roturiers. Se prévaloir du hasard est tyrannie ou petitesse. »
Une autre après-midi, en la confiance et l'abandon de ses lettres, ce sera une soudaine effusion de sentiments étroits, envieux, jaloux, une confession violente d'àme ulcérée, l'aveu de cette curieuse hostilité intérieure des femmes intelligentes de la classe moyenne contre l'aristocratie, que ces femmes s'appellent M""^ Roland ou M"^ Clairon.
« Comme je n'ai point thonneur d'être connue de il/"" la princesse de Starenberg , que mon attachement pour vous a pu permettre beaucoup de commentaires, et qu'une grisette, comme moi, n est jamais rien pour une grande dame, je ne m'étonne pas qii'on s'attende à me voir faire des démarches ridicules. Sans titre, la bonne con-
duite, T esprit, la noblesse de Vâme ne sont rien •pour les grands que des chimères; s'ils osoient^ ils nous refnseroient même les droits à l'humanité. Plaignons-les, c'est tout ce qu'ils méritent. Se fâcher seroit une sottise, et pour nous consoler de notre néant, ouvrons les fastes de l'histoire ; nous y trouverons les plus grands noms, souillés par les vices, les critnes les plus atroces. »
Et après cette tirade, la tragédienne, tout à fait montée sur ses grands chevaux, rabroue presque durement Larive d'avoir fait espérer à la princesse de Starenberg une représentation de Sa Grandeur tragique en Belgique.
<( Lorsqu'on vous parlera de l'espoir de me voir àBruxelles,je vous prie de songer qu'on croit que la tête me tourne, et qu'Une faut pas que vous le laissiez croire. Si je voulois jouer la comédie pour un public et de l'argent, ce ne seroit pas la peine d'aller à Bruxelles, j'ai tout cela sous ma main, et rien, dans ma vie, na prouvé que je courusse les rues pour les honneurs, ainsi tout ce qui se dit à cet égard est bêtise et impertinence : tenez-le pour tel et conduisez-vous en conséquence. L'honnêteté que m'a fait faire la princesse de Starenberg par vous, m'a fait offrir, si
j'allois au printemps en Flandre, si elle avoit un théâtre à la campagne, et qu'en effet elle désirât m'entendre encore, d'aller lui jouer une pièce, au cas 011 ma santé le permet... » Et voilà tout, ajoute M"® Clairon, elle ne se compromettra pas, et ne partira pas froidement dans ce temps, sans autre affaire que d'aller jouer pour son abonnement»
« Que m'importe, mon cher Larîve, qu'on voie ce que nous écrivons, nous ne nous mêlons des affaires de personne, nous ne sommes point méchants, nous n'avons pas de secrets. Ceux qui perdront leur temps ànous lire^ seront plus attrapés, que nous.
« Je ne cache à personne que je vous regarde et vous aime comme mon enfant, vous ne devez pas être plus embarrassé de l' expression de vos sentiments, des détails où ils vous portent, que je ne le suis moi-même, laissez donc faire... »
Voici en quels termes Clairon avoue sa sollicitude maternelle pour son cher élève, sollicitude d'une exaltation toute particulière, et tout le temps qu'elle dure, aussi bien éveillée sur les importants événements de la carrière du jeune acteur, que sur les plus petits détails de son existence matérielle.
C'est Clairon qui, pendant les années passées par Larive à Bruxelles, a le soin et la garde de ces petits riens cl un transport facile et moi7is coûteux que rachat...
C'est Clairon qui place l'argent du jeune artiste, tantôt le pressant de lui en envoj'er :
<( J'ai reçu de l'argent, je ne crai?is plus d'en manquer, mais je ne vous en presserai que plus pour m'en envoyer : ce qui vous intéresse, est bien plus pressant pour 7noi, que ce qui me regarde personnellement. Il importe à mon bonheur que votre sort se fasse, et tout ce que vous fêtiez pour l'accélérer, ?7ie prouvera votre tendresse, votre re^ coivwissance, et vos égards pour moi... »
Tantôt rengageant à en retenir par devers lui, avec ces nobles paroles :
(c J'espère que vous ne m'envoyez pas tout l'argent que vous avez reçu; je vous exhorte à ne rien dépenser d'inutile, mais j'exige de vous de ne jamais vous refuser le nécessaire : rien ne rétrécit rame comme V économie sur le besoin. »
A travers le babillage de toutes ces lettres, c'est toujours au commencement, ou à la fin, ou
au milieu, un léger et doux cours de morale, où se mêle le sérieux de la parole d'un père à des tendresses de mère aimante.
« Bonjour, mon enfant, soyez yrudent. soyez raisonnable, jouez bien,]portez-vous bien, comptez sur l'attachement le plus inviolable, et méritez-le.
« Je vois que votre caractère s'adoucit, que votre raison se forme, que votre cœur ne change pas. Continuez : plus vous vous perfectionnerez, plus vous vous acquitterez envers moi : c'est assurer votre bonheur, c'est sacrifier cet intérêt si teiidre que j'ai pris, dès le premier moment, pour vous, et qui assurément ne finira qu'avec moi, cest assurer la consolation de ma vieillesse, et tout cela doit être quelque chose pour vous. »
Dans une lettre, Clairon s'est-elle montrée trop sévèrement grondeuse, elle se fait vite pardonner par l'enfant gâté de son cœur, en ces quelques lignes de la lettre qui la suit bien vite :
I « Vous avez trouvé une lettre sèche et sévère, vous me croyez., de /«, fâchée contre vous; vous pouvez m' affliger, mais vous ne me fâchez point:
302 MADP]MOISELLE CLAIRON.
c'est avec trop de tendresse que je vous aime, pour qu'il soit en mon pouvoir d'écouter ce pjreinier mécontentement. »
Quel bonheur et quelle hâte à lui envoyer la nouvelle flatteuse, à lui envoyer toute chaude l'admiration que provoque le talent du jeune acteur chez des amis, des relations, des connaissances !
« M. Marmontel a trouvé avant-hier i¥"^ Arnould à t Opéra, elle l'a chargé de me dire qu'elle n'osoit se présenter chez moi, mais qu'elle le prioit de me dire qu'elle avoit été enchantée de vos talents, que vous lui aviez fait grand plaisir dans Tancrède et que vous l'aviez confondue dans la Métromanie. Eh bien, si vous aviez donné le chapeau, c'étoit fait de moi, elle venoit ! »
Et Sophie Arnould se fait-elle, dans un autre moment, la trompette de mauvais bruits relatifs à son protégé : c'est la même hâte à le prévenir, à le mettre en garde, à lui donner les moyens de se défendre :
il/"' Arnould me fit dire par Marmontel qu'elle venoit de recevoir des lettres de Bruxelles, où on
lui détailloit toutes les injures que vous aviez dites à Chevalier, et les excuses qu'on vous avoit forcé de lui demander. J'ai répondu comme je devois 7'épondre, mais ne faisant pas, cotnme elle, métier de trompette, je ne jyuis parer à son propos^ si elle le tient à d'autres. Engagez votre amie à lui écrire la vérité, afin qu'il soit en son pouvoir de lui rendre hommage. »
Le soin et la défense de l'honneur de Larive, elle le prend en toute occasion, et même contre lui-même, quand il semble l'oublier, quand il va, selon l'expression de la tragédienne, dégrader le cothurne, quand il a commis la bassesse d'écrire au comte de Duras, pour rentrer à la Comédie-Française. C'est alors que lui disant de s'en rapporter à elle, pour les conditions de sa rentrée au Théâtre-Français, elle lui écrit ce fier bout de lettre :
« Vous ne devez penser à Paris que lorsqu'on sesa venu me dire : Nous vous prions de faire revenir Larive. Alors, je stipulerai pour vous, je calculerai ce qui pourra convenir à votre intérêt, votre gloire et votre plaisir... Je vous aiderai de
mes conseils, de ma fortune. .Taurai pour vous les se)i(iments d'une mère tendre et sa foiblesse. Travaillez, c'est l'état de l'homme : lorsque vous aurez assez fait, lorsque l'âge m'aura mise à Vabri de toute critique, je vous rappellerai, vous viendrez jouir près de moi des fruits de vos travaux, et de l'économie où je vais m'asservir pour que vous n'ayez rien à désirer. V envie de vous être utile ^ l'amitié que je vous porte, me feront trouver des ressources dans ma fortune, toute médiocre qu'elle est, pour peu que je vive, vous n'aurez besoin sûrement qu'à moi, et je ne mets d autre condition que de vous prier de me justifier l'intérêt que je prends à vous...
« Votre démarche vis-à-vis de M. le duc de Duras est ce que vous avez fait de plus incroyable, c'est l'oubli le plus complet de tout. Quoi, c'est pour vous offrir., au bout de six semaines, que vous m'avez donné tant de peine, que votre indignation contre les comédiens se change en désir de vous retrouver si vite avec eux. »
Et cette occupation continue des faits et gestes du jeune acteur, et des gros et des petits événements de sa vie, va, avec une surveillance affectueuse, de la dignité de l'homme à seaplaisirSj comme on disait au siècle dernier. Elle ne
craint pas d'entr'ouvrir le chapitre : Femmes — un chapitre auquel elle revient souvent, montrant, il me semble, une curiosité inquiète des personnes du sexe qui l'approchent.
« Vous avez donc une ménagère, j'en suis fort aise pour vous et pour Fidèle. Est-elle jeune, jolie ? De la façon dont je vous sais fait, je suis bien sûre que cela vous est êgal^ n'importe, ditesle-moi toujours? »
Souventes fois, le Mentor femelle du jeune homme le plaisante spirituellement sur ses bonnes fortunes, lui prêchant une indulgente morale de frère aîné, et lui recommandant de préférence les amours, où n'interviennent m les tuteurs ni les chirurgiens : la morale bien digne de l'actrice qui, surprenant une aimable femme, en train de considérer avec attention son portrait, lui disait : « Vous voyez, là, une demoiselle qui s'est bien divertie! «
« Vous avez donc fait une conquête^ et d'une belle dame, dites-vous ? Je n'en suis pas étonnée, vous êtes fort joli homme l mais je ne puis m' empêcher de vous dire que vous êtes un grand imbécile. Si c'est une femme qui fasse métier de
cjalnnteric ou une fille à marier, vous avez bien fait de refuser. Il faut fuir la première de crainte d'accident pour sa sajité, et n'avoir jamais à se reprocher le désordre de l'autre. Mais si c'est une femme mariée ou veuve, c'est une monnaie courante., appartenant à tout le monde, et vous avez tort de ne pas vous en servir. Nul engagement, nul préjugé ne vous retient. Vous êtes homme^ jeune, vous vous ennuyez. Garantissez-vous d'un attachement sérieux; c'est bien fait, maispourquoi ne pas donner à vos sens et à la nécessité de se distraire le tribut que l'un et l'autre vous demandent ? »
Et toujours dans les lettres de la tragédienne, où il est question de l'amour, règne, professée par elle, la théorie de l'amour physique de M. de BufTon, avec la permission àes passades, et toujours avec la mise en garde contre les attachements sérieux :
« M. de Buscher m'a dit que vous faisiez beaucoup de conquêtes. Je vous exhorte de céder à des plaisirs siÀrs, il en faut nécessairement à votre âge., mais je vous exhorte encore plus à vous défendre de toute passion : ces moments de plaisirs sont toujours achetés par des siècles de peine. »
Toutefois, en dépit de l'apparente absence de jalousie, et quelque soin que l'amour prenne à se cacher, dans la correspondance de la tragédienne, sous le masque d'une affection pure et désintéressée, ne nous trouvons-nous pas en présence d'une passion de femme âgée pour un jeune homme? Il perce en ces leçons une chaude et sensuelle tendresse qui sent l'amante, et les reproches de la femme, quand elle se plaint de Larive, ne témoignent rien dos mécontentements calmes et contenus d'une mère. Ces reproches ont l'accent passionné, colère, dépité des querelles amoureuses.
Ecoutez si ce billet est un billet échappé à l'amitié d'une femme, quelque affectueuse qu'elle puisse être :
« J'oublie tout ce que j'ai souffert, tout ce que je inds souffrir encore, pour ne rn occuper que de vous. Vivons pour jouir du sentiment le plus tendre que vous inspirâtes jamais, pour réparer votre étourderie et votre injustice, et pour faire le charme de ma vie. Je n'ai pas le temps d'en écrire davantage. »
Ecoutez si cette lettre, sous ses appellations « mon enfant », « mon cher enfant » et le men-
songe de beaux sentiments honnêtes, a le ton d'une lettre inspirée par nne maternité d'adoption :
« 13 septembre au soir.
« O mon enfant, mon citer enfant! Je pardonne ce que votre trouble vient de tracer^ mais vous verrez, un jour, que je ne méritois pas des m^enaces si terriùles; plus à vous-même, vous nous jugerez tous les deux, et vous verrez que depuis que je vous connais, je n'ai rieîi dit, rien pense, rien écrit, rien fait, rien voulu, qui ne fût une preuve de tendresse pour vous. Mais oublions l'un et l'autre les affreux moments que nous venons de passer. Nos caractères sont violens, mais ils sont tendres et vrais. Ce que nous venons d'éprouver, doit nous garantir à jamais de toute espèce d'orage. Je ne doute plus de vous. C'est sur vous seul que je fonde le dédommageme7it dupasse, le charme du présent, et le calme de l'avenir. Mon frère, mon fils, mon amant y ri obtiendr oient pas de sentimens plus tendres que ceux que j'ai pour vous.
« Vous le verrez, Larive, je vous ai toujours laissé lire dans mo7i cœur; à votre passage en carême, j'espère vous faire convenir qiiil est impossible de s'occuper plus de votre bonheur que
je ne le fais... Enfin, je fais tout ce que je j)eux pour vous prouver que vous m' êtes plus cher., mille et mille fois, plus que moi-même. »
Enfin, Larive vient-il à éprouver des velléités de mariage et en fait-il part à sa mère adoptive ! — lisez sa dernière lettre — et l'ironie stridente, et les douloureux cris d'âme de l'épistolaire, et l'aveu enfin qu'elle fait, de ne pouvoir, après l'annonce de son mariage, de quelque temps se forcer à voir Larive, ne nous disent-ils pas qu'elle l'aime, qu'elle l'aime jalousement d'un amour tout matériel?
« 10 novembre.
« Je pourvois être votre mère, mes jours doivent finir longtemps avant les vôtres; vous avez raison de désirer que quelqu'un de votre âge vous assure un bonheur durable.
<( Jamais ma fortune ne me permettrait de vous faire im sort égal à celui quon vous offre. Douze mille livres de rente, si on les a, et si on vous en laisse jouir, sont fort beaux.
« On vous promet dètre fidèle, cela va toujours sans dire, et vraisemblablement on le sera.
« // vous en coûte de refuser. Votre âme sensible ne peut faire le malheur de quelqiÇun qui vous aime. C'est mon avis que vous demandez,
pour savoir ce que vous devez faire? A chaque mot que vous traciez, vous deviez vous dire quelle seroit ma réponse. Vous m'estimez sans doute, vous estimez mon cœur, il fait des sacrifices^ il n'en demande point. Je ne puis regarder comine une simple bonté d'âme la crainte que vous avez d'affliger M"^ Eugénie \ Vous aimez, saiis cela vous n'auriez nulle excuse, vous qui n'êtes point assez sensible, pour vous rappeler que je fondois sur vous la douceur, la consolation de mes vieux jours, ou que vous le rappelant, vous ne vous occupez que de la peine d'une autre, sans songer à la mienne. L'amour est un sentiment naturel., il est fait pour votre âge, je ne suis pas étonnée que tout votre cœur s'y livre. Ouvrez les yeux, libre vous eussiez prononcé, sans me demander mon avis, vous ne diriez pas, vous ne penser'iez pas qu'il faut renoncer à tout jamais à ce que nous nous étions proposé : le renversement de mes projets, l'inutilité de mes soijis ont été quelque chose dans votre tête. Vos offres so?it seidejnent un acte de reconnoissance, et vous me connoissez trop pour ne vous être pas promis que je n'en abuserai pas : tnariez-vous donc, si bon vous se?nble, mais comme Pamour passe, et que la
1. Eugénie, la fille de d'Hannetaire, le directeur du Théâtre de Bruxelles, que Larive épousa.
femme reste, je vous exhorte à voir clair sur la réalité du bien... Voilà le seul avis que je puisse vous donner, et pour mon compte à moi, voici ce que je vous demande, cest de ne point venir à Paris dans le carême, ou de me laisser ignorer que vous y êtes. Je me îionrris depuis quelque temps de la chimère de me voir un enfayit, dont la tendresse et les soins dévoient faire la consolation de ma vieillesse; je F ai perdu, ne réveillez pas ma peine, en me présentant son fantôme .. . »
Et après lui avoir demandé de faire reprendre les papiers qu'il lui a remis en garde, M"'' Clairon finit ainsi :
« Adieu., soyez heureux, c'est le seul dédommagement cjue je vous demande, et puisse ce qui m' arrive, vous servir de leçon sur Vinstahilité des événements de la vie. Je disois hier que je comptois sur vous comme sur moi-même., que vous feriez le charme de nia vie, et je suis forcée de me dire aujourd'hui que nous sommes perdus à jamais l'un pour l'autre. »
Dans le courant du mois d'octobre 1772, Clairon avait écrit à Larive :
« J'ai une petite fête chez moi ' . M. de Mar-
1. Cette fête en l'honneur de Voltaire a lieu dans la maison a porte cochere de la rue du Bac, que M"« Clairon occupe depuis le mois de juillet 17G8,et dont M. Lucien Faucou, l'habile et l'heureux fureteur historique, a donné le bail dans Ylntermédiaire du 10 novembre 1884 :
(c Acte du 4 février 1768. Bail à loyer par M. Girard à mademoiselle Clairon. — Benjamin Chaillou, huissier, procureur de sieur Gabriel-François Girard, bourgeois de Paris, demeurant en la ville de Saumur... donne à loyer pour neuf années consécutives, à compter du premier juillet prochain, à demoiselle de la Tude Clairon, pensionnaire du Roi, demeurant à Paris, rue Vivienne, paroisse Saint-Eustache, une maison à porte cochère, située à Paris, rue du Bac, près le pont Royal... en laquelle madame la marquise de Chaumont est demeurante... Ce bail est fait moyennant la somme de trois mille six cents livres de loyer par chacun an... Il est convenu qu'il sera en outre fait des réparations pour lesquelles la demoiselle Clairon s'oblige de payer une augmentation de loyer, qui sera fixée à raison de quatre pour ccn
montel a fait une ode pour l'érection de la statue de M. de Voltaire; habillée en prêtresse et couronnant le buste de ce grand homme, j'ai récité cette ode avec toute la pompe possible. Vous aurez le récit par le Mercure de ce mois ou du mois prochain, mais je veux que vous ayez, avant tout le monde, les vers que ça m'a valu. »
Ce souper donné, disent les Mémoires secrets, pour rappeler sur la tragédienne l'attention lassée du public, eut un grand retentissement
du montant desdits ouvrages et réparations... Signe : Chail- Lou, DE Latude, Baron, Trutat. »
A cette pièce se trouve annexé cet Etat des réparations, que demande mademoiselle Clairon pour louer la maison de M. Girard :
Premièrement, supprimer le siège d'aisances, près le premier étage de Fappai'tement en aile, dont l'odeur incommode.
Ouvrir une porte sur le petit escalier pour dégager la chaise percée du premier.
Rétablir la fosse d'aisances de fond en comble. Acheter à madame de Chaumont la fermeture en vitrages au bas du grand escalier, et celle de planche et porte vitrée du petit escalier.
Boucher les fractions aux murs du grand escalier. Dans le cabinet de compagnie sur la rue, rétablir le parquet, boucher les fractions aux tuyaux de cheminées, garnir de plaque de fonte l'intérieur de ladite cheminée, fournir un chambranle de marbre.
Dans la deuxième antichambre, fournir un foyer de marbre, au lieu de celui brisé, rétablir le parquet.
Dans la chambre sur la rue, faire à neuf le parquet, placer le manteau de la cheminée dans le milieu, fournir un cham-
à Paris, dans les chroniques et les gazettes. Et la Correspondance littéraire le raconta avec tous les détails donnés à Grimm par M"* Clairon, rencontrée par lui dans une visite.
Marmontel ayant composé une ode, dans laquelle il recommandait à Tadmiration et à la reconnaissance des contemporains et de la postérité, les talents et les mérites de Voltaire, avait prié M"° Clairon de réciter cette ode devant leurs amis communs.
Or, un mardi, le jour où elle avait l'habitude de donner à souper, personne n'étant prévenu,
branle de marbre, garnir Tintérieur de plaques de fonte, fournir les cinq croisées sur la rue, garnies de verres de Bohème ferrés, d'esjjagnolettes.
Dans la chambre sur la cour, faire à neuf le manteau de la cheminée, y fournir un chambranle de marbre, des plaques de fonte.
Boucher en général les fractions aux tuj'aux des cheminées, faire à neuf celui passant dans l'autre chambre du second.
A l'entresol, baisser le plancher, pour donner plus de hauteur, et faire une salle à manger, et la carreler en carreau noir et blanc.
Refaire le fourneau potager de la cuisine, rétablir le mur qui la sépare d'avec la remise.
Mlle Clairon habite, depuis son entrée à la Comédie-Française, la rue de Bussy, puis vers 1748 la maison de la rue des Marais, habitée par Racine et Lecouvreur, jusqu'en mai 1776, puis la rue Vivienne, oii nous la trouvons établie au mois de décembre de cette année, puis enfin la rue du Bac, à partir de juillet 1768, oii elle signe un bail la menant jusqu'en juillet 1777.
elle se fait excuser auprès des arrivants de ne pas recevoir son monde, prétextant une affaire indispensable qui lui était parvenue, mais annonçant qu'elle ne tarderait pas à paraître. Et, tout le monde arrivé, soudain dans la pièce oii il^est réuni, deux rideaux s'ouvrent, et l'on voit le buste de Voltaire placé sur un autel, et, au pied de l'autel, M"® Clairon, habillée en prêtresse antique, et plaçant une couronne de laurier sur la tête du dieu de Ferney, tandis qu'elle s'écrie :
Tu le poursuis jusqu'à la tombe, Noire Envie, et pour l'admirer.
Tu dis : Attendons qu'il succombe.
Et qu'il vienne enfin d'expirer...
Et le vieux Voltaire, ému et charmé de cette apothéose privée, en ce boudoir de l'actrice, devenu un petit temple de gloire, lui adressait ces vers :
Les talents, l'esprit, le génie, Chez Clairon sont très assidus.
Car chacun aime sa Patrie.
Chez elle ils se sont tous rendus Pour célébrer certaine orgie, - Dont je suis encor tout confus.
Les plus beaux moments de ma vie Sont donc ceux que je n'ai pas vus I
Vous avez orné mon image
Des lauriers qui croissent chez vous :
Ma gloire, en dépit des jaloux,
Fut, en tous les temps, votre ouvrage'!
1. Correspondance liltêraire de Gi-imm, vol. X. — Sur ce souper, les Mémoires secrets donnent cette pièce de vers, attribuée à Dorât, et parue sous le titre : Vers de l'abbé Lilas, ex-Jésuite, à M. de Voltaire au sujet de son apothéose, chez Mlie Clairon :
Grand peintre aimable, sage et sublime écrivain, Toi qui sais tour à tour nous instruire et nous plaire.
C'en est fait, ta gloire est entière.
Te voilà le héros d'un souper libertin Chez une courtisane : un laurier clandestin
A couronné ta tète octogénaire; Et tu mets de moitié dans un brillant destin
Une émérite de Cythère.
Pour elle, en vérité, c'est avoir trop d'égard;
L'auguste Clairon, qu'on oublie,
Voudrait bien, pour comble de l'art, Des honneurs immortels escamoter sa part. Et couvrir Frétillon du manteau d'Athalie : ■Vivre dans l'avenir est, dit-on, sa folie.
Voilà pourquoi la belle, à tout hasard, Sur ton char de triompha arrogamment s'appuie. Elle espère qu'un jour, au temple d'Urauie, Son buste avec le tien sera mis en regard. Limite enfin, crois-moi, l'orgueil de la princesse, Car entre nous ceci passe le jeu;
Ton apothéose intéresse, Mais chez nos bons plaisants, on la critique un peu,
Et le renom de la déesse, A te parler sans fard, discrédite le dieu.
Le comte de Valbelle, tout possesseur qu'il devait être dans l'avenir de cent mille livres de rentes* , ne recevait, en les premières années de sa liaison avec M"" Clairon, qu'une pension modique de sa mère. Indépendamment des dépenses considérables auxquelles l'entraînait son grade, l'homme aimait le faste, la bonne chère et le reste. Donc, il avait des dettes, beaucoup de dettes, et M"^ Clairon affirme que pour satisfaire aux goûts, aux besoins de son amant, elle avait été contrainte de vendre tout ce qui n'était pas première nécessité dans son existence, et hors la dépense de ses habits de théâtre, se privait de tout, et vivait dans la plus extrême pauvreté.
En la misère dorée du couple, un riche héri-
1. Le bien de sa mère lui était substitué. {Note de M^^ Clairon.)
tage, l'héritage de son frère tombait au comte, mais le comte ne payait pas ses dettes, se jetait dans de folles dépenses, et demeurait toujours dans la môme gêne et les mêmes embarras. Puis cette grande fortune changeait le cœur du comte à l'égard de M"' Clairon, il cessait d'être l'âme et le boute-entrain Je la société de l'actrice; ses absences se faisaient fréquentes et longues, le nombre de ses infidélités devenait légendaire, et M"* Clairon sentait que l'amour de son amant s'en allait d'elle, et qu'il n'y avait plus à compter sur lui. Là-dessus la banqueroute de l'abbé Terray réduisait de quatre mille livres les dix-huit mille livres de rente de la tragédienne*, la privait des aises d'une grande
1. U Intermédiaire a donné, dans ses numéros de novembre 1884 et mai 1885, quelques actes notariés avec l'aide desquels on peut à peu près rétablir les dix-huit mille livres de rente de M'^« Clairon et se rendre compte de leur placement.
Un acte du 17 mai 1763 mentionne l'inscription sur la ville d'une rente viagère de quatre mille six cents livres au profit de Mlle Claire de Latude Clairon, moyennant un capital versé de quarante-six mille livres.
Un acte du 13 septembre 1764 relate la constitution d'une rente de cinq 7nille livres pendant sa vie durant, par le sieur Boucher qui promet et s'oblige de lui bailler et payer, aux quatre quartiers de l'an ordinaire : ladite constitution faite moyennant la somme de cinquante mille livres, que ledit sieur Boucher reconnaît avoir reçue de ladite demoiselle en espèces sonnantes.
Un acte du 13 janvier 1765, par lequel M"e Clairon recon-
MADEMOISELLE CLAIPvON. 319
maison, de ses jolis soupers, et cela mêlé au déchirement de son cœur, à la peur de l'affreuse solitude qu'elle entrevoyait pour la fin de sa vie, lui donnait un moment l'idée de se réfugier en province, de se retirer dans un couvent.
Dans ces dispositions d'esprit, elle songeait à vendre son cabinet d'histoire naturelle et ses curiosités, et à en placer le produit en rentes viagères. Mais au moment de prendre ces disnaît avoir reçu de M. Blondel de Gagny la somme de douze mille livres, à quoi demeure fixé le capital à trois pour cent de six cents livres de rente, reconstitué au profit de ladite demoiselle sur les deniers provenant du droit sur les cuirs... sous le n» 6120, qui est sorti par tirage de la loterie du remboursement, fait le 19 décembre 1764.
Un acte du 9 février l~6.o lui constituant un revenu de deux mille livres de rente viagère : constitution faite moyennant une somme de vingt mille livres, que le sieur Boucher reconnaît avoir précédemment reçue.
Un acte du 19 juillet 176o, qui lui assure un titre de cent cinquante livres de rente perpétuelle, à trois pour cent, sur les cuirs au principal de cinq mille livres, remboursable au prix de trois mille livres, et délivré par le prévôt des marchands et les échevins de Paris.
Un acte enfin du 20 mai 1766, par lesquels les Comédiens français ordinaires du Roi lui assurent une ijension viagère de mille livres, payable en quatre payements égaux, de trois en trois mois.
Relevé assez incomplet, et dans lequel n'entrent pas les pensions faites par les étrangers, entre autres une pension faite parmilord de Piewerscourt, dont Clairon donne une quittance de cinq cents livres pour six mois, d'une rente viagère que lui fait ce seigneur comme héritier de son frère, quittaace passée à la vente du baron de Trémont.
positions, elle se rappelait qu'elle avait promis au comte de Valbelle de laisser ce cabinet à un de ses neveux'. Sur l'avertissement que l'actrice en donnait au comte, le comte lui écrivait que cette vente allait le déshonorer, qu'il la priait en grâce de chercher un autre moyen de se tirer d'affaire; et qu'il n'avait jamais si bien connu l'horreur du désordre que dans le moment, — lui qui avait plus de cent mille livres de rente, et pas vingt-cinq louis à prêter à une amie.
A cette lettre si extraordinaire, si curieuse, pour riiistoire des grandes fortunes du temps, Clairon répondait par ce billet ironique :
« Vous êtes dans une position si fâcheuse, mon pauvre comte, que j'en ai réellement pitié. Je ne vous ai rien demandé. Je n'attends rien de vous, je trouverai toujours les moyens de vivre dignement avec ce que le sort me laissera. Je vous offre même de vous envoyer cinquante louis, si vous avez besoin, je les ai, et si je ne les avais pas, je ferois comme autrefois : je vendrai ce que j'ai, pour vous l'offrir^. »
1. Outre son frère, le marquis qui était mort célibataire, le comte de Valbelle avait une sœur, Anne-Marguerite- Alphon- 8ine,mariéeeul739 àHenri de Castellane.marquis deMajastre.