‹ Mademoiselle ClaironChapitre 46 sur 70 · L'Avenir de Menton du 8 mars · texte numérisé non relu

L'Avenir de Menton du 8 mars

MADEMOISELLE CLAIRON. 3ii

aurait été décorer une fontaine de Fréjus, une autre le vestibule du palais de justice de Draguignan, une autre la fontaine de la rue des Marchands à Toulon, enfin la quatrième représentant une femme couchée, la tête appuyée sur son bras, les épaules nues, voilée de longs cheveux, en un mot la pleureuse, sculptée d'après la ressemblance de M"* Clairon, aurait eu, elle, la singulière fortune, jusqu'à ces dernières années, d'être prise, dans la grotte vénérée, pour une statue de la pécheresse sainte*.

1. La statue de Clairon n'aurait pas quitté l'ermitage, mais elle aurait été reléguée derrière l'autel, qu'occupe une nouvelle Madeleine, moins mondaine, moins courtisanesque que l'ancienne Madeleine de la Chartreuse de Montrieux,

Au printemps de 1773, nous trouvons M"" Clairon établie chez le Margrave d'Anspach \ avec des attributions assez peu définies. Certes, ce n'était pas, ainsi que l'annoncent les gazettes du temps, comme gouvernante des enfants du Margrave, car d'enfants, le Margrave n'en eut jamais de l'une ou de l'autre de ses femmes. Etait-ce à titre de maîtresse ? Il y a, dans les lettres de la tragédienne, une furie au sujet de la soudaine licence des mœurs du petit souverain allemand, on même temps qu'une jalousie contre lady Craven, qui le donnerait à supposer. Etait-ce comme la philosophe du Margrave, ainsi que l'a baptisé Voltaire? Etait-ce simplement à titre d'amie, de

1. Dans les Mémoires de M"" Clairon, rien n'est sincère. Ainsi elle donne, comme une raison de son expatriation, qu'après sa veiite elle n'avait plus un lit pour coucher, et manquait absolument d'argent, ne devant toucher l'intérêt du capital prête au comte de "Valbelle, qu'après un an révolu, seulement.

bonne-mamân^ ^ le nom dont l'appelait le prince : une haute et pure intimité qui semblerait avoir voulu prendre pour modèle l'intimité nouée entre M""" GeofTrin et le jeune roi de Pologne, Stanislas.

Auguste-Christian, Frédéric-Charles, Alexandre, Margrave d'Anspach, puis de Bareith, dont il avait hérité, en 1769, de son cousin, duc de Prusse, comte de Sayn, était le fils de la sœur aînée du grand Frédéric, et son neveu de prédilection. Né en 1736, il était marié, contre son gré, par son père, à une blonde et pâle princesse de Saxe-Cobourg, qu'un vice de conformation interne condamnait à un état maladif perpétuel. On comparait la princesse à un lys fané qui commencerait à jaunir 2. Et le jeune homme %df, actif, ardent, qui était le jeune prince allemand, se trouvait heureux de fuir cette femme incapable d'être animée, vivifiée par aucune jouissance physique ou morale, et passant sa vie, retirée dans sa chambre ou stupidement absorbée par le jeu de criblage ou la fabrication du filet, et tout heureux de fuir une cour aux lentes heures,

1. Rappelons-nous que dans sa liaison, qui a tous les caractères d'une liaison charnelle avec Larive, M^^^ Clairon joue pas mal de la maternité.

2. M"e Clairon dit qu'elle était d'une pâleur à dérouter tous les désirs possibles.

réglées par les pendules. Et pour ce souverain, élevé par une gouvernante française, et qui n'aimait pas à parler la langue allemande, Paris* était l'endroit où, le plus souvent, il se sauvait de sa femme et de sa cour, et où l'amateur passionné de théâtre entrait en relation avec M"* Clairon.

Pas beau, par exemple, le Margrave ! Un portrait du prince allemand nous le montre, ainsi que pourrait être une caricature et un dessin d'enfant d'après le buste de Cicéron : un front fuyant, des yeux à fleur de tète, un nez en trompette, un énorme menton de galoche, un long cou disgracieux. — Et il avait le teint clair et coloré, et ses yeux bleus lui donnaient quelque chose de la tête d'un comique ingénu. Notez qu'il possédait un talent particulier pour contrefaire les attitudes, les organes, les paroles des gens ridicules de sa cour. Toutefois, sous l'air droiatiquement bébête de sa physionomie,

1. Voici une note tirée des archives du ministère des Affaires étrangères, relative au séjour du Margrave à Paris, en 1770. — De Sartines au ministre. Paris, 10 novembre 1770. « Apprend qu'il y a, à l'hôtel garni de Chartres, rue de Richelieu, un étranger qui a amené avec lui un gentilhomme, un secrétaire et un médecin, et que voulant garder l'incognito, il a pris le nom de comte de Ballo. C'est le margrave d'Anspach, qui est ici, pour consulter des médecins et faire des remèdes. Demande des ordres à ce sujet. — Réponse : pas de surveillance. »

on sent l'homme sensible, l'homme bon qu'il fui toute sa vie avec ses sujets, ses courtisans, sa femme même, qu'il était en droit de ne pas aimer, l'homme enfin dont le prince de Kaunitz disait : « C'est le meilleur souverain de l'Allemagne! »

M'*'' Clairon, dont les ambitions et les regards, depuis de longues années, étaient tournés vers l'étranger, qui avait sollicité un engagement en Russie, puis en Pologne, et que l'on voit jouer assidûment chez la duchesse de Villeroy, toutes les fois qu'il y a des princes germains à Paris, ou le prince héréditaire de Brunswick, ou le roi de Danemark, M"" Clairon, après avoir si longtemps joué les reines de théâtre, était tourmentée, je crois bien, par l'idée fixe de se créer une situation princière dans une petite cour allemande, soit comme maîtresse, soit comme amie du prince. Et le Margrave dont elle reconnut de suite la candeur, la simplicité d'âme, la sensibilité, en même temps qu'elle savait l'état de vacance de son cœur, lui apparut comme l'auguste mortel, prédestiné à lui assurer cette position.

Que la rupture avec le comte de Valbelle entrât pour quelque chose dans l'expatriation de M"** Clairon et son installation à la cour du

Si6 MADEMOISELLE CLAIRON.

Margrave *, je l'accorde, maisj'ai bien peur que, sous les grands et magnanimes mots, dont la femme a toujours l'habitude de dissimuler les dessous égoïstes de toutes ses actions, j'ai bien peur que, dans la détermination de l'actrice, il y eut surtout le rêve ambitieux de devenir, après la mort de la maladive princesse de Saxe-Cobourg, la seconde margrave d'Anspach.

1. M"e Clairon explique ainsi son départ dans ses Mémoires: « Paris ne m'offrait plus que des souvenirs douloureux ; je n'y pouvais plus rien pour personne : l'amitié d'un souverain me laissait l'espoir d'être encore utile à mes semblables. Obligée de fermer mon cœur au seul être qui le remplissait autrefois, trop éclairée par ma raison et mon expérience pour m'abandonner encore à l'amour, mais dévorée du besoin d'aimer j'étendis ma sensibilité sur la nature entière, et les moyens qui m'étaient offerts pour en servir au moins quelques individus ma firent trouver tout possible. Je partis. ■

Un numéro du Journal de Politique et de Littérature de Linguet nous instruit du grand état que M"® Clairon tient à la cour d'Anspach, du rôle considérable qu'elle joue près du Margrave, dont elle est comme le premier ministre. Le publiciste la peint recevant les placets, et disposant de leur acceptation ou de leur rejet, nous la montre travaillant au bonheur et à la gloire du Margrave, avee le plus entier désintéressement, déclare enfin que « la Melpomène transformée en Minerve » dans le séjour qu'elle est en train de faire à Paris, est visitée par tous les grands personnages de la politique *.

Un autre document attestant l'importance du

1 Numéro du o octobre 1775. Dans ce numéro, Linguet annonçait que Mlle Clairon allait désormais partager son temps entre la France et l'Allemagne, qu'elle passerait les six mois de l'hiver dans le premier royaume, et les six autres dans l'Empire.

rôle politique de la Maintenon au petit pied : c'est ce significatif brouillon d'une lettre de Suard, l'homme froid, réservé, habile, dont le respect pour la toute fraîche grandeur de la tragédienne se témoigne dans cette épître galamment adulatrice :

« Vous ne doutez pas, mademoiselle, que je m'intéresse vivement à vos vertus, à votre bonheur, à vos succès. Tout ce que j'ai appris de vous, m'a charmé sans me surprendre. Je savais bien que vous aimiez la gloire et ne recherchiez que la véritable ; c'est ce qui est plus rare qu'on ne croit. Tant de gens prétendent l'aimer, qui ne recherchent que la supériorité et la domination. Vous aimez aussi à être adorée, vous l'êtes de vos amis, et vous voulez l'être à présent d'un peuple tout entier, qui n'entend pas même la langue que vous parlez si bien. Cette ambition n'est pas commune : vous nous donnez par cette conduite le secret de votre rare talent. Vous êtes facile pour tout ce qui est grand ; la scène tragique vous remettait à votre place. M"® Clairon n'a plus besoin du masque d'Emilie ou de Pulchérie pour donner l'essor au mouvement naturel de son âme, livrez-vousy, jouissez du bonheur que vous cherchez à ré-

^pandre autour de vous. Ménagez une santé, si chère à vos nouveaux comme à vos anciens amis, et lorsque vos regards se tourneront verg Paris, daignez vous souvenir que, dans le grand nombre de ceuxquivous honorent et qui vous regrettent, il n'en est point qui soit pénétré pour vous d'une plus sincère admiration et d'un plus vigoureux attachement que, etc. *»

D'après ces témoignages, on ne peut douter que M^'^ Clairon n'ait un moment joué le rôle d'un ministre en jupon, et elle-même n'affirmet-elle pas, dans ses Mémoires, qu'elle a mis à néant la cabale qui a renversé le ministère,, qu'elle a détruit les abus, qu'elle a réformé les dépenses, qu'elle a ouvert les moyens d'éteindre les dettes, contractées à 28 p. 100 d'intérêt.

Et si vraiment M"® Clairon a fait toutes ces choses, elle ne s'est pas même bornée à cela. Elle a cherché à nouer des relations avec les ministres de France et de l'étranger. Aussitôt que M. d'Aiguillon vint à réunir au ministère des Affaires étrangères le ministère de la Guerre,

1. Mémoires et correspo7idances historiques et littéraires inédits, de 1796 à 1816, publiés par Charles Nisard. Paris, Michel Lévy, 1858.

nous la voyons complimenter le minislrc, et par toutes sortes de cûlineries et même de ilatteries de style, chercher à entrer en correspondance avec l'homme, qu'elle croit devoir diriger la politique de la France, pendant les années qui vont suivre.

« Monseigneur,

« Quoique f habite une terre étrangère, mon âme est tout entière à ma Patrie, et le nouveau moyen qu'on vous donne de la faire chérir et respecter, me la rend plus chère oicore.

« Puissiez-vous jouir longtemps, et sans inquiétude, du doux pouvoir défaire des heureux; puissiez-vous l'être vous-même, autant que je le désire et recevoir avec bonté les assuraiices de ma reconnoissance et du profond respect avec lequel je suis

« Votre très humble et très obéissante servante,

a Clairon. »

« Anspach, ce 18 février /774. »

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